mercredi 20 juin 2018

Billets-Besoin de changer de régime ?


Besoin de changer de régime ?

De nouvelles élections régionales et hivernales bousculant le calendrier traditionnel approchent et cela doit nous amener encore à évaluer notre démocratie et nous poser la question, dans quel régime vivons-nous ?

Un régime politique figé dans un nouveau monde 
Ayant l’impression de vivre une époque charnière, en pleine destruction créatrice « schumpéterienne » où des pans entiers de notre économie vont s’effacer tranquillement pour céder la place à de nouvelles pratiques économiques, on se doit de réfléchir aux possibles transformations de la vie politique qui n’échappera pas aux impulsions données par la troisième grande révolution technologique. À chaque révolution Industrielle on a vécu une mutation de la pratique de l’énergie et une amélioration des moyens de transports et de communication influençant nécessairement l’environnement économique, politique et social.

I. 1830 : Machine à vapeur (énergie) – Chemin de fer (possibilités économiques accrues) – rotative (circulation de l’information par l’écrit et développement de la presse) – Régimes impériaux ou grandes monarchies

II. 1900 : Électricité & pétrole (énergie décuplée, ère de grande consommation) – automobile (transport individuel et liberté individuelle accrue) – téléphone (des frontières s’effacent) – Avènement des républiques inclues dans de grandes démocraties libérales

III. 2000 : Énergies décarbonées (smartgrid) – Internet & NTIC (Révolution de l’information et de la communication) – Ubiquité (on peut être ailleurs en étant chez soi) – ? ? ? dans quel régime allons/souhaitons nous vivre ?

Un régime politique, c’est quoi ?
Eh bien, pour les plus pessimistes ce n’est ni plus ni moins que la façon dont vous allez être mangés par vos gouvernants, et il faut avouer que parfois la rhétorique alimentaire n’est pas qu’une vue de l’esprit quand on découvre le cynisme de certains élus ! Pour les légalistes cela représente la manière dont sont organisés et exercés les pouvoirs au sein d’une entité politique donnée, sous sa forme la plus institutionnelle. Enfin, pour certains, c’est une notion tout à fait abstraite qui se résume au fait que notre régime, c’est le meilleur ! Puisqu’on nous le dit depuis notre plus tendre enfance (note de l’auteur : cela vaut bien entendu pour tous les lecteurs nés après 1945).

Le régime politique d’un pays se définit par l’application de quatre grands domaines à savoir :
– l’autorité donnée aux gouvernants versus les droits et les devoirs de chacun,
– le processus de sélection ou de choix de nos dirigeants censés représenter le reste des habitants,
– la structure interne des gouvernants ou leur mode d’organisation,
– puis enfin les moyens de contrôle et de limitation du pouvoir donnés à ceux qui tirent les ficelles.

Partant de cela on a tendance à classifier les régimes en allant du pire au meilleur, le pire étant le régime totalitaire comme le nazisme, communisme soviétique et autres fascismes, auquel fait suite une version édulcorée avec le régime autoritaire, qu’on a beaucoup vu en Afrique et en Amérique du Sud, se caractérisant par un gouvernement élu mais par des élections pipées et avec un seul parti. Enfin au sommet de la pyramide, la Démocratie Libérale où le mot libéral signifie liberté (liberté individuelle, droit des minorités), rien d’économique la-dedans… La démocratie libérale étant constituée par la séparation bien distincte des pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire) chère à Montesquieu et aux Lumières à l’aide d’un système de gouvernance très rythmé et des élections ouvertes dans un État de droit dont la constitution ne change pas à chaque changement de gouvernants.

Un peu de sémantique
Revenons à l’idéal démocratique. Démocratie vient du grec démos, le peuple, et kratos, le pouvoir. Le peuple gouverne mais à notre stade d’évolution, il gouverne par des représentants élus à qui il doit faire nécessairement confiance. En somme, le peuple possède tous les pouvoirs par définition mais il les prête à des représentants élus par lui.

Qu’est-ce que la République dans tout ça ? Le terme de République vient de res publica, qui veut dire « le bien public » ou « la chose publique ». Et cette chose publique nous appartient à tous, à charge pour nous d’organiser les affaires de la cité, de notre pays, dans un système organisé. Certaines monarchies sont des républiques (Suède, Danemark, Angleterre) où le peuple est souverain quant à sa représentation politique.

Il convient néanmoins de bien distinguer Démocratie et République. La Démocratie signifie que le peuple est souverain en matière de politique, en matière d’organisation de la vie de la cité ou d’édiction de règles communes. La République, quant à elle, est une garantie institutionnelle qui vise à organiser le pouvoir pour le peuple par le peuple en visant l’intérêt commun plutôt que le particulier grâce à un mode de gouvernance structuré que nous connaissons aujourd’hui. Démocratie et République s’étayent mutuellement et se renforcent, mais si la seconde ne va pas sans la première, la Démocratie en revanche, si fragile soit-elle, peut très bien se passer de la République. Et si nos moyens technologiques nous permettaient d’atteindre cet idéal ? Pour cela il faudrait imaginer un monde organisé par tous ou tous auraient leur mot à dire.
De même, vous l’aurez compris, la République peut aisément corrompre l’idéal démocratique en se substituant à lui par jeu de mot et incompréhension. La République Populaire de Chine en est le parfait exemple. En somme, la République peut devenir un Empire sans en revêtir le nom… Cela fait extrêmement peur, en effet. Dans le notion de « par le peuple, pour le peuple » il faut plutôt comprendre par une partie du peuple désignée par le peuple pour le peuple. En revanche, la démocratie signifie littéralement « le pouvoir par le peuple.

Bien entendu, un régime politique s’inscrit dans son temps et son époque. Lorsqu’il fallait huit jours sous Louis XIV pour qu’une information ou un individu se déplace entre Marseille et Paris on se doute bien qu’une démocratie telle qu’on la connaît était impossible à mettre en place. La liberté suppose une bonne communication entre tous. L’avènement de l’Internet et la prodigieuse capacité à communiquer en temps réel au niveau international devrait nécessairement apporter du changement ; or, la cinquième république tient bon…

Défiance
Alors, pourquoi cette notion nous apparaît abstraite et distante ? En effet, en France et en théorie il n’y a aucune frontière entre les gouvernants et les gouvernés, les premiers étant une partie des seconds comme dans toute grande démocratie qui se respecte. Et pourtant, malgré toute la paix sociale que cette notion doit nous apporter, on constate que des centaines de milliers de nos concitoyens râlent après les gouvernements successifs et râlent après la République française. Dans le fond, les concitoyens ressentent un décalage entre leurs ambitions personnelles et leurs gouvernants. Un véritable gap se fait sentir entre eux et nous, et la société s’électrise. Les jeunes gérants de startups interpellent les députés, bon nombre de Français se détournent de leurs institutions, et pire, les ridiculisent. Le degré de confiance des citoyens envers leurs élus est tombé à son niveau le plus bas, à tel point qu’il existait bien plus de supporters de la monarchie en plein 18ème siècle que de Français confiants dans leurs représentants pourtant élus. Nous devrions être fiers de posséder nos outils de gouvernance et nous sentir extrêmement libres, mais ce n’est pas le ressenti que nous avons. Quelque chose cloche.

À ce stade du récit, si vous êtes encore là, vous devez vous dire que non, nous ne vivons pas pleinement dans une démocratie. Et vous avez raison. À chaque fois que le peuple se voit limité dans ses décisions, alors la démocratie recule. L’exemple du non à l’Europe pourtant ratifié en tant que oui par les gouvernants européens est un exemple manifeste de l’atteinte au droit le plus entier du peuple : celui de décider. Il arrive très souvent que votre avis personnel sur une question précise de la vie de la cité ne soit pas pris en compte. La réforme des rythmes scolaires, la probable application de la GPA, la décision ou non de partir en guerre en Syrie sont autant de sujets qui divisent les Français et où ces derniers doivent s’en remettre aux gouvernants élus sans qu’aucun avis ne soit demandé. Le cadre républicain et notre démocratie libérale imposent des limites strictes pour nous faire penser que le plus grand nombre, la fameuse majorité, décide.

Quelles alternatives au régime actuel ?
Nous nous devons de réfléchir, au moins, à notre mode de gouvernance. Si la démocratie totale est un but en soi, nous savons qu’elle n’est pas encore totalement possible de par nos limites techniques et technologiques. Mais certains courants réfléchissent à des alternatives comme la Démocratie Liquide prônée par les différents partis pirates. Le parti pirate nous vient d’Allemagne et place l’individu au centre. Il y a effectivement un lien entre le web et ce mode de gouvernance qui implique que chacun puisse donner son avis sur tout et très souvent.

Sans aller chercher dans l’avenir ou dans un concept « fluide » et « liquide », nous avons l’exemple du gouvernement helvétique. En Suisse, les votations interviennent souvent et le gouvernement se renouvelle tous les 5 ans en permettant à tous les courants politiques d’être représentés. La particularité de ce régime est que les citoyens sont très impliqués dans les processus de décisions grâce à l’usage intensif de la démocratie directe. Depuis 1848, les Suisses ont eu recours 563 fois au référendum, et ce de plus en plus (plus de 340 fois depuis 1979). L’un des derniers en date, en février 2014, a dit oui à une limitation de l’immigration à 50,3%. Ces référendums peuvent intervenir de manière obligatoire pour modifier la constitution et de manière spontanée si 50 000 personnes parviennent à se réunir 100 jours après l’édiction d’une loi pour tout simplement l’annuler. Imaginez un peu cela en France… Enfin, un référendum d’initiative populaire peut être déclenché si 100 000 signatures sont réunies en 18 mois pour tenter de modifier la constitution. De fait, si les partis sont présents pour s’occuper de politique, de grands mouvements de foule peuvent très facilement imposer leur point de vue. D’ailleurs, connaissez-vous le nom d’un seul homme ou femme politique Suisse ? Cherchez bien… Non ! Effectivement, ce ne sont pas des célébrités. La Suisse est une forme de démocratie liquide ou plutôt fluide.

À titre de comparaison, les Français ont eu recours au referendum neuf fois, dans la douleur, depuis 1958 et les Suisses 400 fois.

Alors, que faire ?
Oui, nous avons besoin de plus de démocratie car notre République est devenue une République corporatiste, soumise à tel ou tel lobby dont les plus connus sont ceux de l’industrie pharmaceutique, des fonctionnaires, sortes de prélats de l’ordre républicain, des taxis, des médecins, des notaires ; en approfondissant, on se rendra compte que les banques sont un frein au crowdsourcing en limitant les sommes à lever par la foule ou bien encore les industries du livre qui maintiennent des prix exorbitants grâce à la loi des 5% de remise maximum. La liste est longue, avec des instances publiques qui refusent de permettre la réutilisation des données pourtant publiques nécessaires aux industries du big data… Nous entrons dans un domaine certes économique mais force est de constater que nos lois et notre République brident les entrepreneurs où qu’ils soient au profit de corporations archaïques.

Sur un plan social, notre mode d’organisation se noie dans une gestion de la vie de la cité par près de 6 millions d’employés publics complètement désolidarisés des solutions technologiques de gestion. L’impossible réforme de la perception de l’impôt en est un témoin marquant. Une véritable confiscation de l’énergie créatrice par le prélèvement de taxes dépassant les 50% est toujours à l’œuvre ; chacun sait que ce que nous faisons ne fonctionne pas. Nous coulons et nous croulons sous la dette, seul remède connu à la République malade.

Nous sommes une grande démocratie, nous devons faire confiance au peuple. Pour aller vers le chemin d’une meilleure représentativité nous n’avons aujourd’hui pas d’autre choix que le vote, mais pas n’importe quel vote. Pas celui qui est véhiculé par les médias trop corrompus et subventionnés par le pouvoir, la presse zombie, mais celui qui vient de la terre, de la cité. Nous devrons élire des personnes qui portent les valeurs que nous aimons ; ces personnes existent mais elles ne se doutent pas qu’elles peuvent jouer un rôle.

Votre désir de changer le monde et votre bulletin de vote sont deux armes de création massive, faites en bon usage !

Source contrepoints.org
Photo : Buste Marianne (Crédits marycesyl, licence Creative Commons)


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