mercredi 2 août 2017

Billets-Du sens critique à la superstition


Du sens critique à la superstition

Parce qu’on ne peut pas être entièrement certain de ses connaissances, il faut faire preuve de prudence.

C’est un fait établi que tout Homme, même le plus instruit et le plus sage du monde, basera toujours son jugement sur des informations incomplètes et incertaines. La faute au principe qui veut que l’humanité ne soit pas douée d’omniscience. C’est une évidence, qu’un personnage ayant l’esprit critique apprend à accepter comme une marque d’humilité nécessaire à la conclusion de sa formation. C’est précisément parce que nous ne pouvons pas être entièrement certains de nos connaissances qu’il ne faut jamais hésiter à faire preuve de prudence.

De l’ignorance
Une telle conduite n’est comprise qu’aux portes de l’entendement, lorsque s’approche cet instant où nous nous retrouvons seuls devant une immensité d’ignorance, sans maître pour nous guider plus avant. Ce jour-là, la vie de l’étudiant cesse pour laisser sa place à celle du chercheur, qui ne peut plus reposer sur les travaux des anciens mais sur son seul jugement. Toutefois, qu’en est-il de ces multitudes qui n’ont pas encore touché ce degré d’excellence, qui n’ont pas développé leur sens critique à son niveau de maturité ? Bien malheureusement, en l’absence d’une formation adéquate, leur sort sera funeste.

L’esprit humain est fondé sur une structure rationnelle, s’il rencontre un fait incompréhensible, il va tenter de lui donner du sens, peu importe lequel. Aussi, admettons que nous soyons soudainement frappés par le malheur, nos esprits tenteront naturellement de faire le lien entre les diverses catastrophes qui nous assaillent et d’en déduire que leurs points communs en sont nécessairement la cause probable. L’intellectuel pourvu d’un esprit critique n’y verrait quant à lui rien de plus que de fâcheuses coïncidences, ou peut-être y trouverait-il une cause réelle étayée par des faits.

La superstition
Le penseur dépourvu de jugement, quant à lui, est soumis aux réactions spontanées de son cerveau : il cherchera et trouvera donc inévitablement des raisons aux événements, qu’importe leur véracité. Par exemple, Marc découvre que chaque fois qu’un incident arrive, il portait des vêtements rouges et décide en conséquence de ne plus s’habiller de la même manière. Les catastrophes cessent immédiatement, il en déduit donc que la cause est bel et bien ce qu’il prévoyait et l’intègre comme une réalité du monde. C’est ce que nous nommons une « superstition ».

Ces concepts vont fonctionner comme une infection, une maladie mentale qui se répand à l’image d’un virus, en utilisant les communications pour passer d’un esprit à l’autre. L’affliction conduit à une altération dans le comportement, visible par les aberrations provoquées. Elle s’implante comme une sorte de « vérité » tout à la fois obligatoire, impérative et nécessaire à la survie, en conséquence son élimination est aussi difficile que sa transmission est aisée. Une argumentation parfaitement claire, fondée sur un travail démontrable n’aura pas obligatoirement d’impact sur une personnalité dont les superstitions sont bien implantées : en l’absence de jugement, toutes les explications s’équivalent.

Par nature, l’Homme se méfie toujours de ce qui est « étranger » et privilégiera donc la première réponse qu’il aura acquise. Admettons pour l’exemple qu’il existe une communauté de personnes dont l’esprit critique est déficient. Si ce groupe vient à connaître un quelconque malheur, le premier à découvrir la « cause » va transmettre son opinion à ses semblables ayant confiance en lui, qui appliqueront alors les directives. Il suffira de la moindre amélioration pour que la superstition se répande comme une épidémie. Si certaines sont superficielles, comme s’habiller d’une certaine couleur, porter des chapeaux ou des voiles, d’autres peuvent s’avérer dangereuses. Ce sont ces maladies de l’esprit que l’enseignement philosophique permet d’écarter en grande partie, comme un vaccin à l’acceptation aveugle de l’opinion.

De sérieux risques
Il existe toutefois des risques bien plus sérieux, que l’absence de jugement aide à prospérer. Imaginons la mise en scène suivante : une communauté d’hommes et de femmes paisibles et heureux, à laquelle seule manque l’instruction du sens critique. Ils ne sont pas riches, mais ne connaissent pas le dénuement de la pauvreté. Ils ne sont pas forts, mais nombreux. Un jour, un étrange voyageur s’installe. Tout d’abord circonspects, les habitants sont vite subjugués par ce personnage aux manières inhabituelles. En effet, il est pourvu d’une chose que ces gens ne connaissent pas : le jugement. Alors le jour où une maladie frappe leur village, certains partent le consulter. Il explique que les occupants du hameau voisin provoquent ce désastre par leurs traditions contre-nature et leurs insultes répétées aux esprits. Le mal subsiste pour qu’ils se décident enfin à réagir contre l’abomination en devenant les émissaires de forces invisibles.

Tout d’abord ralentie par les réticences, la superstition se transmet finalement plus vite que la maladie, si bien que des armes sont forgées pour que les hommes partent au combat. Une guerre éclate et le bourg voisin est balayé, ses habitants exterminés. Après quelque temps, la maladie se calme : le salut du village est bien arrivé des réponses de ce vagabond aux connaissances subtiles. Il est proclamé chaman du monde occulte, puis roi.

Mais la vérité est bien différente, puisque jamais le hameau n’avait été responsable et ce « chaman » le sait très bien. Il n’a fait qu’attendre patiemment une catastrophe lui permettant de mettre en place son plan : n’importe quelle explication suffirait, pourvu qu’elle semble véridique et lui permette d’éradiquer ses ennemis. Après tout, personne ne possédait assez de sens critique pour contester son avis. Ce qui comptait à ses yeux, c’est que la catastrophe s’atténue après coup : les faibles d’esprit n’auraient alors plus aucune objection à lui obéir, tandis que ceux qui l’ont chassé de son ancienne demeure nourrissent désormais les corbeaux.

Ces individus doués de jugement, qui ont pourtant décidé d’utiliser leur compréhension dans une optique de domination, sont des « mystificateurs ». Ils sont parfaitement sensés dans leur démarche et les plus doués sont capables de codifier une masse de superstitions fonctionnant à coup sûr. Un magnum opus émerge, formant ce que nous pouvons nommer une « mystique », c’est-à-dire une suite de doctrines mystérieuses et respectables pour l’esprit faible mais sans effet sur le sceptique.

Tant qu’il ne se dresse personne pour contrer la vague mensongère, la croyance se répandra dans toutes les directions comme la variole, uniquement stoppée par une concurrente ou par le courage de quelques philosophes. Après un temps, le mystificateur solitaire cherchera à réunir une congrégation de subordonnés pour l’assister dans sa tâche, des gens prédisposés à l’usage du jugement, en vue de les former. Il leur enseignera suffisamment pour qu’ils deviennent au moins aussi talentueux que lui, mais jamais assez pour qu’ils remettent en cause le dogme originel. Ces personnes deviennent des initiés, ses prêtres.

Lorsqu’il décédera, ce sera l’un de ses disciples qui prendra sa place. Parfois immédiatement après cette mort parfois seulement après quelques générations, l’un des prêtres ajoutera une nouvelle doctrine par-dessus la précédente. La mystique, devenue institution traditionnelle, s’est faite religion. S’il est vrai qu’un culte peut contenir une importante part d’authentique spiritualité et même l’essence de la rationalité, ce ne sont là que les reliquats de l’honnêteté passée du mystificateur. Le reste du dogme n’est que pure superstition, organisée de la plus méthodique des manières afin d’obtenir un maximum d’impact.

C’est là qu’émerge la première corrélation entre le religieux et le politique : tous les temples de l’antiquité eurent une importance civile majeure, largement supérieure à leur valeur culturelle ou spirituelle supposée. Dans la plupart des régions du monde, jusqu’à l’avènement de l’État centralisé tout du moins, presque tous les conflits se réglaient devant un prêtre. Ce n’est que parce que le pouvoir religieux est resté fort jusqu’à tout récemment que la puissance politique fut contrariée, voire totalement stoppée durant des siècles. Toutefois, la période des lumières instaura le discrédit religieux comme un socle de la société moderne, laissant au pouvoir politique un boulevard ouvert à son usage exclusif.

Le succès des « idéologies » peut commencer.

Photo: Peter Huys-Black cat(CC BY-SA 2.0)

Source contrepoints.org

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire