vendredi 30 novembre 2018

jeudi 29 novembre 2018

mercredi 28 novembre 2018

mardi 27 novembre 2018

Divers Questions-Qu’est-ce-que la non-violence ?


Qu'est-ce-que la non-violence ?


Lorsqu'on parle de "non-violence", il importe d'introduire et de maintenir une distinction dont l'oubli engendre bien des équivoques : celle entre l'exigence philosophique de non-violence et la stratégie de l'action non-violente. L'une et l'autre se situent sur des registres différents qu'il convient de distinguer, non pour les séparer, mais pour ne pas les confondre. En tant que principe philosophique, la non-violence est une requête de sens, en tant que méthode d'action, elle est une recherche d'efficacité.

C'est Gandhi qui a offert à l'Occident le mot "non-vio­lence" en traduisant en anglais le terme sanscrit ahimsa, qui est usuel dans les textes de la littérature hindouiste, jaïniste et bouddhiste. Il est formé du préfixe négatif a et du substantif himsa qui signifie le désir de nuire, de faire violence à un être vivant. L’ahimsa est la reconnaissance, l’apprivoisement, la maîtrise et la transmutation du désir de violence qui est en l’homme et qui le conduit à vouloir écarter, éliminer, meurtrir l’autre homme.

Si l’on s’en tenait à l’étymologie, une traduction possible de ahimsa serait in-nocence. L’étymologie de ses deux mots sont en effet analogues : in-nocent vient du latin in-nocens et le verbe nocere (faire du mal, nuire) provient lui-même de nex, necis qui signifie mort violente, meurtre. Ainsi l’innocence est, en rigueur de terme, la vertu de celui qui ne se rend coupable envers autrui d’aucune violence meurtrière. Cependant, de nos jours, le mot innocence évoque plutôt la pureté suspecte de celui qui ne commet pas le mal beaucoup plus par ignorance et par impuissance que par vertu. L’attitude non-violente ne saurait être confondue avec cette innocence-là. Cependant, cette distorsion du sens du mot est significative : comme si le fait de ne pas commettre le mal révélait une sorte impuissance…L’option pour la non-violence réhabilite l’innocence comme la vertu de l’homme fort et comme la sagesse de l’homme juste.

Lorsque l’homme fait l’expérience de la violence et qu’il met à distance ses affects pour réfléchir, il la reconnaît comme la violation de la dignité de l’humanité, en lui-même et en l’autre homme ; dans le même temps, il découvre la requête de non-violence qu’il porte en lui. Le moi empirique se découvre violent et se nomme tel parce qu’il se réfère à un moi intérieur qui exige la non-violence. Cette exigence de la conscience est en l’homme avant qu’il ne rencontre la violence : l’exigence de non-violence est antérieure et supérieure au désir de violence. Elle est originelle est principielle. Cependant, c’est seulement après l’avoir expérimentée que l’homme prend conscience de la déraison de la violence, de son inhumanité, de son non-sens. Il comprend alors qu’il ne peut construire son humanité qu’en opposant à la violence un non catégorique qui lui refuse toute légitimité. Dire non à la violence, en affirmant que l’exigence de non-violence fonde et structure l’humanité de l’homme, c’est refuser l’allégeance que la violence exige de chacun. Méconnaître cette exigence, c’est nier la possibilité humaine de briser la loi de la nécessité, c’est dénier à l’homme la liberté de s’affranchir de la fatalité pour devenir un être raisonnable. L’ambition de la non-violence est de civiliser la vie.

Celui qui opte pour la non-violence est un homme étonné, il est au sens propre de ce mot, stupéfait par la violence, la sienne propre ou celle d’autrui. Celui qui se décide à la non-violence est un homme blessé par la violence. La dé-figuration du visage par la violence lui apparaît comme le comble de l’ab-jection. Elle provoque en lui la révolte. Il s’insurge contre les routines de violence qui s’emparent du mande. Ce n’est pas la mort qui lui semble abjecte, mais le meurtre. Il voit dans le scandale de la violence l’évidence de la non-violence.

Il a souvent été dit que le mot « non-violence », parce qu’il est négatif, était mal choisi et entretenait par lui-même de nombreuses ambiguïtés. Tout d’abord, il convient de souligner qu’il ne s’agit pas d’une simple mais d’une double négativité, dès lors que l’on considère que la violence est le viol de la vie – et cela donne à ce mot un caractère affirmatif. Surtout, le mot non-violence est décisif par sa négativité même, car il permet, et lui seul, de délégitimer la violence. Il est le terme le plus juste pour exprimer ce qu’il veut signifier : le refus de tous les processus de légitimation et de justification qui font de la violence un droit de l’homme. Si le mot « non-violence » est formellement négatif, il ne signifie pas que la non-violence est la négation de la violence, mais qu’elle se trouve dans un rapport d’opposition réelle à la violence, c’est-à-dire que sa visée est dans détruire les causes et les conséquences. Le non que la non-violence oppose à la violence est un non de résistance. En définitive, la non-violence n’est pas tant le refus de la violence que la lutte contre la violence. Elle est certes abstention, mais cette abstention exige elle-même l’action.

Si nous visualisons le rapprochement des deux mots : « violence / non-violence », nous voyons clairement que la structure même du mot « non-violence » brise vis-à-vis de la violence, toute symétrie, toute réciprocité, toute imitation. La violence s’exerce toujours dans la réciprocité vis-à-vis de l’adversaire ; la non-violence toujours dans la non-réciprocité.

L’option pour la non-violence, c’est l’actualisation dans notre propre existence de l’exigence universelle de la conscience raisonnable qui s’est exprimée par l’impératif, lui aussi formellement négatif : « Tu ne tueras pas. » Cette interdiction du meurtre est universelle. Elle est essentielle, parce que le désir de tuer se trouve en chacun de nous. Le meurtre est interdit parce qu’il demeure toujours possible, et parce que cette possibilité ouvre sur l’inhumanité. L’interdiction est impérative parce que la tentation est impérieuse ; et celle-là est d’autant plus impérative que celle-ci est plus impérieuse. La non-violence est donc d’abord une exigence négative. Elle demande à l’homme de dés-armer ses affects, ses désirs, ses sentiments, son intelligence et ses bras afin qu’il puisse se déprendre de toute mal-veillance à l’encontre de l’autre homme. Il sera alors libre de lui manifester sa bien-veillance, de lui exprimer sa béné-volence.

Avant d’être une méthode d’action, la non-violence est donc, d’abord et essentiellement, une attitude. Elle est l’attitude éthique et spirituelle de l’homme debout qui reconnaît la violence comme la négation de l’humanité, à la fois de sa propre humanité et de l’humanité de l’autre, et qui décide de refuser de se soumettre à sa loi. La non-violence est le respect de la dignité de l’humanité de l’homme, en lui-même et en tout autre homme. Pareille attitude se fonde sur une conviction existentielle : la non-violence est une plus forte résistance à la violence que la contre violence. Une caractéristique de la violence est de provoquer une autre violence. La violence est un enchaînement. La non-violence veut briser cet engrenage. La contre-violence, en définitive, ne permet pas de combattre le système de la violence parce qu’elle en fait elle-même partie et ne fait que l’entretenir. En toute rigueur, la contre-violence est une violence contraire, mais elle n’est pas le contraire de la violence. Elle n’est pas la même violence, mais elle est elle-même une violence. Elle est une violence autre, mais elle est une autre violence. Opter pour la non-violence, c’est, face à la violence subie, refuser de ré-agir en rendant la violence pour la violence, reproduisant ainsi le mal subi. C’est, tout au contraire, décider d’agir librement pour interrompre la chaîne des revanches et des vengeances.

Ici l’enjeu est la liberté, rien de moins, la liberté d’un sujet qui oppose la force et le courage à l’arbitraire des circonstances. Il s’agit de décider. Mais qu’est-ce qui nous empêche de choisir vraiment notre camp, de nous décider pour la non-violence ? Ne serait-ce pas parce que nous nous abandonnons facilement à la foi naïve dans la nécessité, parce que nous refusons finalement de croire en la liberté de l’homme ? Parce que nous jouons avec cette pensée que, la violence étant ancestrale, elle est honorable, respectable, inscrite en quelque sorte dans la destinée humaine. Un héritage, pour ainsi dire, une tradition. Ces arrières-pensées ne désarment-elles pas insidieusement notre capacité de vouloir ? Ces pensées de l’arrière ne minent-elles pas le sol de notre décision ? Avant même que nous choisissions, c’est déjà décidé, nous nous accommodons de la nécessité.

L’exigence de non-violence est une invitation à la conversion : conversion du cœur, du regard, de l’intelligence. Et toute conversion est rupture, dissidence, dépassement, déplacement, dérangement, retournement, basculement, déménagement. Toute conversion est une partance. Mais toute partance est une re-création. Pour que l’homme se décide à la non-violence, il faut qu’il se réveille du sommeil existentiel dans lequel son humanité se trouve endormie. Dans ca sommeil, l’individu se soumet passivement aux habitudes séculaires de la société qu’il n’a pas l’énergie de remettre an cause. Que doit-il décider en définitive ? Eh bien de faire reculer les limites de la nécessité en cultivant la non-violence.

Comme toute exigence éthique, la non-violence présente une double face : l’une invite à ne pas collaborer avec la violence, l’autre à œuvrer pour la justice. Une fois la violence récusée, l’homme peut accomplir l’œuvre positive de la non-violence et manifester de la bienveillance et de la bonté envers l’autre homme. La vertu de non-violence est l’exigence première de la philosophie : elle est le principe même du courage et de la sagesse. La non-violence est l’exigence qui s’impose d’emblée à l’homme dès qu’il se découvre incliné à être violent. Elle conditionne la possibilité d’être bon. C’est pourquoi la philosophie reconnaît l’exigence de non-violence comme la source la plus haute de l’humanité de l’homme. L'exigence de non-violence oblige essentiellement envers les ennemis, c'est-à-dire envers les violents. C'est alors seulement qu'elle prend son véritable sens. Quelle portée aurait-elle si elle n'obligeait qu'envers les amis ? La non-violence est le porche qui désigne à l'homme le chemin du respect, de la compassion, de la bonté, de l'amour. Au-delà encore, celui de la transcendance. Oui, la non-violence propose une transcendance, mais elle n'impose aucun absolu - et cela protège de tout virus idéologique.

Le respect, la compassion, la bonté et l’amour n’invitent pas l’homme à se cantonner à l’intérieur de sa maison, elles l'obligent à l'action vers l'extérieur. Et s'il convient d'affirmer le caractère universel de la non-vio­lence en tant qu'exigence spirituelle, il faut reconnaître le caractère relatif de la non-violence en tant qu'action politique. Par elle-même, l'exigence de non-violence ne donne pas de réponse directe et im­médiate à la question de savoir comment agir concrètement dans la situation historique du lieu et du moment. Lorsqu'il faut agir, la certitude fait place à l'incertitude : nous ne savons jamais quelle est l'action la mieux appropriée pour bien faire. Nous ne sommes jamais certains des conséquences de notre action. Jamais, une situation concrète n'impose avec évidence ce qu'il convient de faire pour bien faire. Il n'y a pas d'action qui ne soit sans ambiguïté. Toute action est une expérimentation dont les résultats sont contingents et aléatoires. L'action est toujours à inven­ter, sans que le plus souvent, nous soyons certains d'avoir trouvé la bonne méthode. L'action est une école d'humilité.

La non-violence se trouve souvent récusée comme une chimère sous prétexte que «la non-violence absolue» n'est pas possible. Mais il y a mal-entendu. La non-violence n'a jamais prétendu être absolue. Certes, l'état de non-violence est en soi une u-topie - c'est-à-dire qu'il n'existe nulle-part, qu'il n'est réalisé en aucun-lieu. Et il y a certainement un bon usage de l'u-topie pour représenter un idéal qui éclaire l'à-venir. Mais le mouvement de réalisation de la non-violence dans la société et dans l'histoire ne part pas de l'u-topie pour s'inscrire dans le réel : il part du réel pour inventer le possible. L'option pour la non-violence ne s'enracine pas dans l'idéal d'une société parfaitement non-violente qu'il s'agirait de mettre en œuvre dans la réalité. La démarche est exactement inverse. La non-violence se fonde sur la prise de conscience de la réalité des multiples violences qui existent dans la société et sur la volonté de transformer cette réalité dans la mesure du possible. Non, la non-violence n'exige pas l'absolu. Simplement, elle demande le possible. Le langage du "tout ou rien" lui est étranger. Entre le tout et le rien, elle veut discerner ce qui est possible ici et maintenant, rien que le possible mais tout le possible. Ce possible qui est généralement délaissé quand il n'est pas dédaigné. Ainsi, non seulement, la non-violence n'est pas un idéalisme, mais, au sujet de la violence, elle invite à un plus grand réalisme.

En définitive, c'est la violence qui est une u-topie. Certes, la violence existe partout, mais jamais, en aucun-lieu, elle n'atteint la fin qui prétend la justifier. Jamais, nulle-part, elle ne réalise la justice entre les hommes. Jamais, en aucun lieu la violence n'apporte une solution humaine aux inévitables conflits humains qui constituent la trame de l'histoire.


Au-delà des chimères et des illusions de l'optimisme, des résignations et des démissions du pessimisme, la non-violence entretient l'espérance fragile que l'homme peut faire croître, en lui et chez les autres, la vertu d'humanité. Cela donne sens à son existence et à son histoire. A sa vie. A sa mort même.





Divers Questions-Qu’est-ce qu’un athée?


Qu’est-ce qu’un athée?

Nous sommes le plus souvent endormi par la vie, le succès, le confort, mais aussi par les soucis quotidiens, nos petites occupations, nos loisirs « et chacun de nous meurt affairé » comme dit si bien Épicure. Le réveil arrive parfois, le plus souvent brutalement et dans la douleur : un accident, un drame ou une quelconque épreuve vient bouleverser notre petite tranquillité, notre petite indifférence paresseuse. Et là l’essentiel s’impose: malgré tout le réconfort de nos proches, y-a-t-il une raison à notre malheur? Un sens à notre existence? y-a-t-il une aide surnaturelle qui viendrait tout régler pour le mieux? y-a-t-il un réconfort absolu d’un Être tout aimant?


Être athée, c’est vivre sans ce réconfort, sans cette aide, sans réponse à nos questions de sens. Apprendre à vivre entre hommes, seul, sans Providence ni réconfort transcendant: voilà l’exigence morale de l’athée. Être athée c’est apprendre à voler de ses propres ailes, c’est être responsable de ses valeurs et de sa morale. Dure exigence, mais oh combien satisfaisante… Sincèrement, vivre sans notre illusion qu’il existe quelque part quelqu’un ou quelque chose qui correspond à nos désirs les plus forts c’est prendre un rude chemin, le plus étroit de tous et le moins emprunté. Pourquoi renoncer au réconfort et au sens? Pourquoi l’athéisme? Par lucidité, par amour du réel, même indifférent et silencieux qu’il est, par refus de se soumettre à nos illusions i.e. à prendre nos désirs les plus chers pour la réalité qui n’a pas l’habitude de coïncider avec nos désirs, même les plus infimes : que penser du désir de tous nos désirs? Être athée c’est avoir le bonheur comme fin et la vérité comme norme. C’est apprendre donc à être heureux dans la lucidité: telle est l’exigence première d’une âme philosophique, telle est la voie de la sagesse…


Être athée c’est comprendre qu’il n’y a qu’un seul monde, celui-ci, notre monde naturel si impitoyable et si indifférent à nos désirs; un monde silencieux qui n’a rien à dire qui n’écoute pas, un monde ou tout est hasard et nécessité. C’est comprendre qu’il n’y a qu’une seule vie, celle-ci. Apprendre à vivre seul sans dieux, c’est apprendre à mourir, toutes nos petites morts, jusqu’à la dernière. C’est apprendre que le devenir emporte tout, que rien ne dure éternellement et donc que rien ne mérite qu’on s’y cramponne, qu’on s’y enchaîne, pas même nos rêves… 


Désespérance, la mort aura le dernier mot, qui n’en est pas un…

Être athée pourtant c’est s’apercevoir que tout est à faire, tout est à inventer. C’est prendre conscience que nous avons à charge de devenir humain, nous qui le désirons tant: humain, jamais trop humain… Être athée c’est apprendre à être responsable du seul monde que nous avons, à préserver ses richesses naturelles et culturelles et donc apprendre le respect de la diversité. Tolérance et miséricorde, nous sommes seuls, nous ne pouvons compter que sur nous…


Être athée enfin, c’est lutter. Lutter contre nos propres illusions, contre le fanatisme, l’intolérance et l’indifférence. C’est lutter pour un monde plus humain et en paix. Être athée c’est donc construire notre tour de Babel sans que les dieux viennent semer la discorde entre les hommes…


On pourrait se demander pourquoi tant de philosophie et tant d’athéisme? Et justement, à quoi bon tant penser si la vie n’en devenait plus heureuse, plus vertueuse et plus acceptable? Un maître en incroyance, athéisme et matérialisme, André Compte-Sponville aime à répéter la définition Épicure de la philosophie: «La philosophie est une activité qui, par des discours et des raisonnements, nous procure la vie heureuse.» Ayons donc la vie pour objet, la raison pour moyen, la vérité comme norme et le bonheur pour but. Pardonnons à Dieu ou au Destin de n’être pas et vivons du mieux que nous pouvons…




lundi 26 novembre 2018

Billets-Macron, l’indifférence élyséenne


Macron, l’indifférence élyséenne

Entre l’indifférence élyséenne que le président cultive et le corps à corps qu’il affectionne, il y a un juste milieu démocratique.


Le président de la République a exprimé sa « honte » par un tweet dans la soirée du 24 novembre.

Merci à nos forces de l’ordre pour leur courage et leur professionnalisme. Honte à ceux qui les ont agressées. Honte à ceux qui ont violenté d’autres citoyens et des journalistes. Honte à ceux qui ont tenté d’intimider des élus. Pas de place pour ces violences dans la République.

Honte certes, pourquoi pas, à la suite des violences, des affrontements et de cette atmosphère d’émeute durant quelques heures, surtout sur les Champs-Élysées.

Difficile de le contredire en effet quand il remercie « les forces de l’ordre pour leur courage et leur détermination » et dit sa « honte à ceux qui les ont agressées… à ceux qui ont violenté d’autres citoyens et des journalistes, à ceux qui ont tenté d’intimider des élus. Pas de place pour ces violences dans la République ».
Comme cette dernière phrase serait belle si elle était juste et que la République ne cesse pas d’être meurtrie par des violences de toutes sortes contre lesquelles, quotidiennes ou exceptionnelles, l’État ne montre que son impuissance !

« Honte » assurément à l’égard de ceux qu’il a visés par sa dénonciation mais, au-delà de l’opprobre ainsi jeté, qui peut être fier de son comportement, de son verbe et de ses actions depuis que les Gilets jaunes ont fait irruption dans notre espace démocratique, contre toutes les structures partisanes et syndicales, à cause initialement d’une hausse des carburants aggravant le gouffre entre Paris et la province, entre ceux qui pourront toujours circuler à leur aise et la majorité ayant besoin d’une voiture pour aller travailler, entre les privilégiés et les modestes ?

« Honte », c’est sûr, mais qui dans ce désastre aurait l’impudence de s’épargner ?

« Honte » peut-être, mais le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur, pour ce qui les concerne, peuvent-ils se féliciter de l’image qu’ils ont donnée et de la posture qu’ils ont adoptée ?

Ce dernier, par ses attitudes de Matamore qui révélaient plus d’incompréhension et de maladresse que d’autorité, par la précipitation avec laquelle il s’est engouffré dans la mise en cause de l’ultra-droite à Paris, a jeté de l’huile sur le feu, du sel sur une plaie à vif et surtout, avec une globalité dangereuse, n’a pas distingué une minorité de « casseurs » quasiment inévitable d’une multitude parfaitement honorable et tranquille de Gilets jaunes.

Cette dernière aurait eu besoin d’une considération qu’elle n’a jamais eue ou trop tard. À Paris, le refus de s’en prendre aux pompiers et de dégrader des commerces a été, pour beaucoup de manifestants, la marque même de leur singularité et de leur honnêteté.

Alors que dans la province les Gilets jaunes ont défilé et protesté dans le calme avec une force amplifiée par cette résolution irréprochable, quoi que ce soit, depuis le début de ce conflit, avait-il été proposé à cette masse angoissée par son pouvoir d’achat et son avenir devenant de plus en plus incertain, voire sombre ?

Il a fallu attendre longtemps pour que, sortant apparemment d’une constance absurde, le pouvoir accepte de lâcher si peu de lest en ajoutant, par cette lenteur, à l’exaspération de citoyens désorientés et en quelque sorte laissés à l’abandon. Le déplorable de Paris est en grande partie la conséquence d’une gestion épouvantablement médiocre d’une colère qui pour être née hors des chemins traditionnels aurait mérité encore plus d’être écoutée, prise en charge et respectée.

« Honte » sans doute mais le président de la République lui-même oserait-il s’avouer irréprochable face à cette crise dont on ne voit pas encore la fin puisqu’une nouvelle manifestation est prévue le 1er décembre et qu’elle va multiplier, avec probablement un nombre moindre mobilisé, les appels absurdes à la démission d’Emmanuel Macron ?

Celui-ci, alors que le quinquennat, s’il n’oblige pas le président à se mêler de tout et n’importe quoi, du futile, de l’insignifiant comme du grave, devrait avoir au moins pour conséquence de le mettre en première ligne, sans qu’il se réfugie derrière la forteresse élyséenne, et de le placer au chevet du pays quand celui-ci, fiévreux, profondément malade, a besoin de la sollicitude énergique de son chef, s’est campé dans une attitude de retrait et de distance.

Quand on refuse l’entremise des corps intermédiaires et qu’à l’évidence le Gouvernement est dépassé par une effervescence tendue à laquelle il s’obstine à donner d’impossibles remèdes techniques alors qu’il s’agit d’une crise de foi républicaine, le président aurait dû, vite, par un dialogue constructif et par lui-même apaisant, venir au cœur de la mêlée pour en dégager d’authentiques solutions.

Face à cette majesté confortable – si loin du feu ! – je n’ai pas pu m’empêcher de songer à certaines péripéties officielles qui avaient montré un Emmanuel Macron à la disposition d’une Rihanna pour s’entretenir du climat avec elle. L’allure présidentielle et la légitimité démocratique auraient-elles été offensées s’il avait reçu une délégation des Gilets Jaunes avec la difficulté, j’en conviens, d’un mouvement se vantant de son absence de structuration.

Le président va intervenir le 27 novembre en annonçant notamment la création d’un Haut Conseil du Climat avec ce qu’il faut d’experts pour rendre cet organisme plausible. Croit-il vraiment qu’avec cette initiative, il va répondre à l’angoisse, dissiper les doutes, calmer la colère face aux hausses qu’on s’acharne à maintenir du 1er janvier ?

Qu’il sorte de son Aventin pour parler vraiment avec la France qui souffre quand l’autre ne va pas trop mal. Entre l’indifférence élyséenne qu’il cultive et le corps à corps qu’il affectionne, il y a un juste milieu démocratique.

Ou devra-t-on, face à l’impuissance chronique et à la fracture économique, sociale et nationale, se résoudre à accepter la dangereuse idée que la politique gagnerait à tout coup à être confiée à l’inventivité et à la spontanéité des citoyens ?

Macron démission : un cauchemar ou la rançon délétère d’une désillusion de plus en plus dévastatrice ?

Source contrepoints.org
Par Philippe Bilger.

Président de l'Institut de la parole, aujourd'hui magistrat honoraire, Philippe Bilger a exercé pendant plus de vingt ans la fonction d'avocat général à la cour d'assises de Paris. Il anime le site Justice au singulier.

dimanche 25 novembre 2018

Recettes Sans Gluten-Clafoutis aux poires et au roquefort


Clafoutis aux poires et au roquefort

Préparation : 20 mn
Cuisson : 25 mn
Pour 4 personnes
5 poires Williams
1 cuillerée à café bombée de sucre
1 pincée de sel
1 pincée de poivre
3 œufs
25 g de beurre fondu
100 g de Maïzena
20 cl de lait
10 cl de crème liquide légère
100 g de roquefort*
25 g de pistaches concassées*
1. Préchauffez le four à 180 °C (th. 6).
2. Coupez les poires en petits morceaux après les avoir pelées et épépinées. Sucrez, poivrez. Réserverez.
3. Dans un saladier, battez les œufs avec le beurre et le sel, jusqu’à ce que le mélange blanchisse.
4. Délayez la Maïzena dans le lait et versez avec la crème dans le saladier. Mélangez bien afin d’avoir une pâte homogène.
5. Tapissez de poires un plat à gratin beurré. Nappez de pâte puis de roquefort émietté.
6. Enfournez à mi-hauteur et laissez cuire 25 minutes.
7. Saupoudrez de pistaches concassées. Servez tiède avec une salade de cresson.

Conseil
(*) Vérifiez l’absence de gluten auprès des fabricants. 


samedi 24 novembre 2018

vendredi 23 novembre 2018

samedi 17 novembre 2018

Photos-World Press Photo 2009

World Press Photo 2009

© Pietro Masturzo

Pietro Masturzo a remporté le World Press Photo 2009.

Il faut un temps d’adaptation pour vraiment apprécier cette image de l’Italien Pietro Masturzo, qui vient de remporter le plus prestigieux des prix de la photographie de presse. On y voit une femme sur un toit. Avec la légende, tout s’éclaire. Et elle s’impose…
  
Au premier abord, cette victoire est une surprise. Pourquoi cette image d'un paysage de ville, prise à la tombée du jour, remporte le premier prix, qui récompense habituellement une image prise dans le feu de l'action, au cœur d'une actualité brûlante ?

C’est seulement au bout de quelques secondes quand, sur son écran, on agrandit l'image et qu'apparaît la légende qui l'accompagne, que ce choix devient une évidence, et que l'image prend tout son sens.
C'est la photographie d'une femme sur un toit de Téhéran, le 24 juin, qui crie sa colère contre les résultats contestés de l'élection présidentielle iranienne, qui a vu la victoire de Mahmoud Ahmadinejad. Après les manifestations de la journée, des femmes et des hommes dans la ville montent sur les toits, sortent sur les balcons pour crier des slogans hostiles au régime ou à la gloire d'Allah qui se répondent en écho dans la nuit.
Le choix qu’a fait Pietro Masturzo de garder l'atmosphere de la ville nous donne à voir, à sentir la quiétude d'une nuit d'été dans la capitale iranienne déchirée par le courage d'une femme dans l'expression de sa révolte. Chaque recoin, chaque fenêtre nous dit la menace et la peur.

Rares sont les images qui nous laissent cette liberté de lecture, qui parlent à notre imaginaire sans rien nous dicter et qui finissent par s'imposer, loin des clichés trop vite vus et très vite oubliés.


Pietro Masturzo

Photos-World Press Photo 1963


World Press Photo 1963


©Malcolm.W.Browne

 Malcolm.W.Browne a remporté le World Press Photo 1963.

Ce jour de l’été 1963 à Saigon, des moines bouddhistes avisent les correspondants de presse qu’un évènement grave va subvenir. Un seul viendra, Malcolm W Browne.

Sous ses yeux et devant son objectif, un moine s’assied au milieu d’un grand carrefour de Saïgon, 2 autres moines l’arrosent d’essence et l’enflamme.

Ce suicide par auto immolation visait à protester contre le régime dictatorial proaméricain du président vietnamien Ngô Dinh Diêm.

Le lendemain, cette photo sera sur le bureau du président John Fitzgerald Kennedy à Washington, qui appela l’ambassadeur US à Saigon, Henry Cabot Lodge pour lui dire
« Plus jamais çà ! »

Néanmoins, d'autres immolations publiques suivront et les mouvements d'opposition seront sévèrement réprimés par le pouvoir.

En novembre, un coup d'Etat renversera le gouvernement de Ngô Dinh Diêm qui sera fusillé. En 1964, les Etats-Unis décideront d'envoyer des troupes au Vietnam afin de s'opposer à l'avancée communiste.


Malcolm W. Browne

Photos-World Press Photo 2010


World Press Photo 2010

©Jodi Bieder

La photographe Jodi Bieber remporte le prix de la « Photo de l’année 2010″ et du « Portrait » du World Press Photo avec son portrait d’une Afghane mutilée.

Cette jeune femme, Bibi Aisha dont le nez et les oreilles ont été coupés par les talibans a connu la mutilation pour avoir fuit la maison conjugale. Originaire de la province de Oruzgan en Afghanistan, cette jeune fille de 18 ans, battue par son mari qui était retournée chez ses parents a été rattrapée par des talibans qui lui « ont fait justice ». Abandonnée, elle a été secourue par des humanitaires et militaires américains. Recueillie dans un refuge pour femmes à Kaboul, elle a reçu des soins aux Etats-Unis et une opération de chirurgie reconstructive. Elle n’est pas retournée dans son pays.

Jodi Bieder avait déjà remporté 8 prix du World Press Photo dans différentes catégories et elle devient seulement le deuxième photographe d’Afrique du Sud à remporter le prix suprême. Elle est représentée par le Institute for Artist Management and Goodman Gallery.

Pour David Burnett, président du jury, photojournaliste et membre fondateur de Contact Press Images : «Ceci pourrait devenir le genre de photo dont, si quelqu’un dit tu sais, la photo de cette fille, tout le monde saura exactement de quelle photo on parle. Il n’y en a peut-être que dix sur une vie»



Jordie Bieder

Photos-World Press Photo 1997

World Press Photo 1997


World Press Photo 1997 ©Hocine Zaourar

 Hocine Zaourar a remporté le World Press Photo 1997.

Hocine Zaourar est photographe de presse. Il vit à Alger. Il est né le 18 décembre 1952 à Birmandreis près d’Alger, en Algérie.
Originaire d'une famille modeste, il a découvert la photographie de manière autodidacte.

D’abord artiste photographe, il s’est ensuite orienté vers le photojournalisme à partir du milieu des années 1980. Il fut le correspondant algérien pour l’Agence Sipa Press entre 1987 et 1990 puis pour Reuteurs de 1990 à 1992 avant d’intégrer l’Agence France Presse durant la décennie noire, en 1993.
Il a couvert de nombreux conflits dont ceux du Rwanda, du Zaïre, de Gaza ou encore de Somalie.

Pour des raisons de sécurité, seul son prénom sera rendu public. Sa photographie "Massacre à Benthala" (23 septembre 1997) fera la une de plus de 700 quotidiens dans le monde entier sauf en Algérie. Quelques jours plus tard, Michel Guerrin, spécialiste de la photographie au Monde, choisit comme titre à son article "Une Madone en enfer" (article paru dans l'édition du 26.09.97). Dès lors, la polémique autour de "La Madone de Benthala" restera ouverte, jusqu'à aujourd'hui où il reste déplacé de parler de cette image en Algérie... ou en France.

La polémique n'intimidera pas les membres du jury du Prix World Press qui consacreront cette image comme image de l'année 1997.


Hocine Zaourar 

Photos-World Press Photo 2008


World Press Photo 2008


©Anthony Suau

Le prix de la meilleure photo de presse de l’année 2008 fut décerné à Anthony Suau.

La scène, dramatisée par l’emploi du noir et blanc, se déroule à Cleveland, Ohio, alors qu’un policier patrouille arme au poing dans un logement de toute évidence abandonné par ses occupants ruinés, dans le scandale des prêts hypothécaires. L’absurdité de la scène mais aussi le poids de cette actualité, qui a entraîné le monde dans une crise économique douloureuse, ont certainement fait pencher le jury en faveur de cette photo.
Spécialiste du noir et blanc, à 52 ans Anthony Suau n’est pas un débutant. Photographe attitré de Time depuis 1991 et fournisseur d’une dizaine d’agences, il avait remporté le même prix en 1987 (manifestations en Corée du sud) et un prix Pullitzer en 1984 (famine en Ethiopie). Il détient la Médaille d’or Robert Capa pour son travail en Tchétchénie en 1995 et 1996.


Anthony Suau

Photos-World Press Photo 2011

World Press Photo 2011

WORLD PRESS PHOTO DE L'ANNÉE 2011- Fatima al-Qaws console son fils Saïd (18 ans), blessé lors d'une manifestation à Sanaa, au Yémen © Samuel Aranda pour The New York Times

Le 55e World Press Photo a décerné son Ier prix au photographe espagnol Samuel Aranda pour un cliché réalisé au Yémen pendant les évènements du Printemps arabe.

L'image n'est pas sans évoquer la Pieta algérienne de Hocine primée en 1997. La souffrance des mères ou des enfants sont des thèmes récurrent dans le choix du jury. Si en 1955 le premier World Press récompense la chute cocasse d'un concurrent de course de moto cross, dès l'année suivante la tragédie humaine en devient le credo. Le prix sera donné à l'image d'une petite fille en larmes photographiée par Helmuth Pirath. Concours créé par le syndicat des photojournalistes néerlandais, il est aujourd'hui le plus prestigieux concours international de photojournalisme. 5247 photographes de 124 nationalités ont envoyé un dossier. La sélection finale s'est faite parmi 101 254 photos présentées de façon anonyme.


Samuel Aranda


2e prix Photos isolées ARTS & SPECTACLES - Un mannequin pose devant un atelier d'un tailleur pendant la Semaine de la Mode de Dakar, Sénégal © Vincent Boisot / Riva Press pour le Figaro Magazine

1er prix Reportages ARTS & SPECTACLES - Marika Bajur chante dans le restaurant Eurasia à Sotchi, cette ville balnéaire qui attire surtout les vacanciers russes © Rob Hornstra/ Institute for Artist Management

1er prix Reportage NATURE - Une des équipes de lutte anti-braconnage, garde jour et nuit un rhinocéros blanc du nord (parc d'Ol Pejeta, Kenya), où vivent quatre des huit derniers de cette espèce © Brent Stirton / Reportage by Getty Images pour National Geographic Magazine

1er prix Photos isolées SUJETS CONTEMPORAINS - Maria, prostituée et toxicomane, se repose entre deux clients dans la pièce qu'elle loue à Kryvyi Rih, Ukraine © Brent Stirton / Reportage by Getty Images pour Kyiv Post / The Sunday Times Magazine

1er prix Reportages SUJETS CONTEMPORAINS - Tahani (en rose), mariée à l'âge de six ans, et son ancienne camarade de classe Ghada, également une enfant mariée, posent près de chez elles avec leurs maris à Hajjah, au Yémen © Stephanie Sinclair / VII Photo Agency pour National Geographic Magazine

1er prix Reportages PROTAGONISTES DE FAITS DIVERS - Chieko Matsukawa montre le diplôme de sa fille, retrouvé dans les ruines de sa maison (Higashimatsushima, Japon) © Yasuyoshi Chiba / Agence France-Presse

Photos-World Press Photo 2013

World Press Photo 2013


World Press Photo 2013 ©Paul Hansen

 Paul Hansen a remporté le World Press Photo 2013.

Cette photo a été prise en Palestine, à Gaza, le 20 novembre dernier, par le Suédois Paul Hansen. Ces deux gosses, deux frères âgés de 2 et 3 ans ont été tués dans leur maison par un missile israélien.

On les emmène à la mosquée pour la cérémonie. Des funérailles musulmanes. On notera donc qu’il n’y a aucune femme dans ce cortège. La douleur et la colère sont ici exclusivement masculines. Cette image déborde d’émotions. Ses bords en craquent de toutes parts. L’étroitesse de la ruelle ne canalise pas la violence, elle la compresse et la rend explosive. Pas de doute, c’est une bonne image. Même si son auteur a vraiment eu la main lourde dans ses retouches sur Photoshop. Ses intentions sont claires. En saturant ses couleurs, il cherche à sortir son cliché de l’instantané, à le rendre comparable à une peinture. C’est plus noble. On n’est plus dans l’actualité fugace, qui passe — semble-t-il nous dire — mais dans le temps long de l’Histoire. Il a également blanchi les petits linceuls pour en rajouter dans le pathos, dans le symbole de la pureté et de l’innocence fauchée.

Cette image a plu. Enormément. Elle vient d’être couronnée par le prix international le plus prestigieux, le World Press 2013. Méritait-elle d’être consacrée comme l’image de l’année ? Doit-elle être l’exemple à suivre pour tous les photojournalistes qui souhaitent décrocher le Graal représenté par ce prix ? On ne le croit pas. Elle a bien sûr sa place dans les journaux. Comme une information atroce, insoutenable, à diffuser comme toutes les horreurs de cette planète. Mais sa faiblesse est précisément qu’elle ne cherche qu’à atteindre nos émotions de plein fouet. A nous tirer des larmes, pas à nous faire penser. La photo d’actualité peut faire beaucoup mieux. Le World Press l’a déjà prouvé.


Paul Hansen

Photos-World Press Photo 2014

World Press Photo 2014


World Press Photo 2014 John Stameyer/VII

 John Stanmeyer a remporté le World Press Photo 2014.

L'esthétique du désespoir.
Le prestigieux prix de photojournalisme décerné cette année à une image léchée et magnifiée comme celle d'une pub ? Pas si simple.
Quelle idée saugrenue, quel excès de substances illicites (le jury se réunit à Amsterdam, ne l'oublions pas) ont fait que cette année, c'est une image de pub qui a remporté le World Press Photo, le prix le plus prestigieux pour la photo de presse ? On imagine sans mal que ce fut là, la première réaction de beaucoup d'observateurs en découvrant l'image primée. Une image publicitaire jusqu'à la caricature : des silhouettes d'hommes, fines et élégantes, sur un fond de ciel bleu saturé à l'excès tendent leurs téléphones vers une lumière dans le ciel comme un raccourci vers la lumière. Le dernier Samsung ? Le prochain iPhone ? Etrange ! Manquent le slogan, le logo, le message.

On en vient donc à s'interroger sur le sens de cette image. Après une rapide vérification que les jurés travaillent bien pour des agences photos ou dans des rédactions et non pas dans des agences de pub ou à l'édition de réclames, nous voilà contraints de lire la légende qui l'accompagne. « Sur les rivages de Djibouti, des migrants venus d'Afrique tendent vers le ciel leurs téléphones portables dans l'espoir de capter un signal bon marché de la Somalie voisine pour pouvoir contacter leurs parents ou leurs amis restés sur place. Djibouti est un passage obligé pour les candidats à une vie meilleure au Moyen-Orient ou en Europe venant de Somalie, d'Erythrée ou d'Ethiopie. »

L'atterrissage est douloureux. Nous étions confortablement installés dans l'univers d'une image rassurante. Et tout à coup, le réel remonte à la surface, avec d'autant plus de violence que ce n'est pas ce que nous imaginions, pas vraiment ce que nous attendions. Et c'est là, sans doute, dans cette ambivalence, que réside la force de l'image signée John Stanmeyer de l'agence VII : elle nous donne à voir, à contretemps, avec douceur, sur le ton de la séduction, la souffrance, la misère, en se jouant de notre crédulité et non plus de notre sensibilité. Ces hommes qui fuient leur pays nous sont tout à coup familiers. Rendez vous compte ! Comme nous, ils ont des téléphones portables. Comme nous, ils appellent leur famille et, comme nous, ils cherchent le réseau le moins cher.


John Stameyer

Zone d'inconfort
Cette photo a été commandé par le National Geographic, journal américain, populaire et familial, qui soigne particulièrement les images qu'il publie. Dans le même sujet au cours duquel le photographe et le journaliste ont le projet, partant d'Ethiopie, de refaire le chemin emprunté par les hommes depuis les origines, on peut voir la photo du cadavre d'un homme mort dans sa tentative de traversée du désert.


Out of Eden © John Stanmeyer

Le jury du World Press a décidé de récompenser une image qui nécessite une légende pour être comprise. Ce n'est pas une première. On se souvient de la photo d'Anthony Suau de 2008 d'un policier américain, arme au poing, dans une maison dont les habitants avaient été expulsés en écho à la crise des subprimes ou celle de Pietro Masturzo, à peine lisible, de ces gens qui criaient sur les toits de Téhéran en 2009 leur opposition et leur indignation face au pouvoir qui leur avait volé le résultat des élections.. Nous n'avons pas oublié non plus la femme en 1997 qui criait sa douleur à l'hôpital d'Alger apprenant que toute sa famille avait été massacré à Benthala.


 World Press : Photo de l'année 2008 © Anthony Suau


World Press : Photo de l'année 2009 © Pietro Masturzo 


World Press : Photo de l'année 1997 © Hocine Zaourar/AFP Image Forum

Dans ces exemples où l'esthétique était très prégnante, la question se posait de savoir où nous étions, ce qui se passait ou ce qui était arrivé? Avec ces images, les photographes nous interrogent, nous obligent à aller vers l'information, à la chercher, à la comprendre. Ils ne se contentent pas juste de nous la délivrer et de nous conforter dans des représentations rassurantes qui parfois deviennent des clichés.
Ils envisagent leur métier avec cette double ambition de nous rendre le monde visible et de se jouer de la manière dont nous le percevons. Ils ont compris que cela ne suffit plus d'être au bon endroit au bon moment et de témoigner en mode binaire de ce que devient le monde. Ce ne sont pas forcément les images qui se vendent le mieux, ce sont celles qui nécessitent un accompagnement éditorial ambitieux et complexe. Il est juste que le World Press en récompensant leur travail, les place quelques instants, à leur tour, dans la lumière.

 Source Télérama

vendredi 16 novembre 2018

jeudi 15 novembre 2018