dimanche 7 octobre 2012

Billets-Monsieur le Président, écoutez les cris du peuple

Dessin de Glez, Burkina Faso.


Monsieur le Président, écoutez les cris du peuple

En 1936 comme en 1981, la France a eu besoin de la pression de la rue pour gouverner à gauche. Une leçon à retenir pour François Hollande, au moment où s’engage le débat parlementaire sur le pacte budgétaire. Dans son propre intérêt autant que dans celui de ses électeurs.
  
Quand on essaie de faire croire que des contraintes extérieures sont une fatalité, on se met soi-même dans une situation contraignante. C’est ce que viennent de rappeler obligeamment des milliers de manifestants à François Hollande, “leur” président socialiste.

La France s’apprête à ratifier le pacte budgétaire européen. Le gouvernement de gauche a donc besoin d’être pressé par la rue. Il a besoin de la mobilisation des citoyens et citoyennes pour atteindre des objectifs politiques qui seraient dénoncés comme utopiques ou irresponsables dans l’Union européenne, au nom des sempiternelles contraintes extérieures.

Aucun gouvernement français de gauche n’a encore pu mettre en œuvre son programme, ne serait-ce que partiellement, sans le soutien de manifestations, de grèves et d’autres formes d’intervention directe des intéressés.

On le sait depuis le gouvernement du Front populaire de 1936. Ce n’est que sous la pression massive des usines que celui-ci avait pu introduire les congés payés malgré l’opposition des patrons. Quand François Mitterrand est devenu président en 1981, il a eu besoin de l’aide active de la gauche unie pour abroger la peine de mort, baisser l’âge de la retraite et introduire d’autres réformes.

Dès que cette pression se relâche, le pouvoir commence, d’abord lentement puis de plus en plus vite, à se soumettre aux lois du marché. En protestant contre l’inscription des mesures d’austérité dans la loi, ces manifestations de gauche mettent en garde le président contre le pacte avec le diable qu’il s’apprête à signer avec le sang de ses propres électeurs.

Car le président se prive ainsi d’une partie du pouvoir institutionnel de défendre ses intérêts contre les “contraintes extérieures” du monde de la finance. Or si le président de gauche a besoin du peuple de gauche, il est moins sûr que celui-ci ait autant besoin de lui.

Source Courrier International

samedi 6 octobre 2012

Infos santé-Cannabis et adolescents


Infos santé-Cannabis et adolescents

L’usage du cannabis chez l’adolescent jeune pourrait compromettre son développement neuropsychologique. C’est en tous cas ce que laisse entendre une étude néo-zélandaise qui s’ajoute à d’autres travaux plus anciens et qui attire l’attention sur un phénomène courant   mais qui n’est peut-être pas à banaliser.

Les chercheurs néo-zélandais ont accompli un travail long et minutieux puisqu’ils ont suivi ce qu’on appelle une cohorte de naissance. Il s’agit de 1037 individus née en 1972 et 1973 et qui ont été ainsi suivis jusqu’à l’âge de 38 ans. Leur étude est publiée dans la revue américaine PNAS.
Chaque participant a été évalué au plan neuropsychologique avant l’âge de 13 ans, en 1985 et 1986, puis en 2010-2012.
La consommation de cannabis a été évaluée à 18, 21, 26, 32 et 38 ans.
Précisons à ce stade que suivre pendant 20 ans de façon prospective une cohorte est, en matière d’épidémiologie, un travail remarquable.

Les auteurs ont cherché à savoir si l’usage du cannabis sur le long terme était associé à un déclin des fonctions cognitives. Cherché également si les troubles étaient spécifiques de certaines fonctions ou globaux.
Ils ont également recherché le rôle éventuel d’un décrochage scolaire comme cause des troubles
Ils ont également enquêté auprès de tiers pour confirmer les troubles, étudié l’âge de début de la consommation ainsi que les effets à long terme après cessation de l’usage de cannabis.
Par leur méthodologie ils ont pu éviter quasiment complètement un ‘parasitage’ lié à la consommation d’autres drogues plus toxiques, le rôle du tabac, d’un excès d’alcool et l’existence de troubles schizophréniques.
L’un des résultats les plus marquants chez les utilisateurs au long cours est la diminution du quotient intellectuel, le QI. Ce test n’est pas sans reproches et sa validité fait l’objet de contestations depuis longtemps, mais en l’occurrence, la baisse est un élément retrouvé  dans diverses catégories de l’étude et peut donc être considérée comme un indicateur à défaut de preuve absolue.

Une indication précieuse
Les auteurs de l’étude, je l’ai dit, ont utilisé une série de garde-fou qui leur garantit une non ‘pollution’ de leur analyse.
Ils peuvent donc dire que le fait de commencer avant 18 ans à fumer du cannabis de façon régulière a un retentissement neuropsychologique plus important qu’un début à l’âge adulte. Plus intéressant, et contrairement au tabac, la cessation de l’usage ne remet pas les ‘compteurs à zéro’ et les anomalies persistent.  Ces troubles cognitifs vont avoir des conséquences à long terme dans le vécu quotidien. Il risque d’y avoir une altération d’un certain nombre de processus qui permettent à l’adulte normal de se situer dans son environnement, de prendre des décisions, de répondre au stress.
Ce travail vient en confirmer d’autres qui montrent la vulnérabilité du cerveau des adolescents face au cannabis fumé tôt, de façon régulière et sur des périodes longues.
Bien qu’il ne soit pas politiquement correct, dans certains milieux, de soulever cette problématique, il est important de s’y arrêter.
L’adolescence n’est pas une période banale. C’est un moment où se font des remodelages, des transformations, voire des finitions.
Et ces périodes d’intenses ‘travaux’ où se produisent des divisions cellulaires, la mise en place de connexions, le branchement entre elles de structures nerveuses, l’enveloppement de nerfs dans des gaines protectrices de myéline.
Ces périodes sont des moments de grande vulnérabilité, de grande fragilité. La surface des cellules abrite des récepteurs, des structures qui, sollicités, vont entrainer des réactions chimiques mettant en contact les cellules nerveuses.

Plus tôt, plus de risques
Il existe des récepteurs au cannabis dans le cerveau, à divers endroits. On peut imaginer qu’une stimulation répétée et à des doses importantes puisse jouer un rôle défavorable à une période charnière du remodelage cérébral sur un organe en devenir. Des connexions aberrantes, des problèmes de communication inter-neuronales, peuvent ainsi survenir.
D’autant que les concentrations en principes actifs et en particulier en THC, tétra-hydrocannabinol.
Dans un domaine tout autre, on pense, par exemple, que les sollicitations hormonales sur le sein pendant la puberté fait le lit du cancer quelques années plus tard.
On, est, je le répète à une période-clé dans l’adolescence et quand on revient aux résultats de l’étude on constate qu’un début de consommation plus tardif n’a pas les mêmes conséquences.
D’autres études menées en Suède et  en Angleterre ont montré également des phénomènes  inquiétants chez des adolescents consommateurs précoces. Des syndromes dépressifs et, chez des sujets prédestinés, un passage à la schizophrénie en cas de consommation quotidienne élevée.
Pour autant, il faut éviter la diabolisation et les discours moralisateurs. Ne pas oublier non plus le rôle dévastateur des consommations excessives d’alcool, souvent associées d’ailleurs à la prise de cannabis. Les bières qui, il y a quelques années titraient 4 degrés d’alcool, titrent désormais plus souvent 10 degrés.
Mais il n’est pas non plus interdit de souligner l’accumulation de données de recherches qui laissent à penser que débuter tôt la consommation de cannabis a un effet délétère sur le cerveau.
Informer les adolescents et leurs parents, le choix face au risque étant, ensuite, de la responsabilité de chacun.

Référence de l’étude 

Madeline H. Meier et al.
Persistent cannabis users show neuropsychological decline from childhood to midlife
PNAS 2012 ; published ahead of print August 27, 2012,doi:10.1073/pnas.1206820109

Autres travaux sur le mémé sujet :
Stanley Zammit et al.
Self reported cannabis use as a risk factor for schizophrenia in Swedish conscripts of 1969: historical cohort study
BMJ 2002;325:119

Louise Arseneault et al.
Cannabis use in adolescence and risk for adult psychosis:longitudinal prospective study
BMJ 2002;325:1212–3

Joseph M Rey and Christopher C Tennant
Cannabis and mental health
More evidence establishes clear link between use of cannabis and psychiatric illness
BMJ 2002; 325 :1183-1184


Source docteurjd.com (blog santé de jd flaysakier)

jeudi 4 octobre 2012

Recettes Tartes-Tarte tatin aux abricots



Tarte tatin aux abricots

Préparation : 15 min
Cuisson : 50 min
Pour 6 personnes
1 rouleau de pâte feuilletée
1 kg d’abricots
50 g de beurre + 10 g pour le moule
80 g de sucre
1 brin de romarin
1. Préchauffez le four à 210 °C (th. 7).
2. Beurrez un moule à manqué de 26 cm de diamètre.
3. Lavez les abricots, ouvrez-les en deux et retirez les noyaux.
4. Faites fondre le beurre dans une grande poêle, ajoutez le sucre et des brindilles de romarin. Posez les demi-abricots côté bombé dans la poêle. Faites cuire 10 à 15 minutes sur feu moyen pour faire caraméliser.
5. Faites glisser le contenu de la poêle dans le moule, et laissez complètement (une étape essentielle pour une bonne cuisson de la pâte).
6. Déroulez la pâte, piquez-la de coups de fourchette et posez-la sur les abricots. Rentrez les bords dans le moule, baissez le four à 180 °C (th. 6) et enfournez pour 30 minutes. Laissez tiédir 5 minutes et démoulez en retournant la tarte.
Conseil
Vous pouvez remplacer le romarin par des brins de lavande et servir avec une glace aux calissons.


Billets-Entretien avec Peter Sloterdijk : DSK, le sexe et l’imaginaire français



Entretien avec Peter Sloterdijk : DSK, le sexe et l’imaginaire français

Propos recueillis par Élisabeth Lévy
Pour le philosophe allemand, si l'inconscient monarchique qui sacralise le sperme royal a persisté en France, l'égalité à l'américaine est une comédie.

  • L'affaire DSK serait l'une des manifestations de l'exception française - et pas la plus glorieuse. Mais, sauf erreur, la testostérone n'est pas une exception française ?
Peter Sloterdijk : Vous vous trompez ! La testostérone française est une exception, car, dans la tradition des rois thaumaturges, elle est une hormone sacrée. Le sperme des rois de France a toujours été considéré comme une substance miraculeuse, sublime, avec laquelle les filles du peuple recherchaient le contact. L'historiographie française a très bien exploré cette croyance délirante en vertu de laquelle il suffisait de toucher la lisière du manteau d'hermine du monarque pour être guéri de toutes sortes de maladies. C'est le manteau qui fait le prince, car il contient le secret du sperme royal.

  • Dans cette perspective, les femmes ne sont pas nécessairement soumises par la force, mais consentantes, voire demandeuses ?
Peter Sloterdijk : Oui, une sorte d'ordre féminin regroupe celles qui ont reçu la substance royale. Je ne crois pas que la majorité des amantes de DSK se soient senties maltraitées, mais, au contraire, honorées, distinguées, élues. Être élue par un élu : c'est une forme d'élection au second degré.

  • Si le sexe a partie liée avec le pouvoir, c'est le produit de notre inconscient monarchique ?
Peter Sloterdijk : Ce qui est spécifique à la France, c'est la persistance de la monarchie sacrale. La relation entre sexe et pouvoir existe partout. John Fitzgerald Kennedy a été l'un des plus grands "tombeurs" de tous les temps. Chaque peuple possède une tradition des exceptions : il y a une manière française, une manière juive, une manière américaine de faire des exceptions. Or, le torrent de l'affaire DSK se situe au croisement de ces trois fleuves d'exceptionnalismes, ce qui contribue à le rendre anthropologiquement fascinant.

  • Mais on a l'impression d'un jeu à front renversé : d'un côté, il y aurait une Amérique égalitaire, et de l'autre, une France des privilèges où les puissants jouiraient de l'impunité. Peut-être n'avons-nous pas vraiment pris la Bastille ?
Peter Sloterdijk : Il est certain que la rhétorique républicaine n'a pas pu effacer la tradition monarchique de l'imaginaire français. On peut couper les têtes des aristocrates, pas supprimer le rêve de privilèges. En même temps, cela correspond parfaitement à l'essence de la modernité : les gens ne veulent pas être égaux, ils veulent être préférés. L'égalité dans l'insignifiance n'intéresse personne. La démocratie parfaite serait celle qui inventerait l'art de préférer tout le monde.

  • Ça, ça ne va pas être possible...
Peter Sloterdijk : C'est précisément le paradoxe fondamental de la modernité que de vouloir démocratiser le privilège. La mentalité d'un personnage comme DSK est bien le produit de l'atmosphère paradoxale de la France contemporaine.

  • Cela signifie-t-il que la Révolution a échoué ?
Peter Sloterdijk : Si le but de la Révolution était de remplacer l'homme de l'Ancien Régime par l'homme nouveau, son échec est clair. Dans une perspective psycho-historique, elle a entraîné une multiplication des ambitions et engendré une aristocratie de deuxième ordre dans laquelle la réussite crée un nouveau type d'élection et provoque une inflation psychique qui confère à l'individu un sentiment d'immunité royale. Toute l'histoire est racontée par une photo de DSK prise après sa première nuit au commissariat. Il est en quelque sorte ontologiquement démaquillé. On dirait qu'il a ressenti la vérité du dialogue entre Napoléon et l'un de ses conseillers après l'exécution du duc d'Enghien. "Vous pensez donc que c'était un crime ?" demande le Premier consul, un peu énervé. "Pire que cela, sire, c'était une faute", répond le conseiller. Le visage de DSK exprime très clairement la tragédie de la faute - ce n'est pas l'acte criminel qui te fait tomber du haut de l'échelle au fond de l'abîme, c'est la faute. Et sa faute, c'est de s'être trompé de désir.

  • Pouvez-vous nous expliquer ? Je vous rappelle que nous ne savons absolument pas ce qui s'est passé au Sofitel de New York.
Peter Sloterdijk : Il ne s'agit pas de cela, mais de ce que nous savons du style érotique de Dominique Strauss-Kahn. Selon Michel Foucault, la sexualité ne se refoule pas, elle se stimule. Et vous admettrez sans doute que c'est encore plus vrai pour un homme de 62 ans, dont la sexualité n'est plus très spontanée. Il semble que DSK était moins en interaction avec des femmes concrètes qu'avec sa propre vibration sexuelle - c'est l'une des caractéristiques de la sexualité royale. Le monarque qui vient de faire l'amour avec l'une de ses favorites reste immergé dans sa propre onde érotique qu'il projette sur la prochaine occasion. On pourrait parler de tautologie érotique : pour un homme muni d'une clé, tous les trous de serrure se ressemblent.

  • Oublions le cas de cet homme précis qui est aujourd'hui une affaire judiciaire américaine. Que nous apprend ce scandale sur le "mâle" français ?
Peter Sloterdijk : Je dirai que la masculinité à la française induit une forme de complicité entre les hommes. Il existe des exceptions d'utilité publique : en tolérant les extravagances des autres hommes, on crée un espace de liberté pour tous, au moins au niveau du fantasme. Cette tendance des Français à accorder avec une grande libéralité des régimes d'exception révèle une certaine sagesse : c'est une façon de tirer les conséquences du fait que, dans la réalité, les mérites de tous ne sont pas égaux.

  • Aux États-Unis, cette normalité de l'exception doit apparaître comme une anomalie radicale, non ?
Peter Sloterdijk : L'humeur américaine est en effet radicalement différente. Les Américains refusent tout régime d'exception au nom d'une égalité qui constitue le principe régulateur de cette société fondée sur l'immigration. Dans le cas de DSK, ce principe est complètement perverti, car sa célébrité fonctionne en sens contraire. En réalité, son affaire révèle de façon inouïe que l'égalité à l'américaine est une comédie. La teneur en injustice de son acte présumé est, déjà maintenant, bien moins élevée que celle du traitement que lui inflige la justice américaine. Aux yeux du monde entier, il est devenu ce que les Jacobins de 1793 appelaient un "scélérat". Dans la logique jacobine, dont on voit qu'elle peut surgir n'importe où, un "scélérat" est passible d'un syllogisme terrible : si vous êtes suspect, on vous accuse, et si on vous accuse, vous êtes coupable. En conséquence, dès que vous êtes "accusable", vous êtes coupable, et en tant que coupable, vous êtes exécuté sur-le-champ. Les trois fonctions judiciaires - accusation, condamnation, sanction - sont assurées en même temps. Le résultat, c'est que les mérites de DSK jouent contre lui. S'il était médiocre, personne ne se serait soucié de lui.

  • Peut-être faudrait-il rappeler à tous ceux qui en rêvent que la célébrité est la pire malédiction qui soit ?
Peter Sloterdijk : Exactement. Le succès et la ruine sont la même chose. J'ai été frappé par les réactions des résidents du premier appartement où DSK devait demeurer en liberté surveillée. Ils refusaient que leur voisinage soit empoisonné par sa célébrité. C'est quelque chose de tout à fait nouveau. En Allemagne, le Parlement vient de décréter qu'on n'a plus le droit d'être protégé contre le bruit engendré par l'installation d'un jardin d'enfants. Par contre, les habitants d'un immeuble de Manhattan ont le droit de se protéger contre ceux que le discours postpsychanalytique américain désigne comme "toxic people". Cet environnementalisme appliqué aux relations humaines se combine très bien avec la sensibilité dominante du féminisme américain, qui voit en tout mâle un "individu toxique".

  • À entendre les féministes françaises, l'affaire révélerait la persistance en France de la domination des hommes sur les femmes. Que le pouvoir exerce une attraction érotique - le "sperme royal" - est une chose, ce qu'on appelle les "promotions canapé" en est une autre. Croyez-vous qu'en France une femme doit coucher pour arriver ?
Peter Sloterdijk : Je le répète, le prix suspect que certaines femmes doivent payer pour faire carrière est une réalité universelle pour une raison simple : la sexualité est moderne dans la mesure où elle est devenue un élément de la "libération" - au sens chimique du terme - de la force de travail. D'une certaine façon, les féministes défendent une de nos dernières illusions, celle de l'égalité des armes. C'est en cela que le féminisme est la forme dominante du jacobinisme au XXIe siècle.

Repères

1947 : Naissance à Karlsruhe.
1975 : Doctorat en philosophie sur la théorie de l'autobiographie.
1980 : Séjours en Inde.
1983 : (trad. française, 2000) : Critique de la raison cynique (Christian Bourgois).
1997/2004 : Parution en Allemagne de la trilogie Sphères.
1999 : La conférence sur les Règles pour le parc humain (Mille et Une Nuits) déclenche un scandale en Allemagne.
Depuis 2001 : Recteur de l'Université des arts et du design de Karlsruhe.
2002 : Succède à Marcel Reich-Ranicki comme concepteur de l'émission sur la ZDF Quartet philosophique.
2006 : Le palais de cristal (Maren Sell).
2007 : Colère et temps (Maren Sell).
2009 : Parution de son livre sur l'éthique et l'anthropotechnique Du musst dein Leben ändern (Tu dois changer ta vie).
2010 : Traduction française de Globes (Sphères, t. 2).
2011: Traduction française de Tu dois changer ta vie (Maren Sell).


Propos recueillis par Élisabeth Lévy (Le Point)

mercredi 3 octobre 2012

Infos santé-Tests de paternité



Tests de paternité

Une grossesse médiatisée, un accouchement et ses suites qui ont fait beaucoup parler. Maintenant c’est une demande devant la justice civile qui met Rachida Dati et sa fille sous les feux des projecteurs. Avec, en bout de course la question de la reconnaissance de paternité. Une technique qui a bien évolué.

Les millions de téléspectateurs qui, chaque, semaine, regardent les multiples déclinaisons de la série ‘Les Experts’ (CSI en anglais) sont devenus aujourd’hui familiers des dosages d’ADN, le support de notre patrimoine génétique présent dans toutes les cellules de notre corps, sauf les globules rouges, dépourvus de noyau.
Mais comment faisait-on les tests de paternité avant d’avoir es tests ADN ? En utilisant les groupes sanguins de l’enfant et du père putatif !
Précision importante : il ne s’agissait pas d’affirmer une paternité mais, tout au contraire, de l’infirmer. En clair, ces tests sanguins permettaient de pouvoir parfois dire : Monsieur X ne peut pas être le père de l’enfant de Mme Y.
Petit rappel de biologie. Sur les cartes de donneurs de sang figurent les groupes A, B, AB et O, agrémentés des signes + et – pour la présence de groupes Rhésus.
Ces lettres caractérisent ce qu’on appelle le ‘phénotype’, c’est-à-dire l’aspect ‘visible’ du groupe sanguin, un peu à la façon de la couleur des yeux.
Ce phénotype ne se voit pas dans le cadre des groupes sanguins, mais c’est la structure située à la surface du globule rouge et qu’on appelle une glycoprotéine qui a une forme variable selon le groupe sanguin.
Ce groupe est génétiquement déterminé par le gène donné par chacun des parents, A, B et O.
Cette combinaison de deux gènes aboutit à un groupe désigné par une seule lettre, sauf dans un cas. Il faut se rappeler qu’il y a des gènes dominants et d’autres dits récessifs. Pour ‘gagner‘ le dominant a besoin d’être présent à un seul exemplaire. Pour le récessif, il faut deux gènes identiques.
Exemple : si vous êtes du groupe sanguin A, dans votre patrimoine génétique vous avez deux gènes A ou un gène A et un gène O, AA ou AO. Le gène O est récessif et s’incline.
Pareil pour B, BB ou BO
Si vous avez reçu le gène A de l’un et le B de l’autre, vous serez AB, les deux gènes étant dominants.
Enfin pour être du groupe O, la seule possibilité est d’avoir reçu deux gènes O, être donc génétiquement OO.

Infirmation
Prenons un cas concret. Nous sommes dans les années 60. Mme D à un enfant de groupe sanguin O.
Mme D dit que c’est M.C qui est le père ce cet enfant et veut qu’il soit reconnu comme tel.
M.C nie être le père.
Prise de sang, groupe sanguin, M.C est de groupe sanguin AB.
Il est donc exclu qu’il soit le père de l’enfant car, je le redis, pour être de groupe O, il faut porter deux gènes O, être OO.
Si l’enfant avait reçu un gène O de sa mère et un gène A ou B du père, il serait AO ou BO, ce qui se traduirait par un groupe sanguin A ou B.
Autre situation : l’enfant est O et le père est A.
On ne peut exclure la paternité, mais on ne peut pas l’affirmer non plus. Dans ce cas, le père peut être AA ou AO et il a pu donner son gène O.
Mais cela est improuvable.
Donc la technique des groupes sanguins ne pouvait qu’exclure une présomption de paternité, pas la prouver.

Confirmation
Virage total dans les années 80 avec la découverte par sir Alec Jeffreys, biologiste de l’université de Leicester en Angleterre des techniques d’empreintes génétiques.
Jeffreys constate que sur le brin d’ADN, en dehors des gènes qui constituent notre patrimoine génétique, existent des zones a priori sans fonction identifiée, mais qui sont uniques à chacune et chacun d’entre nous.  Sauf, notons le chez les vrais jumeaux, c’est-à-dire ceux qu’on appelle monozygotes, c’’est à dire issus d’un seul et même œuf.
Ces zones sont constituées pour moitié du matériel génétique du père et pour moitié de celui de la mère.
Hormis les jumeaux vrais la probabilité d’avoir deux empreintes identiques est de l’ordre de 1 sur 10 milliards, à mettre en rapport avec le fait que la Terre compte environ 7 milliards d’habitants.
Le principe des tests ADN est donc de récupérer des cellules des personnes d’intérêt, soit par frottis de la face intérieure de la joue, soit à partir de globules blancs du sang par exemple.
On dresse ensuite la carte génétique de chacun et on regarde ces fameuses, zones, appelées ‘allèles’.
ON va rechercher combien de ces allèles sont identiques entre l’ADN de l’enfant et du père supposé.
Selon les techniques, on recherchera un nombre plus ou moins grand de correspondances, six à huit généralement.
Et si ces correspondances existent, on pourra, contrairement aux tests sanguins, affirmer la paternité avec un risque d’erreur infinitésimal, de l’ordre, rappelons le, du dix milliardième.
Seul bémol, c’est une technique biologique donc susceptible d’être altérée par des fautes de manipulation, volontaire ou accidentelle,  ou des contaminations.
En France, seul un juge peut ordonner de tels tests mais des sociétés en proposent sur Internet et il arrive que des pères saisis de doutes n’hésitent pas à arracher un peu de cheveux d’un enfant pour les envoyer aux fins d’examens à ces sociétés.


Source docteurjd.com (blog santé de jd flaysakier)


Billets-Edgar Allan Poe



Edgar Allan Poe

Poète, conteur, essayiste et critique américain, Edgar Allan Poe est né le 19 janvier 1809 à Boston (Massachusetts). C'est dans une famille d'acteurs ambulants que naît le plus improbable des Bostoniens. Son père disparaît bientôt et sa mère, jeune première très admirée, tombe malade en tournée et meurt dans une petite chambre de Richmond (Virginie). Rien ne protège Edgar, qui va avoir trois ans, du spectacle de ce drame. Il est recueilli par un riche négociant de la ville, John Allan, et s'attache à ses parents nourriciers, à la grâce de cette mère, aux promesses de réussite sociale qu'incarne ce père.

Il profite d'un séjour familial en Ecosse (1815) puis à Londres (1816-1820), reçoit une excellente éducation. En 1826, il entre à l'université de Virginie. Mais John Allan lui refuse le train de vie de ses condisciples et, en mars 1827, c'est la rupture. Le rêve aristocratique du quasi-gentleman virginien s'écroule. Edgar Poe quitte la maison (où Mrs. Allan mourra en 1829) pour Boston. Suivent des années de lutte pour survivre, dans l'armée d'abord, puis à l'école d'officiers de West Point pour un semestre. Ces années sont ponctuées de lettres indignées ou suppliantes à John Allan, où il affiche déjà une énorme ambition littéraire ("le monde sera ma scène").

Edgar Poe se veut poète et publie en 1827, 1829 et 1831 trois minces recueils qui ne rencontrent guère d'écho. Revues et magazines naissants organisent des concours: premier succès en 1831, puis un second en 1833 avec Manuscrit trouvé dans une bouteille, mais la vie est précaire. En 1834, John Allan meurt, sans même mentionner Edgar dans son testament. En août 1835, il devient collaborateur permanent du Southern Literary Messenger de Richmond, où il retourne habiter. Sans doute aussi commet-il quelques écarts de boisson. Fin 1836, il s'est fait un nom mais devient trop encombrant et doit démissionner. Entretemps, pour éviter que ne lui échappe la petite cellule familiale qui lui reste, il épouse sa cousine Virginie, âgée d'à peine quatorze ans.

En 1837, une première tentative d'Edgar Poe pour s'implanter à New York, la capitale littéraire, échoue, et c'est à Philadelphie que sont publiées Les Aventures d'Arthur Gordon Pym, en juillet 1838, et Ligeia en septembre. Il entre au service du Gentleman's Magazine où il souffre du manque d'indépendance critique, mais poursuit son œuvre de conteur. Il entre, cependant, dans une période de travail serein (juin 1841-mai 1842) quand le Gentleman's, changeant de main, devient le Graham's Magazine.

Il perfectionne sa théorie de l'intrigue comme construction visant à la perfection formelle, célèbre dans Une descente dans le Maelström la pleine maîtrise de son art, confirme dans Introduction aux comptes rendus critiques son choix d'une critique centrée sur le texte comme tel. En juin 1843, Le Scarabée d'o est un immense succès populaire. En avril 1844, avec Le Canard au ballon, il conquiert New York. En janvier 1845, son poème Le Corbeau, exploit intellectuel et prosodique, emporte l'adhésion des critiques comme du grand public -- et Poe exploitera son énorme succès par sa très provocante Philosophie de la composition.

En juillet 1845, Contes, qui offre une sélection de sa production, est bien reçu. En novembre paraît Le Corbeau et autres poèmes. Edgar Poe, arrivé à New York en avril 1844, est au faîte de la célébrité. D'abord collaborateur du Broadway Journal, il en était devenu rédacteur en chef en juillet 1845 et seul propriétaire (grâce à un emprunt) en octobre. Dans ce modeste hebdomadaire, il fournit un travail écrasant.

Quand le Broadway Journal fait faillite, en janvier 1846, sa vie prend un tour plus sombre et plus exalté. Dès janvier 1842, Virginie, sa jeune femme, d'une grande beauté et excellente musicienne, s'était rompu un vaisseau sanguin alors qu'elle chantait. On la crut perdue. Elle se remit partiellement, connaissant régulièrement de semblables accidents, jusqu'à sa mort, en janvier 1847. Durant cette période où "l'horreur de l'incessante oscillation entre espoir et désespoir" l'éprouve cruellement, il lui arrive de boire.

Edgar Poe est maintenant à Fordham, dans la banlieue de New York, où la famille s'était installée, en mai 1846, dans un petit cottage. Il a été malade, déprimé, mais rassure un ami: "La vérité est que j'ai beaucoup à faire; j'ai décidé de ne pas mourir avant que ce soit fait."

Edgar Poe éprouva un attachement profond tant pour sa mère nourricière d'abord, la belle et dolente Frances Allan, que pour sa tante ensuite, la très pratique et très dévouée Maria Clemm. Et toujours il idéalisa la femme. Mais seule comptera la passion impossible que lui inspirera, de juillet 1848 à sa mort, la jeune femme d'un industriel du Massachusetts, Mrs. Annie Richmond.

Sa santé se détériore, mais cette flambée affective suscite, chez le poète, une seconde gerbe de lyrisme: Ulalume avait été écrit en décembre 1847, Pour Annie l'est en mars 1849, Annabel Lee en juin. Le même mois, il part pour le Sud avec à nouveau la vieille idée de financer un projet de grande revue littéraire. Il semble faire avec Richmond d'heureuses retrouvailles. Le 24 septembre, il remonte vers le Nord. Le 3 octobre, on le retrouve dans un état d'hébétude et d'extrême abandon dans une taverne de Baltimore utilisée comme bureau de vote en ce jour d'élection. Transporté à l'hôpital, il y meurt le 7 octobre.

R. W. Griswold, chargé de la publication des Oeuvres (1850), ira jusqu'au faux pour imposer un Mémoire haineux qui établira pour longtemps la mauvaise réputation d'un écrivain qui, en fait, connut la vie d'un lutteur intellectuel et eut quelques amis fidèles. Il unissait à une immense fierté une grande dépendance affective et fut parfois tenté de sortir d'impasses personnelles par l'esclandre ou un verre d'alcool.
L'oeuvre d'Edgar Poe est marquée par une focalisation paradoxale sur une unité aussi inévitable qu'insaisissable.

C'est la France qui a fait sa réputation. La première timide adaptation française (de William Wilson) date de 1844. D'autres suivirent. En 1846, le nom d'Edgar Poe circulait à Paris. Le 15 juillet 1848, Charles Baudelaire inaugure avec Révélation magnétique un travail de traduction qui s'étendra sur dix-sept ans. Stéphane Mallarmé, puis Paul Valéry achèveront de consacrer son génie. Plus récemment, un de ses contes policiers a pu servir de champ clos à Jacques Lacan et à Jacques Derrida. Edgar Poe est un auteur à double public, populaire et intellectuel. Aux États-Unis, il est classé parmi les écrivains du Sud; il partage avec ceux d'après la guerre de Sécession jusqu'à William Faulkner et peut-être Flannery O'Connor le sentiment d'une immense perte subie dans les temps originels. C'est depuis les années 1970 seulement que la critique américaine le classe parmi les écrivains majeurs.


lundi 1 octobre 2012

Billets-Entretien avec Peter Sloterdijk



Entretien avec Peter Sloterdijk

Propos recueillis par Élisabeth Lévy
Pour le philosophe allemand, il est urgent de "Repenser l'impôt" (Libella/ Maren Sell) dans la grammaire de la générosité plutôt que dans celle de la contrainte.
  
  • Votre critique de l'impôt ne traduit-elle pas tout simplement votre conversion à l'ultralibéralisme ?
Peter Sloterdijk : C'est ce dont j'ai été accusé par quelques-uns qui n'ont rien compris à ce que j'avais écrit ! Je crois au contraire qu'il est urgent de repenser la gauche en termes de générosité plutôt que de contestation. Pour cela, il faut repartir du sens profond de la Révolution française, qui était d'élever le peuple dans sa totalité au rang d'une aristocratie, alors que les privilèges de la vieille noblesse étaient devenus insupportables. Malheureusement, l'interprétation dominante a consisté à identifier le peuple à ses tendances les plus vulgaires. Et, depuis deux siècles, l'Europe est à la recherche de sa noblesse perdue. Pour la retrouver, on doit réinterpréter l'impôt comme un don démocratique. Il ne s'agit pas nécessairement de changer les procédures, mais de mener une révolution psycho-politique qui fera comprendre aux citoyens qu'ils ne sont pas seulement des contribuables contraints de céder une partie de leurs propriétés à la caisse commune.

  • C'est pourtant la définition du contrat social, dans lequel chacun renonce à une partie de sa souveraineté - et par extension de son droit de propriété - en échange de la protection étatique.
Peter Sloterdijk : C'est une très belle description d'un fantasme constitutif de la société moderne, mais, dans la réalité, ce noble échange n'existe pas. Notre tradition, c'est la trésorerie au pouvoir.

  • N'est-ce pas le fondement de la démocratie moderne ? Après tout, le vote de l'impôt est l'acte de naissance des Parlements...
Peter Sloterdijk : C'est tout le problème : on a réduit la démocratie à une fiscocratie. Il est absurde de croire que la contrainte fiscale pourrait fonder le lien social primordial. S'y accrocher, c'est prolonger le règne de l'absolutisme.

  • Dans vos précédents ouvrages, vous expliquiez que les affects érotiques ou avides l'avaient emporté sur les affects thymotiques ou héroïques. Vous affirmez maintenant que la fière volonté de donner peut l'emporter sur celle de prendre. Ce pari sur la générosité n'est-il pas un peu risqué ?
Peter Sloterdijk : C'est risqué, mais parier exclusivement sur l'avidité serait bien plus risqué encore. L'éros vulgaire au pouvoir ne correspond nullement aux besoins profonds de la psyché républicaine. Depuis l'invention de la société civile consécutive aux révolutions de la modernité, le discours officieux a consisté à dire aux citoyens : "Les seules choses qui soient sûres en ce monde et sur lesquelles nous pouvons compter, ce sont votre avidité et votre tendance à fuir les obligations dictées par le bien commun, en somme la bassesse de votre éthique." La modernité avait pourtant libéré une dimension éthique pour politiser les impulsions nobles des citoyens. Ce qui justifiait que l'on coupât les têtes des aristocrates, c'était de pouvoir substituer au contenu de ces têtes perdues le psychisme d'un peuple civilisé. Dans ses débuts, la Révolution française ne fut pas un mouvement généré par l'avidité bourgeoise, mais l'explosion d'une générosité populaire telle qu'on ne l'avait jamais observée auparavant.

  • La démocratie réelle aurait-elle coupé net cet élan de générosité ?
Peter Sloterdijk : Le pari est ouvert depuis deux cents ans. Mais les penseurs français n'ont pas exploré cette voie, à la seule et notable exception de Marcel Mauss, dont la thèse sur le don comme moteur du lien social suscita de violentes controverses. Presque personne n'a compris la double nature et le mystère du don, qui réunit spontanéité et contrainte. Et c'est ainsi que la société moderne en Europe a oublié l'art de la générosité. Pour repenser l'impôt, il faut comprendre que le même geste peut être simultanément volontaire et obligatoire. L'impôt n'est pas une aumône ni un caprice des riches - il incarne le paradoxe du don nécessaire.

  • Votre pari sur la générosité ne revient-il pas, justement, à réhabiliter la charité que les sociétés démocratiques avaient remplacée par la solidarité nationale ?
Peter Sloterdijk : Absolument pas ! Je milite pour que la générosité soit représentée au "parlement de nos désirs". Aujourd'hui, les affects nobles sont en quelque sorte une opposition extra-parlementaire cantonnée aux ONG, au charity business ou aux caprices de quelques fous qui prétendent s'élever au-dessus de la moralité commune. Il faut les réintégrer dans le jeu et en finir avec la cochonnerie organisée d'une bagarre permanente entre un fisc qui prend trop et un contribuable qui ne cherche qu'à protéger sa fortune de l'État. Une fois qu'on a compris que le don démocratique est à la fois nécessaire et volontaire, on voit à quel point le système actuel est avilissant.

  • Si la fiscalité relève de la générosité, peut-on encore définir l'État comme le détenteur du monopole de la contrainte légitime ?
Peter Sloterdijk : Cette définition webérienne s'inscrit dans la tradition de l'étatisme absolutiste, dépourvu de tout ancrage dans le psychisme des citoyens. Si l'État est perçu par la plupart des citoyens comme un monstre étranger à leurs intérêts vitaux, cela tient au fait que l'impôt n'est pas compris comme un geste généreux des citoyens, mais comme une contrainte perverse. Autrement dit, au motif de créer un consensus civique, l'État abolit la citoyenneté, qui se résume largement à payer des impôts. La fiscocratie ne connaît pas de citoyen donneur, elle ne connaît que des débiteurs. Voilà pourquoi on a une gauche aussi minable et une droite tout aussi stérile, incapables de concevoir le rapport entre les citoyens et l'État, et celui des citoyens entre eux, dans la grammaire de la générosité.

  • En somme, si nombre de riches pratiquent sans vergogne l'évasion fiscale, ce n'est pas par égoïsme, mais parce qu'ils font exactement ce que le système attend d'eux ?
Peter Sloterdijk : Psychologiquement, les riches vivent toujours sous l'Ancien Régime, quand l'État exploitait ses propres citoyens. Au XXe siècle, le IIIe Reich renouvela le pillage archaïque en accaparant la fortune de ses citoyens juifs, satisfaisant l'esprit de butin qui, sous les bonnes manières civilisées, semble être une constante presque innée chez les mâles du genre humain - les femmes étant plutôt caractérisées par l'esprit de la collection qui se manifeste dans le shopping. Notre époque interdisant le pillage extérieur - à l'exception de celui des ressources animales -, il ne reste que la pression fiscale sur la propre population.

  • Vous fustigez l'esprit jacobin de la "vieille gauche" qui désigne les riches comme les nouveaux scélérats, comme vous l'aviez remarqué lors de l'affaire DSK.
Peter Sloterdijk : On retombe là dans le ressentiment classique. Spinoza disait qu'il ne faut jamais fonder son comportement - et surtout pas l'action politique - sur les passions tristes. Si on veut servir la cause du peuple, on doit filtrer les affects politiques de toute rancœur et de tout esprit de revanche. De plus, d'un point de vue comptable, l'augmentation du taux d'imposition des riches ne rapporte pratiquement rien. Il faut s'occuper du bloc central de la société, c'est-à-dire, en France, de ces 20 millions de foyers qui fournissent la quasi-totalité des revenus de l'État.

  • Sauf que ni les "ultrariches" ni les classes moyennes, qui leur vouent une détestation féroce, ne semblent animés par la générosité démocratique que vous appelez de vos vœux.
Peter Sloterdijk : Le problème est que les dons versés à l'État sont considérés comme des contributions forcées - presque comme un pillage légal. D'où le refus des uns et le ressentiment des autres. Les bénéficiaires ne savent plus rien et ne veulent plus rien savoir des donneurs quand il faudrait que la main qui reçoit ressente la chaleur humaine de la main qui donne. La fiscalité contraignante a fait disparaître la générosité et la gratitude en même temps. Le discours français sur la richesse est marqué par une effroyable méchanceté - un très mauvais présage pour l'"après-Sarkozy".

  • Que devient la justice, dans tout ça ? Renoncez-vous à la redistribution qui consiste, que vous le vouliez ou non, à prendre aux riches pour donner aux pauvres ?
Peter Sloterdijk : D'abord, je le répète, on prend surtout aux couches moyennes pour donner aux défavorisés. Ensuite, votre formulation biaisée indique bien que nous ne sommes pas sortis du paradigme religieux et que l'État est une nouvelle forme d'Église. Dans Les deux corps du roi, Ernst Kantorowicz montre que les juristes de la monarchie justifiaient la permanence du fisc en termes religieux - comme le roi, le fisc ne meurt jamais. Il faut ajouter que le geste le plus problématique de la Révolution française fut la vente des biens de l'Église : pour tous ceux qui dépendaient du premier système social en France, celui de la charité catholique, les conséquences furent terribles. Contraint de pallier sa disparition, l'État est devenu, sans jamais l'avouer, une Église sociale - mais qui pratique l'aumône forcée. Et la charité d'État est impitoyable ! Finalement, la sécularisation de l'État et du fisc, tenus pour des entités sacrées et immortelles, n'a jamais eu lieu. Il est temps de la mener à bien pour faire advenir, enfin, le citoyen rêvé par la Révolution française.

Repères

1947 : Naissance à Karlsruhe (Allemagne).
1975 : Doctorat en philosophie sur la théorie de l'autobiographie.
1978 : Séjourne pendant deux ans dans un ashram en Inde.
1983 : Critique de la raison cynique (Christian Bourgois).
1997/2004 : La trilogie Sphères (Pauvert, puis Maren Sell).
1999 : La conférence sur les Règles pour le parc humain (Mille et Une Nuits) déclenche un scandale en Allemagne.
2001 : Recteur de l'Université des arts et du design de Karlsruhe.
2002 : Succède à Marcel Reich-Ranicki comme concepteur de l'émission " das philosophische Quartett " sur la chaîne publique ZDF
2003 : Les battements du monde, avec Alain Finkielkraut (Pauvert).
2006 : Le palais de cristal (Maren Sell).
2007 : Colère et temps (Maren Sell).
2011 : Tu dois changer ta vie ! (Maren Sell), vendu à près de 100 000 exemplaires en Allemagne.
2011 : Tempéraments philosophiques. De Platon à Michel Foucault, (Libella/Maren Sell).


Propos recueillis par Élisabeth Lévy (Le Point)

Billets-Entretien avec Esther Duflo



Entretien avec Esther Duflo

Propos recueillis par Gérard Desportes
Après avoir occupé la chaire Savoirs contre la pauvreté du Collège de France, monté un laboratoire au MIT de Boston pour apporter des réponses concrètes, Esther Duflo poursuit son combat. Cette fois par la plume. Avec Repenser la pauvreté (Seuil), l'économiste signe avec celui qui fut son directeur de thèse, Abhijit V. Banerjee, un essai aussi documenté que dérangeant.

Un milliard d'êtres humains vivent avec moins de 1 dollar par jour. Comment font-ils ? À quoi pensent-ils ? La thèse de Repenser la pauvreté part de cette intuition simple que la misère ne peut être efficacement combattue qu'à la condition que soient mieux connues les manières de vivre des pauvres. Sans compassion ni complaisance. Le fléau est ici décortiqué et tant pis si le constat, parfois, heurte et choque. Pourquoi les pauvres ne vaccinent-ils pas leurs enfants et pourquoi un affamé choisira-t-il d'acheter trois crevettes plutôt qu'un kilo de riz ? Loin de cette image victorienne qui colle aux basques de certains militants et de nombre de fonctionnaires internationaux qui considèrent toujours qu'un pauvre doit être protégé contre lui-même et ses bas instincts, Esther Duflo fait le choix du complexe contre l'idéologie.

  • Livre académique, parti pris engagé ? Comment qualifier votre dernier ouvrage ?
Esther Duflo : L'approche est concrète, elle part d'exemples spécifiques. Nous étudions chaque cas et c'est seulement une fois réunie cette masse de données que le livre ouvre sur une série de réflexions et de conclusions. Nous avons voulu faire un livre qui allie la rigueur des études sur le même mode que les essais cliniques, avec une place importante laissée aux choses vues, aux impressions, à toutes les interviews que nous avons réalisées au fil des années, dans tous les pays où nous sommes allés.

  • Vous parlez de "radical rethinking" dans le sous-titre anglais puisque ce livre a été écrit en anglais. Pourquoi être "radicale" si vous prétendez approcher le réel sans a priori ?
Esther Duflo : On pourrait dire que nous sommes radicalement antiradicaux. C'est notre démarche qui est radicale, pas notre propos ou notre critique. Nous ne proposons pas une nouvelle vision du monde, nous ne sommes pas d'une école ou d'une idéologie, nous regardons ce qui a été fait dans le monde pour lutter contre la pauvreté, ce qui a marché et ce qui a échoué, nous évaluons et essayons d'en tirer des conséquences. Problème par problème. Faut-il donner ou faire payer les moustiquaires ? Faut-il obliger les enfants à aller à l'école ou pas ? Etc.

  • Vous écrivez : "Ce n'est pas parce qu'ils ne mangent pas assez que la plupart des pauvres restent pauvres."
Esther Duflo : C'est une idée qui prévaut dans nos pays riches, mais parmi les élites des pays pauvres aussi : quelqu'un qui a moins de 1 dollar par jour pour vivre ne peut pas s'acheter assez de nourriture et n'a donc pas assez de force pour travailler, et c'est pour ça qu'il reste pauvre. Or, ce n'est pas ce qui ressort des données que nous avons analysées. Sans vouloir nier l'existence de vraies famines, presque toujours liées à des crises politiques, je parle ici de la situation courante. Quelqu'un qui devient un peu plus riche ne va pas forcément consacrer cet argent supplémentaire à la nourriture. Il va s'acheter un portable, un vêtement, du savon... En Inde, par exemple, il y a de moins en moins de gens très pauvres et pourtant de plus en plus de gens qui ne mangent pas assez (au-dessous de 2 400 calories par jour, le seuil retenu pour les régions rurales par le gouvernement indien). On s'aperçoit que ces gens très pauvres qui ont un peu plus d'argent ne vont pas forcément acheter des calories supplémentaires ; ils peuvent préférer utiliser cet argent pour aller vers des biens ou services qu'ils n'ont pas l'habitude de consommer, ou changer le type de calories qu'ils consomment : passer des graines rustiques, nutritives mais pas très bonnes, aux graines plus nobles, à la viande, au lait. Faire baisser le prix des denrées de base n'est pas non plus la garantie que les gens se précipitent sur elles. Une expérience menée en Chine par Rob Jensen a montré que, quand le prix du riz baisse, les gens s'achètent en plus des crevettes ou du porc et, paradoxalement, moins de riz, et donc moins de calories. Cela doit nous faire réfléchir quant à la politique qui conduirait réellement à une augmentation du statut nutritionnel.

  • Vous interrogez le principe de la gratuité. Une moustiquaire ou un préservatif donnés sont-ils aussi efficaces que s'ils avaient été payés, même faiblement ?
Esther Duflo : La question est de savoir si, en faisant payer, on décourage les gens d'acquérir la moustiquaire ou si, en la leur donnant gratuitement, on les convainc qu'elle n'a aucune valeur. La moustiquaire, si elle est donnée gratuitement, sera-t-elle utilisée ? Et si une famille a besoin de trois moustiquaires, va-t-elle acheter les deux autres si on lui a offert la première ? Et le voisin, sachant qu'on distribue des moustiquaires gratuitement, ne va-t-il pas attendre pour en avoir une sans payer et se faire contaminer et contaminer ensuite son voisinage ? Il n'y a pas de raison de trancher sur ces questions dans l'abstrait : l'expérience a été faite, notamment par Pascaline Dupas, en proposant des moustiquaires gratuitement ou à des prix subventionnés. On constate finalement que donner les moustiquaires est plus efficace.

  • Sur l'éducation, vous êtes définitive : il faut s'en tenir aux "compétences fondamentales", écrivez-vous.
Esther Duflo : La politique éducative, dans les pays pauvres, fait en sorte que tous les enfants soient inscrits à l'école. C'est bien, mais il y en a de moins en moins qui savent lire ou écrire. La question est formidablement documentée. On sait à peu près tout sur le sujet. Or le problème des apprentissages, lui, est ignoré. Un enfant peut aller à l'école pendant cinq ans et ne rien apprendre. Qu'est-il utile de savoir ? Qu'a-t-on besoin de savoir quand on habite une zone reculée d'Afrique ou un bidonville d'Asie ? On n'en parle jamais. Il y a des programmes, de l'argent alloué, des experts et des autochtones pour le dépenser, tout va bien. Le risque est que les parents n'envoient plus leurs enfants à l'école le jour où ils auront compris qu'on n'y apprend rien.

  • Idem sur la contraception. Vous dites : "L'accès aux contraceptifs n'est pas forcément un gage de baisse de la fécondité."
Esther Duflo : Sur ce sujet, ce qui frappe, c'est l'ignorance. Pourquoi les pauvres ont-ils tant d'enfants ? Pourquoi, alors que la contraception est disponible, la fécondité reste-t-elle très élevée ? Les facteurs sont religieux, culturels, mais aussi économiques et familiaux. Sans comprendre comment les familles décident d'avoir tant d'enfants, il est difficile de proposer des solutions efficaces. Les données semblent montrer que les plus pauvres contrôlent bien leur fécondité, même en l'absence de contraception ; il ne suffit donc pas de distribuer des moyens contraceptifs, il faut s'attacher à comprendre ce qui peut décider quelqu'un à les utiliser ou non.

  • En creux, votre livre dessine aussi notre condition de gens riches. On s'aperçoit qu'il est plus exigeant, engageant, entreprenant, dangereux, subtil, délicat d'être pauvre que riche. Ça mobilise plus de qualités.
Esther Duflo : C'est la grande leçon. Plus nous sommes riches, plus nous sommes protégés contre nous-mêmes, nos incompétences, nos ignorances, nos défaillances. Quand vous n'avez pas d'eau potable le matin au réveil, vous ne pouvez pas penser au lendemain, mais surtout vous avez l'obligation d'en trouver pour vous et votre famille. Aucune erreur n'est possible. Je trouve de l'eau, mais est-elle buvable ? Est-ce que j'en donne à mes enfants ? Nous sommes dégagés de ces problèmes qui demandent beaucoup d'énergie. Ce contrôle de soi, qui est comme un muscle, n'a pas une capacité infinie. Non seulement les pauvres risquent de faire des erreurs qui ne sont même pas possibles pour nous (oublier de faire bouillir l'eau, par exemple), mais nous sommes aussi capables de contempler les décisions importantes auxquelles nous devons faire face avec plus de contrôle de nous-mêmes, parce que nous n'avons pas eu besoin de gaspiller cette énergie pour faire face au quotidien. Nous l'oublions complètement parce que ces béquilles sont devenues presque invisibles.

Repères

1972 : Naissance.
1999 : Doctorat au département d'économie du MIT sous la direction d'Abhijit V. Banerjee.
2004 : Professeur au MIT.
2007 : Cofonde la revue American Economic Journal.
2011 : Time la place dans la liste des 100 personnes les plus influentes du monde. Elle obtient la médaille de l'Innovation du CNRS.


Propos recueillis par Gérard Desportes (Le Point)