dimanche 19 février 2017

Billets-Le pouvoir de l’argent


Le pouvoir de l’argent

Le pouvoir de l’argent nous dérange parce qu’il permet à des égoïstes d’exploiter la souffrance d’autrui. En anarchiste libéral, je réponds que le contre-pouvoir de la politique est pire encore.
  
Je me définis comme un anarchiste libéral réaliste. Je suis « anarchiste » parce que je n’attribue pas au pouvoir politique une légitimité, une nécessité, une intelligence ou une vertu spéciale que n’ont pas les autres formes d’organisations. J’y vois plutôt une mécanique qui agresse aveuglément nos droits. Je suis « libéral », car j’estime que c’est aux individus de choisir avec qui, comment, dans quel but ils s’échangent et non les groupes, les majorités, les représentants politiques ou les autorités prétendument expertes du bien commun.

Je suis « réaliste », car je n’espère pas abolir l’État de mon vivant. Je conteste le pouvoir politique comme d’autres contestaient la monarchie pendant la renaissance. Ma démarche se situe au niveau des idées dans un cadre de réflexion pouvant durer des siècles. De tels mouvements de la pensée transcendants nos vies individuelles ont considérablement influencé le cours de l’histoire. Par exemple, nous vivons aujourd’hui sous l’influence des idées de K. Marx, alors que celles-ci apparaissaient utopiques aux yeux de ses contemporains. Selon moi, c’est en osant jouer sur le même terrain que lui que nous pouvons espérer purger nos esprits de la mentalité autoritaire et anti-commerciale qu’il nous a laissé en héritage.

Maintenant que vous savez où je veux en venir, je m’entretiendrai avec vous d’une idée qui fait obstacle au succès de mes idées : le pouvoir de l’argent.

  • Le pouvoir de l’argent et les contre-pouvoirs politiques
Avec un gros compte en banque, nous pouvons corrompre les « serviteurs du public » que sont les juges, les policiers, les politiciens. Nous pouvons amener des gens vulnérables à faire des choses indignes, comme travailler sans arrêt contre à peine de quoi se nourrir, vendre son rein, se droguer ou se prostituer. De plus, l’attrait de l’argent est hypnotisant. Nous travaillons parfois trop pour en avoir plus. Cette soif n’a pas de limites. Nous pourrions détruire la planète pour en avoir plus. Une expression populaire résume ces maux : le pouvoir de l’argent.

Mes opposants m’identifient comme quelqu’un qui accepte ce pouvoir. C’est pourquoi ils me traitent de « capitaliste » ou de « néo-libéral extrémiste » avec dédain. Contrairement à moi, eux, ils refusent de se mettre à genou devant lui. C’est pourquoi ils réclament la mise sur pied de contre-pouvoirs lui barrant la route. Ils suggèrent des élections plus représentatives, une culture plus militante, des programmes de redistribution de la richesse, des mécanismes de séparation des pouvoirs, une éducation plus citoyenne ou une charte garantissant un ensemble de règles justes et impartiales. Il faut contrer le pouvoir de l’argent. Tous ces mécanismes politiques sont censés nous le permettre.

Moi, l’anarchiste et le libéral, je propose pourtant de laisser à la discrétion des individus la mise sur pied de tous ces projets. Je m’oppose aux contraintes institutionnelles qui nous y poussent obligatoirement. Donc, je joue le jeu du pouvoir de l’argent en œuvrant à la destruction des digues qui nous en protègent. Voilà résumé la mentalité de mes adversaires.
Cette objection se nourrit de malencontreuses confusions.


  • Le pouvoir de l’argent comme utilisation de la misère d’autrui 
L’argent n’est pas un fétiche vaudou muni d’un pouvoir de suggestion paranormale. C’est le médium qui permet de faciliter nos échanges. Ce qui nous attire, ce n’est pas le papier en tant que tel, ni le chiffre dans notre compte en banque, mais le confort, le luxe et les commodités que nous pouvons en obtenir. Si des gens sont disposés à poser des gestes humiliants, dégradants, difficiles pour obtenir un peu d’argent, c’est parce qu’ils sont dans des conditions de précarité. Ce qui nous offense, c’est l’utilisation de cette souffrance comme moyen d’assouvir nos basses pulsions ou de vivre un train de vie luxueux et non l’argent.

Or, je n’accepte pas cette utilisation de la misère d’autrui. Selon moi, il est préférable de réduire nos exigences de confort afin d’entrer en relation avec lui de façon égalitaire. Je me sens coupable de ne pas en faire assez. Je ressens parfois la honte d’être trop égoïste. Cependant, je m’oppose aux solutions politiques qui se réclament de ce vœu pieux.

Pourquoi ? Parce que je suis réaliste quant à la nature humaine. Je ne m’attends pas de mes semblables, ni de moi-même, que nous soyons des saints. Je ne suis qu’un homme et je n’espère rencontrer que des êtres comme moi. Cela est vrai peu importe à qui j’ai affaire. Je présume qu’il y autant de bonté chez des hommes d’affaire et des riches que chez des professeurs, des pauvres, des voisins, des étrangers, des politiciens, des policiers, des juges, des manifestants, des électeurs, des prêtres, des journalistes, des scientifiques ou des intellectuels dissertant sur la justice sociale.

Ce n’est pas parce que nous commandons à des fonctionnaires de vaincre la misère et d’endiguer nos vices qu’ils vont le faire. Si je me fie à mon intuition sur la nature humaine, il y a beaucoup plus de chance qu’ils détournent à leur avantage les ressources et le pouvoir que nous mettons à leur disposition. S’il y avait une fraude qui s’organisait à l’échelle d’une société pour justifier une bande de malfaiteurs (inconscients de l’être) sans éveiller les soupçons, elle prendrait probablement la forme d’une entreprise charitable aveugle. Je regarde l’activité politique, ses serviteurs, sa clientèle et je soupçonne cette fraude. Au fond, eux aussi sont sous l’emprise du pouvoir et de l’argent.

Je crois que les mieux placés pour aider les démunis sont les démunis eux-mêmes, leurs proches et les gens humbles authentiquement généreux. Tous les autres ne peuvent que nuire, donc c’est une mauvaise idée de les forcer à contribuer. Nous rendons puissants les mauvaises personnes en suivant cette voie. Trop souvent, des gens bien intentionnés munis de titres pompeux en position d’autorité pensent aider leur prochain en les contraignant à une certaine ligne de conduite, mais nuisent au bout du compte, ne sachant pas trop démêler le vrai du faux, l’utile du nuisible, son intérêt de celui des autres.

Le pouvoir de l’argent nous dérange parce qu’il permet à des égoïstes d’exploiter la souffrance d’autrui. En anarchiste libéral, je réponds que le contre-pouvoir de la politique est pire encore. Se tourner vers lui équivaut à vendre notre âme au diable pour mettre fin à un mal que nous gagnerions à tolérer (et non à accepter). Le pouvoir de l’argent, ça reste un pouvoir consenti, même imparfaitement. Le pouvoir politique, lui, ne l’est que sous la forme abstraite d’une élection aux options réduites, d’une agrégation statistique, d’une dissimulation des coûts et d’interprétations flexibles. Comme je ne m’attends pas à trouver autour de moi des saints, mais des hommes, je ne souhaite donner ce pouvoir à personne. Je me méfie de la noblesse de leurs causes.

  • Le pouvoir de l’argent comme pouvoir de se défendre 
 N’espérant pas trouver des anges, je suppose que le meilleur moyen de nous protéger de notre égoïsme réciproque n’est pas de donner un énorme pouvoir à quelques-uns de nous dompter, mais de disperser ce pouvoir entre les mains de tous. Or, si l’argent en a un si considérable, le meilleur moyen d’en contrer les dangers est de le diffuser au maximum.

Mes opposants ont à cet effet une croyance magique. Ils pensent que le meilleur moyen de le faire, c’est d’en prendre de force à tous, de le mettre dans un gigantesque coffre, d’en donner la clé seulement à un groupe très sélect de gens qui siègent dans une assemblée élue, puis d’exhorter les autres à les surveiller. Voilà leur formule alchimique censée transformer le pouvoir de l’argent en vertu sacrée, tel l’eau en vin.

Mon hypothèse : c’est une belle arnaque pour permettre à ces politiciens de privilégier une petite clique de courtisans au détriment de tous les autres. Ensuite, les liasses de billets se perdront dans les dédales de leur bureaucratie, couvrant de luxe et d’oisiveté ceux qui sont en haut pour ruisseler ainsi jusqu’en bas, ne laissant que des miettes rendus au moment de servir le citoyen. Je soupçonne que tous les gagnants de ce système en seront les plus virulents défenseurs, enrobant le tout dans un discours de « justice sociale » et de « bien public » pour mieux paraître devant leur miroir et devant une audience occupée à faire autre chose qu’à les étudier impartialement. J’écoute les nouvelles et mes soupçons tendent à se confirmer dangereusement.

La solution la plus logique m’apparaît être à l’extrême opposé de cette alchimie fabuleuse : abolir les taxes et les impôts, redonner aux gens l’entièreté du fruit de leur travail et les laisser eux-mêmes magasiner leurs partenaires pour obtenir les services qu’ils désirent. Ils choisiront leurs assurances, leurs agents de sécurité, leurs juges, leurs médecins, leurs professeurs, leurs routes et leurs organismes de bienfaisance.

Mes adversaires y voient un cauchemar. Ils anticipent que des gens seront privées des ressources nécessaires pour obtenir ces services et que le tout sombrera dans un grand capharnaüm. Je crois plutôt que c’est notre système actuel qui a cet effet-là. Ils projettent en cauchemar la réalité actuelle dans le rêve que je leur propose parce qu’ils sont trop obnubilés d’idéaliser le désordre établi. Dans nos sociétés, les pauvres ne sont pas protégés, mais réprimés par la police. Ils sont désavantagés par les juges. Ils n’ont aucun mot à dire sur la forme des soins ou de l’éducation qu’ils reçoivent, affrontant des listes d’attente ou des « contingentements ». Ils sont forcés de suivre un parcours académique inutilement compliqué et inadapté à leur situation pour avancer dans leur vie. Ils sont barrés à l’entrée du marché du travail par toutes sortes de restrictions. Ils souffrent d’une inflation visant à stimuler vainement l’économie. Ils reçoivent de l’aide inefficace. En plus, ils ne sont même pas exempts de taxes et d’impôts. Je regarde la réalité et c’est là que j’y vois le cauchemar de mes opposants.

À mon avis, si l’argent a du pouvoir, les policiers et les juges descendraient de leur piédestal s’ils devaient nous séduire pour l’avoir au lieu de simplement quémander les fonds de sa majesté l’assemblée, qui est rarement peuplée d’individus ordinaires et de miséreux. Je soupçonne que ceux parmi nous qui souhaitent donner un coup de mains aux pauvres sans défense moyennant un don auraient plus de chance d’atteindre leur cible en choisissant eux-mêmes leurs justiciers plutôt que de passer par un entremetteur aussi louche et indigne de confiance qu’une institution politique. Finalement, les pauvres eux-mêmes gagneraient plus à nous le demander directement plutôt que de passer par cet intermédiaire dangereux.

Quant aux gens de finances moyennes, ils sont des adultes munis de capacités similaires à ceux qui nous gouvernent. En ce sens, j’ai bien plus confiance en eux pour surveiller et allouer efficacement leur propre argent que dans une élite dirigeante leur étant distante. Si l’argent est du pouvoir, alors la meilleure manière d’en redonner aux individus, c’est de respecter l’entièreté de leur portefeuille et leur capacité d’apprendre de leurs erreurs.


  • Mon rêve anarchiste 
Voilà pourquoi je suis un anarchiste libéral. Je me méfie trop du pouvoir de l’argent pour le remettre entre les mains d’un pouvoir politique, même emballé dans de beaux discours remplis de sainteté. J’ai un rêve. C’est que tu lises ce texte, que tu en diffuse les idées et qu’un jour le culte du pouvoir devienne aux yeux de nos descendants le vestige ténébreux d’une vieille superstition qui n’avait pas lieu d’être. Je suis réaliste. Cela n’arrivera peut-être pas. Mes idées peuvent être fausses. Le monde peut sombrer dans le chaos. Cependant, lorsque je pense humblement à la direction que nos sociétés doivent prendre, c’est vers là que je regarde et je crois avoir de bonnes raisons de le faire.

Hier, nous disions que « si Dieu n’existe pas, tout est permis ». Aujourd’hui, nous prétendons que « si l’assemblée élue n’intervient pas, tout est permis ». Demain, nous chercherons peut-être les lois en nous-mêmes au lieu de regarder au-dessus de notre tête, tel un troupeau devant son berger. C’est en partie à toi dès maintenant de le décider en cessant de courber l’échine devant les puissants. D’autres te suivront.


Source contrepoints.org

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