mardi 28 mars 2017

Billets-Pierre Bourdieu

Pierre Bourdieu, un homme de contre-pouvoirs

Alors que commence la publication de ses cours, la critique de l’État par le sociologue Pierre Bourdieu reste d'une urgente actualité. Retour sur la pensée d'un esprit très critique.

A mesure que croissait sa notoriété, le sociologue disparu il y a dix ans devenait de plus en plus militant. (Photo : inconnu)

L’État ? « Un jeu dans lequel tout le monde se ment et ment à d'autres en sachant qu'ils se mentent. » L'homme officiel ? « Un ventriloque qui parle au nom de l’état. » Ainsi le subversif Pierre Bourdieu achevait-il, au Collège de France, son cours du 1er février 1990, Sur l’État, aujourd'hui co­édité par Le Seuil et Raisons d'agir. Bourdieu et le politique ? Le sujet fait débat, voire polémique. « La lecture de ce cours s'impose à l'approche des élections, à l'heure où la crise financière précipite le démantèlement du service public. Le prolongement de l’État dynastique dans notre État bureaucratique se révèle encore d'une folle actualité sous l'ère Sarkozy », annonce Patrick Champagne, qui a établi l'édition du texte avec d'autres spécialistes, inaugurant ainsi la publication intégrale des cours et séminaires du sociologue.

“Quand je remplis un formu­laire administratif
- nom, prénom, date de naissance -,
je comprends l’État.” Pierre Bourdieu

Sur l’État se donne surtout comme la route de crête de la pensée (politique) de Bourdieu, déchiffreur par excellence des mécanismes de domination, dynamiteur des ordres établis. Qu'est-ce que l’État, en effet, sinon l'instance suprême qui détient le monopole de la domination ? L’État est le principe même de l'ordre public : il opère des classifications, des hiérarchies. Il impose une vision du monde officielle, légitime, c'est-à-dire tacitement reconnue par tous. Or, c'est la fabrication même de cette légitimité mensongère, la violence sourde de cette domination que Bourdieu a pen­sées de livre en livre. Le sociologue a analysé ce qui n'aura finalement jamais cessé de l'étonner : le fait que l'ordre social se reproduise sans sourciller, demeurant tel qu'en lui-même. Il suffit de ne rien faire pour que les choses se perpétuent, tant les dominés intériorisent leur domination.

Quelques années plus tôt, prenant pour cible privilégiée l'école, lieu même de la reproduction des élites, Bourdieu montrait que les individus sont déterminés par leur place dans la société, dressés à agir en fonction de ce que leur classe sociale attend d'eux. Il n'en va pas autrement avec l’État : « Quand je remplis un formu­laire administratif - nom, prénom, date de naissance -, je comprends l’État ; c'est l’État qui me donne des ordres auxquels je suis préparé », décrypte le sociologue. Cet État nous entoure familièrement, sans que nous y pensions forcément : calendrier social, vacances scolaires, achat de maison sont des pratiques régies par sa main. Mais ne nous y trompons pas : sous ses airs collectifs, il n'est en rien la chose au monde la mieux partagée... Le champ politique reste un microcosme, un univers gouverné par des spécialistes, fondé sur l'exclusion du plus grand nombre. Loin de nous unir, l'Etat nous divise. D'un côté, les clercs, de l'autre, les profanes. Dominants contre dominés…

« Mais ceux que Bourdieu ne cesse d'appeler les profanes, ce sont les citoyens justement ! Le peuple n'est pas cette masse ignorante qu'il décrit, ni les partis, des entreprises », s'indigne Jean Baudouin, professeur de scien­ces politiques venu du droit. Sous son titre perfide, Pierre Bourdieu. Quand l'intelligence entrait enfin en politique ! 1982-2002, son brûlot ne fait pas dans la dentelle : « Le géant de la pensée sociologique se révèle un nain de la proposition politique » ! Ou encore : « Bourdieu ne comprend rien aux principes fondamentaux de la démocratie. » L'auteur va même jusqu'à déclarer que le politique est l'« impensé », le trou noir de la sociologie bourdieusienne, alors que Bourdieu ne parle que de ça ! De quoi faire enrager ceux que ce non-spécialiste désigne avec mépris comme les « dévots » du so­ciologue, réactivant ainsi la chasse à la secte « bourdivine », remettant de l'huile sur le bûcher ardent alimenté par tous ceux qui adorent diaboliser Bour-Dieu...

Bourdieu dynamite les apparences,
les illu­sions, déconstruit ce que considérons
com­me allant de soi.

Un feu qui fait souvent crépiter des différends idéologiques. Car deux visions du politique s'affrontent ici : une vision (morale et juridique) qui a foi dans les principes démocratiques, rempart au totalitarisme, et une vision (critique) qui se méfie de tous les pouvoirs. L'opinion publique tout comme les sondages, censés être démocratiques, ne sont aux yeux de Bourdieu qu'une supercherie, cachant l'avis des puissants. Au fond, Jean Baudouin ne supporte pas cette défiance que le politique inspire à Pierre Bourdieu. Il s'étrangle d'ail­leurs devant cette « énormité » proférée par le sociologue dans Contre-feux : « Je considère que le travail de démolition de l'intellectuel critique, mort ou vivant - Marx, Nietzsche, Sar­tre, Foucault, et quelques autres que l'on classe en bloc sous l'étiquette de "pensée 68" - est aussi dangereux que la démolition de la chose publique. »

Bourdieu persiste et signe : « Il n'y a pas de démocratie effective sans vrai contre-pouvoir critique. » Et ce contre-pouvoir, c'est la sociologie qui est en mesure de l'exercer. Le sociologue dévoile les processus masqués, enfouis au tréfonds de la société. Il dynamite les apparences, les illu­sions, déconstruit ce que nous croyons naturel, ce que nous considérons com­me allant de soi. « Détrui­re le sens commun », « organiser le retour du refoulé », « dire à la face de tous ce que personne ne veut savoir », autant d'actions impérieuses (et ô com­bien politiques) menées par la sociologie, ce sport de combat. Au judo, on se sert de la force de son adversaire pour le faire tomber... En socio, l'action sur le monde social passe par la connaissance de ses mécanismes. Une métaphore martiale popularisée en 2001 par le documentaire de Pierre Carles consacré à Bourdieu, La sociologie est un sport de combat : « Le titre s'est vite imposé tant cette discipline sert à se défendre contre la domination symbolique. Loïc Wacquant, l'un des disciples de Bourdieu, a une image très forte : la sociologie nous permet de ne pas être agi par le monde social comme un bout de limaille dans un champ magnétique », se souvient le réalisateur.
D'abord cantonnée à ses livres, défensive, la pensée de Bourdieu est devenue de plus en plus militante, offensive, à mesure qu'augmentait sa notoriété. En 1995, le sociologue s'est engagé corps et âme dans le mouvement social, soutenant les grèves déclenchées par le plan Juppé sur les retraites et la Sécurité sociale. Cet engagement, il l'a vécu comme une « fureur légitime », un quasi-devoir : « Ceux qui ont la chance de pouvoir consacrer leur vie à l'étude du monde social ne peuvent rester, neutres et indifférents, à l'écart des luttes dont l'avenir de ce monde est l'enjeu », a-t-il décrété. Luttant sur tous les fronts contre « l'invasion néolibérale », Bourdieu s'est fait alors plus visible dans les médias. Il venait en outre de diriger La Misère du monde, volume paru en 1993, qui donnait la parole à un peuple en souffrance. Ce best-seller inattendu a mis le sociologue sur le devant de la scène ; on le voit ainsi débattre avec l'abbé Pierre dans une Marche du siècle consacrée à l'exclusion.

Bourdieu a élaboré le concept d'intellectuel collectif,
contre la figure de l'intellectuel total incarnée par Sartre.

Le mouvement des chômeurs de 1998 lui apparaît alors comme un « miracle social ». Il enchaîne les pétitions, multiplie les soutiens, allu­me un peu partout ses contre-feux, milite pour une Europe sociale, critique la « troïka néolibérale Blair-Jospin-Schröder », appelle de ses vœux une gauche vraiment de gau­che et crée un collectif, Raisons d'agir, qui publie de petits essais accessibles conçus comme des armes de poing, tels Sur la télévision, signé de sa main, ou Les Nouveaux Chiens de garde, de Serge Halimi. « Le savoir est mis en commun, partagé entre chercheurs et militants, explique Gisèle Sapiro, qui dirige le Centre européen de sociolo­gie et de science politique. Bourdieu a élaboré le concept d'intellectuel collectif, contre la figure de l'intellectuel total incarnée par Sartre - capable d'embrasser tous les sujets -, et dans le prolongement de l'intellectuel spécifique défini par Foucault - qui, lui, intervient sur ses thèmes de recherche relevant de ses compétences, comme la prison ou la sexualité. Mais il est faux de croire que Bourdieu se serait engagé à la seule fin de sa vie. Toute sa pensée est politique : il a traité les sujets les plus brûlants, comme l'Algérie dans les années 1950, la démocratisation scolaire et culturelle dans les années 1960, la technocratie dans les années 1970. Et son mode d'enga­gement reste la science. Attaquer le Bourdieu engagé sert souvent de prétexte à ceux qui n'ont pas les moyens de critiquer sa théorie. »

« Bourdieu a fait son Mai 68 avec presque trente ans de retard ! » se gausse Jean Baudouin. Il aiguise son persiflage sur une contradiction apparente : « Le Bourdieu des Héritiers [1964] est très critique envers l’État, jugé oppresseur, tandis que celui de La Misère du monde [1993] encense l’État providence ». Un balancement que le cours sur l’État permet justement de comprendre, rappelle Patrick Champagne : « Réalité à double face, l’État est une machine complexe qui instaure une domination sym­bolique, mais peut être aussi le lieu d'une libération. » Bourdieu parle à cet égard de la main droite et de la main gauche de l’État - l'économi­que et le politique, d'un côté, le social, de l'autre. Jean Baudouin remarque encore que Bourdieu n'a pas arrêté de critiquer la République, alors que normalien, agrégé, professeur au Collège de France, fils d'un paysan devenu petit fonctionnaire, il en avait reçu tous les honneurs. Un fils indigne et turbulent ? Ces attaques, Bourdieu les connaissait par cœur. Il les a lui-même parées dans son Esquisse pour une auto-analyse : « Dénonciateur de la gloire et des honneurs, écrit-il à la troisième personne, il est avide de gloire et d'honneurs ; pourfendeur des médias, il est "médiatique" ; contempteur du système scolaire, il est asservi aux grandeurs d’École, et ainsi de suite à l'infini »... Pas facile d'échapper à cette intelligence réflexive. A la main gauche et la main droite de Pierre Bourdieu... 


A lire
Trois titres de Pierre Bourdieu :


La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d'enseignement (1970), prolongement de la réflexion entamée dans Les Héritiers (1964) sur la fonction reproductrice de l'école.

 La Distinction. Critique sociale du jugement (1979), analyse de la construction sociale des goûts, des jugements esthétiques.

Méditations pascaliennes (1997), critique de la philosophie abstraite, « scolastique », placée sous le signe de Pascal, autre destructeur des apparences, des illusions humaines.

A lire


Sur l'Etat. Cours au Collège de France 1989-1992, de Pierre Bourdieu, éd. établie par Patrick Champagne, Rémi Lenoir, Franck Poupeau et Marie-Christine Rivière

 Pierre Bourdieu. Quand l'intelligence entrait enfin en politique ! 1982-2002, de Jean Baudouin 


Source Télérama


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