mardi 23 mai 2017

Billets-Ils étaient présidents : Vincent Auriol


Ils étaient présidents : Vincent Auriol

En cette période d’élection présidentielle, révisez votre histoire politique française, avec un portrait de Vincent Auriol, président de la République de 1947 à 1954.

Vincent Auriol (Revel, Haute-Garonne, 27 août 1884 – Paris, 1er janvier 1966) devait être, quoi qu’ait prétendu François Mitterrand, le premier socialiste à devenir président de la République. Il était sans doute un socialiste plus sincère que son illustre successeur.

Candidat de la SFIO et du PCF, il fut élu au premier tour, le 16 janvier 1947, par 452 voix. Cette victoire couronnait une longue carrière politique.

Le communiste Jacques Duclos, présidant le Congrès de Versailles, déclara :
En vous la nouvelle constitution de la République Française, a désormais un gardien vigilant et respectueux de la souveraineté du peuple. Avec vous la République sera toujours placée sous le signe de l’union républicaine et sous le signe de tous les Français de bonne volonté…

Quelques mois plus tard, avec l’entrée dans la Guerre froide, socialistes et communistes se retrouvèrent dans des camps opposés.

En dépit de ce contexte international très tendu, Vincent Auriol sut redonner du lustre à une fonction présidentielle que d’aucuns souhaitaient abolir.

« J’entre dans un palais mais je reste avec le peuple… »
Fils unique d’un boulanger républicain radical, il perdit un œil à 10 ans en jouant avec ses camarades. Éduqué d’abord par les frères des écoles chrétiennes, il fréquenta ensuite l’école laïque et le collège de sa bourgade natale. Devant sa réussite scolaire, son père renonça à en faire son successeur et lui permit de poursuivre ses études.

Son itinéraire fut ainsi des plus classiques sous la Troisième république. Après avoir fait son droit et s’être inscrit au barreau de Toulouse, il se fit élire député de Muret sans discontinuer pendant 26 ans, de 1914 à 1940. Son enracinement local se confirma par son élection comme maire de Muret et conseiller général en 1925.

Influencé par Jean Jaurès, son professeur de philosophie à l’université de Toulouse devenu député du Tarn, il était devenu socialiste très tôt. Avocat de la Bourse du Travail, Auriol avait épousé la fille d’un vieux syndicaliste en 1912. Orphelin de Jaurès, assassiné en 1914, il se tourna vers Léon Blum qui devint son maître à penser. Il devait participer à la reconstruction de la SFIO après la scission du Congrès de Tours (1920). Ce socialiste réformiste, cordial et sans agressivité, se fit ensuite connaître au sein du socialisme européen.

Ministre et résistant
Ardent partisan du Front populaire, il devait détenir trois portefeuilles ministériels. Il fut successivement ministre des Finances (1936-1937), de la Justice (1937-1938) puis de la Coordination des services ministériels à la présidence du Conseil (1938). Il devait ainsi évoquer son premier ministère :
Syndic de faillite plutôt que gérant d’un patrimoine, j’étais en présence d’une trésorerie vide, d’une inflation illégale et occulte de douze milliards, d’une monnaie dévaluée en fait depuis trois années, au témoignage même de tous les économistes d’une crise économique sans précédent, d’une violente agitation sociale et d’une France déchirée, d’une Europe déjà en état de guerre et d’urgentes nécessités d’armements modernes jusque là négligés et inexistants …

Un de ses principaux titres à la postérité était d’avoir été un des quatre-vingts parlementaires à refuser de voter les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Sous l’Occupation, il connût l’internement administratif puis la résidence surveillée à Muret. Un moment inquiété au moment du procès de Riom, Vincent Auriol obtint un non-lieu du tribunal de Muret.
À compter d’octobre 1942, il vécut en clandestinité dans les montagnes de l’Aveyron et les Causses du Tarn. Auriol y rédigea pour l’essentiel son livre Hier-Demain. Il était dédié « à Charles de Gaulle et à ses premiers compagnons, à Léon Blum et à mes camarades du parti socialiste, aux prisonniers de guerre et aux déportés… ».

Il participa activement à la Résistance en zone sud avant de gagner Londres en octobre 1943. À Alger, il devint, jusqu’au 25 juillet 1944, membre de l’Assemblée consultative provisoire dont il présida la Commission des Affaires étrangères. Il représenta la France lors de la conférence de Bretton-Woods.

Supprimer la présidence de la République ?
Élu dans les deux assemblées constituantes (1945 et 1946), il fut ministre d’État dans le gouvernement provisoire dirigé par de Gaulle. Un de ses camarades lui reprocha de devenir plus gaulliste que socialiste. Lors de la démission du Général, il sut le convaincre de ne pas parler à la radio. Le grand Charles lui confia alors l’intérim de la présidence.

Il présida ensuite les deux assemblées constituantes où son talent de conciliateur fit merveille. Les socialistes rêvaient de supprimer simplement la présidence de la République. L’exécutif s’incarnerait dans un président du Conseil représentant la majorité de la Chambre. La peur du communisme, d’une part, et d’un pouvoir personnel de type bonapartiste, d’autre part, déboucha finalement sur un simple replâtrage de l’ancienne constitution.

La Quatrième république se voulait une refonte rationnelle de la Troisième république. Le Sénat que d’aucuns souhaitaient supprimer fut conservé et amoindri sous le nom de Conseil de la République. Le chef de l’État serait donc élu selon les mêmes modalités que sous la république précédente.

Des pouvoirs plus clairement définis pour le président ?
Les pouvoirs du président furent définis en s’inspirant de la pratique mise en œuvre depuis 1876. Le chef de l’État demeurait chef des armées et présidait le conseil des ministres. Il conservait le droit d’adresser des messages au parlement et la possibilité de demander une seconde délibération sur les textes votés par le parlement.

Gardien de la Constitution, son rôle essentiel demeurait la désignation des candidats à l’investiture comme président du conseil.

Néanmoins tous ses actes devaient être contresignés par un ministre. L’importance réelle de ses pouvoirs allait donc dépendre de la pratique instaurée par le premier titulaire de la charge.

Or, Vincent Auriol, qui comme Jules Grévy autrefois, avait été un adversaire de la fonction présidentielle, n’avait nullement l’intention d’inaugurer les chrysanthèmes. Au rebours de la Troisième république, la Quatrième devait marquer la renaissance de la fonction présidentielle.

Une nouvelle conception de la présidence : une magistrature d’influence ?
Vincent Auriol devait en effet préciser sa vision des choses :
Je regrette de contrarier ceux qui voudraient faire de la présidence de la République une magistrature passive, silencieuse, de pure représentation(…). Je ne serai ni un président soliveau, ni un président personnel. (…)Entre le mutisme et le laisser-aller, la décision et l’action effective réservée au Gouvernement responsable, il y a place pour une « magistrature morale » dont on a parlé, pour ce pouvoir de conseil, d’avertissement, de conciliation qui doit être celui du Chef de l’État, sensible et attentif au-delà des courants d’opinions superficiels et passagers et au-dessus des heurts de partis, à la volonté profonde et permanente du pays : Défendre l’État, sa constitution, ses institutions et en même temps les intérêts permanents de la France que cet État représente, c’est ainsi que je conçois mon rôle…

Pour lui, le président ne décidait pas mais avertissait et conseillait. Mais très à l’aise dans le « maquis parlementaire », Auriol n’hésitait pas intervenir énergiquement lors des conseils des ministres. La quasi-disparition des conseils de cabinet favorisaient son autorité face à des présidents du conseil à la personnalité un peu falote. Les procès-verbaux des séances du conseil, dont il était le seul détenteur, lui donnait par ailleurs une grande supériorité d’information.

Il apportait son point de vue qu’il défendait avec autorité et compétence sur tous les projets. La vivacité méridionale dépassait parfois chez lui les bornes de la politesse. Jacques Fauvet décrivit ainsi un chef de l’État « bousculant les fonctionnaires, présidant, voyageant, proclamant, parlant beaucoup, écoutant plus rarement ».

Une politique élyséenne ?
Le président donnait toujours son avis sur toutes les nominations aux postes importants et exerçait une forte influence dans les Affaires étrangères et la Défense nationale. Ayant accès à la correspondance diplomatique, il bénéficiait de la pérennité alors que les chefs de gouvernement et les ministres passaient. Vincent Auriol sut user de ses voyages à l’étranger, pour affirmer les thèses qui lui étaient chères.

Opposé au réarmement allemand, il défendit le pacte atlantique et condamna vigoureusement le « rideau de fer ». Il n’était donc pas le président « indifférent », au-dessus de la mêlée, de la Troisième république. Vincent Auriol se consacra particulièrement à l’Union française, nouveau nom donné à l’Empire colonial. Il n’hésita pas à recevoir l’empereur Bao-Daï à propos de l’avenir du VietNam. Le président rédigea lui-même le message au bey lors de la crise tunisienne de mars 1952.

Président du Conseil supérieur de la magistrature, il eut le souci d’en assurer l’indépendance face au gouvernement. Il usa de son droit de grâce en toute liberté. Auriol ne suivait les avis du Conseil de la magistrature que pour les délits mineurs. Entre 1948 et 1953, ce sentimental devait gracier les 2/3 des condamnés à mort. Ce droit devait prendre une coloration politique marquée quand il en fit bénéficier les condamnés pour collaboration ou les députés malgaches compromis dans le soulèvement de 1947.

Un président actif et travailleur
Le président s’informait sans arrêt des événements nationaux et internationaux. Il suivait par la radio les débats à l’Assemblée Nationale. Il devait être le premier président de la République à prononcer des allocutions radiodiffusées.

Comme le notait André Siegfried :
Dans les trop fréquentes et surtout trop longues crises ministérielles, Auriol a plus d’une fois, par ses conseils, ses déclarations et même – ce qui était sans précédent – par ses communiqués de presse, dirigé les événements dans le sens souhaité par lui. Les constituants avaient voulu diminuer le Président ; on est heureux de constater qu’ils n’y ont pas réussi…

Les circonstances lui furent en effet favorables. Le Tripartisme, qui avait fondé la nouvelle république, s’effondra avec l’entrée dans la Guerre froide. Les communistes, un temps premier parti de France, choisirent de s’aligner sur l’URSS. La vieille SFIO pencha pour l’alliance atlantique. Le jeune MRP, parti démocrate-chrétien, rompit avec de Gaulle et perdit rapidement une grande partie de ses électeurs.

Avec la « Troisième force » qui rassemblait tous les partisans du régime, la composition de tout gouvernement relevait désormais d’une savante alchimie. Aucun parti n’étant majoritaire, les cabinets de coalition devinrent la règle.

« Le parlement est à vomir »
En 1947, Vincent Auriol lui-même poussa Paul Ramadier à renvoyer les ministres communistes. Véritable chef de la « Troisième force », il dénonçait par ailleurs les attaques du RPF, le parti gaulliste.

Il fut dans doute le président de la République parlementaire qui sut le mieux faire triompher devant l’assemblée les candidats de son choix à la présidence du conseil. Auriol n’hésitait pas à faire pression sur les partis pour maintenir la cohésion de la majorité en place. Cette cohésion était loin d’être assurée. La « Troisième force » était en réalité une somme de faiblesses hétéroclites.

Violemment attaqués sur leur droite par les gaullistes et sur leur gauche par les communistes, les gouvernements devaient composer avec des petits partis du centre et s’appuyer sur les socialistes comme sur la droite modérée.

Il y avait parfois de quoi être découragé. « Le parlement est à vomir » devait écrire Auriol. Pas moins de dix-sept gouvernements devaient se succéder pendant sept ans ! Onze d’entre eux devaient tomber moins de six mois après leur investiture.

« On déposa sur mes épaules le lourd fardeau de la nation, et j’ai parcouru un dur calvaire. Sera-ce, finalement, au bout, la Croix ? »

Vie publique, vie privée
Levé au petit matin, Vincent Auriol faisait chauffer lui-même son petit déjeuner. À 6 heures, en pyjama et robe de chambre, il était à son bureau privé au premier étage, où personne ne devait le déranger jusqu’à 8 h 30, examinant les dossiers qu’il avait fait monter la veille.
S’il était attaché au respect du à la fonction présidentielle, il en favorisa aussi la démocratisation. L’habit de cérémonie fut peu à peu abandonné. Il n’hésita pas à aller en jaquette au grand prix d’Auteuil et à inaugurer les expositions en veston et sans chapeau. La simplicité, l’accent méridional, le visage rond, tout semblait rapprocher Auriol du populaire Doumergue. De son côté, son épouse, Michelle, restaurait la tradition de l’arbre de Noël et se montrait une maîtresse de maison distinguée et prévenante. Elle portait à la perfection les robes des grands couturiers.

Pour échapper aux services de sécurité, Auriol n’hésitait pas à quitter le palais en cachette pour aller au cabaret ou à la Comédie-française.

Amateur comme son épouse de peinture moderne (Rouault, Braque, Dufy) et de musique classique, Vincent Auriol jouait du violon. Mais ce pétanqueur d’occasion aimait  aussi la pêche à la ligne. Il ne manquait pas d’assister à des compétitions de football ou de rugby.

Travaux à l’Élysée
Tout était à rénover, la maison n’avait guère bougé depuis bien longtemps. La première salle de bains datait de Deschanel. On ne pouvait plus fermer certains volets sous peine de les voir partir en poussière. Les peintures s’écaillaient, les fils conducteurs étaient visibles dans certains plafonds, les menuiseries se disloquaient, des bibelots multiples et disparates s’entassaient sur des meubles mal assortis…

Les Auriol n’avaient pas l’intention de vivre sept ans dans ce musée poussiéreux qu’ils furent les premiers à surnommer le «Château».

Quelques semaines après leur arrivée, ils commencèrent par arranger certaines pièces à leur façon. Ils y passèrent toute une journée en famille avant de s’endormir, fourbus mais satisfaits… pour se rendre compte que tout avait été remis à sa place le lendemain par le personnel  !

Dès lors, de grands travaux furent entrepris. Cette réfection totale, avec mobilier assorti au style des pièces, entraina la suppression de la cage de verre dans la cour d’honneur et la création d’un appartement royal pour les invités de marque au premier étage du palais.
Enfin, Michelle Auriol décida de doter le palais de cuisines dignes de ce nom puisque les repas provenaient d’un traiteur depuis les débuts de la IIIe République. Cela permit d’offrir désormais un cassoulet à ses invités.

L’épouse du président devait avouer : « Après le septennat, ni mon mari, ni moi-même n’avons plus prononcé le nom de l’Élysée, qui a représenté pour nous une existence aussi pénible physiquement que moralement ».

Une autre vie commence pour Vincent Auriol
Trop populaire à la fin de son septennat, Vincent Auriol comprit qu’il n’avait aucune chance d’être réélu. S’il avait le soutien mitigé des socialistes, tous les autres partis lui reprochaient trop son activisme.

Tout en pratiquant une activité de journaliste politique, Vincent Auriol devait continuer à jouer un rôle public. Il présida la Conférence internationale des Nations unies contre les préjugés et la discrimination, réunie à Genève en 1955. Il contribua à faire accepter aux socialistes la nomination du général de Gaulle à la présidence du conseil en mai 1958.
Pourtant, hostile à la Constitution de 1958, il démissionna de la SFIO. Il refusa également de siéger au Conseil constitutionnel dont il était membre de droit. Son dernier acte fut de soutenir la candidature de François Mitterrand en 1965.

Sa tombe très simple se trouve au cimetière de Muret. Mais il laissait, à défaut de monument, un document historique de première importance à la postérité.

Le Journal du Septennat dont la publication posthume, commencée en 1970 achevée en 1983, connut quelques difficultés. François Mitterrand, devenu président, crut devoir empêcher la publication de l’année 1950 où son rôle n’était pas suffisamment mis en valeur. Vingt ans furent donc encore nécessaires pour lire enfin cette année 1950. Comme quoi, il convient de laisser le temps au temps…

Sources :

Source contrepoints.org
Par Gérard-Michel Thermeau.


  • Gérard-Michel Thermeau, docteur en Histoire, est professeur agrégé d'Histoire-Géographie et de Cinéma-audiovisuel dans un lycée de Saint-Etienne.

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