vendredi 26 mai 2017

Dessins de presse


Dessins de presse

jeudi 25 mai 2017

Billets-Ils étaient présidents : Valéry Giscard d’Estaing


Ils étaient présidents : Valéry Giscard d’Estaing

Alors qu’Emmanuel Macron vient d’être élu, présentation de Valéry Giscard d’Estaing, un autre président qui s’est voulu réformateur.

L’élection de Valéry Giscard d’Estaing (Coblence, 2 février 1926) mettait fin à dix huit années de pouvoir gaulliste. « De ce jour date une ère nouvelle de la politique française » déclara celui qui devenait le vingtième président de la République.

Il avait lancé sa candidature lors d’une conférence de presse, le 11 avril 1974 : « À l’heure actuelle, je crois que les Français, en réalité, veulent deux choses : la continuité et la nouveauté. » Refusant le « rassemblement de la peur » face au « candidat du programme commun », il souhaitait « conduire un mouvement qui soit un mouvement d’enthousiasme et de progrès. » L’élection allait cependant révéler une France coupée en deux : droite contre gauche.

Le plus jeune président de la république du XXe siècle devait rapidement vieillir au pouvoir et ne pas réussir à se faire réélire.

Un brillant énarque
La famille Giscard est originaire de Marvejols, dans l’actuelle Lozère. Le père de Valéry, Edmond Giscard revendiquait une filiation, assez obscure, avec la noble famille d’Estaing et obtint de relever le nom et les armes (1922). La demi-sœur de l’amiral d’Estaing, dernier représentant mâle, avait été la maîtresse de Louis XV, ce qui donnait un parfum royal « de la main gauche » au nouveau patronyme Giscard d’Estaing. VGE était, par ailleurs, persuadé de descendre du roi et d’une autre de ses maîtresses, Catherine Bénard, du côté maternel.

Né en Allemagne, son père participant à l’occupation de la Rhénanie comme directeur des finances du Haut Commissariat français, il connut une enfance heureuse et protégée. La famille quittait son appartement parisien du XVIe à la belle saison pour la vie de château en Auvergne. Préféré de sa mère, il aimait déjà commander au sein du petit cercle des sœurs et cousins. Les relations avec son père, grand bourgeois froid et autoritaire, devaient être plus difficiles.

Giscard s’engagea à dix-huit ans et participa à la fin de la Seconde guerre mondiale (1944-1945) ce qui lui valut la croix de guerre. Il fit Polytechnique puis l’ENA : il devait garder un souvenir pas très positif de cours à la gloire de la planification soviétique.

Il entra, comme son père avant lui, à l’Inspection général des Finances (1952-1956).
VGE avait épousé, en 1952, Anne-Aymone Sauvage de Brantes, issue comme lui de la grande bourgeoisie et fille d’un officier de cavalerie, déporté comme résistant et mort dans un camp nazi. Elle devait être une épouse dévouée, discrète et subir bien des avanies.

Car le jeune homme narcissique aux dents longues, bon pianiste et skieur, était aussi un séducteur, un « sentimental sans cœur » qui alignait conquêtes et vers de mirliton.

Le Ministre du Général
Mais il fut vite happé par la politique. Son grand-père paternel avait été parlementaire sous la Troisième république. Député du Puy-de-Dôme à 30 ans, il vit sa carrière prendre une ascension très rapide grâce au général de Gaulle. En 1962, il succéda à Antoine Pinay comme ministre des Finances. Il s’imposa vite comme le plus talentueux des ministres du Général après Pompidou. Celui-ci d’ailleurs écartera ce rival potentiel à la succession de de Gaulle début 1966.

Le vieux Général aimait bien son ministre des Finances. Avant de s’en séparer, il le reçut à déjeuner à l’Élysée. Le raccompagnant, il lui prit doucement le bras : « Le jour où vous serez ici… » Ainsi le veut la légende du moins.

Songeant désormais à l’après-de Gaulle, Giscard eut le souci de préserver l’indépendance de son mouvement au sein de la majorité. Le « oui mais » (10 janvier 1967) irrita le Général : « On ne gouverne pas avec des mais… » Dès lors ce ne furent plus que des « giscarmouches » à l’Assemblée où les RI (Républicains Indépendants) étaient devenus un élément incontournable de la majorité.

Ayant pris ses distances, il contribua à l’échec du référendum de 1969 avant de se rallier à la candidature de Pompidou. Les deux anciens rivaux s’étaient réconciliés. Inamovible ministre de l’Économie et des Finances de Pompidou, il vit sa stature politique se renforcer sensiblement entre 1969 et 1974.

1974 : la fin de la parenthèse gaulliste
La mort inattendu d’un président populaire ayant surpris tout le monde, l’annonce des candidatures se fit dans une grande confusion. Seule la gauche paraissait unie derrière la candidature de François Mitterrand. Les deux candidatures trotskistes concurrentes étaient négligeables.

En revanche dans le camp gaulliste, il y avait pléthore de candidats réalisant la prophétie du Général sur le « trop plein ». Finalement l’UDR décida de soutenir Jacques Chaban-Delmas, le meilleur héritier possible. La candidature de Valéry Giscard d’Estaing reposait sur un constat, l’évolution de l’électorat. Avec le retrait du général de Gaulle, la majorité était devenue plus conservatrice. Il put compter aussi sur l’attitude de Jacques Chirac, « fils spirituel » de Georges Pompidou, hostile au danger « social-démocrate » représenté à ses yeux par Chaban.
Il y avait bien d’autres candidats, douze au total, dont un certain Jean-Marie Le Pen, mais qui n’avaient aucune chance. Le suspens était donc limité : qui affronterait Mitterrand au second tour, Giscard ou Chaban ? Mal à l’aise à la télévision, le maire de Bordeaux paraissait trop à gauche pour l’électorat de droite. Aussi le gaullisme fut-il le grand vaincu du premier tour.
Le second tour paraissait indécis. L’alliance de Mitterrand avec les communistes inquiétait certains électeurs de gauche. Giscard, pour sa part, devait rallier les gaullistes déçus des résultats.

Lors du débat télévisé du 10 mai, face à Mitterrand, Giscard se révéla le meilleur : « Vous n’avez pas le monopole du cœur » jeta-t-il à la face du candidat de gauche. Certains en tirèrent la conclusion erronée que le sort de l’élection s’était fait ce jour là. Au final, l’écart fut de quelques 400 000 voix. La mobilisation électorale avait été exceptionnellement forte. La peur de voir les communistes arriver au pouvoir avait convaincu une partie des indécis.

Un rajeunissement radical
La république « n’est pas facile à gérer : quand elle est relâchée, elle sombre dans la démagogie et côtoie souvent le grotesque ; mais quand elle est emphatique, elle ressemble à une monarchie au rabais et éveille le soupçon de la vanité personnelle. »

Valéry Giscard d’Estaing renonça le jour de son inauguration définitivement à l’habit de cérémonie au profit du complet veston. Le collier de grand-croix de la Légion d’honneur resta posé sur un coussin de velours noir. Le nouveau président remonta à pied une partie de l’avenue des Champs Élysées.

Le portrait officiel, confié à Jacques-Henri Lartigue, témoignait de cette volonté de dépoussiérage. La bibliothèque et le format vertical étaient abandonnés au profit d’un format horizontal et du décor offert par un drapeau tricolore en mouvement. Souriant, regardant l’objectif, Valéry Giscard d’Estaing rompait radicalement avec une tradition à laquelle ses successeurs tenteront, plus ou moins, de revenir.

Ce président jeune et bronzé, s’exhibant en maillot de bain au fort de Brégançon, affichait une santé éclatante à la différence de son prédécesseur et de son successeur.

Palais de l’Élysée ou Hôtel d’Evreux ?
Admirateur de Kennedy il fit souffler un vent de jeunesse sur l’Élysée. Le président se laissait filmer en bras de chemise devant son piano.

Anne-Aymone, épouse discrète, ne souhaitait pas vivre au « château ». Les appartements ne lui paraissaient pas suffisants pour y vivre avec ses quatre enfants. La famille demeurait donc dans son domicile du XVIe arrondissement. Le président retrouvait sa famille le week-end.

Délaissant le salon doré occupé par de Gaulle et Pompidou, il installa son bureau dans le salon d’angle avec ses fenêtres donnant sur le parc. Il fit apporter le bureau qu’il avait utilisé au ministère des Finances, la pendule de son grand-père sénateur, un portrait de l’amiral d’Estaing. Dans les appartements privés, il avait fait placer un portrait de Louis XV retiré de Versailles.

Éliminant le mobilier moderne des Pompidou, Giscard d’Estaing mit du XVIIIe siècle partout. Les peintres abstraits cédèrent la place à Hubert Robert, Delacroix et Caillebotte. L’Élysée retournait à son état d’hôtel de la Pompadour. Mais un hôtel d’Evreux pourvu d’un nouvel éclairage et d’une meilleure alimentation en eau. Il fit aussi aménager le poste de commandement souterrain « Jupiter » d’où il pourrait déclencher le feu nucléaire.

Trop proche et trop lointain
Il voulut un temps ouvrir l’Élysée au public. Mais comment accueillir du monde dans une demeure aussi exiguë où travaillaient de nombreux fonctionnaires ? Le 14 juillet 1977, Valéry Giscard d’Estaing reçut en personne 5 000 visiteurs. On s’en tint là.

Mais ses tentatives pour se rapprocher de la population suscitèrent des critiques. Ses diverses initiatives devaient laisser perplexe l’opinion, comme l’invitation à un petit déjeuner élyséen des éboueurs de la rue Saint-Honoré. Il ne suffisait pas, par ailleurs, de s’inviter à dîner chez de simples citoyens pour donner une image de simplicité.

Son admiration pour Louis XV, sa diction chuintante et son attitude hautaine faisaient de toute façon la joie des chansonniers. Comme Félix Faure, il avait rétabli le protocole royal et aimait organiser des chasses à Rambouillet et Chambord. Même la Marseillaise dut cesser d’être martiale pour devenir une sorte de God Save the King languissant.

Les Français, non moins pétris de contradictions, reprochaient ainsi à leur président de ne pas être suffisamment monarque tout en étant trop coupé du peuple.

La prééminence présidentielle
Le choix de Jacques Chirac pour diriger le gouvernement pouvait sembler habile. Il permettait de contrôler plus facilement le groupe parlementaire UDR tout en s’assurant de la fidélité de celui qui était considéré comme un « traître » par de nombreux gaullistes.

Le traitant comme un simple commis supérieur, le président de la République ne prit pas la peine de le consulter sur la composition du gouvernement. Valéry Giscard d’Estaing entendait bien travailler directement avec les ministres comme l’avaient fait ses prédécesseurs. Le président prit d’ailleurs l’habitude de prendre ses décisions en concertation avec son conseiller de toujours, Michel Poniatowski, ministre de l’Intérieur.

Jacques Chirac, « premier ministrillon », devait ainsi aller d’humiliations en humiliations, certaines symboliques comme son exclusion des dîners protocolaires en l’honneur des dirigeants étrangers.

Un méchant mot courait dans Paris : « Giscard s’occupe de ce qui l’amuse, Chirac de l’UDR et Ponia de tout le reste ».

La dégradation continue des rapports entre les deux hommes devait amener Chirac à une action inédite sous la Cinquième. Il présenta sa démission et en fit connaître les raisons devant les caméras de télévision : « Je ne dispose pas des moyens que j’estime aujourd’hui nécessaires pour assurer efficacement mes fonctions de Premier ministre. » S’en aller sans être renvoyer était du plus mauvais goût de la part d’un gaulliste et annonçait bien des déconvenues ultérieures pour le président.

Une « société libérale avancée »
Ayant appelé des représentants de la « société civile » comme René Haby ou Françoise Giroud, Valéry Giscard d’Estaing se voulait un président réformateur. « Vous serez surpris par l’ampleur et la rapidité du changement » avait-il lancé aux spectateurs à la fin de sa campagne.
Une des réformes les plus spectaculaires du septennat fut l’abaissement de l’âge de la majorité à dix-huit ans.

Valéry Giscard d’Estaing avait envisagé de privatiser la radiotélévision mais se contenta finalement de faire éclater la structure en sept sociétés autonomes et concurrentes. La « voix de la France » était officiellement morte.

Il redonna un peu de pouvoir au parlement en permettant à l’opposition de pouvoir saisir le conseil constitutionnel.

La légalisation de l’avortement se heurta à l’hostilité d’une partie de la majorité. Simone Veil n’obtint le vote de la loi que grâce à l’apport des voix de la gauche. Dans son esprit, l’avortement devait rester l’exception, « l’ultime recours pour des situations sans issue ». La légalisation permettait de mettre fin au drame des avortements clandestins. Quelques mois plus tard, une loi instaurait le divorce par consentement mutuel.

Giscard voulut se montrer aussi un président « social », les prélèvements obligatoires passant de 37 à 43 % du PIB. La Sécurité sociale fut étendue aux non-salariés. Une autorisation administrative de licenciement visait à rendre celui-ci plus difficile.

La réforme du collège menée par René Haby instaurait le collège unique. Divers secrétaires d’État visaient à satisfaire des revendications sociétales : à la condition pénitentiaire, aux travailleurs immigrés, à l’action sociale, à la condition féminine.

Mais le président avait-il la majorité de sa politique ? À défaut il rassembla toute la droite giscardienne au sein d’un parti : l’UDF.

Une politique extérieure contradictoire
Fervent européen, il s’entendit très bien avec le chancelier allemand Helmut Schmidt. Le couple franco-allemand mit en place le Conseil européen et l’élection du Parlement européen au suffrage universel.

L’héritage de la Françafrique était lourd et Valéry Giscard d’Estaing se vit contraint de jouer le « gendarme de l’Afrique ». Son seul grand succès fut l’intervention militaire à Kolwezi (mai 1978). En revanche, par souci de sauvegarder l’accès aux mines d’uranium, il montra beaucoup de complaisance à l’égard du régime de Bokassa en Centrafrique. Après avoir financé un couronnement grotesque le 4 décembre 1977, les Français renversaient l’empereur d’opérette en septembre 1979.

Pour le reste la politique extérieure restait dans l’héritage gaulliste : relations difficiles avec les États-Unis, attitude anti-israélienne et pro-arabe au Moyen-Orient, réticence devant le rapprochement entre Israël et l’Égypte.

Une inquiétante « finlandisation » marquait cependant la politique giscardienne. Le président de la République montrait plus que de la complaisance à l’égard de l’URSS. N’avait-il pas fleuri le mausolée de Lénine en 1975 ? Se rendant à Varsovie pour rencontrer Brejnev après l’invasion de l’Afghanistan (1979), il n’obtint rien. Les Français refusèrent de boycotter les jeux de Moscou à la différence des Américains, des Japonais, des Britanniques et des Allemands.

Les nuages s’accumulent pour Giscard
Par un paradoxe que l’histoire affectionne, celui qui s’était imposé par ses compétences économiques allait tomber à cause des difficultés économiques. Giscard d’Estaing avait choisi de remplacer Chirac par un inconnu, Raymond Barre, présenté comme le « meilleur économiste » du pays.

La victoire de la gauche aux municipales et celle de Chirac à la mairie de Paris furent ressenties comme autant d’humiliations par le président. Rendu responsable, Poniatowski dut quitter le gouvernement.

Le 26 avril 1977, Raymond Barre, « homme carré dans un corps rond » présentait son programme d’action. Refusant accroître le déficit des finances publiques et de recourir à l’inflation, il soulignait : « l’expérience a montré qu’une action de relance globale a une efficacité douteuse sur l’emploi ». Il décida également de supprimer le contrôle des prix.

À la veille des élections législatives, le 27 janvier 1978, Giscard d’Estaing prononça un important discours à Verdun-sur-le-Doubs. Demandant aux Français de « faire le bon choix pour la France » : « Ne croyez pas ceux qui promettent tout (…). Les Français ne vivront pas heureux au paradis des idées fausses ! »

Il rappelait que le président n’avait pas les moyens constitutionnels de s’opposer à un programme qui serait mis en œuvre par une majorité de gauche à l’Assemblée. L’heureuse division de la gauche permit, en tout cas, au président d’éviter une cohabitation.

Une situation économique contrastée
La libération des prix, loin de conduire à une inflation effrénée, fut un succès. Le franc s’était stabilisé et les exportations progressèrent, améliorant la balance commerciale. Le choix du nucléaire fait au début de l’année 1974 fut confirmé en dépit d’une forte contestation. Le succès de l’Airbus donnait aux Français le second rang dans l’industrie aéronautique. Il fut conforté par le premier essai en vol de la fusée Ariane.

Mais le grave problème était désormais un chômage de masse touchant 7 % de la population active et passant la barre du million et demi. La question du déficit de la Sécurité sociale se posait également de plus en plus.

Un fatal 10 mai
Au moment où le conservatisme paraissait l’emporter sur les réformes, les affaires avaient éclaté. Si celle des diamants de Bokassa relevait de la mauvaise polémique, la mort mystérieuse du ministre du Travail Robert Boulin retrouvé dans un étang de Rambouillet était plus troublante (1979).

De plus en plus muré en lui-même, le président n’acceptait plus la moindre contradiction. Seuls quelques courageux glissaient des billets manuscrits à l’issue du conseil des ministres. Déclarant tardivement sa candidature, VGE avait adopté un slogan peu inspiré : « Il faut un président à la France ». En avait-elle manqué jusque là ?

Arrivé en tête au premier tour, le président sortant fut victime du mauvais report de voix des chiraquiens. L’ancien Premier ministre tenait sa revanche. Valéry Giscard d’Estaing ne devait pas lui pardonner cette « trahison préméditée ». La filiation plus ou moins avérée avec Louis le Bien Aimé ne porta pas bonheur à VGE. Le 10 mai n’était-il pas le jour de la mort de Louis XV ?
Ses adieux devant les caméras de télévision avec le fauteuil vide ne furent guère appréciés de l’opinion publique. La passation des pouvoirs se fit le 21 mai 1981. Valéry Giscard d’Estaing aurait dit à Mitterrand : « je ne crois pas que vous réussirez car vos choix ne sont pas les bons. » En sortant de l’Élysée à pied, il fut sifflé par quelques mitterrandiens peu fair-play.

Survivre à l’échec
Que restait-il après avoir connu le sommet ? Giscard d’Estaing put assister à la lente décomposition de son parti, l’UDF[En 1998, elle devait laisser la place à une nouvelle UDF, celle de François Bayrou, qui se métamorphosera en Modem en 2007].

Giscard retrouva son siège de député en 1984 et rêva en vain de présider l’Assemblée nationale lors de la première cohabitation. Il abandonna son siège pour présider le conseil régional de l’Auvergne (1986-2004) et siéger au Parlement européen (1989-1993). VGE retrouva son siège de député auvergnat entre 1993 et 2002.

Fidèle à ses convictions européennes, il créa, avec Helmut Schmidt, le Comité pour l’Union Monétaire de l’Europe (1986) et présida le Mouvement européen international (1989-1997). Mais son projet de constitution européenne (2004) se heurta à une forte opposition. Repoussé par les Néerlandais et les Français, il fut remanié et adopté de façon plus feutrée.

Les honneurs et les titres devaient s’accumuler, notamment l’élection à l’Académie française en décembre 2003 au siège de Sédar Senghor. Mais son talent littéraire n’était guère plus grand que celui de son illustre prédécesseur Raymond Poincaré.
Qu’il était dur d’être après avoir été…

Sources :
  • Serge Bernstein et Michel Winock (dir.), Histoire de la France politique, t. 4 : La république recommencée de 1914 à nos jours, Points Histoire, le Seuil 2008, 740 p.
  • Jean-Jacques Becker, Crises et alternances 1974-1995 in Nouvelle Histoire de la France contemporaine, vol. 19, Points Histoire, Le Seuil 1998, 808 p.


Source contrepoints.org
Par Philippe Simonnot.


Philippe Simonnot (né en 1939) est un économiste français, ancien journaliste et docteur ès sciences économiques, directeur de l'observatoire des religions et de l'observatoire économique de la Méditerranée.

Billets-Ils étaient présidents : Georges Pompidou


Ils étaient présidents : Georges Pompidou

En ce deuxième tour de présidentielle, suite de notre série de portrait de présidents avec Georges Pompidou.

Les élections de juin 1969 furent les plus ternes et les moins disputées de la Cinquième république. La gauche, foudroyée après Mai 68, n’était pas en état d’opposer une candidature sérieuse. Elle se présentait d’ailleurs en ordre dispersé avec quatre candidats. Georges Pompidou (Montboudif, 5 juillet 1911 – Paris, 2 avril 1974), héritier naturel du Général, n’avait pour adversaire sérieux que l’aimable et insignifiant président du Sénat Alain Poher. Ce dernier avec sa rondeur méridionale aurait eu toutes ses chances sous les républiques défuntes.

Élu avec près de 58 % des voix, Pompidou avait fait mieux que le Général en 1965. Il avait su réunir, au-delà de la famille gaulliste, les Giscardiens et une partie des centristes. Les électeurs de gauche avaient boudé le scrutin, ne voulant pas choisir entre Blanc Bonnet et Bonnet Blanc.

Pompidou, un parcours original
Le dix-neuvième président de la République offrait un parcours original : celui d’un brillant agrégé de lettres, amateur de poésie, qui avait dirigé la banque Rothschild et était devenu un fidèle du Général sans avoir participé à la Résistance. S’il avait longtemps porté beau, Pompidou avait forci l’âge venant. Le physique aigu, acéré, presqu’étrange avait pris une rondeur bonhomme. Rastignac s’était métamorphosé en César Birotteau. Mais sous les sourcils broussailleux, le regard restait vif et moqueur.

Si Charles de Gaulle rêvait de grandeur, Georges Pompidou souhaitait plus simplement le bonheur des Français. « Les peuples heureux n’ont pas d’histoire » avait-il dit un jour.
Ce partisan du quinquennat devait réaliser, malgré lui, son vœu en décédant la cinquième année de son septennat. Ce décès qui surprit l’opinion publique eut des conséquences durables sur le calendrier électoral : les élections présidentielles qui se tenaient logiquement en décembre devaient désormais avoir lieu au printemps1.

Un produit de la méritocratie républicaine
Georges Pompidou était un pur produit de la méritocratie républicaine. Comme devait l’écrire Henry Kissinger2 :
Dans ses yeux prudents, ombragés de sourcils broussailleux, transparaissait le scepticisme d’un enfant d’Auvergne, cette rude région de France où les paysans ont survécu à une histoire orageuse en se gardant de faire trop confiance à la générosité des voisins.

Descendant de paysans analphabètes, ce fils d’instituteur socialiste du Cantal révéla très tôt d’étonnantes facilités pour les études. Brillant et dissipé, il eut longtemps une réputation de dilettante et de paresseux. Il monta à Paris pour faire Normale Sup en passant par Louis Le Grand. C’est là qu’il rencontra celle qui devait partager sa vie. Claude Cajour, issue d’une excellente famille bretonne, l’initia à l’art moderne. Il y croisa également Léopold Sédar Senghor et participa à la Ligue d’action universitaire républicaine et socialiste.

Reçu premier à l’agrégation de lettres, diplômé de l’École libre des Sciences politiques, il commença une carrière d’enseignant qui fut brièvement interrompue par la Seconde Guerre mondiale. Dès juin 1940, il avait retrouvé son poste au lycée Henri IV. Il ne prit aucun parti ni dans un sens ni dans un autre pendant l’Occupation. Vaguement socialiste avant guerre, il était devenu gaulliste de sentiment pendant le conflit.

Un proche du Général
À la libération, « béat d’admiration », il entra au cabinet du général de Gaulle, qui présidait le gouvernement provisoire. La recommandation d’un de ses condisciples de Normale Sup le fit ainsi pénétrer dans le cercle des proches du Connétable. Très vite, il devait gagner l’entière confiance du Général.

Sans participer au RPF, il resta proche des gaullistes et se vit confier le poste de secrétaire général de la Fondation Anne de Gaulle. Il faisait désormais partie des proches du Général dont il devint chef de cabinet (1948-1953).

Maître des requêtes au Conseil d’État sans avoir jamais étudié le droit, banquier chez Rothschild sans qualification particulière, il devait montrer dans ses deux emplois toute l’étendue de ses capacités. Gagner la confiance de Guy de Rothschild comme celle de Charles de Gaulle n’était pas à la portée de n’importe qui.

Avec le retrait du général de toute politique active, il dirigea la Banque Rothschild avec beaucoup de compétence sans négliger pour autant son premier amour, la littérature. Dès son retour aux affaires, Charles de Gaulle lui confia de nouveau la direction de son cabinet (juin 1958-janvier 1959). Il contribua ainsi à l’élaboration de la Constitution.

Dans les débuts de la nouvelle république, il mena de front sa présence au Conseil constitutionnel, son travail chez Rothschild et la rédaction d’une Anthologie de la poésie française.

Le Premier ministre du Général
Avec la fin de la guerre d’Algérie et le départ de Michel Debré, Charles de Gaulle décida d’en faire son nouveau Premier ministre le 14 avril 1962. Goguenard, Pompidou déclarait :
Je ne voulais pas devenir Premier ministre mais nous vivons sous une dictature et chacun doit faire ce qui est ordonné.

Le choix du Général ne devait rien au hasard : « Bien que son intelligence et sa culture le mettent à la hauteur de toutes les idées, il est porté par nature, à considérer surtout le côté pratique des choses » ainsi le décrivait de Gaulle.

Pour sa première prestation dans l’enceinte parlementaire, il n’impressionna guère. Hésitant, il lut assez mal son texte d’investiture. Pompidou ne fut jamais un grand orateur. De plus la nomination d’un « féal des Rothschild » suscitait une sainte indignation.

Il devait pourtant être le plus durable des chefs de gouvernements de toutes les républiques confondus. Bien que son gouvernement ait été renversé par l’Assemblée le 5 octobre, le Général le confirma dans le poste. Il fit de même après sa réélection comme président de la République en 1965.

Totalement inconnu des Français, Georges Pompidou devait vite imposer sa personnalité de paysan madré à l’humour sarcastique. Moins colbertiste que Michel Debré, le Premier ministre donna une tonalité plus libérale à la politique économique du gouvernement. Le plan devint plus incitatif. « L’économie ne se dirige pas comme une parade » aimait à dire celui qui trouvait le Général trop volontariste.

Le chef de la majorité
Face à un président vieillissant, il apparut peu à peu comme « l’homme dont on attend beaucoup pour demain et après-demain » selon les mots de Chaban-Delmas. Après l’élection présidentielle de 1965, il s’imposa comme le chef de la majorité parlementaire dans la prévision du renouvellement de l’Assemblée.

Aux élections de 1967, celui qui n’avait été jusqu’alors qu’un homme de cabinet et d’influence se lança ainsi dans la bataille électorale. Lui qui n’avait eu de mandat qu’au conseil municipal de Carjac fut élu député du Cantal.

Le Général se réservant la politique extérieure, le Premier ministre joua un rôle de plus en plus déterminant dans les affaires intérieures.

En mai 1968, Pompidou montra toute l’étendue de ses talents de négociateur associé à un inaltérable sang-froid. Face à un de Gaulle tonnant mais impuissant, il prônait la discussion, les compromis, l’apaisement. « Le général n’existe plus ; de Gaulle est mort, il n’y a plus rien. »

Enfin, il conseilla la dissolution de l’Assemblée nationale, mesure beaucoup plus efficace que le projet gaullien de référendum.

Le succès aux élections de juin 1968 fut ainsi largement son œuvre. De Gaulle ne lui pardonna ni d’avoir eu raison pendant la crise ni de s’être imposé comme le « chef de la majorité ». Il le remercia du jour au lendemain.

Néanmoins, le Général se crut obligé de lui remettre une lettre où il déclarait :
Je souhaite… que vous vous teniez prêt à accomplir toute mission ou à assumer tout mandat qui pourrait vous être un jour confiés par la nation.

La traversée du désert de Pompidou après son départ de Matignon (10 juillet 1968) devait être brève.

L’affaire Markovic
C’est alors qu’éclata la diabolique affaire Markovic3. Elle visait à démolir Pompidou en salissant l’image de son épouse. Les RG avaient fabriqué des photomontages montrant Claude Pompidou dans des postures scabreuses. Celle-ci recevait des lettres anonymes ordurières et était au bord du suicide. Seule la solidité du couple Pompidou leur permit de surmonter une épreuve aussi douloureuse.

« Ni place Vendôme, chez M. Capitant, ni à Matignon, chez M. Couve de Murville, ni à l’Élysée, il n’y a eu la moindre réaction d’homme d’honneur » tel fut le constat amer de Pompidou. Deux rencontres avec le Général se passèrent mal. « Vous savez tout ce qu’il a trouvé à me dire, le père de Gaulle : ‘Pompidou, la presse est basse ! » confiait l’ancien Premier ministre à Viansson-Ponté.

L’implication de hautes personnalités gaullistes dans un complot visant à détruire Pompidou était indiscutable4. Le Général prêtait d’ailleurs une oreille complaisante aux rumeurs : « Les Pompidou se lancent trop avec les artistes et cela donne un genre qui n’est pas fameux. »
Aussi en janvier 1969, Georges Pompidou déclara-t-il publiquement son intention d’être candidat à la succession. Le président crut devoir répondre : « J’ai le devoir et l’intention de remplir mon mandat jusqu’à son terme. » La brouille était désormais publique et consommée.

Le sacre républicain de Georges Pompidou
Le jour de la prise de fonctions, le 20 juin 1969, Georges Pompidou suivit scrupuleusement le cérémonial.

En jaquette, il gagna l’Élysée où l’accueillit le Premier ministre sortant. Après avoir passé en revue la garde républicaine, il se dirigea vers le perron de l’Élysée où Alain Poher se tenait. En compagnie des présidents des assemblées et du grand chancelier de la Légion d’honneur, l’amiral Cabarier, il se rendit au salon des Ambassadeurs pour y recevoir les insignes de grand Maître de l’Ordre. Revêtu du lourd collier et de la plaque, il était désormais prêt pour le sacre républicain.

Sous la conduite du chef du protocole, il gagnait la salle des Fêtes où l’attendaient les corps constitués. Là, le président du conseil constitutionnel proclamait solennellement les résultats de l’élection présidentielle et l’intronisait officiellement.

Georges Pompidou pouvait dès lors prononcer sa première allocution officielle. Il s’inscrivit dans la filiation du Général : « Mon devoir m’est tracé par son exemple. »

Il ne lui restait plus qu’à accompagner le président par intérim sous le perron de l’Élysée. Une poignée de mains sous les flashes des photographes symbolisait la passation de pouvoirs. Président de plein titre, il allait accomplir quelques gestes éminemment régaliens : le passage en revue des troupes, la montée à l’Arc de Triomphe pour ranimer la flamme et fleurir la tombe du Soldat inconnu et enfin saluer le peuple massé aux abords de l’Avenue des Champs-Élysées

Arbitre et responsable national
Pompidou partageait la conception présidentielle du Général5.
Privé du charisme du fondateur de la Cinquième république, le chef de l’État sera amené à intervenir dans la direction de l’État de façon constante, permanente, et à maintenir par l’action quotidienne cette suprématie qu’il ne tiendra pas uniquement du suffrage universel.

Secret par tempérament comme beaucoup d’hypersensibles, Georges Pompidou avait un caractère autoritaire. Son air patelin, Raminagrobis disait François Mauriac, ne devait pas abuser. Comme il devait le confier à Alain Peyrefitte, il n’était ni Mac-Mahon ni  Jules Grévy. Supprimant le cabinet, il fit du secrétaire général de l’Élysée son principal collaborateur. Parmi les conseillers, Michel Jobert comme Édouard Balladur étaient appelés à faire, par la suite, de grandes carrières gouvernementales. La montée en puissance des énarques, dont Jacques Chirac devait être le prototype, allait marquer son quinquennat.

Il choisit d’abord comme Premier ministre une figure politique de premier plan. Jacques Chaban-Delmas, gaulliste historique issu de la Résistance, était président de l’Assemblée nationale depuis 1958. Mais Chaban ne songeait nullement à remettre en question la tradition instaurée par de Gaulle : seul un « triste sire » répondit-il à Mitterrand refuserait de se retirer à la demande du Président de la république. Il abandonna ses fonctions sans réserve ni amertume dès que Pompidou lui fit part de sa volonté de changer de Premier ministre.

La subordination du Premier ministre
Jacques Chaban-Delmas avait fait une fameuse déclaration de politique générale le 16 septembre 1969. Se réclamant du gaullisme social, il évoquait une « nouvelle société ». Mais ce discours était trop abstrait et global pour un président partisan de réformes concrètes faites petit à petit. De plus, le chef du gouvernement avait parlé plus en président de la République qu’en Premier ministre.

Il resta de cette volonté réformatrice, la mensualisation des salaires, la transformation du SMIG en SMIC et le souci du dialogue social.

Néanmoins, la popularité de Chaban-Delmas lui permit de se maintenir en place. Le président se contenta de le court-circuiter en prenant en main la gestion des dossiers. Mais lorsque le Premier ministre décida de demander la confiance à l’Assemblée et obtint une écrasante majorité, le président se sentit menacé. Il accepta la démission de Chaban, trop à gauche à son goût, le 5 juillet 1972.

Le choix de Pierre Messmer marquera un retour à la conception du fidèle second. Ce gaulliste de la première heure, qui a déjà été ministre, avait l’avantage, outre sa parfaite intégrité, d’être un homme de devoir dépourvu d’ambition personnelle. Messmer refusa, d’ailleurs, de se soumettre à un vote de confiance de l’Assemblée soulignant combien le gouvernement émanait du Président.

La fin des Trente Glorieuses
Sa présidence coïncida avec l’apogée des Trente Glorieuses. La croissance économique du pays était alors la plus forte d’Europe. Le niveau de vie des Français connaissait une hausse sans équivalent. Le bonheur était à l’ordre du jour. Une Belle époque se terminait, dont les Français ne devaient pas finir d’avoir la nostalgie.

Le bonheur du peuple tient en la prospérité. Et la prospérité c’est le travail.

Chantre du développement industriel, Georges Pompidou lança les débuts du train à grande vitesse, encouragea la construction d’autoroutes et la circulation automobile sur les berges de la Seine. Ayant travaillé dans le monde de l’entreprise, à la différence de tous les autres présidents de la Cinquième, il avait le souci de la modernisation de l’industrie française.

Il avait souligné, dès sa conférence de presse du 22 septembre 1969, sa volonté de libérer l’industrie « des contraintes excessives des contrôles a priori, aussi bien dans le secteur privé que dans le secteur public, et instaurer et valoriser l’esprit d’initiative et l’imagination ».
Il ajoutait : « Je sais bien que certains trouvent que la rentabilité est une notion basse, honteuse. Eh bien ! elle s’impose partout, c’est évident ; le nier c’est puéril. »

La prison dorée de l’Élysée
L’Élysée restait une prison dorée aux yeux du nouveau président. Il se montra vite agacé par l’excès de cérémonial même pour une opération aussi simple que d’emprunter l’ascenseur.
Quand je suis arrivé à l’Élysée, il y avait quelqu’un qui m’ouvrait la porte, quelqu’un qui montait avec moi, qui pressait le bouton (…). Je me sentais comme une espèce d’infirme ou un paquet qu’on transporte. J’essaie de rester un homme.

Néanmoins, à l’âge de la communication, Pompidou devait être le premier président à se montrer dans l’intimité avec son épouse qu’il appelait Bibiche. Devant les caméras de télévision, Georges Pompidou sirotait son whisky avant d’évoquer son amour de l’art contemporain, la clope pendouillant à ses lèvres.

Claude Pompidou, antithèse de la femme au foyer qu’incarnait Yvonne de Gaulle, aimait inviter les artistes au « château » : Pierre Soulages y côtoyait Françoise Sagan, Guy Béart ou Yves Saint-Laurent.

Le mobilier de la salle à manger, du fumoir, du salon subit un furieux coup de modernité sous les doigts design de Pierre Paulin. Des toiles de Kupka et Delaunay ornèrent les murs du salon.

Mais esprit pratique, Pompidou fit édifier une nouvelle cuisine pour les repas servis dans les appartements privés : il voulait manger chaud !

Une nouvelle politique étrangère ?
Ne partageant pas l’hostilité du Général à la communauté européenne, Georges Pompidou avait annoncé son intention de laisser entrer le Royaume-Uni dans la CEE. La conférence de La Haye en décembre 1969 adopta ainsi son programme « achèvement, approfondissement, élargissement. »

Il eut le souci également de réserver son premier voyage à l’étranger aux États-Unis. Il devait rencontrer plusieurs fois Richard Nixon. Mais il continua néanmoins la politique de bonnes relations avec le Bloc de l’Est. Il se montrait ainsi soucieux de maintenir un certain équilibre entre les grandes puissances.

Ce malade qui nous gouverne
Dès 1972, la santé de Georges Pompidou s’était sensiblement dégradée. Il souffrait d’un mal proche de la leucémie, soigné par des doses massives de cortisone. Le 3 janvier 1973, il dut recevoir les vœux de la presse assis, ne pouvant se tenir debout. Les Français découvraient, peu à peu, à la télévision, le visage bouffi d’un président malade. Il dut annuler sa présence à diverses manifestations. Les communiqués de l’Élysée évoquaient pourtant imperturbablement des « grippes à rechute ».

Depuis l’automne 1973, la France ressentait les effets du « choc pétrolier ». Mais privé d’un président vraiment actif, le gouvernement donnait une impression de flottement. Le président passait alternativement par des phases d’irritabilité et de laisser-aller. Et Pierre Messmer n’était pas homme à prendre des initiatives.

Son dernier conseil des ministres se fit sous l’œil des caméras de la télévision. Le 2 avril, le conseil des ministres fut annulé, puis tous les rendez-vous présidentiels. L’annonce de sa mort fut faite dans la soirée. Ce fut un choc pour les Français.

« Je ne veux ni fleurs, ni couronnes, ni monument funéraire » avait-il bien précisé. Ses obsèques se déroulèrent donc dans la plus stricte intimité. Seuls y assistaient la famille, les membres du gouvernement et ses proches collaborateurs. Georges Pompidou fut inhumé à Orvilliers où il possédait une maison de campagne.

Le Centre Beaubourg, Notre-Dame de la Tuyauterie pour ses détracteurs, voué à la création moderne et contemporaine, devait être l’héritage posthume de ce président atypique.
sources :
  • Serge Bernstein et Michel Winock (dir.), Histoire de la France politique, t. 4 : La république recommencée de 1914 à nos jours, Points Histoire 2008, 740 p.
  • Benjamin Hus, « Georges Pompidou », à lire en ligne : http://vbonhushist.11vm-serv.net/pages/pompidou.htm

  1. Le calendrier avait déjà été bouleversé par la démission du Général mais c’est la mort de Pompidou qui est, depuis, à l’origine de l’élection de tous les présidents au mois de mai

  1. Henry Kissinger, À la Maison Blanche, 1968-1973, Fayard, 1979, p. 437

  1. Markovic était un garde du corps et « secrétaire » d’Alain Delon retrouvé mort dans des circonstances mystérieuses.

  1. René Capitant éprouvait une violente animosité à l’égard de Georges Pompidou.

  1. Le Nœud gordien, Plon 1974, ouvrage écrit en 1968.

Source contrepoints.org
Par Philippe Simonnot.


Philippe Simonnot (né en 1939) est un économiste français, ancien journaliste et docteur ès sciences économiques, directeur de l'observatoire des religions et de l'observatoire économique de la Méditerranée.

Billets-Ils étaient Présidents : Charles de Gaulle


Ils étaient Présidents : Charles de Gaulle

Portrait de l’incontournable Général De Gaulle, dont l’élection en 1958, ne fut qu’une formalité.

Le 4 septembre 1958, place de la République, dans une mise en scène pompeuse d’André Malraux, Charles de Gaulle (Lille, 22 novembre 1890 – Colombey-les-deux-Églises, 9 novembre 1970) présentait « sa » nouvelle constitution. Un référendum triomphal ratifia le texte par plus de 82% de oui représentant les 2/3 des inscrits.

L’élection présidentielle du 21 décembre 1958 ne fut dès lors qu’une formalité. Il y avait bien deux autres candidats, le communiste Maranne et un universitaire de gauche, Chatelet, mais ce n’était que pour la forme. Plus de 78% des grands électeurs désignèrent Charles de Gaulle. « J’ai dix ans de trop pour accomplir ma tâche » soupirait le dix-huitième président de la République qui, âgé de 68 ans, inaugurait son consulat décennal.

Il n’accepta la cérémonie d’investiture du 9 janvier 1959 qu’à contrecœur. À ses yeux, sa légitimité lui venait du 18 juin 1940, non d’une passation des pouvoirs entre René Coty et lui-même. Faute d’une monarchie qui l’aurait davantage satisfait, il s’était contenté de la république. Il goûtait particulièrement cette réflexion de Chamfort : « Premier principe : il n’y a de souveraineté que dans le peuple. Deuxième principe : il ne faut jamais lui permettre de s’exercer. »

« Les Français crieront et puis après… »
Charles de Gaulle avait choisi d’adopter le scrutin uninominal majoritaire à deux tours. Il y voyait un moyen de limiter le rôle des partis et de favoriser une vaste majorité qui, des socialistes aux modérés, soutiendrait sa politique. Les élections de novembre 1958 virent la gauche laminée et le triomphe de l’UNR, le parti « gaulliste » sans épithète, et de ses alliés indépendants.

Seules les élections sénatoriales permirent aux vaincus des législatives d’entrer au Parlement. Le Sénat devait ainsi se révéler moins malléable. Son président, Gaston Monnerville, nourrissait une rancune tenace à l’égard du chef de l’État.

S’il avait nommé Antoine Pinay ministre des Finances pour rassurer l’opinion, le redressement des finances publiques, l’abandon du protectionnisme et le passage au nouveau franc étaient l’œuvre du comité présidé par Jacques Rueff. Les socialistes se plaignirent de ce retour au libéralisme. « Les Français crieront et puis après… » dit le Général.

La construction européenne, initiée par la Quatrième et confirmée par le Général, devait avoir des conséquences positives pour l’économie française. Ne pouvant plus compter sur le marché réservé de l’Empire colonial, obligés de lutter avec leurs homologues européennes, les entreprises françaises durent s’adapter ou périr. Les contemporains n’en eurent pas conscience mais les années 60 marquèrent l’apogée des Trente Glorieuses.

« Je vous ai compris », vraiment ?
Lors de son retour au pouvoir, le Général avait cru devoir payer ses dettes par un voyage resté fameux en Algérie. Le « Je vous ai compris » d’Alger n’engageait à rien à la différence du « Vive l’Algérie française » lâché finalement à Mostaganem. Mais pour le Général, homme de l’écrit, les paroles n’avaient guère d’importance.

En effet, Charles de Gaulle ne croyait pas à l’Algérie française. Mais encore souhaitait-il pouvoir négocier en position de force et ne pas se trouver forcé de s’entendre avec le FLN. Il lança donc diverses initiatives. Le plan de Constantine annonçait un ambitieux programme d’investissements en Algérie. Néanmoins, à ses yeux « l’Algérie de papa » était morte.

Il aurait d’ailleurs accepté plus facilement la séparation s’il n’y avait eu la question du Sahara et de ses richesses pétrolières. L’attitude du général devint vite sibylline. Ne croyant pas en l’intégration, il défendit l’idée d’une association dans un cadre fédéral. La cacophonie devint totale, chacun voulant faire parler Charles de Gaulle dans son sens.

La politique du double langage
En janvier 1960, les partisans de l’Algérie française passèrent à l’action. À Alger, des barricades s’étaient érigées. De Gaulle, furieux, annonça à la télévision le 29 janvier sa volonté de consulter la population : « l’autodétermination est la seule politique qui soit digne de la France ». Il obtint dans la foulée du Parlement de pouvoir légiférer par ordonnances pendant un an. Mais par sa tournée des popotes, en mars, il contribua à nourrir les illusions des militaires : « le drapeau français flottera longtemps encore à Alger ».

En attendant, l’ancienne Afrique noire française accédait à l’indépendance. « L’Afrique ne rapportera jamais rien que des dépenses. » Dans ses tournées dans le pays, le Général avait compris une chose : les Français souhaitaient sortir du conflit d’une façon ou d’une autre. Refusant de discuter et d’informer, fidèle à sa politique du double langage, il devait ainsi contribuer à attiser les extrémismes.

« Un quarteron de généraux en retraite »
Face au putsch des généraux du 21 avril 1961, de Gaulle fut le seul à garder son calme. Au conseil des ministres, il déclara : « Savez-vous ce qui est grave dans cette affaire : c’est qu’elle n’est pas sérieuse. » Jupiter tonnant à la télévision, le Général en uniforme exécuta verbalement le pouvoir insurrectionnel : « un quarteron de généraux en retraite ». Les soldats du contingent qui avaient suivi le discours sur leur transistor restèrent fidèles au pouvoir.

Convaincu du caractère inéluctable de l’indépendance, il déclara à ses ministres le 30 août 1961 parlant des musulmans : « Eh bien, que le diable les emporte. » Quant aux Européens d’Algérie, il les considérait comme des « imbéciles ». Un premier attentat contre sa personne le 8 septembre marquait la déclaration de guerre de l’OAS. D’un autre côté, de Gaulle refusait de céder à la pression du FLN, et ne s’inquiétait guère de la brutalité de la répression d’une manifestation pro-FLN à Paris en octobre 1961.

Finalement, les accords d’Évian furent massivement approuvés à plus de 90% par référendum le 8 avril 1962.

Soucieux de tourner la page le plus rapidement possible, le Général devait se montrer insensible au sort des Pieds-Noirs comme à celui des musulmans qui avaient combattu aux côtés des Français. Des dizaines de milliers de harkis devaient être assassinés par le FLN. Mais de Gaulle, adepte de la raison d’État, n’était pas homme à verser des larmes.

Ivres de rage, les partisans de l’OAS étaient cependant résolus à le tuer à tout prix. Le 22 août, l’attentat du Petit-Clamart échoua de peu. Plus de cent projectiles avaient touché le véhicule présidentiel mais personne ne fut blessé.

Un monarque républicain
« Guide de la France et chef de l’État républicain, j’exercerai le pouvoir suprême dans toute l’étendue qu’il comporte désormais » déclara-t-il le 28 décembre 1958. Il enfonça le clou le 31 janvier 1964 : « Le Président est évidemment le seul à détenir et à déléguer l’autorité de l’État. »

Pour Charles de Gaulle, le président, de par son élection, disposait de la souveraineté et par conséquent de tous les pouvoirs. Sous la Cinquième république, comme sous la Troisième république, la lettre importait moins que l’esprit. Aux yeux du Général, le Président était le véritable chef du gouvernement. L’idée d’un « domaine réservé » hérité des républiques parlementaires lui était totalement étrangère. Aucune limite ne saurait être opposé au Président.

Dès lors, quel rôle restait-il au Premier ministre entièrement subordonné au Président ? Le choix de Michel Debré en 1959 marquait la volonté d’avoir un exécutant fidèle et rien de plus.

De toute façon, le gouvernement comptait moins que le cabinet présidentiel avec ses conseillers placés sous la houlette du secrétaire général de l’Élysée. Les ministres étaient avant tout des exécutants de la volonté présidentielle et n’avaient plus de latitude que sur les dossiers qui n’intéressent pas en priorité de Gaulle.

Des pouvoirs étroitement contrôlés par l’exécutif
Le Parlement était, pour sa part, soigneusement muselé. Les Assemblées, réunies en de brèves sessions, ne pouvaient choisir leur ordre du jour. Les lois allaient être essentiellement d’origine gouvernementale, sous forme de projet de loi, les propositions de lois parlementaires n’étant discutées qu’avec l’accord du gouvernement. Le Conseil constitutionnel avait pour fonction essentielle de surveiller le Parlement.

Pour Charles de Gaulle les pouvoirs étaient séparés quand ils étaient tous sous l’étroit contrôle de l’exécutif. Le Président n’était plus l’arbitre des républiques parlementaires, ou alors un arbitre qui touchait le ballon ironisera Georges Vedel.

D’ailleurs, il allait refuser de réunir l’Assemblée nationale en session extraordinaire en 1960, librement renvoyer son Premier ministre en 1962 et modifier la constitution par référendum, en faisant fi du texte constitutionnel.

Le pouvoir par la communication
Considérant la presse traditionnelle comme hostile, Charles de Gaulle s’assura du contrôle étroit de la radio et de la télévision. Les rédacteurs recevaient directement leurs instructions du ministre de l’Information.

Le général avait vite compris la nécessité de maîtriser le nouveau média qu’était la télévision. Il comprit vite également combien lire un texte chaussé d’épaisses lunettes donnait un résultat calamiteux.

Les conseils du publicitaire Marcel Bleustein-Blanchet et de comédiens devaient lui permettre d’être le premier politique français a maîtriser le petit écran. Apprenant ses discours par cœur, il pouvait dès lors abandonner les bésicles et regarder les Français au fond des yeux. Comme l’a écrit Jean Lacouture : « Né du livre, porté à la gloire par le micro, il régna par l’écran familier. »

Des conférences de presse à grand spectacle lui permettaient de déployer son art oratoire. Assis derrière un bureau et juché sur une estrade, il dominait un parterre de journalistes obséquieux et bon public. Les ministres en rang d’oignon, placés à sa droite, paraissaient remplir un autobus. Toutes les questions lui avaient été soumises à l’avance, ce qui lui permettait de préparer soigneusement ses réponses et les plaisanteries qui les émaillaient.
Enfin, reprenant la tradition du Grand Tour des monarques de l’ancien temps, il se rendait régulièrement en province pour y prendre des bains de foule revigorants. Comme le notait Pierre Vianson-Ponté : « Dire qu’il se mêle à la foule est faible : il s’y plonge, il s’y vautre, il s’y dissout littéralement. »

Charles de Gaulle à l’Élysée
L’Élysée n’était pas à sa mesure. Résidence de la Pompadour, lupanar de luxe au XVIIIe siècle, ce « palais de la main gauche » ne pouvait qu’exciter son mépris. « On ne fait pas l’histoire dans le VIIIe arrondissement ».

Charles de Gaulle avait rêvé des Invalides, de Vincennes ou pourquoi pas de l’École militaire, mais il restera finalement faubourg Saint Honoré, tout en commandant un lit à sa mesure pour éviter de dormir les pieds dehors : 2 mètres 20.

Le confort y était néanmoins sommaire. L’éloignement des cuisines, installées au sous-sol, obligeaient les de Gaulle à manger tiède.

Délaissant le rez-de-chaussée où les présidents avaient traditionnellement leurs bureaux, il s’installa à l’étage. La place manquait cependant pour les quarante-cinq collaborateurs du chef d’État, là où douze suffisaient à Vincent Auriol.

La journée du général commençait par la lecture attentive de cette presse qu’il faisait mine de dédaigner. Il consacrait sa matinée à travailler et à recevoir les principaux ministres : le Premier, les Affaires étrangères, les Armées et les Finances. Trois fois par semaine, il accueillait six à sept personnes à table. Les après-midi étaient consacrés au travail solitaire et aux audiences. Il passait ses soirées tranquillement devant la télévision avec sa femme.
L’Élysée ? « Tout le monde y est chez nous, sauf nous » déclarait la femme du Général. «Tante Yvonne» était heureuse de retrouver au moins un week-end sur deux la demeure familiale de la Boisserie et de fuir ainsi le « château ». Charles de Gaulle, lui, de son côté, déclarait au général Ely : « À Colombey, je vais me promener en forêt. À l’Élysée, je suis prisonnier. »

Effacée en apparence, Yvonne de Gaulle avait néanmoins une influence non négligeable sur son auguste époux. Profondément hostile à la contraception, le général finit par lui céder et accepter la proposition de loi de Lucien Neuwirth. Si elle souhaitait faire interdire les mini-jupes, l’épouse du président avait néanmoins compris la nécessité de la pilule.

Le tournant de 1962
Par le choix de Georges Pompidou en 1962, Charles de Gaulle marquait sa priorité pour les questions économiques. Seule une France forte économiquement pourrait jouer le rôle que le général lui assignait dans le monde.

Mais très vite, il apparut que le Général allait vers l’affrontement avec les partis. La SFIO refusait de participer au gouvernement et le MRP se retirait rapidement, indigné des propos du président sur l’Europe.

Surtout, après l’attentat du Petit-Clamart, Charles de Gaulle était résolu à modifier la constitution en faisant élire le président de la République au suffrage direct des Français. Faisant fi de la procédure légale, il décida de s’adresser directement aux Français par voie de référendum.

La réaction du président du Sénat fut violente : « la motion de censure m’apparaît comme une réplique directe, légale, constitutionnelle, à ce que j’appelle une forfaiture. » Quelques jours plus tard, le 4 octobre 1962, la motion de censure était votée, le MRP se ralliant aux autres opposants. Pour la première (et dernière) fois, un gouvernement était renversé sous la Cinquième.

Même Paul Reynaud avait rompu les ponts avec son ancien secrétaire d’État : « Monsieur le Premier ministre, allez dire à l’Élysée que notre admiration pour le passé est intacte, mais que cette Assemblée n’est pas assez dégénérée pour renier la république. »

Charles de Gaulle conserva son sang-froid. Il décida aussitôt de dissoudre l’Assemblée, maintint le gouvernement en place et attendit le résultat du référendum. Il pouvait facilement désigner ses adversaires comme les survivants de la Quatrième. Mais le plébiscite attendu se transforma en semi-déception : 62% des votants avait répondu oui mais ils représentaient moins de la moitié des inscrits.

Le renforcement du présidentialisme
Charles de Gaulle, toujours pragmatique, décidait de donner plus d’existence au parti gaulliste alors même qu’il vitupérait le « régime des partis ». Les élections législatives du mois de novembre 1962 voyaient triompher l’UNR et ses alliés, et la déroute de l’opposition de droite. Les Français avaient tranché au détriment des notables légitimant la présidentialisation du régime.

Avec Georges Pompidou qui n’avait d’autre légitimité que celle qu’il lui avait conférée, Charles de Gaulle renforçait sa prééminence. Il n’était plus question de conseils de cabinets. Inversement, le président n’hésitait pas à s’entretenir directement avec les ministres en l’absence du chef du gouvernement. Il multiplia les conseils restreints réunissant le Premier ministre, quelques ministres et des technocrates dont le poids allait sans cesse se renforcer sous la nouvelle république.

Le conseil des ministres se transformait en conseil du roi, simple organe de ratification. Comme devait l’écrire le général lui-même dans ses Mémoires d’espoir :

En fin de compte, j’indique ma manière de voir et je formule ma conclusion. Après quoi le ‘relevé des décisions’ est arrêté par moi-même et c’est auprès de moi que le ministre de l’Information vient prendre ses directives pour ce qu’il va faire connaître au public de la réunion qui s’achève.

Une politique de Grandeur ?
Charles de Gaulle rêvait d’une France forte et rayonnante.
Les Français ont besoin d’avoir l’orgueil de la France. Sinon, ils se traînent dans la médiocrité, ils se disputent, ils prennent le raccourci vers le bistrot…

Mais comment se faire respecter des États-Unis ? Le général comprit la nécessité de trouver un allié de poids en Europe. Le Royaume-Uni, cheval de Troie américain, étant exclu, à son grand regret, il ne restait guère que la RFA.
L’Europe, voyez-vous c’est un plat : le rôti c’est la France et l’Allemagne ; avec un peu de cresson autour, c’est l’Italie ; et de la sauce, c’est le Benelux.

Habilement, il invita le chancelier Adenauer à Colombey-les-deux-Églises, honneur qu’il n’avait jusqu’alors jamais prodigué à un dirigeant politique. En septembre 1958, les deux hommes allaient avoir un long entretien, en présence d’un seul interprète. La maîtrise de l’allemand par Charles de Gaulle et la compréhension du français par Konrad Adenauer favorisèrent un dialogue direct. Les repas furent pris en toute simplicité à la Boisserie. Le chancelier passa la nuit dans une petite chambre de l’étage. Mais l’Allemand ne fut jamais dupe de la volonté du président français de le détacher des États-Unis.

Après une tournée triomphale en Allemagne, le Français réussit néanmoins à faire signer au chancelier, à l’Élysée, un traité d’entente et de coopération (1963). Même si le traité fut affaibli par un préambule ajouté sous pression américaine, il marquait du moins la fin de l’antagonisme séculaire entre les deux pays. Mais Charles de Gaulle avait peut-être raté l’occasion de prendre la tête d’une Europe unie.

Sortir de l’OTAN
Résolu à quitter l’OTAN dès 1958, Charles de Gaulle dut attendre des circonstances favorables. Il s’attribua le mérite de l’explosion de la première bombe atomique en février 1960. En fait, sans l’aide américaine et la volonté politique des gouvernements de la IVe république, le général n’aurait pu disposer de cet instrument. Il accueillit aimablement Khrouchtchev à Paris quelques temps après mais les deux hommes ne parvinrent pas à s’entendre.

En 1962, lors de la crise des fusées de Cuba, le Président français n’hésita pas une seconde à soutenir les Américains. De même fut-il présent aux obsèques de Kennedy, éclipsant tous les autres dirigeants étrangers présents.

Mais ne pouvant espérer un partage des responsabilités au sein de l’OTAN, le Général qui ne supportait pas le « cow-boy » Lyndon Johnson, prit de plus en plus ses distances. La reconnaissance de la Chine communiste (1964), la tournée dans les pays d’Amérique latine, chasse gardée des États-Unis, les critiques acerbes contre le « machin », c’est-à-dire l’ONU, étaient autant de jalons posés.

Convaincu des intentions pacifiques de l’Union soviétique, méfiant face à une éventuelle renaissance allemande, Le Général franchit enfin le pas, se retirant de l’OTAN en 1967.
Après s’être montré très aimable avec les dirigeants soviétiques, il fit un discours retentissant à Phnom Penh, se faisant le champion du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Comme il l’avait déclaré à Alain Peyrefitte, à ses yeux la magistrature de la France était morale, « symbole de l’unité des races, des droits de l’homme et de la dignité des nations ».

L’impasse de l’anti-américanisme
Mais aveuglé par son anti-américanisme et son hostilité vis-à-vis d’Israël, le général commit quelques fâcheuses erreurs. Le refus de soutenir le bon droit d’Israël face à Nasser, tout comme la provocation gratuite du discours au balcon de l’hôtel de ville de Montréal ne contribuèrent guère à son prestige international.

De Gaulle pouvait brocarder « tout ce qui grouille, grenouille et scribouille », sa pugnacité à attaquer les États-Unis et Israël contrastait singulièrement avec sa bienveillance à l’égard des dirigeants du bloc de l’Est. L’écrasement du Printemps de Prague devait cependant apporter un cruel démenti à la politique gaullienne d’ouverture à l’Est.

L’élection présidentielle de 1965
L’opposition se trouvait bien embarrassée face à la perspective de l’élection présidentielle de 1965. Ayant dénoncé à hauts cris la réforme constitutionnelle de 1962, elle se trouvait devant le dilemme suivant : refuser de participer avec pour conséquence une marginalisation durable, ou bien relever le défi et susciter une candidature adverse légitimant ainsi l’élection populaire du président.

Pierre Mendès-France choisit la première solution se privant désormais de tout avenir politique. François Mitterrand réussit à imposer sa candidature « républicaine » aux partis de gauche désemparés et s’ouvrit ainsi la voie qui devait le conduire un jour à l’Élysée.
Mais le Général n’avait pas bien compris la nouvelle logique entrainée par une élection au suffrage direct. Il s’imaginait, comme ses adversaires d’ailleurs, qu’un raz de marée triomphal le reconduirait tranquillement au pouvoir. La candidature de Mitterrand ne fut pas la seule. La droite modérée se rangeait derrière Jean Lecanuet, le président d’un MRP en voie de décomposition. Ainsi l’élection plébiscite se transformait en affrontement partisan : les oppositions de droite et de gauche s’opposaient à la majorité présidentielle.

Charles de Gaulle en ballotage
Face à des adversaires qui avaient moins de cinquante ans, le Général à soixante-quinze ans, paraissait bien âgé. Refusant de s’abaisser à faire campagne, il vit les intentions de vote en sa faveur s’effondrer.

Au soir du premier tour, avec 43,7% des voix, le Général obtenait un score que lui envieraient aujourd’hui tous les candidats. Mais l’opposition avait réuni plus de suffrages : la gauche paraissait ressuscitée et la droite anti-gaulliste dépassait les 15%. Décidément, il y aurait un second tour.

Obligé de descendre de l’Olympe, Charles de Gaulle dût s’abaisser à bouffonner avec Michel Droit entre les deux tours. Il fit d’ailleurs merveille dans son rôle d’amuseur public. L’homme qui avait une certaine idée de la France dût évoquer la ménagère qui « veut le progrès mais pas la pagaille ».

Sa victoire au second tour était sans appel mais lui laissait un goût d’amertume. Il était désormais l’homme d’une majorité et non plus l’homme du pays, « ramené du plan de la mystique au plan de la politique » notait Viansson-Ponté.

Longtemps désemparé face à Mai 68
Les élections de 1967 avaient été favorables à la gauche et désormais la majorité dépendait du bon vouloir des Giscardiens. Pourtant « la vie est là simple et tranquille » déclarait le vieux Président le soir du 31 décembre. Il confiait au général Lalande : « Toute ma vie a consisté à faire faire aux gens ce qu’ils ne voulaient pas faire ».

Entre le Président presque octogénaire et les nouvelles générations un fossé d’incompréhension s’était creusé. Il ne prit pas au sérieux les débuts du mouvement étudiant : « Ces gamins ? Ces rigolos ? » L’absence du Premier ministre, en voyage officiel en Afghanistan, pèsera lourd dans la dégradation de la situation.

Sous-estimant la gravité des événements, le Général ne comprenait rien à ce qui se passait. Finalement, Pompidou, de retour, prenait les choses en main poussant le Général à partir pour la Roumanie selon le calendrier prévu. Pendant son absence, cependant, la situation se dégrada. « C’est partout la chienlit » tonna le président. Mais Pompidou réussit à l’empêcher de lancer les forces de l’ordre dans une reconquête brutale de la Sorbonne.

Du fiasco au retour triomphal
Son apparition à la télévision le 24 mai se révéla un fiasco. Vieilli et fatigué, son annonce d’un projet de référendum tomba à plat. « Adieu de Gaulle, Adieu » chanta la foule près de la Gare de Lyon. Était-ce donc la fin ? Le Général, accablé, songeait à se retirer.

La très étonnante escapade à Baden-Baden, le 29 mai, devait susciter bien des hypothèses. Soucieux d’échapper à un éventuel coup de force sur l’Élysée et de protéger sa famille, le général avait débarqué chez Massu, commandant des forces françaises en Allemagne. Indécis sur la marche à suivre, le président de la République fut réconforté par les propos énergiques du vieux baroudeur.

Après ce moment de faiblesse, qui n’était pas le premier dans sa carrière, Charles de Gaulle allait reprendre l’initiative. L’opinion commençait à se lasser de l’agitation et les communistes étaient résolus à éviter toute dérive révolutionnaire. Les gaullistes se soudèrent donc derrière le chef. Pompidou réussit à convaincre le Général de renoncer au référendum au profit d’une dissolution de l’Assemblée nationale.

C’est à la radio qu’il prononcera sa dernière grande allocution : « Je ne me retirerai pas. » Ce 30 mai, un million de manifestants agitant des drapeaux tricolores envahit les Champs-Élysées.

Fin de partie pour le Général
L’agitation ne disparut pas par enchantement mais les violences étudiantes étaient désormais désavouées par l’opinion publique. Les élections de juin virent une vague gaulliste sans précédent. L’UDR détenait enfin la majorité absolue.

Le Président ragaillardi ne songeait nullement à la retraite. Il regardait avec suspicion son Premier ministre qui jouait un peu trop les successeurs désignés. La rupture entre les deux hommes fut désagréable mais les apparences furent préservées. Au trop brillant Georges Pompidou succédait le pâle Couve de Murville froid et compassé. Cet excellent diplomate n’avait guère les qualités de la fonction, sinon sa soumission au Président.

« Vous savez, il ne faut pas que ça dure trop longtemps parce que le général est vraiment très fatigué » murmurait cependant Yvonne de Gaulle.

Cela ne dura pas longtemps. Charles de Gaulle provoqua lui-même sa chute en proposant un référendum visant à supprimer le Sénat. Avec Pompidou, la succession était assurée, le départ du général ne serait donc pas un drame. Très vite, il apparut que le résultat serait négatif. Au soir du 25 mars 1969, le Président en arrivant à Colombey dit à la bonne : « Nous rentrons définitivement. Cette fois, Charlotte, c’est pour de bon. »

Après moi, la dégringolade…
Comme Mac-Mahon, Casimir-Perier ou Millerand autrefois, De Gaulle démissionnait et désertait le palais. «L’Élysée est une maison sans joie, avec des contraintes de toutes sortes. Je plains celle qui va me succéder dans ce musée ! » confia son épouse en pliant bagage.

Charles de Gaulle devait déclarer à Emmanuel d’Harcourt, l’ambassadeur français en Irlande : « Cela ne sera plus la monarchie. Cela va dégringoler. » Après ce « personnage quelque peu fabuleux » pouvait-il en être autrement ?

Sources :
  • Éric Roussel, Charles de Gaulle, Gallimard 2002, 1032 p.
  • Serge Bernstein et Michel Winock (dir.), Histoire de la France politique, t. 4 : La république recommencée de 1914 à nos jours, Points Histoire 2008, 740 p.
  • Jean Lacouture, De Gaulle, t. 3 : Le souverain (1959-1970), Le Seuil 1986, 865 p.

Source contrepoints.org
Par Philippe Simonnot.


Philippe Simonnot (né en 1939) est un économiste français, ancien journaliste et docteur ès sciences économiques, directeur de l'observatoire des religions et de l'observatoire économique de la Méditerranée.