samedi 18 mars 2017

Lectures Jacques Follorou Vincent Nouzille-Les parrains corses

Jacques Follorou Vincent Nouzille
Les parrains corses(4ème de couverture)Le sujet est tabou. Il embarrasse les gouvernements, les élus, les magistrats et les policiers. Il terrorise des citoyens confrontés à une menace latente.

Le milieu corse constitue. En effet, un pouvoir occulte et redouté. En Corse, où il fonctionne comme une véritable mafia. Sur le continent, où il domine le grand banditisme. Et à l’étranger, où il n’a cessé de s’activer.


Retraçant l’histoire des « parrains corses » depuis plus de sept décennies, grâce à des archives inédites, des documents confidentiels et des centaines de témoignages, les auteurs de ce livre révèlent l’essor continu d’un système criminel plus puissant qu’il n’y paraît.


De 1930 à 1980, les parrains corses ont prospéré, entre Marseille et Paris, grâce à une solidarité clanique, des activités diversifiées, une violence rare, une implantation internationale et de solides appuis politiques. Les caïds corses ont dirigé la French Connection, filière française de l’héroïne, qu’il faudrait rebaptiser Corsican Connection. Ils ont été mêlés à la plupart des grands événements de l’histoire du pays, dans les coulisses de tous les pouvoirs, bénéficiant souvent de protections hors du commun.


Au début des années 80, le milieu corse a connu un tournant historique en se repliant sur son île natale. Les parrains ont profité du paravent créé par l’activisme des nationalistes. Aujourd’hui ils contrôlent un territoire sur lequel ils imposent leur loi. Ils exercent une pression constante sur les élus locaux et gangrènent l’économie insulaire. Ils tiennent à distance l’appareil judiciaire et policier. Ils ont des amis haut placés…
Jacques Follorou est journaliste au Monde.


Vincent Nouzille est journaliste indépendant, après avoie été grand reporter à l’Express.
(1ere phrase :)Les parrains corses, depuis le début des années 30, occupent le haut du pavé du crime en France, aussi bien à Marseille qu’à Paris.
(Dernière phrase :)Pourtant, le signe le plus spectaculaire pour faire respecter, en Corse, les principes républicains ne serait-il pas de préserver sa population de cette présence mafieuse ?
566 pages – Librairie Arthème Fayard 2004


(Aide mémoire perso:)
Les Parrains corses ont tenu le haut du pavé du banditisme français depuis le début des années 1930. Mais ils n'étaient pas considérés comme des mafieux, au sens sicilien. En revanche, depuis la fin des années 1970, avec la naissance d'un groupe dominant la Haute-Corse, ils réunissent quelques caractéristiques d'une mafia. A savoir une structure organisée, un sanctuaire géographique, une emprise sur la démocratie locale, la gangrène de l'économie et l'impunité par rapport aux machines judiciaire et policière. Ainsi, pour reprendre l'expression des auteurs du livre " Les Parrains Corses ", les gangsters corses se sont "hissés au rang d'autres grandes organisations criminelles internationales".


Il existe en fait deux époques dans l'histoire du Milieu insulaire : La première, où les caïds prospèrent à l'extérieur, et la seconde, où ils s'établissent en Corse. La première est marquée par des voyous qui sont en fait des exilés d'une île pauvre et trop souvent conquise, habitués à définir leurs propres règles. Ils s'installent dans les colonies, aux quatre coins du monde, et ont des capacités à jouer les passeurs. Ils prennent aussi pied dans un port, Marseille, première ville corse de France, et se lancent dans le proxénétisme. Paul Carbone a été le premier grand Parrain français. C'est un ancien marin des Messageries qui a fait la guerre de 14. Proxénète, il s'allie avec un Italien, François Spirito, né à Marseille. L'Italien et le Corse, c'est l'alliance magique de deux mentalités. Ils vont vite comprendre que, pour gérer la prostitution, le racket, le trafic de parmesan et de cigarettes, le trucage des matchs de boxe il faut une assise politique. Ils se lient à un adjoint au maire de Marseille, Simon Sabiani. Seulement, pendant la guerre de 40, Spirito et Carbone choisissent le camp de la collaboration. En effet, bien des voyous vont rejoindre le sinistre 93, rue Lauriston, siège de la Gestapo : «pillage des biens juifs, chasse aux patriotes, lutte contre les maquisards étaient les moindres actions de cette équipe de tueurs à la solde des Allemands qui les chargeaient des hautes et des basses œuvres de leur justice : enlèvements, exécutions, disparition des traces des crimes». Quelques Corses, dont Joseph Orsini, dit «le Sanguinaire» et qui deviendra, après guerre, un des piliers du trafic de drogue, sont de la partie. Des résistants corses tentent d'abattre Carbone. La tentative échoue. Lorsqu'il est tué dans le déraillement d'un train saboté par la Résistance, l'ambassadeur allemand Otto Abetz assiste aux funérailles, aux côtés de Mistinguett éplorée quand «Tino Rossi entonne l'Ave Maria de Gounod et l'Ajaccienne». En face d'eux, les Guérini, ont pris l'option de la Résistance. Mémé Guérini «ira jusqu'à attaquer un camion pour libérer une jeune juive âgée de 12 ans». Les Guérini vont profiter de la mort de Carbone, en 1943, et de la fuite de Spirito et de Sabiani en Amérique. Après guerre, ils se mettent dans les rangs de la SFIO et forment les gros bras pour les campagnes électorales.


Vint ensuite l'époque de la fameuse French Connection. Comme nous l'évoquions dans l'article sur la French, ce qu'on a appelé la French connection était une Corsican connection: toute la filière française de l'héroïne était tenue par des Corses. Les Américains et les Français l'ont su dès le début des années 1950. Mais elle a prospéré pendant vingt ans, avant qu'on s'y attaque sérieusement. En effet, la législation ne punissait que de cinq ans de prison le trafic de drogue. Il faudra attendre la loi de 1970 pour obtenir des peines plus sévères. De plus, les Corses ont des amis gaullistes au pouvoir - un conseiller du ministre de l'Intérieur, par exemple. Pour anecdote, des policiers français anonymes écrivent à Edgar Hoover, patron du FBI : «Nous, policiers considérés comme des marionnettes, croyons qu'il est temps d'éclairer vos dirigeants (...). La Mafia a des soutiens dans toute l'administration (...). Nos collègues affirment que la police de Marseille, Lyon, Nice, Avignon, est contrôlée par la Mafia ou que des hauts fonctionnaires protègent systématiquement les membres de la Mafia.» De son côté, dans une note à l'ambassadeur américain en France, l'agent John T. Cusack explique : «A Marseille et à Paris, avec moins de vingt agents permanents assignés à la lutte contre les stupéfiants (...), la police judiciaire ne peut se battre contre le milieu corse, (...) qui produit (...) 150 kg d'héroïne par mois pour les (...) Etats-Unis.» Les Guérini, Paul Mondoloni, Gaétan Zampa évoluent souvent à proximité immédiate d'élus, notamment du maire de Marseille, Gaston Defferre. Et puis, en 1969, Nixon écrit à Pompidou, qui vient d'être élu, et lui dit que ça ne peut plus durer. Le ministre de l'Intérieur de l'époque, Raymond Marcellin, qui n'est pas gaulliste, expédie des policiers à Marseille. Quelques figures du milieu tombent alors, dont Jean-Baptiste Croce. Ce «diplomate» de la Corsican connection avait navigué de La Havane à Palerme, en passant par le Canada. A ce moment-là, certains caïds prennent des coups; d'autres s'éloignent de la drogue ou se mettent en cavale. C'est le cas d'un personnage central, que les médias considèrent aujourd'hui comme le Parrain de la Corse du Sud: J.G.C.


Ce personnage s'avérera finalement être un « homme charnière » entre les deux époques que nous évoquions plus haut. Il est d'abord l'héritier du système marseillais, de la «French Corsican connection». Il y a fait ses armes. En cavale pendant dix ans, il s'appuie sur cette fameuse diaspora corse qui permet à un caïd ou à un truand corses de vivre tranquillement pendant des années à l'étranger. Ce personnage incarne ensuite la nouvelle époque, le repli sur l'île. Ce n'est pas un Parrain à la mode sicilo-américaine. Il est surtout un chef de clan. Le lien de dépendance avec son entourage est plus compliqué. Quand il parle de ses amis, il existe trois degrés de dépendance: il y a l'ami d'enfance, l'ami du même village et l'ami tout court! Des liens d'obligeance qui tiennent aux services rendus. Sa situation judiciaire est aussi particulière. Il a été condamné en première instance, mais n'a pas été jugé en appel. Cette bizarrerie - l'action publique est prescrite - lui a permis de rentrer tranquillement chez lui après sa cavale. Un disfonctionnement qui montre à quel point certains ont des relais haut-placés.


Parallèlement à celui que les médias et la justice considère comme le tenant de la Corse du Sud, un autre groupe marquera la transition entre l'ancien et le nouveau Milieu corse : Un gang, nommé la Brise de Mer, dont les membres sont considèrés par certains comme les patrons de la Haute-Corse. Cette bande a été constituée par un groupe de jeunes, à la fin des années 1970, qui a scellé un pacte, suffisamment puissant pour qu'il tienne jusqu'à aujourd'hui. Ils étaient neuf ou dix, pas plus. Le point fort de ce groupe tient d'abord à l'indéfectible solidarité de ses membres. Seconde règle: l'organisation ne délègue jamais.


Ses membres font parfois appel à des gens extérieurs, mais ils contrôlent toujours leurs coups de A à Z. Le braquage «fondateur», ce serait le casse du Crédit lyonnais, qui se déroule un week-end de Pâques 1982, à Bastia. Autre épisode décisif: le procès de Dijon. Un procès qui fait suite à un meurtre commis en 1982, lors de la lutte qui oppose les anciennes équipes de Haute-Corse aux jeunes du gang en question. Les présumés tueurs sont arrêtés, mais le procès est dépaysé à Dijon pour empêcher les pressions. Finalement, les trois prévenus sont acquittés. Cet acquittement est apparu en Corse comme la preuve de l'impunité de la bande. L'équipe passe alors à l'échelon supérieur. Le 25 mars 1990, elle aurait braqué une succursale de l'UBS, à Genève. Un coup qui rapporte 120 millions de francs! Les relations entre les membres du gang et les nationalistes, dont le mouvement naît à peu près à la même époque, ne semblent pas fréquentes. Les voyous et les «natio» constituent en Corse deux pouvoirs qui ont délimité leur territoire. Selon les spécialistes, le gang a passé, au milieu des années 1980, un pacte avec les «politiques». «Si un problème survient, on le jouera à la sicilienne, c'est-à-dire qu'on ira chercher vos enfants et vos femmes.» Cet équilibre s'est bien incarné dans l'affaire des fourgons. A partir du moment où les nationalistes ont investi dans la sécurité privée, notamment dans le transport de fonds, les fourgons n'ont plus jamais été attaqués!


En fait, le Milieu a un véritable pouvoir de pression sur les politiques. Au sein de la collectivité territoriale, certains des élus, lorsqu'ils prennent une décision, tiennent compte des sphères d'influence exercés par certains groupes ou personnages. Cela ne signifie pas que tous les élus soient liés à ces divers groupes. Mais leur poids, selon les auteurs des « Parrains corses », fait que certains élus, aujourd'hui, en Corse, doivent forcément prendre en compte les intérêts de ces groupes. Ainsi, cela peut compliquer la réalisation d'affaires, celles-ci pouvant nécessiter, là encore, une prise en compte de ces influences.

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