vendredi 7 avril 2017

Billets-Talons aiguilles, vertige des hauteurs



Talons aiguilles, vertige des hauteurs
 
Version extrême du talon haut, les talons aiguilles élèvent ou rabaissent selon les époques. Et tiennent une place ambiguë dans le placard des femmes.

La Seconde Guerre mondiale est finie et l'humeur est à la légèreté. Fini l'utile, vive le futile ! L'élégance est de retour. Christian Dior invente l'allure new-look - veste près du corps et jupe bouffante - et dans la foulée surgit le talon aiguille. C'est le chausseur Roger Vivier qui l'imagine, glissé sous des escarpins, pour les défilés haute couture de la maison en 1954. Conçu à partir d'un talon Louis XV effilé vers le bas, le talon aiguille “termine la silhouette d'un coup de crayon “, explique-t-il à l'époque. Succès immédiat. Les femmes troquent illico leurs lourdes plateformes compensées pour ces chaussures mille fois plus fines et féminines. Le magazine “Vogue US “ parle pour la première fois de stilettos. Attention : talon aiguille ne signifie pas encore hauteur vertigineuse. Tout comme l'humeur des femmes (paraît-il !), leur taille a varié dans l'histoire. En bois, ces talons nouveaux ne mesurent pas plus de 3 à 5 cm à leur apparition.

 Avril 1951, la mode de printemps

Priées par le gouvernement de réintégrer leurs foyers après la guerre malgré leurs prises de responsabilité multiples au travail et au foyer en l'absence des hommes, les femmes glissent leurs pieds dans ces souliers modernes... quand monsieur rentre à la maison. “Dans la journée, la plupart des femmes se promènent en pantoufles et vieux tablier, écrit l'Anglaise Caroline Cox dans “Talon aiguille“. Une fois la maison nettoyée, le miracle doit se produire, la femme ressurgit de sa chambre en Grace-Kelly, bas jarretelles, jupe serrée et talons hauts. Bobonne le jour, glam le soir ! Telle Betty, la femme de Don Draper, le héros macho de la géniale série télé “Mad Men “.
En adoptant les talons aiguilles, les femmes intériorisent leur rôle de déesse du foyer. Rabaissant ? Pas si simple. Car les talons aiguilles élèvent aussi celle qui les porte. “Ils constituent l'une des manifestations les plus claires du modernisme qui succède à l'austérité prévalant pendant la guerre“, explique Carolyn Cox. Surtout, ils libèrent symboliquement leurs détentrices de leur statut de femme au foyer. “Par sa forme d'une modernité agressive et son aspect peu pratique, le talon aiguille de la fin des années 1950 symbolise la résistance féminine à un rôle domestique prédéterminé“, poursuit Carolyn Cox. Du haut de leurs Stilettos, les desperate housewives reconquièrent du pouvoir : on ne fait pas le ménage en talons aiguilles ! Et ces centimètres gagnés leur permettent de regarder leur époux droit dans les yeux.

Des femmes en stiletto

Dans le sillage de Vivier, l'Italien Salvatore Ferragamo, qui chausse les stars d'Hollywood, retravaille ce soulier. Avec lui, le talon aiguille prend encore de la hauteur : des talons de 12 font leur apparition. Le progrès technique est passé par là : des talons avec une tige en métal dans une base en plastique remplacent les talons de bois. Des deux côtés de l'Atlantique, les actrices s'arrachent ces créations. Gina Lollobrigida et Ava Gardner en raffolent ; Marilyn Monroe aussi, qui déclare, spirituelle, que ces chaussures “ont tiré sa carrière vers le haut “ !

Miss Jukebox, 19 ans, en 1959

Du podium à la rue, les années de la contestation
Les stars faisant rêver, le talon aiguille finit par descendre dans la rue. Les adolescentes s'en emparent dans les années 1960. Elles inversent la proposition machiste et revendiquent le talon aiguille comme slogan rebelle au rôle assigné de bonne épouse. Mais tout lasse, tout passe. La fin des années 1960 sonne aussi le glas (provisoire) de ce talon vertigineux. Trop vu, trop répandu. Et trop connoté sexuellement pour les féministes qui pointent le bout de leur nez. Il faut dire que depuis sa création, la dimension fétichiste du talon aiguille s'est étoffée. Son côté arme de séduction massive aussi. Considéré comme un atout érotique pour séduire les hommes, ou garder son mari, il devient l'accessoire à abattre ; un symbole de la lutte des femmes contre la soumission au sexe dit fort. Le 4 juin 1970, les députés français votent la loi sur l'égalité familiale qui jette aux orties la notion de chef de famille. Advient la “personne de référence “. De cet échelon gravi vers un pouvoir qui leur était nié jusqu'alors, les féministes pures et dures prônent tenues masculines informes et godillots pour toutes. Le talon aiguille tombe de son piédestal et, comme le soutien-gorge, finit aux orties.


 A un congrès

Le pouvoir perché
“Il revient bon pied bon œil dans les années 1980, quand les femmes entrent dans le monde de l'entreprise, explique Frédéric Godart, auteur de “Sociologie de la mode“.
Les punks sont passés par là, qui revendiquent comme une rébellion le port de chaussures aux talons vertigineux dessinés, entre autres, par Vivienne Westwood, leur créatrice fétiche. “ Tailleur strict et attaché-case, les nouvelles wonder women balancent par-dessus bord, du bout de leurs escarpins, les arrêtés féministes et assoient, en partie, leur récent pouvoir sur leurs talons aiguilles. Rassérénées dans leur rôle par la hauteur qu'ils leur apportent. Quitte à tomber, parfois, dans le stéréotype de la carriériste aux dents longues.

Les stillettos Cassadel portées par Penelope Cruz au dernier festival de Cannes

Le talon aiguille des années 2000 est plus subtil.

Plus complexe. Toujours synonyme de pouvoir, mais plus encore, peut-être, d'indépendance. Et de sens aigu de la mode. Car une nouvelle génération d'artisans faufile l'aiguille sous tous les talons : comme les escarpins, sandales, bottines et mules prennent des centimètres. Le Londonien Jimmy Choo ouvre la marche dès les années 1990. Il conçoit ses magnifiques et vertigineux souliers avec sa nièce Sandra Choi. Un détail pas si anecdotique : comme le souligne Carolyn Cox, “pour la première fois, ce type de création est l'œuvre d'une femme“. Qui tente, si possible, de faire rimer confort et élégance. L'Américain Manolo Blahnik lui emboîte le pas avec succès. Très vite, Carrie Bradshaw, l'héroïne délurée de la série télé “Sex and the City “, ne jure plus, pour arpenter Manhattan, que par ses escarpins haut perchés. Et devient emblématique d'une génération de citadines libérées, aussi à l'aise dans leurs baskets que sur leurs talons de 10. A la même époque, les stilettos à semelle rouge sang du Français Christian Louboutin deviennent aussi un signe distinctif de style.

Laetizia d'Espagne et Carla Bruni en Louboutin en 2009

L'ambivalence du talon
Aujourd'hui, le port du talon aiguille traduit une féminité à géométrie variable, oscillant entre autorité, élégance et indépendance. Même les femmes politiques s'y sont mises, c'est dire ! La ministre de l'Ecologie Nathalie Kosciusko-Morizet fait toujours sensation quand elle perche sa silhouette menue sur des échasses. “Par des tenues sobres, la première génération de femmes en politique devait donner aux hommes des gages de savoir, de compétences et de sérieux, décode Stéphane Rozès, fondateur et directeur du bureau d'études Conseils Analyses et Perspectives. La deuxième génération s'est battue pour faire reconnaître ses attributs vestimentaires avec la volonté de mettre en avant sa différence et de la faire respecter.“

 Anne Lauvergeon 

Même évolution vers une réappropriation du féminin dans le monde de l'entreprise. La très sérieuse Anne Lauvergeon, ex-patronne d'Areva, n'est-elle pas adepte des talons vertigineux ? L'heure du “féminisme entrepreneurial“ a sonné. Notamment au sein du très sélect Women's Forum, forum international d'hommes et de femmes qui militent pour le renforcement de la place des femmes dans l'économie et la société. “Si les talons aiguilles disent de l'ambiguïté, ils sont surtout le marqueur de l'ambition des femmes qui refusent de passer par les signes des hommes pour fouler les territoires du pouvoir qui ne sont ni aux hommes, ni aux femmes, explique Mercedès Erra, fougueuse féministe et coprésidente d'Euro RSCG Worldwide. Il n'y a aucune raison pour que l'on perde les signes du féminin. Ca fait du bien de se surélever sur talons sans sur jouer la séduction. Le talon dit maîtrise de la séduction, justement. Il propose un autre regard sur le féminisme. “
Ce qui fait dire à Frédéric Godart que “le port des talons aiguilles augmente littéralement le pouvoir. A la verticale, pour une femme de taille moyenne, c'est le seul moyen de regarder les hommes dans les yeux, de les défier “. Aucune raison donc, de ne pas rester droites dans nos talons aiguilles.

 

Source Le Nouvel Observateur

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