mercredi 24 mai 2017

Billets-Ils étaient Présidents : René Coty


Ils étaient Présidents : René Coty

Révisez votre histoire politique française en cette époque de présidentielle, avec un beau portrait de René Coty, dernier président de la IVe République française.
L’élection de René Coty (Le Havre, 20 mars 1882 – 27 novembre 1962) a été la plus curieuse et la plus calamiteuse de l’histoire de la République. En ce 23 décembre 1953, la presse internationale suivait, à la fois hilare et perplexe, le curieux manège qu’offrait l’élection du nouveau président de la République. Dans une admirable démonstration de l’impuissance du régime, les parlementaires n’arrivaient pas à se mettre d’accord sur le nom du futur chef de l’État. Depuis une semaine, douze tours de scrutin s’étaient succédé sans résultat !

Finalement, au septième jour, et au treizième tour s’imposa René Coty. Son nom n’était apparu que tardivement.

En effet, au 11e tour, 71 parlementaires avaient voté en sa faveur. Aussi Coty se déclara-t-il candidat au 12e tour. Il frôla la majorité absolue. Le tour suivant fut le bon : par 477 voix contre 329 au socialiste Édouard Naegelen, il devint le dix-septième président de la République.
L’intéressé en fut le premier surpris. Il était venu à Versailles sans emporter d’habit noir, ne songeant pas un seul instant qu’il puisse être élu. Il avait pourtant le profil idéal du président : une longue carrière parlementaire, une personnalité discrète, des opinions modérées, un nom inconnu du grand public. Son élection paraissait marquer un retour à la Troisième république.

L’élection d’une prostate
L’anecdote est bien connue : René Coty devint président à cause de sa prostate. Devant se faire opérer, il avait été absent du Conseil de la République au moment du vote sur la CED.
Or la question de la création d’une armée européenne avait été une pomme de discorde qui s’était rajoutée au traditionnel affrontement droite-gauche, lui-même compliqué par la compétition entre l’indépendant Joseph Laniel et le radical Henri Queuille.

Les représentants du « système » pouvaient soupirer de soulagement. Avec l’intronisation de ce parfait inconnu, la présidence serait entre les mains d’une médiocrité patentée qui ne causerait aucun souci.

Mais René Coty était destiné à surprendre tout le monde. Il allait contribuer à mettre un terme à cette Quatrième république qui n’en finissait pas de décliner.

« En avant avec le sourire »
Cet enfant du Havre avait fait ses études au collège Saint-Michel, établissement œcuménique qui accueillait catholiques et protestants. Il avait été fondé par le grand-père de René Coty et était dirigé par ses parents. S’il était à la tête d’une école libre, le père était néanmoins un républicain convaincu.

Licencié en droit et en philosophie, René Coty joua un rôle actif à l’association générale des étudiants caennais. Syndicaliste actif, il représenta ses camarades au Congrès international des étudiants de Paris en 1900.

Esprit libéral s’il en fut, René Coty était ainsi défini par André Siegfried : « Une absence totale de fanatisme, le respect de la position adverse, et tout au fond le sentiment que la vérité n’est peut-être pas tout entière du même côté. »

Très cultivé, il devait être un brillant avocat du barreau du Havre et occuper deux fois les fonctions de bâtonnier.

Exempté du service militaire, il fut engagé volontaire en 1914 et partit pour le front. Aussi cet ancien combattant devait recevoir la croix du combattant volontaire et la croix de guerre.

Un parlementaire havrais
René Coty n’avait jamais occupé de poste majeur. Il était le type même du parlementaire connu localement. Il avait fait son apprentissage politique auprès de Jules Siegfried, éminente personnalité de la vie politique havraise. Après la mort de Siegfried, il hérita en quelque sorte de son siège sous l’étiquette de l’Union républicaine démocratique.

 Député (1923-1935) puis sénateur (1935-1940) de la Seine Inférieure, il ne s’était jamais fait remarquer. Il avait soutenu la politique de Raymond Poincarélors de ses deux gouvernements. Appelé par Théodore Steeg à faire partie du cabinet comme sous-secrétaire d’État à l’Intérieur, il démissionna en décembre 1930 avant même la présentation du ministère devant la Chambre.
Parlementaire très sérieux, membre de plusieurs commissions, il s’était vite convaincu de l’impuissance des institutions parlementaires. Ce constat était de plus en plus largement partagé mais ne déboucha jamais sur la moindre réforme.

Il souhaitait « mettre un terme à d’interminables discussions qui n’aboutissent pas ou qui aboutissent à des votes brusqués et à des lois bâclées ». Mais aucune de ses propositions ne fut jamais sérieusement discutée. En 1934 un de ses textes portait en exergue : « S’adapter ou disparaître – Le parlement est au carrefour ». La commission de la Réforme de l’État n’eut qu’une brève existence, Léon Blum mettant fin à l’expérience dès 1936.

D’une république à l’autre
En 1940, il avait suivi le troupeau et voté les pleins pouvoirs au Maréchal. S’il se retira et cessa toute activité politique pendant l’Occupation, seul son engagement dans la résistance lui évita d’en subir les conséquences après-guerre. Bien qu’ayant refusé d’être le maire vichyste du Havre, il fut déclaré inéligible à la libération.

La condamnation fut brève, il fut réhabilité en octobre 1945 par le jury d’honneur.
Siégeant dans les deux assemblées constituantes successives, il s’était prononcé contre la Constitution de la Quatrième république.

Il retrouva sa place à la Chambre des députés (1946-1948) puis au Sénat devenu Conseil de la République (1948-1953) dont il devait être vice-président.

Nommé ministre de la Reconstruction et de l’urbanisme (1947-1948), il conserva cette fonction dans trois gouvernements successifs.

Locataire en meublé
« Je suis locataire en meublé » aimait dire ce président qui ne manquait pas d’humour. Modeste, bienveillant et discret, le président réussit à se faire apprécier des Français. Marié avec Germaine Corblet, il offrait l’image d’un époux comblé : « Pour que papa et maman se fâchent, disaient leurs filles, il faudrait un tremblement de terre. Et encore ! »

Découragé par le décès de son épouse en 1955, il songea à se retirer. Finalement, rejoint par ses deux filles, il se maintint à son poste.

Il devait montrer ses qualités lors des sept crises ministérielles qui devaient éclater sous sa présidence. Ses idées n’avaient pas changé depuis les années 30. Ses déclarations publiques furent sans ambiguïté. À Dunkerque, en octobre 1955, il déclara : « La réforme de l’État est la clé des autres ». À Verdun, l’année suivante, il répéta : « La révision de nos institutions comme de nos méthodes est, pour nous, une tâche primordiale. »

Le Conseiller de la République
Sans prendre publiquement position sur les grands problèmes, il intervenait néanmoins longuement lors des conseils des ministres. René Coty se voulait un conseiller au service des gouvernements.

Il ne cherchait jamais à faire triompher ses préférences personnelles mais à désigner l’homme le mieux à même de mener la politique souhaitée par la majorité. Cet homme de droite, européen convaincu, n’hésita pas à appeler en consultation les parlementaires communistes.
À la surprise générale, Coty choisit Pierre Mendès-France pour trouver une solution au conflit indochinois en juin 1954. Le nouveau président du Conseil constitua son gouvernement sans consulter les partis. Il sortit la France du bourbier indochinois et ouvrit la voie à l’indépendance de la Tunisie. Refusant de prendre position sur la question de la CED, il s’attira la haine du MRP lorsque le projet d’armée européenne fut repoussé par une majorité de députés.

L’art de choisir un président du conseil
Son habileté à imposer un président du conseil se manifesta particulièrement à l’occasion de la succession de Mendès en février 1955. Le MRP avait provoqué la chute de Mendès-France à propos de l’Afrique du Nord. Selon la logique propre à la Quatrième république, les démocrates-chrétiens approuvaient la politique tunisienne mais souhaitaient se venger de l’échec de la CED.

Qui allait succéder à Mendès ?

Coty mena diverses consultations. Il proposa d’abord la candidature Pinay, qui échoua : le MRP ne désirait pas être rejeté à droite. Le président voulut mettre les députés MRP face à leurs responsabilités et choisit l’un des leurs, Pfimlin. Les radicaux, soucieux de venger Mendès, firent capoter la tentative. Logiquement, ne trouvant pas d’issue à droite, le chef de l’État se tourna vers un homme de gauche. Le socialiste Pineau fut accueilli trop favorablement par le MRP, ce qui incita les autres partis à s’y opposer.

Ayant fait la démonstration de l’impossibilité des autres solutions, René Coty pouvait ainsi désigner le candidat qu’il souhaitait voir arriver à la présidence du conseil : Edgar Faure. Un radical succédait à un autre radical.

L’épisode soulignait combien la nomination du chef de gouvernement réclamait de doigté de la part du chef de l’État. À ce jeu, René Coty se révélait un habile tacticien.

La fatale dissolution de 1956
Edgar Faure, de plus, n’était pas né de la dernière pluie. Il avait constitué son gouvernement mais sans nommer les secrétaires d’État. Il n’hésita pas à promettre un portefeuille à 62 « hésitants » qui votèrent ainsi la confiance ! Après tout, les promesses n’engageaient que ceux qui avaient la naïveté d’y croire.

Il avait ainsi fallu 18 jours pour retrouver un gouvernement de même composition. Edgar Faure poursuivit la politique tunisienne de Mendès et se montra favorable à l’émancipation du Maroc.
Ne parvenant pas à disposer d’une majorité solide pour mener une politique énergique, Edgar Faure devait prendre une décision inouïe, pour la première fois depuis 1876 : l’Assemblée lui ayant refusé la confiance (novembre 1955), il refusa de démissionner et décida de recourir à la dissolution !

La course à l’abîme
Les élections de 1956 devaient être particulièrement disputées, le taux de participation étant le plus élevé depuis la libération. Si le gaullisme avait cessé d’exister sur le terrain électoral, le « poujadisme » fit son entrée en force. Mais la victoire revint au « Front républicain » réunissant radicaux mendésistes et socialistes.

Le PCF ayant fait un bon score, la SFIO devenait l’élément obligé de toute coalition. À son grand dépit, Edgar Faure était écarté au profit de Guy Mollet. Le président de la République avait tenu compte de l’arithmétique parlementaire et choisit le chef du parti le plus nombreux sur les bancs de l’Assemblée.

Ce choix devait être fatidique pour la Quatrième République. En envoyant le contingent en Algérie, Guy Mollet abandonnait la fiction de la pacification pour entrer dans une logique de guerre. L’Algérie devait être le tombeau de la République parlementaire.

Une situation inextricable
René Coty avait chargé Chaban-Delmas, ministre du gouvernement Mollet, de transmettre un message au général de Gaulle :

Je constate comme vous que la France est ingouvernable dans les conditions actuelles, autrement dit, que les institutions ne peuvent rester en l’état. Mais j’en suis le gardien et il ne faut pas compter que je les viole. Cela étant, mon devoir est de rester aux aguets pour trouver une issue. Voulez-vous faire savoir au général de Gaulle que je suis dans cet état d’esprit ? Voulez-vous ajouter que je le tiens pour le seul homme capable de tirer la France de ce marasme ? Dites-lui que si une crise se présente et qu’elle soit assez grave pour que je puisse tirer au maximum sur le crédit que la Constitution octroie au président de la République, je ne manquerais pas de m’engager à fond en faisant appel à lui pour former le gouvernement, dans le cadre de nos institutions, afin précisément de changer celles-ci.

Admirateur du général, convaincu des vices du régime, le président de la République n’allait pas tarder à manifester ses préférences. René Coty était résolu à mettre tout son poids dans la balance. N’avait-il pas dès son message inaugural en 1954 rendu hommage au « premier résistant » ?

Dès le 5 mai 1958, Coty était persuadé du caractère inextricable de la situation. Il envoya le chef de la maison militaire de l’Élysée rencontrer des fidèles du général pour sonder les intentions de Charles de Gaulle. Néanmoins, le chef de l’État était très soucieux du respect des règles constitutionnelles que le général paraissait prêt à bafouer. Un compromis fut trouvé. Le général se présenterait devant l’Assemblée, lirait sa déclaration puis se retirerait sans répondre aux questions ni assister au vote.

Le Président fait pression sur le parlement
Le message du 29 mai 1958 au Parlement fit l’effet d’une bombe. Le droit de message du Président était tombé en désuétude depuis la malheureuse expérience de Mac-Mahon. Seul Alexandre Millerand avait voulu l’utiliser en 1924 à la veille d’être acculé à la démission.

Quatre ans et demi auront bientôt passé, sans que mes appels de plus en plus instants soient suivis d’effet. L’État n’a cessé de se désagréger. Nous voici maintenant au bord de la guerre civile… Dans le péril de la Patrie et de la République, je me suis tourné vers le plus illustre des Français, vers celui qui, aux années les plus sombres de notre histoire, fut notre chef pour la reconquête de la liberté et qui, ayant réalisé autour de lui l’unanimité nationale, refusa la dictature pour établir la République…

René Coty menaçait de démissionner si l’Assemblée n’accordait pas sa confiance au Général. Beaucoup s’en indignèrent. Vincent Auriol dut intervenir pour rallier les socialistes à une issue qui paraissait désormais inévitable.

Avec le Général, les conseils des ministres prirent l’allure de brèves formalités. René Coty, qui avait l’habitude d’intervenir, resta désormais silencieux.

De Gaulle eut néanmoins la courtoisie de le consulter sur les questions constitutionnelles. Le président proposa ainsi divers amendements, dont certains furent retenus, notamment concernant l’indépendance de la magistrature. Favorable au système prévu pour l’élection du chef de l’État, il devait en revanche se montrer hostile en 1962 à la désignation au suffrage universel direct.

Merci, monsieur Coty
À Rethondes, le 11 novembre 1958, René Coty évoqua ainsi sa prochaine retraite : « Entendez bien le vieil homme qui aujourd’hui vous parle sans doute pour la dernière fois… »

Le 28 novembre, de Gaulle rendit visite à Coty sous prétexte de lui demander conseil. « Le chef de la nation doit être le chef de l’État. » répondit Coty. Il confirma son intention de ne pas solliciter le renouvellement de son mandat, laissant le champ libre à une candidature du Général.

Il versera une larme en découvrant des centaines de milliers de cartes postales envoyées à l’Élysée par des Français avec ces quelques mots : « Merci, monsieur Coty ».

Le 8 janvier 1959
Ce jour là le président sortant sut trouver les mots qu’il fallait.

Monsieur le président de la République,
Le premier des Français est désormais le premier en France. En lui remettant la charge de cette maison capitale, je suis fier de lui renouveler l’hommage qu’en y entrant j’avais tenu à lui rendre au nom de la patrie à jamais reconnaissante.
La patrie, c’est quand elle était au plus profond de l’abîme que le Général s’est acquis devant l’histoire la gloire impérissable de l’appeler au combat pour l’honneur et la liberté. La patrie c’est quand elle était au bord de l’abîme qu’à son tour elle a fait appel au général de Gaulle.
Le péril mortel que j’avais en vain dénoncé dès longtemps vous l’avez aussitôt conjuré. Le peuple de France, si divisé autrefois, a retrouvé autour de vous son unité profonde.
Pour la première fois dans notre pays une révolution – révolution nécessaire, révolution constructive – a pu s’accomplir dans le calme des esprits et dans le respect des lois mêmes qu’il s’agissait de réformer.

De Gaulle se fit aussi charmeur qu’il pouvait l’être :
Vos paroles, Monsieur le président, dont la sagesse est d’autant plus frappante qu’elles ont été prononcées par un grand citoyen quittant avec une dignité parfaite le mandat qu’il a exercé d’une manière vraiment exemplaire, la proclamation solennelle des résultats, la noble adresse du président du Conseil constitutionnel, la présence du gouvernement, confèrent à notre réunion le caractère de majesté qui convient à son sujet.

Mais il ne fallait pas trop demander au Général.

Les deux hommes avaient remonté ensemble les Champs Élysées jusqu’à l’arc de Triomphe pour la cérémonie au soldat inconnu. Après la cérémonie, le Général se laissa aller à un bain de foule, oubliant le pauvre Coty qui quitta les lieux, discret et solitaire.

Les dernières années de René Coty
René Coty put dès lors prendre congé de la vie politique. Il se retira dans sa bonne ville du Havre. L’ancien président revint de temps à autre à Paris pour siéger au Conseil constitutionnel dont il était membre de droit.

Coty eut des funérailles nationales au milieu d’une foule recueillie et en présence du Président de la République. Sa tombe dans le cimetière Sainte-Marie du Havre est à l’image du personnage, toute de simplicité.

Sources :

Source contrepoints.org
Par Gérard-Michel Thermeau.


  • Gérard-Michel Thermeau, docteur en Histoire, est professeur agrégé d'Histoire-Géographie et de Cinéma-audiovisuel dans un lycée de Saint-Etienne.

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