mercredi 19 juillet 2017

Lectures-La tache Philip Roth


La tache Philip Roth
Traduit de l’américain par Josée Kamoun

(4ème de couverture)
A la veille de la retraite, un professeur de lettres classiques, accusé d’avoir tenu des propos racistes  envers ses étudiants, préfère démissionner plutôt que de livrer le secret qui pourrait l’innocenter.

Tandis que l’affaire Lewinski défraie les chroniques bien-pensantes, Nathan Zuckerman ouvre le dossier de son voisin Coleman Silk et découvre derrière la vie très rangée de l’ancien doyen un passé inouï, celui d’un homme qui s’est littéralement réinventé, et un présent non moins ravageur : sa liaison avec la sensuelle Faunia, femme de ménage et vachère de trente-quatre ans, prétendument illettrée, et talonnée par un ex-mari vétéran du Vietnam obsédé par la vengeance et le meurtre.

Après Pastorale américaine et J’ai épousé un communiste, La tache, roman brutal et subtil, complète la trilogie de Philip Roth sur l’identité de l’individu dans les grands bouleversements de l’Amérique de l’après-guerre, où tout est équivoque et rien n’est sans mélange, car la tache « est en chacun, inhérente, à demeure, constitutive, elle qui préexiste à la désobéissance, qui englobe la désobéissance, défie toute explication, toute compréhension. C’est pourquoi laver cette souillure n’est qu’une plaisanterie de barbare et le fantasme de pureté terrifiant ».

Le « Théâtre de Sabbath » à valu à Philip Roth en 1995 le National Book Award, qu’il avait déjà obtenu en 1960 pour son premier livre « Goodbye, Colombus ». Il a reçu à deux reprises le Nationel Book Critics Circle Award, en 1987 pour « La contrevie » et en 1992 pour « Patrimoine ». Ses romans « Opérations Shylock » et « La tache » ont été récompensés par le PEN Faulkner Award. « Pastorale américaine » a été couronné par le prix Pulitzer et, en France, a reçu le Prix du meilleur livre étranger. Tous les livres de Philip Roth sont traduits aux Editions Gallimard.

(1ere phrase :)
A l’été 1998, mon voisin, Coleman Silk, retraité depuis deux ans, après une carrière à l’université d’Athena où il avait enseigné les lettres classiques pendant une vingtaine d’années puis occupé le poste de doyen les seize années suivantes, m’a confié qu’à l’âge de soixante et onze ans il vivait une liaison avec une femme  de ménage de l’université qui n’en avait que trente-quatre.

(Dernière phrase :)
Il est rare qu’en cette fin de siècle la vie offre une vision aussi pure et paisible que celle d’un homme solitaire, assis sur un seau, pêchant à travers quarante-cinq centimètres de glace, sur un lac qui roule indéfiniment ses eaux, au sommet d’une montagne arcadienne, en Amérique.

Avec La tache, qui débute en pleine affaire Lewinsky, Philip Roth dresse une satire féroce des mœurs américaines. Un roman ébouriffant.

Il n'y a que deux sortes de lecteurs de Philip Roth: ceux qui l'adorent et ceux qui ne l'ont pas lu. La Tache est un roman qui ravira les premiers et ouvrira aux seconds les portes de la littérature. Philip Roth confirme ce que l'on supposait: il est un écrivain hors norme, plus puissant, plus libre, plus proche de la vie à chacun de ses livres. Quel romancier est capable d'une telle vitalité? En dévorant La Tache, satire au vitriol des mœurs américaines, on songe à la légende que Philip Roth a laissé construire à son propre sujet depuis trente-cinq ans: il serait cauteleux, misanthrope, un rien dépressif et détesterait par-dessus tout ces curieux qui viennent lui parler de ce qu'il a mis tant d'années à écrire.

Problématiques millénaires. Il ne faut rien dévoiler de la stupéfiante machination que Coleman Silk, le héros de ce roman, met en place pour devenir quelqu'un d'autre, pour changer de vie, pour changer de peau. Cet universitaire respecté nous ressemble comme un frère. Excessif et mystérieux, prêt à tout pour démentir le destin, rebelle à l'ordre social, il butera pourtant sur l'irréductible bêtise de son époque: accusé par deux de ses étudiants d'avoir tenu des propos racistes, puis accusé de harcèlement sexuel sur la personne d'une charmante femme de ménage qui se définit elle-même comme une «petite salope toute gamine déjà», le respectable Coleman Silk doit démissionner. Brisé, il raconte alors sa vie à un écrivain maudit, un certain Nathan Zuckerman... Philip Roth acquiesce lorsqu'on lui demande si Zuckerman est bien son double littéraire: «C'est un artifice, je le reconnais, il est présent dans beaucoup de mes romans comme un élément indispensable pour faire accoucher les personnages principaux de leur part de vérité.» Autre artifice, l'alternance parfaitement maîtrisée du comique le plus déluré et de la tragédie la plus sombre. Philip Roth n'écrit pas des romans à thèse, et pourtant il invite à la réflexion en rendant furieusement contemporaines des problématiques millénaires. Changer de vie, est-ce trahir? Roth reconnaît bien volontiers que le premier romancier du monde fit de cette interrogation la trame du premier vrai roman de l'histoire de la littérature: Homère, dans « L'Iliade », ne raconte pas autre chose que cette tentative désespérée de déjouer la courbe du destin.

Et ce n'est évidemment pas par hasard que Coleman Silk enseigne la tragédie grecque à des étudiants américains gavés de feuilletons policiers et de films porno. Roth sème les allusions mythologiques tout au long du récit de la chute de cet homme prêt à défier les dieux pour s'accomplir malgré eux.

Mais ce n'est pas pour parler d'hier que Philip Roth lance le lecteur dans ce fulgurant labyrinthe. «Je sortais de Pastorale américaine, qui traite de la guerre du Vietnam, puis de J'ai épousé un communiste, qui parle du maccarthysme; je me suis demandé si j'étais capable d'écrire quelque chose de sensé sur une période qui n'était pas encore historique, sur la période que je vivais. Or nous étions en 1998...» Et 1998, aux Etats-Unis, n'est pas une année comme les autres. Voici comment Philip Roth la fait entrer dans l'Histoire: «En Amérique en général, ce fut l'été du marathon de la tartuferie: le spectre du terrorisme, qui avait remplacé celui du communisme comme menace majeure sur la sécurité du pays, laissait la place au spectre de la turlute; un président des Etats-Unis, quinquagénaire plein de verdeur, et une de ses employées, une drôlesse de 21 ans folle de lui, batifolant dans le Bureau ovale comme deux ados dans un parking, avaient rallumé la plus vieille passion fédératrice de l'Amérique, son plaisir le plus dangereux, le plus subversif historiquement: le vertige de l'indignation hypocrite.»

L'Amérique face à ses démons. C'est donc sur fond d'affaire Lewinsky que débute ce roman ébouriffant. «Monica Lewinsky a révélé davantage sur l'Amérique que quiconque depuis Dos Passos et son éblouissante trilogie U.S.A.», explique Roth sans plaisanter. La volonté de pureté et son terrible cortège d'ombres, voilà le cœur de ce livre drôle et impitoyable. Roth n'hésite pas à mettre l'Amérique face à ses démons. Ultime pirouette de la part de ce maître du roman noir, le rôle du procureur est tenu par... une Française! Delphine Roux est le double inversé de Coleman Silk: alors que ce dernier a osé la plus dangereuse des métamorphoses pour changer sa vie, la petite normalienne étriquée a remisé bien sagement son ambition dans le carcan que lui tendait la société et croit s'être affranchie du déterminisme parce qu'elle a traversé l'Atlantique. C'est elle qui fera régner sur les campus l'esprit de pureté, cet esprit assainissant qui prétend purger le monde de sa crasse. «Mais la crasse est innée, martèle Roth. Nous sommes la crasse. Nous ne sommes pas que cela, mais nous sommes aussi cela. Ces pulsions de pureté sont démentes, non?»


La Tache, c'est bien sûr la souillure humaine, ancrée en chacun de nous et qu'il nous revient de combattre si nous voulons prétendre à un semblant de liberté. C'est aussi cette trace blanchâtre laissée par le liquide présidentiel sur la robe d'une stagiaire voilà quatre ans et qui déclencha chez les Américains une exubérante volonté de purification. Le parallèle, symbolique, n'est que trop évident. Il fournit son meilleur roman à un Philip Roth goguenard et fier du bon tour qu'il vient de jouer à son pays.

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