samedi 30 mars 2019

Billets-La torche humaine


La torche humaine

Paris -- La photo que j’ai faite de ce policier m’a vraiment touché. Parce que j’avais sous les yeux un homme pris dans les flammes. A Paris. Sans avoir rien fait pour mériter ça. Je suis originaire de Syrie, un pays où la police n’est pas là pour te protéger mais tire à balles réelles sur les manifestants. Alors qu’ici, tout ce qu’elle faisait était d'envoyer des gaz lacrymogènes vers ceux qui l'attaquaient. 

J’ai pris cette photo pendant les manifestations de la fête du travail, le 1er mai, à Paris. J’y habite depuis un peu plus d’un an maintenant. J’ai dû quitter ma ville natale d’Alep, en Syrie, après y avoir perdu un œil, en couvrant des combats.

Des CRS en marche vers la place de la Bastille, le 1er mai 2017. (AFP / Zakaria Abdelkafi)

Je travaille comme photographe pigiste depuis mon arrivée en France. Je couvre beaucoup de manifestations. C’est comme ça que je me suis retrouvé lundi, vers midi, entre les places de la République et de la Bastille.

J’ai vite repéré les types qui sont toujours en noir, et cachent leurs visages avec des foulards, les Black Bloc. Je les suis à toutes les manifestations parce que je sais par expérience qu’ils causent toujours des problèmes.

Ils sont très violents. Ils m’ont pris à partie plusieurs fois, poussé par terre et même frappé. Ce lundi, je les prenais en photos pendant qu’ils étaient en train de détruire des choses, quand l’un d’eux m’a collé une cigarette sur l’objectif. En ce qui me concerne, ils sont juste gênants. Je suis syrien. Et leurs petites bagarres ne sont rien par rapport à ce à quoi j’ai assisté dans mon pays.

Un quartier d'Alep, décembre 2013. (AFP / Zakaria Abdelkafi)

Manifestation à la veille du premier tour de l'élection présidentielle, le 22 avril 2017, avec des membres du Black Bloc, près de la Place de la République. (AFP/ Zakaria Abdelfaki)

Je me trouvais entre eux et la police, sur un côté. Et en prenant des photos, je me suis dit que l’histoire était celle de l’agression contre la police. Parce que les types en noir leur lançaient des pierres, des bouteilles en verre, tout ce qui leur tombait sous la main. Et la police se contentait de répliquer par des tirs de lacrymogène. Autant dire rien.

1er mai 2017, près de la place de la Bastille. (AFP / Zakaria Abdelkafi)

Quand je photographie, quand j’ai mon œil sur le viseur, j’oublie tout le reste. Je n’ai pas vu le cocktail Molotov partir. J’ai juste vu le policier enveloppé par les flammes, et j’ai déclenché en rafale. Le policier était en train d’éloigner une cartouche de gaz lacrymogène du pied, quand le cocktail Molotov l’a frappé. Je l’ai entendu crier. Et puis ceux qui l’entouraient se sont aussi mis à crier. Je l’ai photographié jusqu’à ce qu’il soit emmené par les secours.





La scène m’a vraiment ému. J’aimerai aller le voir à l’hôpital, pour lui apporter des fleurs. Pour moi, c’était avant tout un être humain qui brûle, sous mes yeux. Et les manifestants s’en fichaient complètement. Ils continuaient à balancer des trucs sur la police. Un peu après ils sont enflammé un chariot de supermarché avant de le lancer vers la police.

Je me suis demandé s’il avait été touché au visage, et s’il en serait marqué. Je pensais à sa famille en continuant à travailler. J’ai beaucoup d’amis qui ont été défigurés par des brulures dans des bombardements. Je sais à quoi ça ressemble.

Corps de victimes d'un bombardement aérien, dans le quartier Maadi d'Alep, le 17 décembre 2013. (AFP / Zakaria Abdelkafi)

J’ai pourtant vu beaucoup de gens mourir. Beaucoup d’autres blessés. Mais cette scène m’a vraiment touché. Parce que je sais ce qu’est une mauvaise police, celle qui tire sur les gens. En France, elle est là pour les protéger. Et puis il s’agit d’un être humain, qui est brûlé gravement. Et quelqu’un que ça ne toucherait pas n’est pas vraiment humain.  
     
Je dis ça en connaissance de cause. Je me suis déjà pris des coups par la police ici. Je me trouvais au milieu des rangs de manifestants. Et franchement, si j’étais policier, j’aurais fait la même chose.

Cette fois, je me suis tenu un peu à l’écart. J’ai contacté l’AFP et leur ai proposé mes photos. Comme elles les intéressaient, je suis passé à l’agence. Je suis retourné à la manifestation avec de l’équipement et un casque, avec un autocollant AFP dessus. L’attitude de la police a complètement changé. J’ai eu droit à un « s’il vous plait, monsieur ».

(AFP/ Zakaria Abdelfaki)

Je suis arrivé à Paris en décembre 2015. J’ai perdu mon œil à Alep. J’essayais de faire des images de rebelles, qui tentaient de briser le siège de la ville. Je me trouvais dans l’encadrement d’une porte. J’ai mis un genou à terre, et c’est à ce moment que la balle d’un sniper m’a frappé. Elle a ricoché sur la porte contre moi avant de me percer l’œil.
Heureusement, le sniper se trouvait en hauteur, et la balle allait vers le bas. Sinon, elle entrait dans la tête. Et heureusement, c’était mon œil droit. Parce que, voyez-vous, je photographie depuis toujours avec le gauche.
     
Des rebelles syriens, dans le quartier Salaheddine d'Alep, en décembre 2013. (AFP / Zakaria Abdelkafi)

Depuis, on m’a tellement demandé si je continuerai à être photographe que j’ai une réponse toute prête : « bien sûr, un photographe n’a besoin que d’un œil ».
Je ne suis pas amer. En Syrie, mes amis et moi nous disions toujours que nous finirions soit mort soit blessé. Et ainsi je suis devenu le photographe qui a perdu un œil. Je l’accepte et je continue de vivre.

Les lumières de la Tour Eiffel sont éteintes, le 22 mars 2017, en solidarité avec la ville de Londres après une attaque terroriste à Westminster. (AFP / Zakaria Abdelkafi)

Les trois premiers mois à Paris n’ont pas été faciles. J’étais déprimé. Je faisais des allers-retours à l’hôpital pour mon œil. Maintenant ? J’ai des amis. J’aime Paris. Ca me rappelle Alep. Et quand je voyage en France, je rêve de revenir dans la capitale. Après avoir participé à une émission de télévision, on m’a même reconnu dans le métro : « Oh, c’est vous Zakaria ». Ça fait du bien. J’ai l’impression d’être chez moi.

J’ai commencé une nouvelle vie. Mon dossier de réfugié a été accepté. J’ai fait une demande pour que ma femme, et mes enfants, une fille de six ans et un garçon de trois, me rejoignent avec ma mère. Ils sont en Turquie pour l’instant. La Syrie me manque bien sûr. C’est mon pays, mais il n’existe plus. Ma Syrie est morte. C’est pourquoi je commence une nouvelle vie. La France m’a aidé, et je veux le lui rendre.

Source making-of.afp.com
Photos  Zakaria Abdelkafi Facebook Twitter Email Mardi 2 mai 2017

Ce billet a été écrit avec Acil Tabbara  et Yana Dlugy à Paris. 

Billets-Petites leçons de népotisme


Petites leçons de népotisme
Entré il y a bien longtemps dans la politique pour assouvir ce besoin de résoudre les problèmes des autres même quand ils n’en avaient pas, vous y êtes resté suffisamment longtemps pour en connaître tous les rouages, tous les coups fourrés et les manigances sordides. Ayant sacrifié votre vie à votre carrière, vos rejetons, de solides bons-à-rien glandouilleurs, doivent maintenant être casés rapidement ou risquer de devenir d’encombrants fardeaux. Ferez-vous l’erreur d’un népotisme trop visible ?
Pour éviter ce piège, voilà quelques conseils que vous devrez suivre impérativement pour éviter l’écueil de ce favoritisme risqué qui pourrait vous coûter cher médiatiquement.


Leçon n° 1
Le premier conseil est d’évidence mais il fait partie de ces banalités qui doivent être rappelées régulièrement : pour placer votre progéniture aux sommets, attendez tout de même qu’elle ait fini ses études. Si la valeur n’attend certes pas le nombre des années, pour certains postes, il faut tout de même avoir un diplôme ou au moins pouvoir prétendre avoir accompli un cycle d’études complet. On se souviendra des déboires d’un certain Jean Sarkozy lorsqu’il fut subitement propulsé à la tête de l’EPAD (établissement public en charge de l’aménagement du quartier La Défense) alors que son diplôme de droit n’était pas encore tout à fait acquis et qui avait légèrement fait rire dans les journaux, au point de forcer le pouvoir en place à ne pas valider l’option prise et renvoyer le cher enfant à ses études.

Leçon n° 2
Le second conseil sera plus subtil : si népotisme il y a, ne l’accompagnez pas d’une juteuse subvention qui finira par se voir dans les comptes de l’institution publique que vous pilotez ! Bien sûr, placer un fils ou une fille quelque part nécessite parfois un petit encouragement financier envers cette institution qui subira accueillera votre descendance mais la somme doit rester modeste. Et non, 400.000 euros n’est pas une somme modeste, monsieur Huchon, même s’il s’agit de votre fils et de votre belle-fille, et qu’un musée du Chili se trouvera ragaillardi par cette arrivée pratique d’argent du contribuable français (et francilien, en l’occurrence). Quelques discrètes enveloppes, quelques milliers d’euros et une bonne bouteille, ça passe encore, mais plusieurs centaines de milliers d’euros, non. La démesure peut vous perdre, éloignez-vous en !


Leçon n° 3
Le troisième conseil vous imposera la discipline de népotiser avec jugeote : si vous devez pistonner votre enfant, assurez-vous qu’il ne soit pas trop ostensiblement mauvais ou trop en décalage avec le niveau requis. Par exemple, Amin Khiari, le fils de la vice-présidente socialiste du Sénat, a été viré du Pôle Léonard de Vinci parce qu’il manquait cruellement de compétences, mais touchait tout de même 165.000 euros par an. Le pompon, bien sûr, fut lorsque sa délicieuse maman tenta de récupérer pour lui … la présidence de l’EPAD, celle-là même qui avait vu exploser Jean Sarkozy en vol quelques années plus tôt !
En tout cas, retenez que vos lardons devront avoir un niveau minimum sauf à se faire repérer. Et n’essayez pas l’EPAD, c’est mort de chez mort, vérolé autant par l’UMP que par le PS.

Leçon n° 4
Le quatrième conseil vous concernera plus directement : si vous tentez le népotisme, c’est bien parce que vos enfants, aussi peu capables soient-ils, comptent un peu pour vous. Dans ce cas, épargnez-les des querelles internes de votre parti, qui pourraient rejaillir à mauvais escient lorsque vous aurez enfin réussi à placer vos rejetons. Ceci vous évitera les sueurs froides qu’on devine sur l’échine courbée par le labeur d’un Jean-Yves le Drian auquel sera revenu la lourde tâche de déminer les bisbilles intestines dans les différentes ailes du Parti Socialiste, bisbilles ressorties à la suite de l’embauche de son fils Thomas en qualité de chargé de mission auprès du président du directoire de la SNI, une boutique de gestion de parc HLM…


Leçon n° 5
Enfin et surtout, quoi qu’il arrive, partez du principe qu’à l’heure d’internet, qu’en cette période où tout finit par se savoir, se twitter, se partager sur Facebook, votre népotisme ressortira à un moment ou un autre. Dans ce cas, et même si c’est évident, niez toute tentative de favoritisme, niez farouchement comme jadis certains ministres le firent, « les yeux dans les yeux » s’il le faut. N’admettez rien, et mieux, contrattaquez vertement en traitant vos adversaires de fachos ou d’extrémistes sans foi ni loi. Et c’est ainsi que même lorsque l’évidence crève les yeux, même lorsque l’ambassade de France elle-même corrobore l’information, vous pourrez largement éparpiller la critique et faire oublier votre coup de piston royal sous les tombereaux d’accusations ridicules que vous userez contre ceux qui nuisent à vos intérêts.
Si vous respectez bien ces différents conseils, et si, de façon générale, vous jouez discrètement et profil bas, vos enfants jouirons eux aussi des deniers de la République, des effets de réseau et des petits arrangements et autres renvois d’ascenseur que la vie politique vous aura aménagés au cours du temps. Vous m’objecterez à raison que ces conseils ne garantissent pas, même respectés, que vos manœuvres resteront discrètes ; bien sûr, il faudra toujours s’arranger avec les journalistes, et ce sera d’autant plus vrai que tous ne peuvent pas être subventionnés, et que tous ne sont pas de votre bord politique.
Mais rassurez-vous : la France est un tel fromage qu’un petit trou de plus pour vos enfants y passera probablement inaperçu !


Source contrepoints.org

Billets-Les experts médiatiques sont-ils si compétents ?


Les experts médiatiques sont-ils si compétents ?

La compétence ne devrait-elle pas être un prérequis pour être invité à s’exprimer dans les médias ?

  
Au milieu des années 1980, des journalistes du magazine anglais The Economist demandent à quatre ministres des Finances, quatre dirigeants de grandes entreprises, quatre étudiants d’Oxford et quatre éboueurs londoniens de prédire l’évolution de plusieurs indicateurs économiques. Dix ans après, ils constatent que la plupart des prévisions sont fausses. Ils remarquent aussi que les éboueurs ont fait les meilleures prédictions (à égalité avec les dirigeants de grandes entreprises). Les ministres des Finances sont arrivés bons derniers…

Au même moment, Philip Tetlock, professeur à l’université de Pennsylvanie initie une étude beaucoup plus rigoureuse. Il demande à 284 experts de faire des prédictions économiques et géopolitiques (comment le PIB des États-Unis évoluera-t-il ? Le Québec fera-t-il sécession du Canada ? Le régime de l’apartheid sera-t-il aboli en Afrique du Sud ? L’Union Soviétique implosera-t-elle ?). Au total, il collecte 82 361 prédictions. Vingt ans après, il publie les résultats de son étude dans un ouvrage qui deviendra une référence (Expert Political Judgment : How Good Is It? How Can We Know ?, Princeton University Press, 2005).

Comme les journalistes de The Economist, il constate que la plupart des prédictions réalisées par les experts sont fausses. Pire, elles ne sont pas meilleures lorsqu’elles portent sur leur domaine d’expertise plutôt que sur un sujet qu’ils connaissent moins. Tetlock remarque aussi que le niveau d’études et l’expérience des experts n’ont aucun impact sur la qualité de leurs prédictions. Une seule variable influence la qualité des prédictions réalisées par les experts : leur exposition médiatique. Plus un expert est médiatique, moins ses analyses sont fiables (lire aussi l’article « Comment les experts gagnent-ils de l’influence » ) !

Renard et hérisson
À première vue, ce résultat peut sembler surprenant. La compétence ne devrait-elle pas être un prérequis pour être invité à s’exprimer dans les médias ? Pour expliquer le paradoxe selon lequel les experts les plus médiatiques sont les moins compétents, Tetlock reprend la distinction classique entre les hérissons et les renards. Dans un article intitulé « Le Hérisson et le Renard », le philosophe anglais Isaiah Berlin explique qu’il y a deux catégories de personnes : celles qui ne voient le monde qu’à travers une règle simple (les hérissons), et celles qui pensent que le monde ne peut être réduit à une idée simple (les renards). Les hérissons ont donc une idée à laquelle ils croient dur comme fer. Comme ils n’utilisent qu’une seule grille de lecture, leurs analyses sont très tranchées… mais pas forcément fiables. Les renards, eux, sont moins dogmatiques. Ils utilisent plusieurs grilles de lecture et leur pensée est en perpétuelle évolution. Cela leur permet de réaliser des analyses plus fiables que celles des hérissons… mais parfois trop subtiles pour marquer les esprits.

Les chaînes d’information en continu ont particulièrement bien compris l’impact médiatique des renards. Pour faire de l’audience, mieux vaut inviter un hérisson… ou deux hérissons avec des points de vue opposés. Même si leurs analyses sont moins rigoureuses que celles des renards, l’ambiance sur le plateau sera beaucoup plus électrique… et l’audience sera au rendez-vous.


Source contrepoints.org

Billets-Entretien avec Keith Richards



Entretien avec Keith Richards

“Depuis presque cinquante ans, je m’efforce de faire tenir les Stones”

Propos recueillis par Hugo Cassavetti (Télérama)
Pour beaucoup, il est le rock incarné. Abîmé par des années d'excès mais indestructible, fier garant de la longévité et de l'indéfectible crédibilité des Rolling Stones, Keith Richards, 66 ans, publie son autobiographie. Un livre aussi épais qu'épique, aussi drôle que terrifiant, dans lequel l'homme qui a érigé sa science unique du riff en art majeur se raconte comme il a vécu : en homme libre, avec des principes et un sens moral bien à lui. De son enfance modeste dans une grande banlieue de Londres à la création, encore adolescent, des Rolling Stones, en 1961. De sa passion pour le blues authentique à sa vie extrême, en marge des lois et de la société. De son éternelle relation conflictuelle avec son frère ennemi, Mick Jagger, à ses amours et amitiés singulières et déjantées. Life raconte cinquante ans d'un parcours consacré à maintenir la flamme sacrée du « greatest rock'n'roll band in the world ». Richards le trompe-la-mort, véritable pirate des temps modernes, malicieux et sensible, impitoyable et lucide, nous a reçu, à New York, en exclusivité. 


  • Longtemps, surtout dans les années 1970, vous avez figuré en tête du classement des rockers qui ne passeraient pas l'année. Vous avez intitulé votre livre Life (« La Vie »). C'est ironique ?
Alors que j'étais à mi-parcours de la rédaction du livre, mon éditeur m'a envoyé un projet de couverture. Il l'avait appelé My life (« Ma vie »). Ce n'était qu'un titre provisoire. Quand j'ai vu ça, j'ai réfléchi cinq minutes et j'ai barré le « My ». « Ma vie », c'était trop ronflant, prétentieux. « La Vie », ça me convient bien.

  • Parce que, derrière votre image autodestructrice, le livre révèle avant tout un être combatif, accroché à sa passion et à ses idéaux ?
Tant qu'on n'a pas à se pencher sur son existence, on n'y pense jamais. On vous dit « vous avez une histoire extraordinaire à raconter ». Première nouvelle. J'ai toujours eu l'impression de vivre au jour le jour, sur le fil du rasoir, d'avoir échappé à ceci, de m'être sauvé in extremis de cela, d'avoir évité la prison de justesse. Et puis, une fois plongé dans mes souvenirs, j'ai réalisé qu'il s'agissait d'un parcours hors du commun. Revoir toute sa vie défiler devant ses yeux, passer deux années à revivre son passé, c'est une drôle d'expérience, très chargée en émotions. Parfois aussi très douloureuse. Se souvenir d'humiliations subies à l'école, ou reparler de Tara, le petit garçon que j'ai perdu, bébé, en 1976. C'est une blessure qui ne cicatrise jamais, la rouvrir, c'est dur... Voilà comment un projet qu'on imagine plaisant et léger peut faire basculer dans des gouffres insoupçonnés.

  • Vous sentez-vous toujours proche du jeune Keith, enfant unique, chétif et déterminé, élevé à Dartford, dans le Kent ?
Oui, c'est assez étonnant. Le temps brouille les repères, on se croit toujours loin de l'enfant qu'on a été parce qu'on vit au présent. James Fox, qui a écrit ce livre avec moi, m'a poussé à aller toujours plus profond. Je pense avoir raconté le plus sincèrement possible la façon dont j'ai vécu. Le plus dur a été de supprimer des souvenirs embarrassants pour certains. J'ai vu des gens faire de drôles de choses que leur mari, femme ou enfant n'ont pas besoin de savoir... A l'arrivée, je n'ai pas trahi mes rêves d'adolescent : devenir musicien, enregistrer des disques, être libre... Mais la façon dont ma vie s'est déroulée reste un mystère. Je ne suis sûr que d'une chose : jamais je n'ai voulu être une star. Ma seule ambition était de jouer de la guitare. Mais, très vite, la célébrité m'est tombée dessus. J'ai compris qu'il fallait trouver un moyen de faire avec, sans qu'elle me vampirise. C'était un mal nécessaire pour faire de la musique comme je l'entendais.

  • Brian Jones, le premier guitariste des Stones, s'est laissé piéger par cette célébrité...
Quand on devient une star, il faut le prendre comme un jeu. Ce n'est pas très difficile, ça peut même être assez amusant. Mais beaucoup de musiciens se prennent vite pour des dieux. Brian Jones particulièrement. Ce type qui pouvait être aussi charmant que détestable est tombé dans le panneau ! Jusque-là, les Rolling Stones étaient cinq gars soudés par leur amour de la musique. Mais il n'existe rien de plus fragile qu'un groupe de rock. Il suffit d'un maillon faible et la chaîne explose. Il a donc fallu être impitoyable. Les Stones ont toujours survécu ainsi : en se débarrassant des maillons faibles (1).


  • Brian Jones était pourtant, à l'origine du groupe, non seulement le musicien le plus accompli mais aussi le plus puriste d'entre vous...
Oui, c'est bien le plus tragique dans cette affaire. Au début, nous n'étions qu'une bande de gamins idéalistes. Notre seule envie était de transmettre notre amour du blues, de faire connaître ces musiciens américains incroyables dont on essayait d'interpréter au mieux les chansons. Et puis, d'un coup, nous sommes devenus célèbres et nous avons vu Brian devenir dingue. Cette folie en a atteint tellement avant et après lui, d'Elvis à Michael Jackson. Moi, je me suis toujours préservé. Je n'ai jamais perdu de vue ce qui était le fondement de mon existence, ce groupe inespéré. Aujourd'hui, il reste encore Mick Jagger et Charlie Watts. Le noyau central, originel, est toujours là. Il ne faut pas y toucher. Je serais capable de tuer celui qui chercherait à le détruire.

  • D'où vient l'extraordinaire longévité des stars ?
Ce que les Stones ont accompli avec le temps est unique. L'énergie qui nous unit est miraculeuse. Il existe des centaines de guitaristes meilleurs, plus talentueux, plus virtuoses que moi, mais cela n'a jamais été mon souci. Tout ce qui m'intéresse, c'est de créer un son. Voilà la vraie magie des Rolling Stones. Ce ne sont pas les musiciens qui manquent et, pourtant, il y en a très peu avec qui j'aimerais travailler. Je suis lié à un batteur, Charlie Watts, fidèle comme un roc, et ça me suffit. C'est avec lui qu'on a bâti un art du rythme bien à nous. Tout ce que j'ai pu inventer au cours des ans repose sur cette force qu'il m'apporte. On se connaît si bien qu'on peut prendre tous les risques. La musique des Stones n'a jamais été une science exacte, tout se joue dans l'entre-deux, dans la complicité entre Mick, Charlie et moi. Sans oublier Ron Wood, un guitariste avec qui je m'entends parfaitement.

  • Dans le livre, vous êtes très sévère avec Mick Jagger, avec cette fascination qu'il avait pour les puissants, sa volonté de tout contrôler et, plus tard, son désir de faire cavalier seul...
Aujourd'hui encore, je ne comprends toujours pas ce qui s'est passé. Au fond, son problème principal, ce sont les femmes. Il les veut toutes... Quel imbécile ! Après, ça m'est bien égal, s'il veut un harem au Tibet, tant mieux pour lui. Du moment qu'il est heureux, ça me va. Car une chose est certaine, une alchimie exceptionnelle nous lie.


  • Vous dites qu'à un moment il a décollé vers « jet-set land » tandis que vous avez sombré dans « dope land »... C'est à partir de là que votre relation d'amour et de haine a commencé.
Ouais. Mais, en même temps, qui a dit qu'il fallait rester copains à vie, inséparables et d'accord sur tout, pour qu'une relation comme la nôtre puisse perdurer ? Nos rapports ont toujours été faits de clashs et de conflits... Je tiens aussi à dire que cette opposition entre lui et moi est infime par rapport à ce qui nous unit toujours. Parce que, finalement, la seule chose qui compte, c'est la musique. Depuis presque cinquante ans, je m'efforce de faire tenir ce groupe et, à ce jour, j'ai rempli ma mission.

  • Votre approche particulière de la musique vous vient d'où ? 
De mon grand-père Gus, qui jouait du violon et du saxophone. C'est lui qui m'a encouragé à jouer de la guitare, qui m'a initié. Il m'a appris Malagueña, le premier morceau sur lequel je m'écorchais les doigts du matin au soir. Surtout, il m'a prodigué ce conseil : « Tu sais, gamin, tant que tu joueras seul, tu auras toujours l'impression d'assurer. Mais essaie avec quelqu'un d'autre et tu verras, ce n'est jamais gagné. » Je n'ai pas bien compris à l'époque ce qu'il voulait dire, ni même s'il parlait seulement de musique ! Mais je n'ai pas tardé à faire de sa leçon une règle de vie. Fabriquer des chansons, c'est comme travailler sur un métier à tisser : mélanger les instruments, les sons, à un point où il est quasi impossible de les démêler, de savoir précisément qui joue quoi. C'est pour ça que peu de gens arrivent à jouer correctement un morceau des Stones. Parce que je joue sur cinq cordes, avec un doigté précis, particulier, et un rapport au temps qui m'est propre. Ça n'a rien à voir avec la technique ou la virtuosité. Juste du style, du feeling. Comme Chuck Berry, Muddy Waters, Phil Everly et tous ces musiciens qui m'ont inspiré.

  • Vous êtes retourné à Dartford pour la première fois depuis des dizaines d'années...
Oui, pour le livre. Tout m'a paru si petit. A l'époque, c'était moi qui étais petit et malingre, tout le reste me paraissait grand. Mais les gens n'ont pas changé. Je suis allé chez le coiffeur et j'avais l'impression de rentrer au bercail. J'ai retrouvé chez les coiffeuses les mêmes attitudes, la même façon de parler qu'il y a cinquante ans ! Des pures « Dartford girls ». Et je me suis dit que la musique qu'écoutent ces filles aujourd'hui provient de tout ce que les Rolling Stones ont bouleversé autrefois. C'est ce qui m'émeut le plus. J'ai réussi à transmettre la musique que j'aimais. Dommage que, pour y arriver, on soit obligé de se coltiner ce star-système qui a détruit tant d'amis proches, comme Jimi Hendrix ou Gram Parsons. Combien de fois ai-je essayé de leur dire de ne pas aller trop loin...

  • Vous-même avez testé jusqu'à l'extrême vos limites avec la drogue. Mais, semble-t-il, davantage dans le souci de vous protéger que de vous détruire...
Ça paraît bizarre, mais il y a beaucoup de ça. Evidemment, la démarche n'était pas consciente. Mais le fait d'être junkie m'a permis de garder les pieds sur terre, ou du moins dans le caniveau ! Quand on est sur la route, comme je l'étais avec les Stones, le souci principal du junkie que j'étais était de trouver de la bonne came. Ce qui rend la vie assez simple, en définitive, car on ne se concentre que là-dessus : ne pas se faire avoir pour ne pas planter les autres, pouvoir assurer le soir en concert. Dans le milieu de la dope, vous n'êtes qu'un junkie comme un autre : il n'y a pas d'idole du rock'n'roll qui tienne. Pas de risque de se prendre pour un dieu, du coup.


  • De la même manière, vous avez exposé votre premier fils, Marlon, à cette vie « rock'n'roll ». Là encore, pour le protéger. Vous l'avez emmené en tournée avec vous à 7 ans, en 1976...
La famille, c'est important pour moi. J'ai emmené Marlon avec moi pour ne pas le laisser avec sa mère, Anita [Pallenberg, NDLR], qui était sérieusement à côté de la plaque à l'époque. Je pensais que Marlon serait plus en sécurité avec moi. J'ai assumé un rôle de papa et de maman avec lui. Bien sûr, ça fonctionnait surtout à l'instinct mais, à l'arrivée, tout le monde s'en est plutôt bien tiré. Marlon me servait de copilote quand je conduisais. On parcourait tous les deux l'Europe en voiture, de concert en concert. Quelque part, l'héroïne - et, que les choses soient claires, je ne recommanderais à personne d'en prendre ! - a bâti un mur autour de moi, qui m'a certainement beaucoup préservé de la folie qui nous entourait à l'époque.

  • Dans les années 1980, lorsque Jagger vous lâchait pour tenter une carrière solo, vous étiez dévasté. Vous avez alors renoué avec votre père, avec qui vous aviez coupé les ponts à 17 ans.
Mon père était un type très rigide qui ne comprenait pas que je veuille faire de la musique. J'étais fils unique et la dernière fois que je l'avais vu, je quittais la maison, ma guitare sous le bras. Il m'a lancé un « bonne chance, fils, va rejoindre les milliers d'autres guitaristes qui crèvent de faim... », et je ne l'ai plus revu. J'avais laissé un homme austère et sobre – au mieux, il s'autorisait une bière le week-end – et, vingt ans plus tard, je retrouvais un rude gaillard qui descendait sans broncher une bouteille de rhum par jour. Est-ce lui qui a fini par me ressembler ou l'inverse ? Toujours est-il qu'on est devenus inséparables. Lui qui n'était sorti d'Angleterre qu'une seule fois, le temps de sauter sur une mine en Normandie pendant la guerre – il boitait –, m'a suivi autour du monde. Il était devenu adorable, tout le monde l'aimait. Je m'absentais cinq minutes, et je le retrouvais avec la comédienne Brooke Shields sur les genoux !


  • John Lennon aurait eu 70 ans cette année. Dans Life, vous affirmez qu'avec Gram Parsons il est le musicien dont vous vous sentiez le plus proche...
J'ai toujours pensé que John était un peu frustré, insatisfait, d'être un Beatle ! Comme s'il se sentait coincé dans une bulle. Il voulait prendre des risques, essayer des choses nouvelles. Les trois autres me paraissaient beaucoup plus prudents. Mais John venait toujours me voir. On passait pas mal de temps à discuter de musique, à écrire des chansons qui n'ont jamais vu le jour !

  • A quel point était-ce calculé de vous présenter comme les anti-Beatles ?
Nous étions vraiment comme ça : mal fagotés et avec des mauvaises manières. Mais c'est Andrew Loog Oldham, notre manager, qui a su l'exploiter. Sous la direction de Brian Epstein, le manager des Beatles, c'est lui qui avait façonné l'image du Fab Four, avec leurs petits costumes. Mais les deux hommes se sont fâchés et Andrew a été viré. Il s'est dit alors : « Il doit bien y avoir un autre groupe aussi bon et avec un potentiel aussi gros que les Beatles. » Et il nous a trouvés. Il a voulu nous faire porter des costumes, mais en vain. Puis il a eu l'idée de génie : promouvoir notre côté voyous, faire de nous le groupe qui ferait passer les Beatles pour d'aimables petits toutous !

  • C'est aussi Andrew Loog Oldham qui vous a forcés à écrire des chansons ensemble, vous et Mick...
Il nous a dit que si on voulait durer, il fallait qu'on écrive nos propres chansons. Il nous a désignés, Mick et moi, et enfermés dans une cuisine en disant qu'on ne sortirait de là que lorsqu'on aurait composé une chanson. C'est ainsi qu'a jailli As tears go by. Ce qui nous paraissait impensable nous est venu facilement. Le tandem Jagger-Richards était né. Parfois, je me dis qu'on devrait peut-être s'enfermer à nouveau avec Mick dans une cuisine pour composer ! Je sais que, quoi qu'il se soit passé entre nous, nous sommes toujours capables de retrouver cet état d'esprit.

  • Lorsque votre mère, Doris, était mourante, vous êtes allé à l'hôpital lui jouer de la guitare. Notamment, Malagueña, le morceau que vous avait appris son père, Gus...
C'est un morceau spécial. Vers la fin des années 1960, on était allés au Pérou, avec Mick et Anita. On a voulu visiter le Machu Picchu et on est tombés en panne dans un bled paumé. Les gens ne savaient pas qui nous étions, ils nous regardaient avec méfiance. Alors j'ai sorti ma guitare et j'ai joué Malagueña. Et leur visage a changé. Ils nous ont accueillis et hébergés pour la nuit... C'est dire ce que je dois à Gus, à ma guitare, à cette chanson. Quant à ma mère, je lui dois plus encore. Je l'aime pour tout le sang qui coule dans mes veines. Et cet amour infini pour la musique qu'elle m'a transmis. Souvent, lorsqu'on devient musicien, en maîtrisant la technique, on perd la joie pure de l'apprécier en toute simplicité. Le plaisir intense d'entendre une chanson, sans l'analyser, que j'ai toujours malgré tout mon bagage, me vient de Doris. Je peux encore me laisser emporter par un air et le chanter, comme elle, un peu faux...

(1) Brian Jones, anéanti par la drogue, fut limogé par Jagger et Richards en juin 1969. Quelques semaines plus tard, on le retrouvait mort dans sa piscine.

A lire
Life, de Keith Richards, éd. Robert Laffont, 664 p., 22,90 EUR. Parution le 28 octobre 2010.


vendredi 29 mars 2019

Dessins de presse


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jeudi 28 mars 2019

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lundi 25 mars 2019

Lectures Philip Roth-Entretien avec Philip Roth "Un homme"

Entretien avec Philip Roth - "Un homme"

Par Nathalie Crom (Télérama), publié le 12/11/2007

Provocateur, subversif, Philip Roth pose un regard féroce sur la société américaine. A 74 ans, et vingt-huit livres à son actif, cet écrivain sulfureux, dont le roman "Un homme" vient de paraître, n'a rien perdu de sa vivacité.

En 1959, la parution aux Etats-Unis de Goodbye, Columbus, son premier livre, propulsait d'emblée le tout jeune Philip Roth — né en 1933, il avait 26 ans — au firmament du roman mondial. Manipulateur ironique et virtuose des codes romanesques établis, bousculant les règles de la fiction et celles de l'autobiographie, il s'est affirmé aussi très vite comme un observateur féroce, lucide et sarcastique de la société américaine et de ses moeurs, à travers des livres — Portnoy et son complexe (1969), Professeur de désir (1977), Zuckerman enchaîné (1981), La Contrevie (1986), Opération Shylock (1993), Le Théâtre de Sabbath (1995)... — qui lui ont valu une solide réputation d'écrivain iconoclaste, voire obscène. Dans ses fictions, il s'est incarné en divers personnages, dont le plus marquant et le plus récurrent est Nathan Zuckerman, son alter ego, son double — comme lui écrivain juif américain, comme lui né dans la petite ville de Newark, New Jersey, comme lui New-Yorkais d'adoption et englué dans des relations de couple à jamais conflictuelles. Salué par la critique, des deux côtés de l'Atlantique, comme l'un des grands romanciers contemporains, Philip Roth a dû attendre, en France, la publication de Pastorale américaine, en 1999, et surtout de La Tache (2002, plus de 300 000 exemplaires vendus) pour accéder à un large public. Alors qu'Exit Ghost, son vingt-huitième livre, vient tout juste de paraître aux Etats-Unis, on découvre en France Un homme, un admirable roman, intense et poignante réflexion sur la maladie, qui atteste que Roth, le grand persifleur, est aussi le témoin grave et pénétrant de l'humaine condition.

Lors de la parution d'Un homme aux Etats-Unis, vous avez expliqué avoir commencé à écrire ce roman au lendemain de la mort de votre ami le romancier Saul Bellow (1915-2005), dont vous avez dit par ailleurs qu'il était celui qui vous a « permis de devenir un écrivain américain ».
Je ne me souviens pas avoir dit cela de Saul, et dans la citation que vous faites, j'ôterais volontiers le mot « américain ». Concernant Un homme, je l'ai commencé au retour de ses funérailles, très précisément. C'est vrai, Saul m'a permis de devenir un écrivain, il m'a rendu ambitieux. Son influence a été très libératrice pour moi, et plus généralement pour les écrivains de ma génération. Spécialement à travers son troisième livre, Les Aventures d'Augie March (1953). Ses deux premiers livres sont très bons, mais le grand impact est venu de ce roman-là. Je devais avoir 21 ou 22 ans lorsque je l'ai lu, et ce fut une révélation. La langue, notamment, ce mélange exubérant d'anglais intellectuel et d'anglais de la rue : c'est peut-être ce qui était le plus frappant, le plus fort. Et puis il y avait aussi la liberté et la fantaisie avec lesquelles Bellow enchaînait les scènes, passant d'un décor à un autre, d'un personnage à un autre. Et il y avait encore la magnitude de ses personnages. Bellow était, sur ce point, dans la lignée de Rembrandt : ses personnages ont la profondeur des portraits de ce peintre. Et je pourrais citer encore son engagement dans la réalité de la vie américaine, l'ampleur de son intérêt pour tous les aspects de cette vie, de cette société. Tout cela était extraordinairement excitant.

Outre Bellow, l'autre grand écrivain américain du XXe siècle est, selon vous, Faulkner. De ce dernier, qu'avez-vous appris ?
De lui, je n'ai rien appris. Mais en présence de ses livres, la grandeur est là. Face à des romans tels que Tandis que j'agonise, Le Bruit et la Fureur, Absalon, Absalon !, Lumière d'août, on sait que l'on est en présence d'un génie.

Ce qui n'est pas impressionnant, inhibant, pour un jeune écrivain ?
Non, je ne suis pas d'une nature impressionnable. Une telle grandeur, c'est juste inspirant.

En lisant Un homme, il est difficile de ne pas penser à Tolstoï et à La Mort d'Ivan Ilitch. L'aviez-vous en tête en écrivant ?

Je ne l'ai pas relu avant de me mettre au travail, mais oui, bien sûr, j'y pensais. En écrivant ce roman, je m'interrogeais : quels sont les grands livres dont le thème central est la maladie ? J'en ai trouvé très peu, et cela m'a surpris, tant la maladie est un élément important de la vie, de l'expérience humaine. La Mort d'Ivan Ilitch, La Montagne magique, de Thomas Mann, ou encore Le Pavillon des cancéreux, d'Alexandre Soljenitsyne, qui est un vrai grand livre. Mais une fois pris en compte ces trois monuments, je ne voyais plus rien. Il y a bien entendu des romans où la maladie est présente de façon accessoire, comme un thème secondaire, mais pas de livres où elle est le sujet majeur. Je ne m'explique pas pourquoi.

Un homme face à la maladie, aux défaillances de son corps, c'était le sujet du livre dès le départ ?
Oui, c'est l'idée initiale du roman. Ecouter le corps malade, raconter la vie d'un homme non pas à travers ses succès ou ses amours, mais à travers les différentes maladies qui l'ont affecté tout au long de sa vie et qui le mènent finalement à la mort.

C'est une façon de placer le corps au centre du roman.
Le corps est le paysage de ce livre.

Le corps de l'homme n'a-t-il pas toujours été très présent dans vos romans, autant que son esprit ou son âme, alors même qu'il est souvent oublié ou traité de façon accessoire par la littérature en général ?
Je ne peux pas parler pour les autres romanciers. Et, dans mon cas, je n'irais pas jusqu'à dire que le corps de l'homme est plus présent dans mes romans que ne l'est son esprit, mais il est vrai que cette dimension physique de l'individu est bien là, et que cela dure au moins depuis Portnoy et son complexe. J'ai toujours essayé de traiter du corps d'un point de vue romanesque, de la même façon qu'il existe dans la vie de chacun de nous : votre corps n'est pas au centre de vos préoccupations, vous n'y pensez pas tous les jours, mais une grande souffrance ou un grand plaisir physique vous rappelle régulièrement son existence.

En choisissant ce titre, en anglais Everyman - soit « chaque homme » en traduction française littérale -, et en laissant le personnage central sans nom ni prénom, cherchez-vous à dire qu'il y a une destinée humaine unique, une expérience partagée, au-delà de la singularité des destins individuels ?
Il y a une destinée commune à tous les individus, qui est la mort. Et c'est ce que veut signifier ce titre. La destination est toujours et pour tous la même.

La singularité de chaque existence n'a donc pas tant d'importance ?
La singularité est indéniable, mais si remarquablement différentes que soient les vies des individus, elles sont toutes vouées à connaître une fin identique, et elles sont toutes hantées par cette destination effrayante et inéluctable qu'est la mort.

Dans un texte qu'il vous consacre, Milan Kundera évoque les deux écueils entre lesquels est contraint d'évoluer un romancier : le fanatisme et le scepticisme radical. Penchez-vous du côté du scepticisme ?
Il est clair que je ne suis pas un fanatique ! Un sceptique, alors ? Mais sceptique vis-à-vis de quoi ? Vis-à-vis de la religion ? Là, la réponse est oui. Vis-à-vis des idéologies, quelles qu'elles soient ? La réponse est encore oui.

Y a-t-il un sujet sur lequel vous répondriez non à cette même question ?
Je ne suis pas sceptique sur la mort qui m'est promise, comme à chacun — c'est la seule chose, j'avoue, qui me vienne à l'esprit.

Dans ce roman comme dans nombre de vos livres, notamment le Complot contre l'Amérique (2004), il y a une très forte présence de l'enfance. La vôtre est-elle très vivace en vous ?
L'enfance apparaît dans certains de mes livres, pas dans tous. C'est vrai que mon enfance est très proche de moi, mais je ne crois pas que cette proximité soit exceptionnelle pour un écrivain, ni pour un homme en général. Mon enfance telle que je l'ai vécue, j'y pense occasionnellement, et me la rappeler avec une grande vivacité fait en quelque sorte partie de mon travail. Tout ce dont je parle dans mes livres doit être très vivant, irrigué, inervé, intense. L'enfance est un de ces motifs, parmi d'autres.

Sans exagérer la dimension autobiographique de vos romans, ne peut-on dire que cette enfance à Newark, dans le New Jersey, vous lui manifestez une vraie fidélité ?
Bien sûr. L'endroit d'où je viens, le milieu dont je suis issu, je les ai utilisés de façon répétitive. Mais la plupart des écrivains sont ainsi redevables de leurs origines, très peu nombreux sont ceux qui en font abstraction dans leur travail.

Pourtant, à côté de cette fidélité à l'enfance, il y a cette réputation d'écrivain iconoclaste, voire rebelle, que vos romans, notamment les premiers, Goodbye, Columbus, Portnoy et son complexe ou Le Sein, vous ont bâtie...
Je ne me vois vraiment pas comme un rebelle - même pas dans les romans de mes débuts, considérés souvent comme irrévérencieux.

Quel thème fédérateur pourrait-on trouver, selon vous, entre vos livres ? La vulnérabilité de l'homme face au désordre de l'Histoire, à la brutalité des relations entre individus, à la violence du temps qui passe ?
Je ne parviens pas à penser à tous mes livres comme à un ensemble. Un homme est certainement un livre sur la fragilité de l'homme face à la maladie, face à la décadence physique et à la mort. Parmi les précédents les plus récents, La Bête qui meurt évoque la fragilité d'un homme confronté à la maladie d'une femme qu'il a aimée. Et certainement Le Complot contre l'Amérique parle-t-il de la vulnérabilité de l'individu face à l'Histoire et aux événements politiques majeurs. Alors, oui, la vulnérabilité de l'homme est le sujet de nombre de mes romans. Mais ce n'est pas très original : cette fragilité humaine est au coeur du travail de nombre de romanciers.

L'originalité est peut-être dans la forme, même si, depuis une dizaine d'années, et notamment votre trilogie dite « de Newark » (Pastorale américaine, J'ai épousé un communiste et La Tache, 1997 à 2000), vous semblez avoir évolué vers des constructions romanesques plus classiques, des romans plus linéaires, moins turbulents et moins ironiques...
Il est vrai que des romans antérieurs comme La Contrevie, Opération Shylock ou Le Théâtre de Sabbath sont des livres sauvages, indécents parfois, extravagants, picaresques. Alors que les romans qui ont suivi ont pris une structure différente — vous dites « classique », c'est peut-être le cas. Mais la forme suit l'écriture. Je ne la théorise pas, je ne commence jamais un roman en me demandant quelle forme il doit prendre, c'est le sujet qui dicte ce qu'elle doit être. Le sujet de la trilogie de Newark, c'est l'impact des événements politiques et des moments historiques des trois dernières décennies sur la vie des individus qui s'y sont trouvés plongés. Chaque roman a sa propre histoire, mais l'optique générale est celle-là, c'est dans cet esprit que je travaille.

A travers vos romans, depuis Goodbye, Columbus jusqu'à Un homme, se dessine une vision de la société américaine des années 50 à nos jours. Est-ce important, pour vous, cet ancrage dans le réel et cette représentation que vous en donnez ?
C'est essentiel, c'est mon travail d'essayer d'écrire cela, même si je ne suis pas certain de donner une vision de la société dans son intégralité, mais plutôt d'un segment de la société, celui que je connais, plutôt urbain, plutôt bourgeois.

Là serait l'unité de votre œuvre romanesque ?
Je ne sais pas si cette unité existe. Les choses changent au fur et à mesure que vous vieillissez. J'ai écrit, je crois, vingt-huit livres, mais d'une certaine manière, l'écrivain qui a écrit le roman numéro 5 sur la liste n'est pas le même que celui qui a écrit le numéro 10, qui lui-même n'est pas celui qui a écrit le quinzième. Au fil des ans, votre âge, votre vie évoluent, vous devenez un meilleur écrivain. Puis, à partir de 70 ou 80 ans, vous êtes fatigué, voire épuisé. Vos facultés mentales déclinent. Enfin, et c'est le plus important : votre mémoire s'érode, elle rouille et vous perdez le lien direct avec elle. Ces trois phénomènes combinés font du grand âge un moment où l'écrivain devient généralement mauvais.

Vous pourriez vous arrêter d'écrire ?
Non, je ne souffre encore d'aucun de ces symptômes, me semble-t-il. Et puis, écrire, c'est mon travail quotidien, je ne saurais pas que faire de moi et de ma vie si j'arrêtais. L'écriture, cela vous soutient, vous porte.

Vous avez toujours un roman en tête ?
J'aimerais bien, mais non. Actuellement, je viens d'achever un livre, et je dois trouver le moyen d'en commencer un autre. C'est une situation très déplaisante : vous vous sentez rempli d'énergie pour écrire, mais il vous manque le sujet. Et le sujet est essentiel. Et bien plus difficile à trouver que le désir d'écrire.

Quel est pour vous, en général, le tout début d'un processus d'écriture romanesque ?
C'est un personnage, assez vague. Et tandis que vous commencez à écrire, tandis que votre histoire prend vie, le personnage se précise et le sujet du livre se déploie naturellement. Cela dit, ce processus me demeure largement énigmatique.

Il suppose de l'inspiration ? Du travail ?
Le travail est essentiel. Seuls les amateurs attendent l'inspiration.

En cinquante ans d'écriture, avez-vous appris quelque chose ?
J'espère bien, mais je ne saurais pas dire quoi. Me poser cette question, cela revient à me demander ce qui a justifié ma vie. J'ai accumulé une connaissance, de l'expérience, j'ai appris de mes erreurs - exactement comme dans la vie. J'ai écrit des livres, tous différents, je crois, et sans cesse meilleurs au fil des années. A mes yeux, mes premiers livres ne sont pas des erreurs ni des livres faibles, mais simplement des romans de jeunesse.

En France, la critique vous considère comme un écrivain majeur depuis Pastorale américaine et La Tache, qui vous ont fait connaître d'un large public. Qu'en est-il aux Etats-Unis ?
Je ne sais pas qui sont mes lecteurs aux Etats-Unis, ni combien ils sont. Je sais simplement qu'ils ne forment pas une vaste communauté. Et je suis pessimiste sur l'avenir de la lecture. Je ne peux pas parler pour d'autres pays que le mien, mais aux Etats-Unis, la lecture sérieuse, concentrée, intelligente, est une activité qui ne cesse de reculer. Face à l'écran et à son pouvoir hypnotique, la lecture de romans est un art désormais mourant. La forme romanesque, comme vecteur d'informations sur le monde et l'expérience humaine, et comme plaisir, est devenue obsolète. Cela ne me rend pas triste - c'est dommage mais c'est ainsi. Paradoxalement, l'écriture romanesque, elle, va très bien. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la fiction américaine est même en très, très grande forme. Tandis que leur lectorat diminue, les écrivains gagnent de moins en moins bien leur vie, mais ils ne sont pas découragés d'écrire. On n'écrit pas forcément pour toucher un grand nombre de lecteurs. Quand vous écrivez, le lecteur le plus important, celui qui compte, c'est vous-même.