mardi 19 septembre 2017

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Photos-Kevin Carter

Kevin Carter: Voyage au bout de l'enfer 
Autopsie d'un suicide

Kevin Carter (1960 - 1994) 

Ce 27 juillet 1994, seul dans ta voiture et au milieu du désert, ta décision était faite.
Sitôt écrit ce dernier mot à laisser aux Absents, tu romprais les amarres. Tu partirais.
Cette fois-ci pour un aller simple, sans le téléobjectif ni le moindre effet encombrant. Ni parafe autorisant mission ni cartes, boussole et les appréhensions de te fourvoyer à nouveau dans le chemin de l'enfer.

Tu partirais vers un monde que ta conscience, et seule ta conscience, permettait d’appréhender comme étant salutaire. Abstrait du mal enduré, intenable, mettant un terme à ton ordalie, à l’inconfort de cette situation où tu perdais certitudes et repères. Et quoiqu’il en soit, un monde qui serait sans faim. Ni fin. Ni guerres.


La mort a dû te fasciner depuis longtemps. Sourdement, sans que tu aies pu le soupçonner. 

Tu la côtoyais de si près partout où tu te déplaçais pour en « voler » des images. De Johannesburg à Darfour, dans les ghettos, sur les chemins de l’exode et des errances, dans l’enfer des haines ethniques et des guerres, la fumée et le feu des bûchers, sur les charniers comme dans la solitude et la détresses des faméliques devenus tes familiers. Mais aussi, et peut-être plus qu’ailleurs, dans des contrées apparemment moins sauvages, plus humanisées, apparemment. Dans l’indifférence de ceux qui voient et laissent faire, ceux qui savent et haussent les épaules, ceux qui ne voient plus et ne voudraient plus rien voir, ceux qui vous diraient, citant le bon sens de l’absurde : « Est-ce que l’Humanité était au programme de la création» ?

Au fil de tes obligations professionnelles, lesquelles aussi étaient des moments d'escapade vers l'enfer des uns et des autres, par giclées de caméra-mitrailleuse focalisée sur l'inhumain, l'atroce,



les horreurs inédites, ta caméra qui raccompagnait tantôt, et tantôt achevait, t'avait permis d'avoir un certain avant-goût de la mort. C’était à la fois âcre et titillant.
Il te fallait maintenant vider d'un trait la dernière coupe pour basculer instantanément, une fois pour toutes, dans la certitude. Tu ne seras plus.

Tant d'images interposées entre les laissés-pour-compte et les Absents, surtout celles qui restent en travers des cils et du gosier t'avaient viscéralement marqué.
Et dans le dédale du doute, quand des doigts s'étaient élevés pour vouer au pilori certains "tricheurs de l'humanitaire", même s'il était injuste de te sentir viscéralement concerné, à tant valser entre ces deux mondes, celui des voyeurs et celui du militant, tu aurais préféré battre en retraite, laissant à nu le militant et accourant au secours du voyeur. 


Mais quoiqu'on eût pu dire, Kevin, tu étais surtout d'un autre monde et d'une cause inaltérable.

Aux côtés des laissés-pour-compte, les sous-humains, ceux qui sont livrés à la plus haute des solitudes, les élus de toutes les misères, et dont bon nombre, à la faveur de notre absence et nos bons alibis, ne mettent pas beaucoup de temps pour

s'en délivrer. Tous ceux que tu as pu raccompagner, dans tel ou tel instantanés de leur lente ou brève agonie, tous ceux que tu as pu saisir dans tel ou tel traquenard du photographe ou de leurs bourreaux, tous ceux avec qui tu as erré à la recherche d'une goutte d'eau ou de quelque racine à se mettre sous la dent, ne t'avaient jamais quitté.

Et bien davantage ceux qui auraient pu te reprocher un certain zèle de professionnel. De les serrer de si près, les tiens, de te battre pied à pied avec les vautours autour, ils en seraient arrivés à confondre charognard et photographe. C'était en tous cas la sentence de certains juges, dont le plus implacable n'aurait été autre que toi-même, quand il a fallu comparaître devant ce tribunal d'inquisition. Celui des autres et celui de soi. Et tu avais beau plaider pro domo la belle cause, juge et partie que tu étais, tu ne pouvais disculper le photographe, le reléguant sans appel au banc des charognards.



Photo Greg Marinovich Sweto le 15/09/1990 - Prix Pulitzer 1991

Oh! qu'importe! les laissés-pour-compte seraient dédommagés d'une gloire posthume assurée. Et qui mieux, inespérée. Et puis il fallait songer aussi au pain des vivants. Les tirages qui peinent, les caissettes à renflouer, la courbe des invendus . Sans cette manne des guerres salutaires et les non moins salutaires famines, en Afrique et ailleurs, l'ailleurs et l'Afrique ce serait nous en place qui l'offririons. 

Cela, en appui du jugement que tu prononçais contre toi-même, était le verdict de ceux qui dénonçaient l'affairisme de l'humanitaire. La photo choc ne rapporte rien à ceux qui crèvent et ceux qui sont appelés à crever. A l'audimat des grands médias par contre, oui. Au tirage des feuilles de choux à sensations, aux caisses des rentiers de l'info qu'il faut constamment renflouer, aux frissons des résidents et présidents des Circus Maximus dans la société du spectacle et des loisirs, oui. Et au delà de toutes les estimations.

Mais, va quand même, Kevin!
Tout cela est loin derrière toi maintenant. Car à l'heure où tu as fini ce mot d'adieu, il ne te reste plus qu'à franchir le dernier pas. Avec un peu chance, écris-tu, tu pourrais retrouver Ken.

Ken. Tué d’un feu ami, nous dit-on, dans une localité de la banlieue de Johannesburg.

Était-ce vraiment lui, parti trois mois plus tôt, qui t'aurait télégraphié telle invitation? Il n'était

pas engoué pour son voyage ni le moindrement pressé de partir. Mais sans trop savoir comment on lui avait offert son aller simple. Et du coup, sans prévenir ni faire d'adieux, il t'avait laissé seul au désert. "Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !" Ce matin encore, tout autour de toi le désert en résonnait. 

Mais même si cela n'annulera pas ce qui est de longue date accompli et scellé, tu avais tort de penser seulement à Ken. Tu n'aurais pas dû te plier à sa voix, aussi irréfragable fût son appel. Tu as fait beaucoup de peines aux amis que tu ne soupçonnais pas, plus nombreux de part le monde, désormais un peu plus esseulés après toi. 


Mais va quand même. Les dés comme le mektoub sont scellés. Et la messe est dite.

Et puis Ken n'aurait été qu'une voix. Celle du ténor peut-être, mais juste une voix qui ne couvrirait ni n'éclipserait le chœur. Outre le juge que tu t'étais érigé de toi-même pour prononcer la sentence d'un cas de conscience, et rangé à côté d'autres inquisiteurs ingérant le poison de ta consécration, jugée imméritée, il y avait aussi la traîtrise des frères de sang, la boue venant de journaux saintes-nitouches, les uns et les autres te balançant ainsi dans leur sac à ordures, pour te raffermir encore dans ton ultime choix.
Peu importe! Magnanime, sans rancune aucune, dans cet ultime choix tu leur offrirais sous peu ton propre cadavre qu'ils dépèceraient des jours et des semaines durant.


Il y avait aussi le chœur des revenants. 

Ceux qui te harcelaient à des heures indues, alors que tu tentais de chercher dans le sommeil un abri. Ceux-là même que tu raccompagnais, qui ne demandaient plus rien à personne, ni pitié ni assistance, rien de rien, si ce n'est le droit de mourir au moins comme les hommes, seuls ou avec les leurs, mais dignement. 


Qui d'eux tous t'aurait le mieux subjugué?
Ce ver nu et gringalet qui mourait d'inanition, d'aucuns



liraient une autre appétence, et cherchait un semblant de salut à boire à même la vache l'urine apaisant sa soif? Ce damné qu'on brûlait sur le bûcher de la haine ethnique et qui, enchaîné ou anesthésié par le supplice flambait vaillamment et fumait? Cet

enfant qui rampait à quatre pattes derrière l' âme secourable escomptée et ne cessait d'espérer quand bien même le secours indifférent hâtait ses pas loin devant lui? Ces squelettes qui conservaient encore une mince bande de peau adhésive, recroquevillés sur eux, incapables même de chasser les mouches qui trouvaient dans ces intouchables une manne pour se nourrir? Cet enfant dégarni, sans fesses, pas même une, juste une mince planche à la verticale dressée sur deux dents de fourche pointues, dont le dos strié par les côtes saillantes ressemble, et c'est peu dire, au cliché d'une radioscopie, et qui peinait à supporter entre les épaules sa lourde tête?

Ou fût-ce le corbeau maudit que tu n'aurais vu qu'aviné, étourdi?
La cerise sur le gâteau, qui t'a valu la gloire, la consécration? L'oiseau de malheur venu posant pour l'immortalité de cette image, sans oublier de demander à bon droit qu'on lui cède sa basse venaison, entamant pour le délire des sens et la fin de la faim son compte à rebours. Et, indulgent, t'offrant si gracieusement la belle part du cadavre?

Non, c'était elle qui t'aurait appelé.
Cette enfant qui n'en pouvait plus, à tant l'attendre la fin, et qui chavirait, ivre de lassitude, le visage contre la terre qui ne s'ouvrirait pas pour l'accueillir.
Si l'on en juge par l'aplomb du charognard à l'affût.

Allez, va quand même, Kevin.
Loin de ton téléobjectif mais à tes côtés quand même, plus jamais ils ne verront l'enfer ces anges que tu as rejoints là-haut.


Le cliché qui valut au photographe le prix Pulitzer en 1994.
(Ayod - Sud Soudan - 1993)

Voici ce qu'on peut lire sur les carnets laissés par le photographe au sujet de la fillette et du corbeau: "à environ 300 mètres du centre d'Ayod, j'ai croisé une toute petite fille au bord de l'inanition qui tentait d'atteindre le centre d'alimentation. Elle était si faible qu'elle ne pouvait faire plus d'un ou deux pas à la fois, retombant régulièrement sur son derrière, cherchant désespérément à se protéger du soleil brûlant en se couvrant la tête de ses mains squelettiques. Puis elle se remettait péniblement sur ses pieds pour une nouvelle tentative, gémissant doucement de sa petite voix aiguë. 


Bouleversé, je me retranchai une fois de plus derrière la mécanique de mon travail, photographiant ses mouvements douloureux. Soudain la petite bascula en avant, son visage plaqué dans la poussière. Mon champ de vision étant limité à celui de mon téléobjectif, je n'ai pas tout de suite remarqué le vol des vautours qui se rapprochaient, jusqu'à ce que l'un d'eux se pose, apparaissant dans mon viseur. J'ai déclenché, puis j'ai chassé l'oiseau d'un coup de pied. Un cri montait en moi. J'avais dû parcourir 1 ou 2 kilomètres depuis le village avant de m'écrouler en larmes. " Kevin Carter (Mini bio du photographe) - source de ce texte.

Dans la note de suicide que Kevin a laissée on peut lire au sujet de l'ami assaissiné trois mois plus tôt: "Si je suis très chanceux, je vais retrouver Ken"

Kevin Carter s'était donné la mort à un moment de dépression. Les atrocités dont il fut témoin, la mort d'un ami assassiné et les critiques acerbes dont il fit l'objet après sa récompense du prix Pulitzer étaient aux origines de cette fin tragique.

Source: amhed amri (amriahmed.blogspot.com)
 


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http://monblog75.blogspot.fr/2013/11/photos-lhistoire-du-bang-bang-club.html

Photos-L’histoire du Bang Bang Club


L’histoire du Bang Bang Club

A l’origine, ils sont quatre. Quatre à photographier les exactions commises en Afrique du Sud entre 1990 et 1994. Plongés dans l’enfer des townships livrés au feu et au sang, Kevin Carter, Greg Marinovich, Ken Oosterbroek, tout trois Sud-africains, et João Silva, Portugais installé en Afrique du Sud, affrontent la folie humaine.
Alors qu’ils couvrent les émeutes dans les ghettos symboles de l’Apartheid, ils sont surnommés par le journal sud-africain Living les « Bang Bang Paparazzi », référence à la fois aux balles qui fusent et à un terme propre aux photographes de guerre. Ce collectif informel préfère au terme paparazzi, qu’il trouve, si ce n’est péjoratif, peu représentatif de son travail, celui de club. Le Bang Bang Club est né.
Reconnu par leurs pairs et le public, les quatre photographes sont rapidement récompensés par des prix prestigieux. Ken Oosterbroek est ainsi désigné meilleur photographe de l’année en Afrique du Sud en 1991. Mais surtout, parmi quatre de ces jeunes photoreporters -aucun d’entre eux n’avait plus de 30 ans en 1990- deux ont remporté le Pulitzer.


Photo Greg Marinovich Sweto le 15/09/1990 - Prix Pulitzer 1991

En 1991, Greg Marinovich, alors employé par l’Associated Press, se voit décerner le Pulitzer pour un reportage sur le meurtre d’un homme suspecté d’être un espion zoulou par l’African National Congress (ANC, socialiste), parti pour la défense des noirs aboli en 1960 et rétabli en 1990. En 1994, Kevin Carter est à son tour désigné lauréat du plus célèbre des prix journalistiques, pour son cliché, très controversé, nommé La Fillette et le Vautour.


Photo Kevin Carter La fillette et le vautour-Prix Pulitzer 1994 

Année de la libération de Nelson Mandela, 1994 marque paradoxalement le tournant dramatique du Bang Bang Club. Ken Oosterbroek n’a pas la joie d’assister aux premières élections libres en Afrique du Sud. Le 18 Avril 1994, quelques jours avant la ruée vers les urnes, il est tué dans le township de Kotoza lors d’un échange de tirs entre l’ANC et des miliciens, alors que Greg Marinovich est sérieusement blessé.
Trois mois plus tard, le 27 juillet 1994, Kevin Carter, hanté par les conflits et la misère côtoyés depuis longtemps et sans doute touché par la polémique autour de La Fillette et Le Vautour - le photographe a été injustement accusé d’avoir laissé l’enfant mourir sous ses yeux- met fin à ses jours. Le Bang Bang Club est à terre. Dès lors, Greg Marinovich et João Silva laissent derrière eux l’Afrique du Sud en pleine transition politique et couvrent les conflits à travers le monde.
João Silva parcourt les terres ravagées par les guerres: Soudan, Balkans, Asie Centrale ou encore Russie, Proche-Orient et Afghanistan. Toujours fermement engagé, le photographe est plusieurs fois récompensé par le prix World Press Photo. En octobre 2010, en reportage en Afghanistan pour le New York Times, il est grièvement blessé par une mine et amputé des deux jambes.


Photo Joao Silva Attaque au mortier dans le village de Kahrizak, le 10/09/99

Greg Marinovich couvre, pour les plus grands journaux mondiaux, parmi lesquels le New York Times ou Newsweek, les événements en Russie, en Inde, en Bosnie et dans de nombreux pays africains. Il devient photographe en chef de l’Associated Press en Israël et Palestine en 1996 – 1997. En 2001, après avoir été désigné lauréat de multiples prix, il abandonne le métier de photographe de guerre.
Comme pour mieux tourner la page, Greg Marinovich et João Silva ont raconté l’histoire du Bang Bang Club, dans un livre éponyme adapté au cinéma par Steven Silver. Une histoire qui, née de la tourmente, s’est achevée dans la douleur.


Kévin Carter 1960 – 27/07/1994


Greg Marinovitch


Ken Oosterbrock 1968 – 18/04/1994


Joao Silva


Source : « Le Bang Bang Club: des photographes à l’épreuve des balles » de Constance Dubus

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http://monblog75.blogspot.fr/2011/01/photos-kevin-carter.html

Photos-Marc Riboud

Marc Riboud un photographe épris de liberté

Il est toujours parti. De son milieu, de son métier d'origine, du giron de son mentor Henri Cartier-Bresson, de l'agence Magnum, de son pays. Sa vie durant, Marc Riboud, n'a gardé qu'un seul point d'ancrage, la photographie. Son lien le plus tenace avec les siens, avec son temps, avec la vie. D'autant que la photo lui a permis, de se faire un prénom quand Jean, son aîné, accédait à la tête de la banque Schlumberger et que son autre frère, Antoine, transformait une petite entreprise nommée Danone en une puissante multinationale. Face à eux, Marc Riboud a su s'imposer dès les années 1950 comme l'une des figures les plus marquantes de cette photographie humaniste née après guerre et dont il est à 88 ans - depuis la mort de Willy Ronis - le doyen.

C'est son père qui lui a offert son premier appareil photo, en 1936. Un Vest-Pocket utilisé dans les tranchées de la Grande Guerre. Marc a alors 13 ans. « Je ne sais pas pourquoi c'est moi qui en ai hérité, se demande-t-il encore aujourd'hui. Peut-être parce que j'étais le plus timide de ses six enfants. Mon père était un banquier lyonnais atypique, anglophile quand l'anglophobie était de mise dans son milieu, souscrivant à l'emprunt Léon Blum alors que ses collègues s'effrayaient de l'arrivée au pouvoir du Front populaire. »


De ce père qui aurait rêvé de consacrer sa vie à l'écriture, Marc Riboud dit avoir gardé une passion pour la culture. Mais aussi ce sens moral qui l'a conduit à rejoindre le maquis du Vercors en 1943, où il est laissé pour mort après l'attaque des nazis en juillet de l'année suivante. La Libération le ramène à un quotidien qu'il exècre. Il intègre Centrale en 1945, en sort bon dernier trois ans plus tard. On le croise ensuite dans une usine où il s'endort sur ses machines. Un cabinet d'études l'embauche pour dessiner des plans qui se révèlent au final totalement inadaptés. Après huit jours de vacances, en cette année 1951, sa décision est prise : l'usine, le bureau, c'est terminé. Lui reste la photo. Son frère Jean, alors banquier à New York, appelle en désespoir de cause son ami Henri Cartier-Bresson pour s'occuper du « petit ».


« Henri a été un tyran bienvenu, reconnaît Riboud. Il me disait quoi penser, quoi dire, quoi lire, quoi voir, quoi faire et comment le faire. » Grâce à lui, il rejoint l'agence Magnum, qui parvient à placer dans Life Magazine sa désormais célèbre photo de Zazou, peintre de la tour Eiffel en équilibre au-dessus de Paris, son pinceau à la main. Un sens inné de la composition, des lignes claires, une grâce aérienne, beaucoup de malice... Le portrait de Zazou porte déjà la patte du jeune photographe.
L'influence du maître n'en est pas moins forte dans ces années-là. Comme dans cette série réalisée en Grande-Bretagne où le jeune photographe est envoyé en 1954 par Robert Capa - cofondateur de Magnum avec Henri Cartier-Bresson, David Seymour et George Rodger - « pour apprendre l'anglais et rencontrer des filles ». Ses photos de la foule de Liverpool rappellent celles du couronnement de George VI saisies en 1937 par Cartier-Bresson.

Marc Riboud traque aussi l'« instant décisif » si cher à ce dernier. Ce moment rare, court et précis qu'il faut savoir saisir au vol parce que la forme se combine au fond, concentrant ainsi l'essence d'une situation. Il surprend, par exemple, une bonne soeur se mirant dans un rétroviseur du côté de Notre-Dame de Paris... Certaines vues urbaines de Leeds, enfin, témoignent de la rigueur géométrique aux lignes coupantes érigée par son mentor en dogme absolu de la photographie.

Mais Riboud étouffe en Europe. « J'avais l'impression de me noyer dans le bouillon de culture dans lequel je baignais. Et j'avais envie de voyager, ce qui nous avait été interdit pendant la guerre. » Alors, en 1955, il met le cap sur la Chine, où il arrive deux ans plus tard, après être passé par la Turquie, l'Iran, l'Afghanistan et l'Inde.

Plus le photographe avance dans son périple, plus il se libère des préceptes de Cartier-Bresson, perfectionnant au fil des kilomètres cette écriture si particulière qui est la sienne. Ses lignes se font plus souples, plus sensuelles. Les accents surréalistes des débuts laissent place à une poésie du quotidien. Comme pour ce paon dédaigneux, rivalisant d'élégance avec deux habitantes de Jaipur (1956) qui ne lui prêtent pas un regard. Ses « instants décisifs » sont presque toujours drôles. « Henri vivait dans un monde imaginaire, souligne la photographe Martine Franck, l'épouse de ce dernier. Il cherchait la photo unique. Marc est plus dans la réalité. Il raconte une histoire.

La photo devient surtout pour lui une façon de communiquer avec les peuples qu'il rencontre, de transmettre son amour des autres, un sentiment de fraternité. Il est sensible à la marche des hommes et témoigne vite d'un vrai sens de l'Histoire. « Parfois même avec un déclic d'avance », poursuit Jean-Luc Monterosso, le directeur de la Maison européenne de la photographie à Paris, qui l'a plusieurs fois exposé. Il est ainsi le premier photographe occidental à pénétrer en Chine après l'avènement de Mao. Henri Cartier-Bresson avait laissé le pays en plein chaos en 1949. Riboud en montre les nouveaux héros, ouvriers et paysans. Et les enfants qu'il photographie ne sont finalement pas si différents de ceux croisés en Europe.


On le retrouve plus tard dans des pays en plein conflit. L'homme refuse cependant de monter au front pour photographier les horreurs d'une guerre qu'il a vue de trop près dans le Vercors. Mais jamais l'esprit de la Résistance ne le quitte. En 1962, il est aux premières loges de l'indépendance algérienne pour cueillir la joie éclatante des Algérois. Sept ans plus tard, lui, jadis qualifié de terroriste par les nazis et Vichy, s'en va à la rencontre des habitants du Nord-Vietnam, alors considérés comme l'incarnation du mal par les Américains. Pratiquement aucun photo­reporter ne s'y était aventuré avant lui. Et ses photos, loin de diaboliser l'ennemi, témoignent de la dignité et de la force tranquille du peuple vietnamien.

« Les images de Marc Riboud, beaucoup moins cérébrales que celles, virtuoses, d'Henri, sont en prise directe avec l'inconscient collectif, résume Jean-Luc Monterosso. Ce qui explique que plusieurs d'entre elles soient devenues des icônes. Le portrait de cette fille offrant une fleur à des soldats en armes à Washington (1967) symbolise le désir de paix de toute société. Zazou, qui danse du haut de la tour Eiffel au-dessus des abîmes, est une métaphore de la condition humaine. »


« J'écris ton nom, liberté », signait Paul Eluard. Au fond, Marc Riboud n'a pas fait autre chose de sa vie, de ses photographies. S'en allant exercer son art au bout du monde alors qu'il commençait à peine à se faire un nom, s'affranchissant des dogmes de Cartier-Bresson pour décorseter le photojournalisme des règles établies, quittant en 1979 l'aristocratique agence Magnum après en avoir été le président, épousant en premières noces - lui, le fils de bonne ­famille lyonnaise - une Afro-Amé­ricaine, témoignant du besoin d'indépendance des peuples du monde. « J'ai horreur de l'embourgeoisement », souffle-t-il en guise d'explication.

1973 Henri Cartier-Bresson et Martine Franck

1964 Paris Yves Saint Laurent

1955 Turquie

1979 Iran

1972 Israel

Photos-Sergio Larrain



Sergio Larrain 

Cette image stupéfiante de fillette suivie par son ombre dans un escalier du port de Valparaiso est signée Sergio Larrain. Un coup de chance ? Mieux ? « un miracle », disait le photographe chilien. « Pour faire une bonne photo, expliquait-il, il faut partir de bonne humeur le matin à l’aventure, en marin qui hisse sa voile. Errer, regarder, dessiner et regarder encore, jusqu’à ce que l’on sorte du monde connu pour entrer dans ce que l’on n’a jamais vu. C’est alors que les images apparaissent. »
Ami de Neruda, admiré par Cartier-Bresson (qui le fait entrer chez Magnum), ce fils d’architecte, né en 1913 à Santiago, est devenu un mythe dans l’histoire de la photo.
Après avoir acheté à 18 ans un Leica – il trouvait l’objet « beau » -, le jeune homme abandonne ses études d’ingénieur pour le photojournalisme. Il parcourt le Proche-Orient, l’Europe, et présente en 1949 ses premières visions personnelles : clichés d’un Londres brumeux traversé de gentlemen fantomatiques à chapeau melon. En 1957, dans un escalier de Valparaiso, son terrain de prédilection, les deux fillettes n’ont pas, elles non plus, l’air tout à fait arrimées à la terre ferme. Toute la singularité de Larrain est là, dans cet art de faire surgir du quotidien des personnages de fiction. Ses cadrages complexes, souvent réalisés au ras du sol, à hauteur de chien errant, compriment les sujets dans un univers d’une inquiétante étrangeté. Depuis 1971, le photographe vivait en ermite dans un hameau perdu du Chili, pratiquant le yoga et se nourrissant de raisins secs. Il refusait les visites. Dans une correspondance abondante, il appelait ses amis à renoncer à leur ego, seule façon de sauver la planète pour cet écologiste de la première heure. Sergio Larrain est mort le 7 février 2012. Il avait 81 ans.

Photos-Bernard Plossu



Bernard Plossu

Sur la route du photographe Bernard Plossu
Carte blanche à Bernard Plossu, photographe resté fidèle à l'esprit 60's des hippies, qui commente sa sélection de clichés. De Mexico à La Ciotat, en passant par Agadez…



Mexique, 1966

La route à 20 ans, c'est l'ouverture à tout, au monde nouveau, à l'air libre, aux rencontres. Le voyage initiatique est essentiel. On y apprend à se découvrir en découvrant le monde. On y apprend sans doute plus de choses que sur des bancs d'études… Suivre les Rimbaud, Kerouac, Nicolas Bouvier et autres grands voyageurs apporte autre chose que la culture : l'expérience. Evidemment je parle de mon époque, des années 50 pour les beatniks, 60 pour les hippies. Mais je connais tant de plus jeunes qui ont continué ces errances ! Ceci dit, le monde a changé. De plus en plus de gens dans pas mal de pays en ont ras-le-bol de voir les gens débarquer d'ailleurs en n'arrêtant pas de faire des photos ! Il y a eu tant de voyageurs, donc tant de gens avec des appareils photo pour préparer leurs fichues soirées diapos au retour, que les habitants des pays du tiers-monde (comme il est dit) en ont assez… assez d'être photographiés à tour de bras !

Ce voyage-là était dans le Mexique qu'on appelle colonial : San Miguel de Allende, Guanajuato… il y avait Laurie, Karina, Roger et son ukulélé, ce New-Yorkais toujours stoned, Juan le poète puertoricain, Bill au volant de la vieille Pontiac je crois, a real cluncker, et moi qui faisais des photos, comme ça, pour rien, pour vivre l'expérience, le moment… Sur le côté, cet autobus a dû avoir une crevaison, tout le monde descend, du toit, de partout ! Au Mexique les gens savent attendre, il règne une autre notion du temps. Les Indiens sont encore présents dans le grand mystère du cosmos, ici. Nous aussi on crevait souvent, mais on dansait au son des instruments, et Karina courait sur la route au milieu sans peur des fadas de la vitesse ! L'air sentait bon, on vivait insouciants… 


Mary près de Puerto Angel, Mexique, 1966

Aucune idée que j'étais, ou que j'allais même peut-être, être photographe ! Au Mexique, j'avais un Retinette Kodak, et une petite camera ciné 8mm ; je photographiais émerveillé, je filmais ces moments dignes des plus beaux paysages du film Vera Cruz que j'avais vu plusieurs fois en rêvant à Paris avant 1965... Là, on revient de Puerto Angel, à l'époque un village si loin de tout, des heures, deux jours de pistes... et au bout le paradis, Puerto Angel, le port de l'ange, avec la plage extraordinaire de Cipolite où seuls le vent et les vagues en rouleaux sont là... Pas d'hôtel, dormir sur le sable...

Au bord de la route, Maria, la fiancée de Guillermo, l'ami aîné mexicain qui m'a initié à son pays, à ses odeurs, ses rythmes. La lumière sur son visage mélancolique : c'est… une photo ! Donc je la fais, sans avoir aucune idée de si elle est bonne ou pas : mais maintenant, tant d'années après, ce que j'aime aussi, c'est qu'elle a quelque chose que j'adore dans les tableaux de portraits de la Renaissance italienne : un paysage de collines derrière, ça me fascine dans la peinture italienne « classique », le fond, l'infini que l'on voit au loin. Sur ce Retinette, un objectif normal, donc la photo telle quelle, comme j'aime tant le ton direct sans effets ! Un langage réel et simple, l'image. On est en 1965, aucune idée de qui sont Robert Frank ou le dénommé HCB ! Pour moi, l'école de l'image, ça a été Coutard, le cameraman de Godard, et Truffaut, et des images du Silence de Bergman ou d'Antonioni… Le Mexique m'apporte la vie, le réalisme, la photographie en pleine liberté, quoi ! 


Les nuits de Mexico City, 1965-1966

On était nombreux, de tous les pays, Mexicains, frenchies, gringos, Argentins… Vie de nuit. Là, Bill rêve, avec Karina à coté de lui… Elle venait de New York, je crois, elle était mannequin dans la grande ville de Mexico. Elle aimait le jazz, et on dansait tous des nuits entières, on écoutait Horace Silver et Coltrane, My favorite things bien sûr… On venait de partout. La vraie capitale du monde ces années-là, c'était Mexico, plus que Paris ou même New York.

Bill, c'est mon maître à penser, c'est lui qui m'a tout appris de son Amérique hip. Qui m'a emmené à Big Sur, qui m'a présenté Ephraim Doner, Henry Miller, Joan Baez, avec qui il avait participé à la création, avec Ira Sandperl, du Collège pour la paix. C'était l'époque contre la guerre au Vietnam. Une génération pré-écolo. A Mexico, il y avait beaucoup de beatniks qui s'étaient tirés des USA – au Mexique, il y avait de la très bonne herbe. Epoque Dylan, aussi, on connaissait toutes les paroles par cœur !


Guerrero, Mexique,1966

Souvent on partait, sur les routes mexicaines, comme ça, sans but, sans lieu ou dormir. On roulait. Cette fois-là, on revenait d'Acapulco où on avait dormi sur les plages plusieurs nuits sous la voûte étoilée. Les trois S, sun, sea, and… sex, rencontre de la si belle Graciella aux lèvres d'amour ! Etait-ce il y a si peu de temps que j'allais au cinéma à Paris ? Là, je n'étais plus spectateur, mais acteur de la vie souple, non organisée…

Enfin. Loin de la culture, on oubliait tout ce qu'on savait, on vivait tout, follement. De San Miguel de Allende à San Cristóbal de Las Casas, on roulait en stop, en camion, en bagnoles d'amis, Crazy Gorges est au volant de la vieille VW décapotée au vent chaud des tropiques, Linda a les cheveux au vent, devant nous cette vieille camionnette, les bras des passagers forment un cœur ! On pensait pas au passé, on découvrait ce pays surréaliste génial qu'était le Mexique…


Mexico, 1966

Les toits de Mexico City : une vie à part entière, les toits de cette ville gigantesque ! Ce jour-là, j'ai de la couleur sur mon appareil, du Mexicolor, je crois… Une vie entière là-haut sur les terrasses, décor cubiste fait de ciment gris sans beauté, puisque c'est la partie des maisons ou immeubles qui ne se voit pas ! Comme les arrières des immeubles des villes quand on prend le train, là c'est toujours le vrai, le pas si beau.

Mexico et sa grisaille. Pollution, nous sommes en 1965 ! Imaginons maintenant, après des années de pots d'échappement ! Epaisse couche de gris à travers laquelle passe le soleil. Le linge sèche. Tous les draps et vêtements de la ville sont sur les toits ! Comme à Naples devant les immeubles en pleine rue. La couleur… de temps en temps un rouleau de couleur, oui. Pour les tirer sur papier, rencontre des Fressons, ces maîtres tireurs en banlieue parisienne à Savigny : ils ont un procédé au charbon que leur famille a créé depuis des générations, et c'est vrai que pour moi, c'est ce qui me permet de considérer la couleur comme le noir et blanc, pareil. Ils arrivent à donner la même texture, le même grain, et donc je retrouve mon ambiance. Car c'est de cela que parle la photographie : l'ambiance. Il faut trouver son ton juste.


Mimi Fariña, Californie, 1966

La jeune sœur de Joan Baez, Mimi Fariña, était très aimée de tous les gens de sa génération. Son mari Richard, écrivain, avait disparu dans un tragique accident de moto. Mimi était très discrète, douce, et certainement infiniment triste du décès de son mari, et son sourire, même s'il a toute la beauté de l'époque, a une mélancolie profonde. Je pense que sa beauté, déjà visible en apparence, était en fait encore plus belle à l'intérieur.

En Europe, on a peu parlé d'elle, pourtant, et sans le vouloir le moins du monde, elle a été une des grandes figures mythiques de ces années californiennes où l'amour de la nature et le refus de la guerre au Vietnam ont été des révolutions importantes par rapport à la société américaine. Elle nous a quittés il y a peu…


Agadez, Niger, 1975

L'homme à la cape blanche dans une rue ventée à Agadez. Agadez a été de tous temps la ville du passage des nomades du désert, au Niger. Là arrivent tous les nomades pour aller au marché, se retrouver, et récupérer tout ce dont ils peuvent avoir besoin. Les Touaregs y habitent, et il y a un sultan de la ville.

Ce matin là, du vent, comme si souvent ici… L'homme marche devant moi, j'ai mon appareil dans mon turban, protégé de la poussière comme je peux, et je fais une petite photo en passant, vite… et je remets l'appareil, mon vieux Nikkormat avec un 50 mm, sous le voile, et voila…

C'est une ville extraordinaire, un peu comme Jaisalmer entre le Rajasthan et le Pakistan, des villes au milieu de nulle part mais qui sont la clé de la survie des trajets quelquefois immenses que font le nomades.


Agadez, Niger, 1975

On est encore à Agadez, où ce groupe de jeunes Peuls Bororos chantent, en tapant des mains, de longues complaintes lancinantes : la musique du désert, si belle ! Les Bororos sont très indépendants, refusant les religions extérieures, ils ont leurs traditions nomadiques bien à eux, l'amour du bétail, la beauté des jeunes pour séduire les filles, les vêtements en peaux et tissus, avec comme seule note moderne des petites choses métalliques pour décorer une parure, une coiffure.

Je suis fasciné par ce moment, ce chant, ce refus d'être dans le monde moderne ! C'est comme si… je découvrais enfin des vrais Apaches d'autrefois en Arizona ! En fait, quand on va de désert en désert, on se rend compte de la similitude des mœurs et des habitudes. Le climat guide les tribus, qu'elles soient sur les continents africain, asiatique (les nomades du Rajasthan), ou américain. Ce sont les derniers qui disent non.


Egypte, 1975

Les pyramides en Egypte sont omniprésentes dans la mémoire, dans l'Histoire, dans l'art, dans le spectacle, dans tout. C'est un pays extraordinaire. J'y étais en 1977, bien avant ce qui se passe maintenant qui bouleverse tout, le passé, le présent… Evidemment, quand on visite en touriste, on veut les voir, ces monuments qui fascinent depuis longtemps notre enfance ! Ce décor où Alix et Enak, les héros de Jacques Martin se rencontrent (dans Le Sphinx d'or), où Blake et Mortimer arrivent même à entrer à l'intérieur de l'une d'elles ! (dans Le Mystère de la grande pyramide)…

Un jour, en entrant dans un temple avec peu de lumière, apparaît… une pyramide, en fait une ombre en forme de pyramide, à l'envers, si mystérieuse, si magique, que, bien sûr, je fais une photographie !


Organ Pipe, National Park, Arizona, 1980

Miniature de désert à Organ Pipe, en Arizona. En marchant dans les immenses espaces de l'Ouest américain, on se rend compte de la vie que devaient mener les Apaches, les Papagos, les Mescaleros, les Chiricahuas… C'est à pied, et à pied seulement, que se comprend, se sent, se respire, le vrai grand Ouest sauvage.

En le photographiant dans ces grandes marches avec Dan Zolinsky et Doug Keats, je me demandais comment rendre ça, et il m'est apparu que en faire des grands tirages était un non-sens total et redondant. Par contre, de minuscules tirages miniatures arrivaient à rendre la transparence infinie de cette lumière écrasée de soleil au pays des rattlesnakes et des scorpions. Et cette série devint « The garden of dust », (« Le jardin de poussière »). Là, sur cette photo de fin de matinée, nous étions montés à pied, Dan et moi, sur le mont Ajo, proche de la frontière mexicaine. Pas de sentier, et même un peu d'escalade… plus tard on a appris que dans ce coin était la plus grande concentration de serpents dangereux possibles, brrrrrr ! Au loin, le Mexique. Des marches qui maintenant seraient impossibles avec la guerre entre les narcos et les policiers des deux bords de la frontière !


Arizona, 1980

La piste qui va de Cochise à Tombstone… On n'est pas sur la route officielle mais sur les à-cotés, là où on peut découvrir encore le vrai Ouest. J'étais allé à Cochise déjà en 1970, et là j'avais rencontré la famille Brenner. Ruth était peintre, et en lui demandant pourquoi le village, pratiquement abandonné, où ils habitaient s'appelait Cochise, elle me répondit non seulement que c'était à cause du grand chef Chiricahua Cochise, ce dont je me doutais, mais aussi qu'il y avait encore un Cochise là-haut à Tombstone, Nino Cochise, le petit-fils ! Nous étions allés le voir, et je l'avais photographié  (voir la couverture du livre Les Cent Premières Années de Nino Cochise, aux éditions du Seuil) !

Cette région m'attirait toujours, et je continuais d'y retourner, encore et toujours, partout, dans tous les sens… La poussière derrière la piste, le coucher de soleil devant… Sacré nom de Dieu, quel pays !


La Isleta del Moro, 1989

Françoise et les enfants en Andalousie. Ils étaient encore petits. Françoise est de là, d'Almeria. Onze oncles et tantes ! Son grand-père était conducteur de train entre Almeria et Grenade. Ses souvenirs d'enfance sont là.

Et nous voila partis là-bas, à essayer d'y vivre. Le coin ressemble à l'Ouest américain car c'est aussi un désert… D'ailleurs, c'est là qu'ont été tournés les westerns spaghettis, et une partie de Lawrence d'Arabie… Mêmes paysages de « Jardin de poussière » pour continuer mes photos de déserts en marchant…

Les enfants deviennent bilingues, ils vont à l'école du village. C'est une vie simple, en pleine nature. Un jour on voit plein de tanks, période de guerre au Moyen-Orient… Les gens qu'on rencontre sont très gentils avec nous. Ils aiment les enfants, ici ! Je vais souvent retrouver les amis de Madrid pour le boulot. Et suis engagé à photographier l'ile de Ténérife aux Canaries. Paysages de désert là aussi, en bas du volcan Teide.


Shane, 1980

Shane est tout petit sur cette photo de 1980. Il a commencé à marcher là, en plein grand Ouest américain. Il cherche son équilibre, devant la grandiose Monument Valley de la région Navajo, là ou John Ford tournait ses films…

Pour moi, le papa frenchie élevé dans le mythe des westerns des salles de cinéma parisiennes obscures, c'est trop beau de voir mon petit bonhomme là, dans ce décor de rêve. Il s'appelle Shane, comme Alan Ladd dans L'Homme des vallées perdues ! La réalité dépasse la fiction… On est dans le décor des westerns ! Pour y vivre, pour de vrai !


La Isleta del Moro, 1989

A la plage de La Isleta del Moro, en Andalousie, en hiver, personne. C'est une passion, et aussi une vraie philosophie d'aller dans les coins sauvages hors-saison… La vraie Méditerranée n'est pas toujours ensoleillée ! Là, en pleine Andalousie, on se croirait… en Ecosse ! Les deux petites vagues sont amoureuses ! Le ciel est gris, comme au fin fond d'un Loch écossais, du moins c'est ce que j'imagine, n'y étant jamais allé.

Pourtant, on est au pays des corridas, du flamenco, du bruit, et là, ce moment, ce lieu, ne parle que de calme, de tranquillité, on entend le clapotis des vagues, et on est loin… Aller hors-saison dans ces coins-là, c'est y respirer des moments authentiques. Aller dans les petites îles italiennes aussi, par exemple, en hiver, quand il n'y a presque personne, presque rien d'ouvert, c'est une manière de vivre. C'est un sujet qui me passionne, en photo, ces coins dans ces moments-là. Ce sont des lointains proches. Pas besoin d'aller loin, c'est tout simplement en Europe.


La Ciotat, la gare et les frères Lumière, 1995

A La Ciotat s'étaient installés les frères Lumière, quel nom pour des gens d'images ! La famille, originaire de Besançon, paraît-il, avait élu domicile là. Et les frères Lumière y ont donc tourné plein de leurs merveilleux films, dont le célèbre Arrivée d'un train à La Ciotat ! En ville se trouve aussi le fabuleux cinéma Eden, qu'on dit être la première salle de cinéma au monde. Aussi, Braque peint ici en 1906 ! Et l'acteur Michel Simon s'y installa, et y recevait souvent Henri Langlois, le directeur de la Cinémathèque de Paris. L'histoire de l'image, là, dans la ville des chantiers qui ont construit tant de bateaux…

Un jour, je suis à la gare, un TER passe, et dans une fenêtre se découpent (ça se passe très vite, mais en photo il faut être extrêmement rapide) les frères Lumière comme s'ils étaient assis, qui sont en fait sur une affiche de l'autre coté, sur le quai d'en face ! Passagers de leur propre histoire, clin d'œil ! Aujourd’hui le cinéma Eden va être réhabilité, c'est formidable, c'est un patrimoine mondial.

Source Télérama