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mardi 23 juin 2026

Lectures Henry MILLER-Nexus

 


Henry MILLER 

Nexus 

Traduit de l’Américain par Roger Giroux 

(4ème de couverture) Henry Miller, qui voulait être débarrassé des contingences matérielles pour devenir écrivain, à la chance de trouver en sa seconde épouse, Mona, une femme dévouée qui le supplie de rester au logis pendant qu’elle part en quête de l’argent nécessaire pour vivre. Ce pourrait être le paradis… mais il y a Stasia, l’amie hautement pittoresque de Mona. Miller se ronge d’énervement, il délire, il tourne comme un ours en cage dans Brooklyn. Dix, vingt personnages baroques traversent son univers. Nul n’est plus extravagant que Stasia ! Que faire ? Seule l’Europe, affirme Mona, convient à l’écrivain qu’il veut être. C’est sur le départ de l’auteur pour le vieux continent que s’achève Nexus, le troisième et dernier volume de la célèbre « Crucifixion en rose », qui comprend également Sexus et Plexus. Ce récit est assurément l’œuvre la plus importante du grand écrivain américain. 

(1ere phrase :) -Ouaf! Ouaf ouaf ! OUAF ! OUAF ! 

(Dernière phrase :) Allez, au revoir ! Vogue la galère ! 

414 pages – Editions Christian Bourgeois Paris 1996 

(Aide mémoire perso :) 

« L’hiver de la vie, comme quelqu’un aurait dû dire, commence à la naissance. Les années les plus dures sont de un à quatre-vingt-dix ans. Après, ça va tout seul. » Pour ce troisième et dernier volet de la Crucifixion, Miller traverse une période terrible d’abandon et de désespoir, avant de ressusciter dans l’euphorie du départ imminent pour Paris (où il vécut de 1930 à 1939, traversant semble t-il d’autres passages délicats : divorce d’avec Mona – June dans la vraie vie – en 1931 et clochardisation avant la publication du 1er Tropiques en 1934). Les choses commencent à se gâter lorsque Mona fait la rencontre de Stasia, une sauvageonne totalement barrée qui emménage avec eux. Il s’agit moins d’un ménage à trois (Stasia prétend toujours être vierge) que d’une concurrence exacerbée entre Miller et Stasia pour l’amour de Mona, qui bien sur les aime tous les deux autant. Miller est peu à peu exclu et pète les câbles dans la cave qu’ils occupent à Brooklyn, pendant que les filles courent le Village à la recherche de pigeons. Pour finir elles embarquent sans prévenir pour Paris, plongeant Miller dans un isolement et un désespoir accablants : une nouvelle fois, retour chez les parents. C’est à ce moment que Miller conçoit le projet d’écrire son histoire avec Mona, ce qui semble avoir occupé l’intégralité de son œuvre. Évidemment il y a toujours un ou deux anges gardiens qui traînent et qui lui permettent d’endurer son malheur jusqu’à ce que le retour de Mona le ressuscite. Elle revient seule, s’étant disputée avec Stasia (Jean Kronski dans la vraie vie, qui se serait en fait lancée dans une relation avec Anaïs Nin – Anaïs Nin qui conte dans son journal quelques épisodes fougueux en compagnie de Miller, mais à une période bien plus tardive…). Tout s’inverse alors et le bonheur éclabousse tout le dernier tiers du livre : Miller pond son roman, Mona trouve parmi ses pigeons un type désireux de le publier ainsi qu’un superbe appartement à Brooklyn, et avec l’argent du livre ils s’en vont pour Paris. Fin de l’accouchement au forceps d’un écrivain. Ni Plexus, ni Nexus ne retrouvent la fougue dévastatrice de Sexus, le plus factuel des trois. Miller a une tendance avérée aux divagations mystiques. En général il commence un chapitre par un récit factuel, avant de dériver vers des considérations abstraites ou des références culturelles (avec notamment pour grand héros de ce 3ème tome Knut Hamsum, prix Nobel de littérature et collabo notoire lors de la 2nde guerre mondiale). Mais les trois tomes sont d’une qualité littéraire époustouflante : outre la richesse sémantique prodigieuse et la multiplication de références brillantes, Miller n’a pas son pareil pour imager son propos avec des associations saugrenues et drôles, qui si on les regarde à froid en décomposant chaque élément sont tout à fait absurdes, mais qui percutent puissamment si l’on s’en tient à leur viscérale force poétique : « Et ainsi, comme un concerto de piano pour la main gauche, la journée glissait » ; « Isaac Poussière, né de la poussière et qui retourne à la poussière. De la poussière à la poussière. Ajoutez un codicille en faveur du bon vieux temps. » Il faut mentionner la passion de Miller pour tout ce qui est juif (ce qu’est Mona bien qu’elle s’en défende), en particulier le mysticisme, l’érudition et le goût de l’argutie. D’ailleurs tous les juifs qu’il croise le prennent pour l’un des leurs. Est-ce de l’antisémitisme refoulé ou un snobisme chic ? Un petit extrait de pur Miller pour finir, parmi les dernières lignes de la Crucifixion donc sans doute écrites vers 1959 à Big Sur : « N’était-elle pas ouverte à tous, cette terre bénie de la liberté (à l’exception bien sur des peaux rouges, des peaux noires et des ventres jaunes d’Asie). C’est dans ces dispositions d’esprit que mes Grosspapas et mes Grosmamas étaient venus. Le grand voyage vers la terre promise. Windjammers. Trois mois en mer, avec la dysenterie, le beri-beri, les poux, les morpions, la rage, la fièvre jaune, la malaria et autres délices de ce genre de croisières. Ils avaient trouvé la vie à leur goût, ici, en Amérique, mes ancêtres, bien que, dans leurs efforts pour garder l’âme chevillée au corps, ils aient succombé avant l’âge. (Mais leurs tombes sont encore en bon état). »

Lectures Henry MILLER-Plexus

 

Henry MILLER 

Plexus 

Traduit de l’Américain par Elisabeth Guertic 

(4ème de couverture) Plexus est le deuxième volet de la célèbre autobiographie d’Henry Miller : « La crucifixion en rose », comprenant également Sexus et Nexus. Miller y raconte ses années d’enfance dans un quartier pittoresque de New York, ses aventures de jeune homme que torture que torture le démon de l’écriture et qui, afin de le satisfaire, finit par briser une à une les chaînes qui le rivent à la vie quotidienne de ses compatriotes, son combat difficile pour devenir un artiste. Il connaît la misère, les rebuffades, les vexations de toutes sorte, l’orgueil solitaire de celui qui croit en son génie et parviendra à le faire triompher. Dans cette lutte, sa nouvelle compagne, Mona, pousse le dévouement au-delà des limites communes. Les aventures que vit Henry Miller, les personnages qu’il rencontre, innombrables et curieux, les réflexions que lui inspirent les uns et les autres composent un récit d’une liberté, d’un naturel, d’un humour et d’une audace inouïs. 

(1ere phrase :) Dans sa robe persane collante, avec un turban assorti, elle était ravissante. 

(Dernière phrase :) L’arbre de la vie est maintenu vivant non par les larmes mais par la certitude que la liberté est réelle et éternelle. 

670 pages – Editions Christian Bourgeois Paris 1996 

(Aide mémoire perso :) 

« Et si l’on me demandait : As-tu joui de ton séjour sur terre ?, je répondrais : « Ma vie n’a été qu’une longue crucifixion en rose. » La suite des aventures du monstre Miller est nettement moins jubilatoire que la crucifixion 1ère époque, ne serait-ce qu’en raison de l’absence complète d’épisodes obscènes, le sexe se résumant à de furtives allusions quand c’était une des matières prépondérantes du bien nommé Sexus. Sans doute le décalage de 13 années entre la rédaction des deux tomes n’y est pas pour rien. 

Plexus relate les difficultés matérielles du couple Mona / Val, elle travaillant (c’est-à-dire faisant la serveuse ou l’entraîneuse et recevant des subsides de ses admirateurs par des procédés sur lesquels Miller préfère ne pas trop se pencher), lui bullant à de rares exceptions pour se concentrer sur l’écriture ou l’attente de l’écriture. Toujours au gré des rencontres et des opportunités, Mona et Val se font marchands de petits poèmes, vendeurs ambulants de bonbons, tenanciers d’un speakeasy éphémère à leur domicile. Val finit en vendeur d’encyclopédie au porte à porte, non sans avoir préalablement refusé des offres mirobolantes dans la publicité ou certaines publications. Ils sont contraints à certains moments de retourner vivre chacun chez leurs parents, ceux de Miller se montrant légitimement soucieux d’avoir chez eux leur grand fils de 34 ans, deux fois marié et père d’une petite fille. 

Cette Crucifixion en rose est avant tout une leçon de persévérance pour les artistes en herbe dont le talent tarde à être reconnu. Du moins non c’est avant tout un beau morceau de littérature. Les allers-retours chronologiques sont un peu systématiques (Miller tombe sur un type dans la rue et l’on sait qu’on va en prendre pour 15 pages du récit de leurs frasques communes à l’adolescence) mais permettent aussi une respiration agréable. 

Sur le plan intellectuel, Miller fait feu de tout bois et multiplie les références, en particulier à ses quatre cavaliers de l’apocalypse que sont Nietzsche l’iconoclaste, Dostoïevski le grand inquisiteur (c’est chic d’avoir un écrivain russe pour mentor, si l’on pense au culte de Mc Liam Wilson pour Tolstoï), Elie Faure le magicien et Oswald Spengler (auteur du Déclin de l’occident) le bâtisseur de schémas. Il invoque également nombre de figures plus obscures mais prometteuses comme John Brown (idéaliste révolutionnaire américain précurseur de la lutte contre l’esclavage), Gilles de Rais (compagnon de Jeanne d’Arc et par ailleurs meurtrier violeur en très grande série) et une multitude d’autres. Sa culture absolument encyclopédique semble confirmer la supposition de Miller selon laquelle 2 à 3 heures de lecture quotidiennes tout au long de sa vie devraient permettre de mourir en ayant lu toutes les choses importantes. 

À noter enfin quelques passages franchement ennuyeux, en particulier les récits de rêves et la fin ésotérique consacrée à l’apologie d’Oswald Spengler, qui fait suite aux visions prophétiques d’un certain Claude : on se croirait dans Hermann Hesse, quelle horreur (il est d’ailleurs cité fort à propos par Miller) !

Lectures Henry MILLER-Sexus

 


Henry MILLER 

Sexus 

Traduit de l’Américain par Georges Belmont 

(4ème de couverture) Interdit pendant des années, Sexus est l’audacieux premier volet de « la crucifixion en rose », comprenant aussi Plexus et Nexus, où Henry Miller entreprend le récit complet de sa vie tumultueuse, riche d’expériences intérieures et d’aventures. Sexus est l’histoire du grand amour qui, à travers l’inoubliable Mara-Mona, agit comme un révélateur sur Miller, mais aussi l’analyse lucide de la formidable crise qui le secoua et le fit se muer en lui-même. Certains passages très crus, d’une sexualité exacerbée, associent provocation et témoignage : ils sont, dans cette œuvre ardente, riche, puissante, une partie de la vérité dont Miller a fait l’objet de sa vie créatrice. Une franchise absolue, une crudité totale… un « Peau-Rouge » déchaîné dans les rues chaudes. Michel Mohrt. 

(1ere phrase :) Ce doit être un jeudi soir que je la rencontrai pour la première fois – au dancing. 

(Dernière phrase :) Ouaf ouaf !... Ouaf ! Ouaf ! Ouaf, ouaf, ouaf ! 

667 pages – Editions Christian Bourgeois Paris 1996 

(Aide mémoire perso :) 

Premier tome de la Crucifixion en rose, l’autobiographie épaisse de Henry Miller, Sexus relate la période allant de la rencontre de Mara jusqu’au mariage avec Mona (la même personne rebaptisée en cours de route) avec quelques sauts en avant ou en arrière dans le temps, au gré des rencontres. Toute l’existence de Miller semble se dérouler au gré des rencontres, en suivant les envies qui viennent sans jamais laisser s’interposer la moindre limite morale. À cette époque (1924), Miller a 33 ans, un poste enviable de DRH à la compagnie cosmodémonique des télégraphes et met peu à peu au clou son fantasme d’écriture. Il hait sa femme Maude avec application, semble ignorer sa petite fille (ou refuse d’en parler par pudeur ?), pochetronne et baisouille au gré des rencontres. Un soir au dancing il tombe sur Mara, une entraîneuse, et tombe raide amoureux. Mystérieuse mythomane comme lui toujours à court d’argent, elle semble pouvoir faire contrepoids à son inconséquence par une folie encore plus radicale. Miller divorce, ce qui sonne le démarrage d’une vie sexuelle d’une intensité totalement inédite avec Maude, sans que cela remette une seconde en question l’amour viscéral qu’il porte à Mara (devenue Mona alors que lui devient Val). Ils emménagent ensemble à Brooklyn dans une location hors de prix en empruntant tout ce qu’ils peuvent et se marient. L’épisode finit en légère dérive mentale à la fin de la journée du mariage. Ici on a clairement affaire à un monstre : de littérature, d’égoïsme, de franchise, de liberté, de frime et de luxure. Le genre qui peut pas croiser une femme désirable sans l’emmancher et qui procure (ou croît procurer) 14 orgasmes à toutes celles qu’il honore de son pénis des plus réactifs. Le style est phénoménal, jubilatoire, avec des cascades d’images percutantes et incroyablement originales. Il n’a pas son pareil pour provoquer des triques violentes dans le métro, dont l’ingrédient excitant est clairement la transgression. Rien ne le fait reculer : baiser la femme d’un copain, son ex-épouse effondrée, la voisine adolescente, une Irlandaise moche en retour de cuite. Miller ne se sent tenu à aucun engagement vis-à-vis de qui que ce soit, fusse Mona. Il n’éprouve aucune culpabilité pour son absence de tristesse le jour où elle tente de se suicider au moment où il était en pleine fornication avec Maude, n’a aucune intention de payer les pensions alimentaires (alors même qu’il demande à payer double au tribunal). Il ne prétend pas à la vertu, ni à aucune fiabilité, et ce sans malignité (sauf exception ludique). Cet individualisme radical choque encore le lecteur, alors que le récit date de 1939 et relate des faits de 1924, si du moins le lecteur, pourtant prévenu, a la crédulité de croire sur parole les vantardises de l’auteur. Miller est enfin un monstre de bavardage qui dure plaisamment et brillamment cinq pages, multipliant les anecdotes à l’énergie, là où l’écrivain moyen semblerait s’appesantir au bout d’un paragraphe. Quelques longueurs psychédéliques auraient pu être élaguées, mais au plus une centaine de pages sur les quelques 650 de ce premier tome. Reste à tenir le rythme sur le millier qui suit.

Lectures Henry MILLER-Le Colosse de Maroussi

 


Henry MILLER

Le Colosse de Maroussi 

Traduit de l’Américain par Georges Belmont 

(4ème de couverture) J’avais marché les yeux bandés, à pas chancelants, hésitants ; j’étais orgueilleux, arrogant, satisfait de mener la vie fausse et restreinte du citadin ; la lumière de la Grèce m’a ouvert les yeux, a pénétré mes pores, a fait se dilater mon être tout entier. J’ai retrouvé ma patrie ; le monde avec le centre véritable, la signification réelle de la révolution. Aucun conflit guerrier entre les nations de la terre ne saurait troubler cet équilibre… Je refuse catégoriquement toute qualité, dans l’avenir, qui serait inférieure à ce titre de citoyen du monde que je me suis décerné en silence, debout dans le tombeau d’Agamemnon. 

(1ere phrase :) Sans Betty Ryan – jeune femme qui habitait la même maison que moi, à Paris – jamais je ne serais allé en Grèce. 

(Dernière phrase :) Paix à tous les hommes, dis-je, et vie plus abondante ! 

322 pages – Société Nouvelle des Editions du Chêne 1958 

(Aide mémoire perso :) 

En 1939, Henry Miller est invité en Grèce par son ami Lawrence Durrell. Originaire de Brooklyn, il vient de passer plus de dix ans à Paris – en fait, il a fait ses débuts d'écrivain dans cette ville. Dès qu'il met les pieds sur le sol héllène, il est séduit, enthousiaste, délirant : il a vraiment l'impression d'être entré sur la terre des dieux, de vivre, à presque cinquante ans, une expérience inouïe. On ne s'étonne donc pas que, lorsqu'il rencontre une Française qui regrette sa Normandie, il se mette à ricaner et se lance contre cette nostalgie petite-bourgeoise dans un monologue hilarant et féroce. On rit aux scènes cocasses dans lesquelles il s'oppose à des Grecs qui lui parlent de l'Amérique comme d'un pays de cocagne : c'est sa façon de s'élever contre le « cauchemar climatisé» du rêve américain et de ses valeurs matérialistes. Dans ce torrent de pages drôles, amusantes, inspirées, l'homme qui paraît le mieux incarner l'âme de la Grèce de cette époque, à ses yeux, c'est Katsimbalis. Il devient, avec la puissance de sa vision, le colosse de Maroussi. Ce voyage initiatique le conduit aussi à rencontrer le poète Séféris et bien d'autres personnages. En même temps, il cueille, au gré de ses déplacements, des images qui lui donnent l'impression de devenir le contemporain d'Homère ou d'Hérodote. Loin d'un lyrisme mièvre, d'un enthousiasme béat – même si on se rend bien compte qu'il en rajoute dans certains passages –, il communique au lecteur sa joie sans borne, d'un ton jubilatoire. Mais cette expérience ne va pas sans réflexion. Qu'on en juge à partir de cet extrait : « La Grèce est la patrie des dieux ; ils ont eu beau mourir, leur expérience se fait toujours sentir. Les dieux étaient de proportions humaines (...) Il faut que le monde redevienne petit, comme l'était le monde grec, autrefois. Assez petit pour inclure chacun de nous. Tant que les hommes, jusqu'au dernier, n'y seront pas inclus, il n'y aura pas de véritable société humaine. » On le voit, tout un programme. Il écrit cette phrase alors qu'il est retourné vivre aux Etats-Unis. A ce moment-là, encore une fois, l'Europe sombrait dans le feu et le sang. Henry Miller écrivit pendant cette période comme un forcené plusieurs livres. La plupart, considérés comme obscènes au regard des lois, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, furent publiés après guerre en France. Dans le contexte littéraire de cette époque, le Colosse de Maroussi est un livre lumineux. Il le reste aujourd'hui.

jeudi 10 novembre 2022

Lectures Henry MILLER-Jours tranquilles à Clichy

 


Henry MILLER 

Jours tranquilles à Clichy 

Traduit de l’Américain par Brice Matthieussent 

(4ème de couverture) - Laissez-moi. Vous êtes un sale cochon. On entendit la porte claquer. Elle était partie. - Voilà ta beauté scandinave, dis-je. - Ouais, ouais, marmonnait Carl, marchant de long en large, tête baissée. C’est moche, c’est moche, répétait-il. - Qu’est-ce qui est moche ? lui demandai-je. Ne sois pas ridicule. Elle ne s’est jamais autant amusée de sa vie. Il se mit à glousser comme un fou. - Et si elle avait la chaude-pisse ? dit-il, et il courut du côté de la salle de bains. On l’entendait se gargarisez bruyamment. - Ecoute, Joey, cria-t-il, tout en crachant, qu’est-ce que tu crois qui l’a fâchée comme ça ? Parce qu’on riait si fort ? - Elles sont toutes comme ça, dit Corinne. La pudeur. - J’ai faim, reprit Carl. Allons nous asseoir et prendre un second repas. Peut-être qu’elle changera d’idée et reviendra. Il se murmura quelque chose à lui-même, puis il ajouta, comme s’il faisait le bilan : - Ca n’a pas de sens. Henry Miller, New York, mai 1940. Récrit à Big Sur, mai 1956. 

(1ere phrase :) J’écris, la nuit tombe et les gens vont diner. 

(Dernière phrase :) Il marmonna quelque chose, puis ajouta, comme pour résumer la situation : - Tout ça n’a pas de sens. 

134 pages – Christian Bourgois Editeur 1991 

(Aide mémoire perso :) 

Jeunes écrivains fauchés en quête d'aventures, d'amour et de sexe, amoureux de la bohème et de ce Paris pittoresque d'avant-guerre, Joey, l'Américain, et Carl, le Tchèque, partagent tout : la chambre, les jours de dèche et les filles ! Celles qu'on rencontre, entre Montmartre et la place Blanche, au coin d'une ruelle dans un bar louche ou un dancing. Il y a Jeanne la nymphomane, Colette l'ingénue, Nys la perle précieuse, et tant d'autres. Filles de joie ou du désespoir qui illuminent les nuits de Paris, le temps d'une extase partagée, et disparaissent au petit matin. " Quand je repense à toute cette période où nous vivions ensemble à Clichy, j'ai le souvenir d'un petit séjour au paradis ", résume, nostalgique, Henry Miller.

Lectures Henry MILLER-Le Colosse de Maroussi


Henry MILLER

Le Colosse de Maroussi 

Traduit de l’Américain par Georges Belmont 

(4ème de couverture) J’avais marché les yeux bandés, à pas chancelants, hésitants ; j’étais orgueilleux, arrogant, satisfait de mener la vie fausse et restreinte du citadin ; la lumière de la Grèce m’a ouvert les yeux, a pénétré mes pores, a fait se dilater mon être tout entier. J’ai retrouvé ma patrie ; le monde avec le centre véritable, la signification réelle de la révolution. Aucun conflit guerrier entre les nations de la terre ne saurait troubler cet équilibre… Je refuse catégoriquement toute qualité, dans l’avenir, qui serait inférieure à ce titre de citoyen du monde que je me suis décerné en silence, debout dans le tombeau d’Agamemnon. 

(1ere phrase :) Sans Betty Ryan – jeune femme qui habitait la même maison que moi, à Paris – jamais je ne serais allé en Grèce. 

(Dernière phrase :) Paix à tous les hommes, dis-je, et vie plus abondante ! 

322 pages – Société Nouvelle des Editions du Chêne 1958 

(Aide mémoire perso :) 

En 1939, Henry Miller est invité en Grèce par son ami Lawrence Durrell. Originaire de Brooklyn, il vient de passer plus de dix ans à Paris – en fait, il a fait ses débuts d'écrivain dans cette ville. Dès qu'il met les pieds sur le sol héllène, il est séduit, enthousiaste, délirant : il a vraiment l'impression d'être entré sur la terre des dieux, de vivre, à presque cinquante ans, une expérience inouïe. On ne s'étonne donc pas que, lorsqu'il rencontre une Française qui regrette sa Normandie, il se mette à ricaner et se lance contre cette nostalgie petite-bourgeoise dans un monologue hilarant et féroce. On rit aux scènes cocasses dans lesquelles il s'oppose à des Grecs qui lui parlent de l'Amérique comme d'un pays de cocagne : c'est sa façon de s'élever contre le « cauchemar climatisé» du rêve américain et de ses valeurs matérialistes. Dans ce torrent de pages drôles, amusantes, inspirées, l'homme qui paraît le mieux incarner l'âme de la Grèce de cette époque, à ses yeux, c'est Katsimbalis. Il devient, avec la puissance de sa vision, le colosse de Maroussi. Ce voyage initiatique le conduit aussi à rencontrer le poète Séféris et bien d'autres personnages. En même temps, il cueille, au gré de ses déplacements, des images qui lui donnent l'impression de devenir le contemporain d'Homère ou d'Hérodote. Loin d'un lyrisme mièvre, d'un enthousiasme béat – même si on se rend bien compte qu'il en rajoute dans certains passages –, il communique au lecteur sa joie sans borne, d'un ton jubilatoire. Mais cette expérience ne va pas sans réflexion. Qu'on en juge à partir de cet extrait : « La Grèce est la patrie des dieux ; ils ont eu beau mourir, leur expérience se fait toujours sentir. Les dieux étaient de proportions humaines (...) Il faut que le monde redevienne petit, comme l'était le monde grec, autrefois. Assez petit pour inclure chacun de nous. Tant que les hommes, jusqu'au dernier, n'y seront pas inclus, il n'y aura pas de véritable société humaine. » On le voit, tout un programme. Il écrit cette phrase alors qu'il est retourné vivre aux Etats-Unis. A ce moment-là, encore une fois, l'Europe sombrait dans le feu et le sang. Henry Miller écrivit pendant cette période comme un forcené plusieurs livres. La plupart, considérés comme obscènes au regard des lois, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, furent publiés après guerre en France. Dans le contexte littéraire de cette époque, le Colosse de Maroussi est un livre lumineux. Il le reste aujourd'hui.

lundi 27 juin 2022

Lectures Henry MILLER-Plexus

 

Henry MILLER 

Plexus 

Traduit de l’Américain par Elisabeth Guertic 

(4ème de couverture) Plexus est le deuxième volet de la célèbre autobiographie d’Henry Miller : « La crucifixion en rose », comprenant également Sexus et Nexus. Miller y raconte ses années d’enfance dans un quartier pittoresque de New York, ses aventures de jeune homme que torture que torture le démon de l’écriture et qui, afin de le satisfaire, finit par briser une à une les chaînes qui le rivent à la vie quotidienne de ses compatriotes, son combat difficile pour devenir un artiste. Il connaît la misère, les rebuffades, les vexations de toutes sorte, l’orgueil solitaire de celui qui croit en son génie et parviendra à le faire triompher. Dans cette lutte, sa nouvelle compagne, Mona, pousse le dévouement au-delà des limites communes. Les aventures que vit Henry Miller, les personnages qu’il rencontre, innombrables et curieux, les réflexions que lui inspirent les uns et les autres composent un récit d’une liberté, d’un naturel, d’un humour et d’une audace inouïs. 

(1ere phrase :) Dans sa robe persane collante, avec un turban assorti, elle était ravissante. 

(Dernière phrase :) L’arbre de la vie est maintenu vivant non par les larmes mais par la certitude que la liberté est réelle et éternelle. 

670 pages – Editions Christian Bourgeois Paris 1996 

(Aide mémoire perso :) 

« Et si l’on me demandait : As-tu joui de ton séjour sur terre ?, je répondrais : « Ma vie n’a été qu’une longue crucifixion en rose. » La suite des aventures du monstre Miller est nettement moins jubilatoire que la crucifixion 1ère époque, ne serait-ce qu’en raison de l’absence complète d’épisodes obscènes, le sexe se résumant à de furtives allusions quand c’était une des matières prépondérantes du bien nommé Sexus. Sans doute le décalage de 13 années entre la rédaction des deux tomes n’y est pas pour rien. 

Plexus relate les difficultés matérielles du couple Mona / Val, elle travaillant (c’est-à-dire faisant la serveuse ou l’entraîneuse et recevant des subsides de ses admirateurs par des procédés sur lesquels Miller préfère ne pas trop se pencher), lui bullant à de rares exceptions pour se concentrer sur l’écriture ou l’attente de l’écriture. Toujours au gré des rencontres et des opportunités, Mona et Val se font marchands de petits poèmes, vendeurs ambulants de bonbons, tenanciers d’un speakeasy éphémère à leur domicile. Val finit en vendeur d’encyclopédie au porte à porte, non sans avoir préalablement refusé des offres mirobolantes dans la publicité ou certaines publications. Ils sont contraints à certains moments de retourner vivre chacun chez leurs parents, ceux de Miller se montrant légitimement soucieux d’avoir chez eux leur grand fils de 34 ans, deux fois marié et père d’une petite fille. 

Cette Crucifixion en rose est avant tout une leçon de persévérance pour les artistes en herbe dont le talent tarde à être reconnu. Du moins non c’est avant tout un beau morceau de littérature. Les allers-retours chronologiques sont un peu systématiques (Miller tombe sur un type dans la rue et l’on sait qu’on va en prendre pour 15 pages du récit de leurs frasques communes à l’adolescence) mais permettent aussi une respiration agréable. 

Sur le plan intellectuel, Miller fait feu de tout bois et multiplie les références, en particulier à ses quatre cavaliers de l’apocalypse que sont Nietzsche l’iconoclaste, Dostoïevski le grand inquisiteur (c’est chic d’avoir un écrivain russe pour mentor, si l’on pense au culte de Mc Liam Wilson pour Tolstoï), Elie Faure le magicien et Oswald Spengler (auteur du Déclin de l’occident) le bâtisseur de schémas. Il invoque également nombre de figures plus obscures mais prometteuses comme John Brown (idéaliste révolutionnaire américain précurseur de la lutte contre l’esclavage), Gilles de Rais (compagnon de Jeanne d’Arc et par ailleurs meurtrier violeur en très grande série) et une multitude d’autres. Sa culture absolument encyclopédique semble confirmer la supposition de Miller selon laquelle 2 à 3 heures de lecture quotidiennes tout au long de sa vie devraient permettre de mourir en ayant lu toutes les choses importantes. 

À noter enfin quelques passages franchement ennuyeux, en particulier les récits de rêves et la fin ésotérique consacrée à l’apologie d’Oswald Spengler, qui fait suite aux visions prophétiques d’un certain Claude : on se croirait dans Hermann Hesse, quelle horreur (il est d’ailleurs cité fort à propos par Miller) !

dimanche 26 juin 2022

Lectures Henry MILLER-Sexus

 

Henry MILLER 

Sexus 

Traduit de l’Américain par Georges Belmont 

(4ème de couverture) Interdit pendant des années, Sexus est l’audacieux premier volet de « la crucifixion en rose », comprenant aussi Plexus et Nexus, où Henry Miller entreprend le récit complet de sa vie tumultueuse, riche d’expériences intérieures et d’aventures. Sexus est l’histoire du grand amour qui, à travers l’inoubliable Mara-Mona, agit comme un révélateur sur Miller, mais aussi l’analyse lucide de la formidable crise qui le secoua et le fit se muer en lui-même. Certains passages très crus, d’une sexualité exacerbée, associent provocation et témoignage : ils sont, dans cette œuvre ardente, riche, puissante, une partie de la vérité dont Miller a fait l’objet de sa vie créatrice. Une franchise absolue, une crudité totale… un « Peau-Rouge » déchaîné dans les rues chaudes. Michel Mohrt. 

(1ere phrase :) Ce doit être un jeudi soir que je la rencontrai pour la première fois – au dancing. 

(Dernière phrase :) Ouaf ouaf !... Ouaf ! Ouaf ! Ouaf, ouaf, ouaf ! 

667 pages – Editions Christian Bourgeois Paris 1996 

(Aide mémoire perso :) 

Premier tome de la Crucifixion en rose, l’autobiographie épaisse de Henry Miller, Sexus relate la période allant de la rencontre de Mara jusqu’au mariage avec Mona (la même personne rebaptisée en cours de route) avec quelques sauts en avant ou en arrière dans le temps, au gré des rencontres. Toute l’existence de Miller semble se dérouler au gré des rencontres, en suivant les envies qui viennent sans jamais laisser s’interposer la moindre limite morale.

 À cette époque (1924), Miller a 33 ans, un poste enviable de DRH à la compagnie cosmodémonique des télégraphes et met peu à peu au clou son fantasme d’écriture. Il hait sa femme Maude avec application, semble ignorer sa petite fille (ou refuse d’en parler par pudeur ?), pochetronne et baisouille au gré des rencontres. Un soir au dancing il tombe sur Mara, une entraîneuse, et tombe raide amoureux. Mystérieuse mythomane comme lui toujours à court d’argent, elle semble pouvoir faire contrepoids à son inconséquence par une folie encore plus radicale. Miller divorce, ce qui sonne le démarrage d’une vie sexuelle d’une intensité totalement inédite avec Maude, sans que cela remette une seconde en question l’amour viscéral qu’il porte à Mara (devenue Mona alors que lui devient Val).

 Ils emménagent ensemble à Brooklyn dans une location hors de prix en empruntant tout ce qu’ils peuvent et se marient. L’épisode finit en légère dérive mentale à la fin de la journée du mariage. Ici on a clairement affaire à un monstre : de littérature, d’égoïsme, de franchise, de liberté, de frime et de luxure. Le genre qui peut pas croiser une femme désirable sans l’emmancher et qui procure (ou croît procurer) 14 orgasmes à toutes celles qu’il honore de son pénis des plus réactifs.

Le style est phénoménal, jubilatoire, avec des cascades d’images percutantes et incroyablement originales. Il n’a pas son pareil pour provoquer des triques violentes dans le métro, dont l’ingrédient excitant est clairement la transgression. Rien ne le fait reculer : baiser la femme d’un copain, son ex-épouse effondrée, la voisine adolescente, une Irlandaise moche en retour de cuite. Miller ne se sent tenu à aucun engagement vis-à-vis de qui que ce soit, fusse Mona. Il n’éprouve aucune culpabilité pour son absence de tristesse le jour où elle tente de se suicider au moment où il était en pleine fornication avec Maude, n’a aucune intention de payer les pensions alimentaires (alors même qu’il demande à payer double au tribunal). 

Il ne prétend pas à la vertu, ni à aucune fiabilité, et ce sans malignité (sauf exception ludique). Cet individualisme radical choque encore le lecteur, alors que le récit date de 1939 et relate des faits de 1924, si du moins le lecteur, pourtant prévenu, a la crédulité de croire sur parole les vantardises de l’auteur. 

Miller est enfin un monstre de bavardage qui dure plaisamment et brillamment cinq pages, multipliant les anecdotes à l’énergie, là où l’écrivain moyen semblerait s’appesantir au bout d’un paragraphe. Quelques longueurs psychédéliques auraient pu être élaguées, mais au plus une centaine de pages sur les quelques 650 de ce premier tome. Reste à tenir le rythme sur le millier qui suit.

vendredi 20 août 2021

Lectures Henry MILLER-Nexus 2 Vacances à l’étranger


Henry MILLER 

Nexus 2 - Vacances à l’étranger 

Traduit de l’Américain par Christian Séruzier 

(4ème de couverture) « N’importe qui peut aligner des mots les uns derrière les autres. La langue, celle de tous les jours, est comme une planche à laver. Ecrire, c’est autre chose. Cela ressemble à une cadence perpétuelle au bord extrême d’un gouffre. Jusqu’à ce jour, je n’avais encore jamais écrit une ligne. J’ai passé mon temps à frotter des vêtements, des vêtements sales. D’abord, je dois trouver qui je suis, d’où je viens, où je vais, pourquoi je suis ici. Il faut que je me transforme en orphelin, que je m’apprenne ma propre langue, que j’arrête de prendre des leçons de musique, et ainsi de suite. D’abord, je dois me débarrasser de tout ce bagage que j’ai accumulé… Je veux dire : de la littérature. » Conçue comme une conclusion à sa trilogie de « la crucifixion en rose » commencée avec « Sexus » (1949) et « Plexus » (1953), la publication de « Nexus » en (1960) devait, dans l’esprit de son auteur, être suivie d’un second volume. Pour une raison jamais explicitée, Miller abandonna en 1962 le projet de « Nexus 2 » au bas du cent douzième feuillet. Conservé par des proches, ce manuscrit refait surface aujourd’hui et fait enfin l’objet d’une publication grâce à cette traduction française. Cet inédit nous plonge dans le Montparnasse des Années folles, celui de Brassaï, Picasso, Chagall, Cocteau…, et dans une Europe insouciante et effervescente qui, pour un jeune couple pseudo-américain des plus libérés, constitue un extraordinaire champ d’expériences. 

(1ere phrase :) Ainsi donc, nous y voilà, me dis-je en descendant la passerelle au Havre, tremblant de poser le pied pour la première fois sur le sol de France ! 

(Dernière phrase :) J’en croyais à peine mes yeux. C’était écrit noir sur blanc : BATEAU APPAREILLE JEUDI. RETROUVE-MOI SUR LE QUAI ! 

140 pages – Editions Autrement Paris 2004 

(Aide mémoire perso :) 

On croyait que l'œuvre autobiographique d'Henry Miller s'achevait avec le départ du narrateur pour l'Europe, à la fin de Nexus. Mais cette seconde partie inédite, Nexus 2, prolonge ses voyages avec sa compagne, Mona. On y suit un couple nomade, avide d'expériences et de liberté. Leur séjour commence à Paris, dans le Montparnasse cosmopolite et embrasé d'une fièvre créatrice, parmi Brassaï, Cocteau, Aragon, Cendrars, Soutine. A Lyon, Vienne, Budapest et en Roumanie, dans l'Europe de l'entre-deux-guerres, ils multiplient les rencontres dans les cafés où ils aiment traîner. Miller abandonne Nexus 2 en 1962. La fin du récit, le souvenir érotique d'un ménage à trois à New York, est bouclée de manière un peu expéditive. Reste le génie de Miller.

Lectures Henry MILLER-Nexus


Henry MILLER 

Nexus 

Traduit de l’Américain par Roger Giroux 

(4ème de couverture) Henry Miller, qui voulait être débarrassé des contingences matérielles pour devenir écrivain, à la chance de trouver en sa seconde épouse, Mona, une femme dévouée qui le supplie de rester au logis pendant qu’elle part en quête de l’argent nécessaire pour vivre. Ce pourrait être le paradis… mais il y a Stasia, l’amie hautement pittoresque de Mona. Miller se ronge d’énervement, il délire, il tourne comme un ours en cage dans Brooklyn. Dix, vingt personnages baroques traversent son univers. Nul n’est plus extravagant que Stasia ! Que faire ? Seule l’Europe, affirme Mona, convient à l’écrivain qu’il veut être. C’est sur le départ de l’auteur pour le vieux continent que s’achève Nexus, le troisième et dernier volume de la célèbre « Crucifixion en rose », qui comprend également Sexus et Plexus. Ce récit est assurément l’œuvre la plus importante du grand écrivain américain. 

(1ere phrase :) -Ouaf! Ouaf ouaf ! OUAF ! OUAF ! 

(Dernière phrase :) Allez, au revoir ! Vogue la galère ! 

414 pages – Editions Christian Bourgeois Paris 1996 

(Aide mémoire perso :) 

« L’hiver de la vie, comme quelqu’un aurait dû dire, commence à la naissance. Les années les plus dures sont de un à quatre-vingt-dix ans. Après, ça va tout seul. » Pour ce troisième et dernier volet de la Crucifixion, Miller traverse une période terrible d’abandon et de désespoir, avant de ressusciter dans l’euphorie du départ imminent pour Paris (où il vécut de 1930 à 1939, traversant semble t-il d’autres passages délicats : divorce d’avec Mona – June dans la vraie vie – en 1931 et clochardisation avant la publication du 1er Tropiques en 1934). Les choses commencent à se gâter lorsque Mona fait la rencontre de Stasia, une sauvageonne totalement barrée qui emménage avec eux. Il s’agit moins d’un ménage à trois (Stasia prétend toujours être vierge) que d’une concurrence exacerbée entre Miller et Stasia pour l’amour de Mona, qui bien sur les aime tous les deux autant. Miller est peu à peu exclu et pète les câbles dans la cave qu’ils occupent à Brooklyn, pendant que les filles courent le Village à la recherche de pigeons. Pour finir elles embarquent sans prévenir pour Paris, plongeant Miller dans un isolement et un désespoir accablants : une nouvelle fois, retour chez les parents. C’est à ce moment que Miller conçoit le projet d’écrire son histoire avec Mona, ce qui semble avoir occupé l’intégralité de son œuvre. Évidemment il y a toujours un ou deux anges gardiens qui traînent et qui lui permettent d’endurer son malheur jusqu’à ce que le retour de Mona le ressuscite. Elle revient seule, s’étant disputée avec Stasia (Jean Kronski dans la vraie vie, qui se serait en fait lancée dans une relation avec Anaïs Nin – Anaïs Nin qui conte dans son journal quelques épisodes fougueux en compagnie de Miller, mais à une période bien plus tardive…). Tout s’inverse alors et le bonheur éclabousse tout le dernier tiers du livre : Miller pond son roman, Mona trouve parmi ses pigeons un type désireux de le publier ainsi qu’un superbe appartement à Brooklyn, et avec l’argent du livre ils s’en vont pour Paris. Fin de l’accouchement au forceps d’un écrivain. Ni Plexus, ni Nexus ne retrouvent la fougue dévastatrice de Sexus, le plus factuel des trois. Miller a une tendance avérée aux divagations mystiques. En général il commence un chapitre par un récit factuel, avant de dériver vers des considérations abstraites ou des références culturelles (avec notamment pour grand héros de ce 3ème tome Knut Hamsum, prix Nobel de littérature et collabo notoire lors de la 2nde guerre mondiale). Mais les trois tomes sont d’une qualité littéraire époustouflante : outre la richesse sémantique prodigieuse et la multiplication de références brillantes, Miller n’a pas son pareil pour imager son propos avec des associations saugrenues et drôles, qui si on les regarde à froid en décomposant chaque élément sont tout à fait absurdes, mais qui percutent puissamment si l’on s’en tient à leur viscérale force poétique : « Et ainsi, comme un concerto de piano pour la main gauche, la journée glissait » ; « Isaac Poussière, né de la poussière et qui retourne à la poussière. De la poussière à la poussière. Ajoutez un codicille en faveur du bon vieux temps. » Il faut mentionner la passion de Miller pour tout ce qui est juif (ce qu’est Mona bien qu’elle s’en défende), en particulier le mysticisme, l’érudition et le goût de l’argutie. D’ailleurs tous les juifs qu’il croise le prennent pour l’un des leurs. Est-ce de l’antisémitisme refoulé ou un snobisme chic ? Un petit extrait de pur Miller pour finir, parmi les dernières lignes de la Crucifixion donc sans doute écrites vers 1959 à Big Sur : « N’était-elle pas ouverte à tous, cette terre bénie de la liberté (à l’exception bien sur des peaux rouges, des peaux noires et des ventres jaunes d’Asie). C’est dans ces dispositions d’esprit que mes Grosspapas et mes Grosmamas étaient venus. Le grand voyage vers la terre promise. Windjammers. Trois mois en mer, avec la dysenterie, le beri-beri, les poux, les morpions, la rage, la fièvre jaune, la malaria et autres délices de ce genre de croisières. Ils avaient trouvé la vie à leur goût, ici, en Amérique, mes ancêtres, bien que, dans leurs efforts pour garder l’âme chevillée au corps, ils aient succombé avant l’âge. (Mais leurs tombes sont encore en bon état). »

Lectures Henry MILLER-Plexus


Henry MILLER 

Plexus 

Traduit de l’Américain par Elisabeth Guertic 

(4ème de couverture) Plexus est le deuxième volet de la célèbre autobiographie d’Henry Miller : « La crucifixion en rose », comprenant également Sexus et Nexus. Miller y raconte ses années d’enfance dans un quartier pittoresque de New York, ses aventures de jeune homme que torture que torture le démon de l’écriture et qui, afin de le satisfaire, finit par briser une à une les chaînes qui le rivent à la vie quotidienne de ses compatriotes, son combat difficile pour devenir un artiste. Il connaît la misère, les rebuffades, les vexations de toutes sorte, l’orgueil solitaire de celui qui croit en son génie et parviendra à le faire triompher. Dans cette lutte, sa nouvelle compagne, Mona, pousse le dévouement au-delà des limites communes. Les aventures que vit Henry Miller, les personnages qu’il rencontre, innombrables et curieux, les réflexions que lui inspirent les uns et les autres composent un récit d’une liberté, d’un naturel, d’un humour et d’une audace inouïs. 

(1ere phrase :) Dans sa robe persane collante, avec un turban assorti, elle était ravissante. 

(Dernière phrase :) L’arbre de la vie est maintenu vivant non par les larmes mais par la certitude que la liberté est réelle et éternelle. 

670 pages – Editions Christian Bourgeois Paris 1996 

(Aide mémoire perso :) 

« Et si l’on me demandait : As-tu joui de ton séjour sur terre ?, je répondrais : « Ma vie n’a été qu’une longue crucifixion en rose. » La suite des aventures du monstre Miller est nettement moins jubilatoire que la crucifixion 1ère époque, ne serait-ce qu’en raison de l’absence complète d’épisodes obscènes, le sexe se résumant à de furtives allusions quand c’était une des matières prépondérantes du bien nommé Sexus. Sans doute le décalage de 13 années entre la rédaction des deux tomes n’y est pas pour rien. Plexus relate les difficultés matérielles du couple Mona / Val, elle travaillant (c’est-à-dire faisant la serveuse ou l’entraîneuse et recevant des subsides de ses admirateurs par des procédés sur lesquels Miller préfère ne pas trop se pencher), lui bullant à de rares exceptions pour se concentrer sur l’écriture ou l’attente de l’écriture. Toujours au gré des rencontres et des opportunités, Mona et Val se font marchands de petits poèmes, vendeurs ambulants de bonbons, tenanciers d’un speakeasy éphémère à leur domicile. Val finit en vendeur d’encyclopédie au porte à porte, non sans avoir préalablement refusé des offres mirobolantes dans la publicité ou certaines publications. Ils sont contraints à certains moments de retourner vivre chacun chez leurs parents, ceux de Miller se montrant légitimement soucieux d’avoir chez eux leur grand fils de 34 ans, deux fois marié et père d’une petite fille. Cette Crucifixion en rose est avant tout une leçon de persévérance pour les artistes en herbe dont le talent tarde à être reconnu. Du moins non c’est avant tout un beau morceau de littérature. Les allers-retours chronologiques sont un peu systématiques (Miller tombe sur un type dans la rue et l’on sait qu’on va en prendre pour 15 pages du récit de leurs frasques communes à l’adolescence) mais permettent aussi une respiration agréable. Sur le plan intellectuel, Miller fait feu de tout bois et multiplie les références, en particulier à ses quatre cavaliers de l’apocalypse que sont Nietzsche l’iconoclaste, Dostoïevski le grand inquisiteur (c’est chic d’avoir un écrivain russe pour mentor, si l’on pense au culte de Mc Liam Wilson pour Tolstoï), Elie Faure le magicien et Oswald Spengler (auteur du Déclin de l’occident) le bâtisseur de schémas. Il invoque également nombre de figures plus obscures mais prometteuses comme John Brown (idéaliste révolutionnaire américain précurseur de la lutte contre l’esclavage), Gilles de Rais (compagnon de Jeanne d’Arc et par ailleurs meurtrier violeur en très grande série) et une multitude d’autres. Sa culture absolument encyclopédique semble confirmer la supposition de Miller selon laquelle 2 à 3 heures de lecture quotidiennes tout au long de sa vie devraient permettre de mourir en ayant lu toutes les choses importantes. À noter enfin quelques passages franchement ennuyeux, en particulier les récits de rêves et la fin ésotérique consacrée à l’apologie d’Oswald Spengler, qui fait suite aux visions prophétiques d’un certain Claude : on se croirait dans Hermann Hesse, quelle horreur (il est d’ailleurs cité fort à propos par Miller) !

Lectures Henry MILLER-Sexus


Henry MILLER 

Sexus 

Traduit de l’Américain par Georges Belmont 

(4ème de couverture) Interdit pendant des années, Sexus est l’audacieux premier volet de « la crucifixion en rose », comprenant aussi Plexus et Nexus, où Henry Miller entreprend le récit complet de sa vie tumultueuse, riche d’expériences intérieures et d’aventures. Sexus est l’histoire du grand amour qui, à travers l’inoubliable Mara-Mona, agit comme un révélateur sur Miller, mais aussi l’analyse lucide de la formidable crise qui le secoua et le fit se muer en lui-même. Certains passages très crus, d’une sexualité exacerbée, associent provocation et témoignage : ils sont, dans cette œuvre ardente, riche, puissante, une partie de la vérité dont Miller a fait l’objet de sa vie créatrice. Une franchise absolue, une crudité totale… un « Peau-Rouge » déchaîné dans les rues chaudes. Michel Mohrt. 

(1ere phrase :) Ce doit être un jeudi soir que je la rencontrai pour la première fois – au dancing. 

(Dernière phrase :) Ouaf ouaf !... Ouaf ! Ouaf ! Ouaf, ouaf, ouaf ! 

667 pages – Editions Christian Bourgeois Paris 1996 

(Aide mémoire perso :) 

Premier tome de la Crucifixion en rose, l’autobiographie épaisse de Henry Miller, Sexus relate la période allant de la rencontre de Mara jusqu’au mariage avec Mona (la même personne rebaptisée en cours de route) avec quelques sauts en avant ou en arrière dans le temps, au gré des rencontres. Toute l’existence de Miller semble se dérouler au gré des rencontres, en suivant les envies qui viennent sans jamais laisser s’interposer la moindre limite morale. À cette époque (1924), Miller a 33 ans, un poste enviable de DRH à la compagnie cosmodémonique des télégraphes et met peu à peu au clou son fantasme d’écriture. Il hait sa femme Maude avec application, semble ignorer sa petite fille (ou refuse d’en parler par pudeur ?), pochetronne et baisouille au gré des rencontres. Un soir au dancing il tombe sur Mara, une entraîneuse, et tombe raide amoureux. Mystérieuse mythomane comme lui toujours à court d’argent, elle semble pouvoir faire contrepoids à son inconséquence par une folie encore plus radicale. Miller divorce, ce qui sonne le démarrage d’une vie sexuelle d’une intensité totalement inédite avec Maude, sans que cela remette une seconde en question l’amour viscéral qu’il porte à Mara (devenue Mona alors que lui devient Val). Ils emménagent ensemble à Brooklyn dans une location hors de prix en empruntant tout ce qu’ils peuvent et se marient. L’épisode finit en légère dérive mentale à la fin de la journée du mariage. Ici on a clairement affaire à un monstre : de littérature, d’égoïsme, de franchise, de liberté, de frime et de luxure. Le genre qui peut pas croiser une femme désirable sans l’emmancher et qui procure (ou croît procurer) 14 orgasmes à toutes celles qu’il honore de son pénis des plus réactifs. Le style est phénoménal, jubilatoire, avec des cascades d’images percutantes et incroyablement originales. Il n’a pas son pareil pour provoquer des triques violentes dans le métro, dont l’ingrédient excitant est clairement la transgression. Rien ne le fait reculer : baiser la femme d’un copain, son ex-épouse effondrée, la voisine adolescente, une Irlandaise moche en retour de cuite. Miller ne se sent tenu à aucun engagement vis-à-vis de qui que ce soit, fusse Mona. Il n’éprouve aucune culpabilité pour son absence de tristesse le jour où elle tente de se suicider au moment où il était en pleine fornication avec Maude, n’a aucune intention de payer les pensions alimentaires (alors même qu’il demande à payer double au tribunal). Il ne prétend pas à la vertu, ni à aucune fiabilité, et ce sans malignité (sauf exception ludique). Cet individualisme radical choque encore le lecteur, alors que le récit date de 1939 et relate des faits de 1924, si du moins le lecteur, pourtant prévenu, a la crédulité de croire sur parole les vantardises de l’auteur. Miller est enfin un monstre de bavardage qui dure plaisamment et brillamment cinq pages, multipliant les anecdotes à l’énergie, là où l’écrivain moyen semblerait s’appesantir au bout d’un paragraphe. Quelques longueurs psychédéliques auraient pu être élaguées, mais au plus une centaine de pages sur les quelques 650 de ce premier tome. Reste à tenir le rythme sur le millier qui suit.

Lectures Henry MILLER-Jours tranquilles à Clichy

 

Henry MILLER 

Jours tranquilles à Clichy 

Traduit de l’Américain par Brice Matthieussent 

(4ème de couverture) - Laissez-moi. Vous êtes un sale cochon. On entendit la porte claquer. Elle était partie. - Voilà ta beauté scandinave, dis-je. - Ouais, ouais, marmonnait Carl, marchant de long en large, tête baissée. C’est moche, c’est moche, répétait-il. - Qu’est-ce qui est moche ? lui demandai-je. Ne sois pas ridicule. Elle ne s’est jamais autant amusée de sa vie. Il se mit à glousser comme un fou. - Et si elle avait la chaude-pisse ? dit-il, et il courut du côté de la salle de bains. On l’entendait se gargarisez bruyamment. - Ecoute, Joey, cria-t-il, tout en crachant, qu’est-ce que tu crois qui l’a fâchée comme ça ? Parce qu’on riait si fort ? - Elles sont toutes comme ça, dit Corinne. La pudeur. - J’ai faim, reprit Carl. Allons nous asseoir et prendre un second repas. Peut-être qu’elle changera d’idée et reviendra. Il se murmura quelque chose à lui-même, puis il ajouta, comme s’il faisait le bilan : - Ca n’a pas de sens. Henry Miller, New York, mai 1940. Récrit à Big Sur, mai 1956. 

(1ere phrase :) J’écris, la nuit tombe et les gens vont diner. 

(Dernière phrase :) Il marmonna quelque chose, puis ajouta, comme pour résumer la situation : - Tout ça n’a pas de sens. 

134 pages – Christian Bourgois Editeur 1991 

(Aide mémoire perso :) 

Jeunes écrivains fauchés en quête d'aventures, d'amour et de sexe, amoureux de la bohème et de ce Paris pittoresque d'avant-guerre, Joey, l'Américain, et Carl, le Tchèque, partagent tout : la chambre, les jours de dèche et les filles ! Celles qu'on rencontre, entre Montmartre et la place Blanche, au coin d'une ruelle dans un bar louche ou un dancing. Il y a Jeanne la nymphomane, Colette l'ingénue, Nys la perle précieuse, et tant d'autres. Filles de joie ou du désespoir qui illuminent les nuits de Paris, le temps d'une extase partagée, et disparaissent au petit matin. " Quand je repense à toute cette période où nous vivions ensemble à Clichy, j'ai le souvenir d'un petit séjour au paradis ", résume, nostalgique, Henry Miller.

Lectures Henry MILLER-Tropique du Capricorne

 

Henry MILLER 

Tropique du Capricorne 

Traduit de l’Américain par Georges BELMONT 

(4ème de couverture) Devenu aujourd’hui un classique, Tropique du Capricorne n’a rien perdu de sa force explosive. C’est le livre d’un home qui fait sauter toutes les barrières, après avoir souffert mille morts et vécu autant de re-naissances. L’Amérique y est le symbole des démences de la civilisation. Mais rien n’est épargné : c’est le consentement de tous à ces démences qui est visé. La fringale du sexe fait partie de cette folie. Pourtant, trouant l’épaisseur de ce ciel lourd de sexualité, l’amour brille et brûle comme une étoile de diamant noir, source finale de salut… Né en 1891 à New York, Henry Miller est mort en 1980. C’est en France où il s’était fixé dès 1930 qu’il fit ses grandes rencontres : Anaïs Nin, Cendras, Queneau, Durrell. C’est aussi en France que fut publiée en 1939 l’édition originale de Tropique du Capricorne, aussitôt interdite dans les pays de langue anglaise. La traduction française, en 1947, souleva une tempête juridique et échappa de peu à l’interdiction. 

(1ere phrase :) Il n’est que de vomir l’âme et de la rendre une fois pour toutes ; le reste suit, sans l’ombre d’un doute, serait-ce au cœur du chaos. 

(Dernière phrase :) Allons, il faut partir. Demain, demain… 

506 pages – Editions Stock Paris 2000 

(Aide mémoire perso :) 

Miller poursuit ses confessions dans "Tropique du Capricorne", peu à peu, il nous montre comment il a découvert sa vocation d'écrivain. Le style a beau être plus posé, plus mélancolique, émouvant dans certains passages -surtout quand perce la nostalgie de l'enfance- "Tropique du Capricorne" reste du pur Miller : un coeur qui bat violemment, une tornade qui vous surprend et vous envoie valdinguer au-dessus du chaos. Vertigineux ! Faut-il rire ou pleurer ? Rêve ou cauchemar éveillé ? Réalité ou fantasme ? On ne sait pas, Miller lui-même n'en sait rien et on s'en contrefout royalement ! Ce bouquin est un monstre à la fois informe et multiforme ! Un monstre qui dénonce une société monstrueuse. Car c'est bien de cela dont il s'agit : une immense dénonciation. Un crachat à la face d'un système : le capitalisme américain. Miller se veut marginal de ce qui, à ses yeux, remplace les hommes par des numéros, déshumanise, engendre misère et injustice. Mais attention ! Pas de niaiseries. Miller est loin d'être un chevalier blanc ! C'est un sale type, il le sait et il ne nous le cache pas : il pompe le fric de ses "amis", n'a aucune compassion pour personne, manipule, ment, escroque, trompe sa femme... On n'a aucune sympathie pour lui ! Tout est déballé sans la moindre once de gêne. Pas d'hypocrisie. D'ailleurs toute l'oeuvre de Miller est un bras d'honneur à l'hypocrisie ! Et quoi de plus hypocrite que la société américaine, avec sa moralité ronflante, par exemple pour ce qui est du sexe ? C'est là un autre trait de Miller -mais il ne faudrait surtout pas le réduire à cela !- : son obsession du sexe. On lui a, a ce propos, souvent reproché son langage trop cru. Interdits aux Etats-Unis dès leur parution pour "pornographie", ses livres n'y seront d'ailleurs autorisés qu'en 1961-62, soit plus de vingt ans après leur publication en Europe... Mais c'est parce que tout est libre dans le sexe ! L'acte, son souvenir, les fantasmes qui l'accompagnent, sa description romancée..., encore une fois, la liberté est un concept cher à Miller. Livre obsédé, surréaliste -"dadaïste", d'après les aveux même de l'auteur-, écrit par un homme qui se voulait libre dans une société robotisée et à la morale étouffante.

Lectures Henry MILLER-Tropique du Cancer

 

Henry MILLER 

Tropique du Cancer 

Traduit de l’Américain par Paul Rivert 

(4ème de couverture) Tropique du Cancer est le premier livre de Henry Miller. Roman, essai, autobiographie, poème, Tropique du Cancer participe de tous ces genres sans être d’aucun. Alors qu’il a fui l’Amérique, perdu dans Paris – perdu et retrouvé -, nous voyons Miller face à lui-même, au hasard des chambres d’hôtel, errant de femme en femme, pauvre d’argent et redoutablement libre, turbulent, désespéré, heureux, obsédé par le sexe, souverainement indifférent à l’obscénité des mots et des gestes. Henry Miller définissait ce livre : « Un libelle, de la diffamation, de la calomnie, une vignette démesurée, un crachat à la face de l’art, un coup de pied dans le cul de Dieu, à l’homme, au destin, au temps, à la beauté, à l’amour. » Longtemps confiné par la censure américaine à la clandestinité, ce livre novateur a exercé en Europe une profonde influence souterraine. Henry Miller est né à New York en 1891 et mort en Californie en 1980. Il a quitté les Etats-Unis en 1928 pour se fixer à Paris en 1930. Et c’est en France qu’il écrit et publie son premier roman, Tropique du Cancer, en 1934. Viennent ensuite entre autres Tropique du Capricorne (1939) et sa célèbre trilogie Sexus, Plexus, Nexus. 

(1ere phrase :) J’habite Villa Borghèse. 

(Dernière phrase :) 

Les collines l’encerclent doucement, son cours est immuable… 

357 pages – Editions Denoël Paris 2000 

(Aide mémoire perso :)

"Ceci n'est pas un livre... C'est une insulte sans fin, un crachat à la face de l'art, un coup de pied aux fesses de Dieu, à la Destinée, l'Amour, la Beauté..." En quelques phrases, Henry Miller a tout dit. Écrit à Paris, Tropique du Cancer défie toutes les lois sages de la littérature. L'œuvre, autobiographique, se veut autant un exercice de libération que d'affirmation de soi de l'écrivain, qui s'y livre tout entier, au fil de ses années vécues en France, où il est arrivé en 1929. À travers impressions et souvenirs, c'est l'existence parisienne de Miller qui jaillit des rues, des hôtels, des cafés de Montparnasse ou de Clichy, des brèves rencontres, des amours furtives, des discussions, des beuveries avec des écrivains et des artistes: un souffle de vraie vie passe, frémissante, conjuguée sur le mode de l'expérience la plus intime, et ponctuée de moments de misère et de faim, de découragement et de solitude. Célébré par Cendrars, Tropique du Cancer fut publié en France grâce aux efforts d'Anaïs Nin, qui en signa la préface. Il fut d'abord interdit aux États-Unis, où, outre sa facture déroutante, on lui reprocha de miner les fondements mêmes de l'édifice social, de pervertir la jeunesse par son obscénité, son apologie des maisons closes et du sexe, et le recours abondant aux mots les plus crus. Il ne fut publié outre-Atlantique qu'en 1961. Vendu à plus d'un million d'exemplaires, le livre suscita aussitôt une soixantaine de procès pour pornographie. Suivi de Tropique du Capricorne, en 1938, il marqua profondément toute une génération d'écrivains - celle des Kerouac, des Ginsberg, des Mailer.

jeudi 19 août 2021

Lectures Henry MILLER-Le Colosse de Maroussi


Henry MILLER

Le Colosse de Maroussi 

Traduit de l’Américain par Georges Belmont 

(4ème de couverture) J’avais marché les yeux bandés, à pas chancelants, hésitants ; j’étais orgueilleux, arrogant, satisfait de mener la vie fausse et restreinte du citadin ; la lumière de la Grèce m’a ouvert les yeux, a pénétré mes pores, a fait se dilater mon être tout entier. J’ai retrouvé ma patrie ; le monde avec le centre véritable, la signification réelle de la révolution. Aucun conflit guerrier entre les nations de la terre ne saurait troubler cet équilibre… Je refuse catégoriquement toute qualité, dans l’avenir, qui serait inférieure à ce titre de citoyen du monde que je me suis décerné en silence, debout dans le tombeau d’Agamemnon. 

(1ere phrase :) Sans Betty Ryan – jeune femme qui habitait la même maison que moi, à Paris – jamais je ne serais allé en Grèce. 

(Dernière phrase :) Paix à tous les hommes, dis-je, et vie plus abondante ! 

322 pages – Société Nouvelle des Editions du Chêne 1958 

(Aide mémoire perso :) 

En 1939, Henry Miller est invité en Grèce par son ami Lawrence Durrell. Originaire de Brooklyn, il vient de passer plus de dix ans à Paris – en fait, il a fait ses débuts d'écrivain dans cette ville. Dès qu'il met les pieds sur le sol héllène, il est séduit, enthousiaste, délirant : il a vraiment l'impression d'être entré sur la terre des dieux, de vivre, à presque cinquante ans, une expérience inouïe. On ne s'étonne donc pas que, lorsqu'il rencontre une Française qui regrette sa Normandie, il se mette à ricaner et se lance contre cette nostalgie petite-bourgeoise dans un monologue hilarant et féroce. On rit aux scènes cocasses dans lesquelles il s'oppose à des Grecs qui lui parlent de l'Amérique comme d'un pays de cocagne : c'est sa façon de s'élever contre le « cauchemar climatisé» du rêve américain et de ses valeurs matérialistes. Dans ce torrent de pages drôles, amusantes, inspirées, l'homme qui paraît le mieux incarner l'âme de la Grèce de cette époque, à ses yeux, c'est Katsimbalis. Il devient, avec la puissance de sa vision, le colosse de Maroussi. Ce voyage initiatique le conduit aussi à rencontrer le poète Séféris et bien d'autres personnages. En même temps, il cueille, au gré de ses déplacements, des images qui lui donnent l'impression de devenir le contemporain d'Homère ou d'Hérodote. Loin d'un lyrisme mièvre, d'un enthousiasme béat – même si on se rend bien compte qu'il en rajoute dans certains passages –, il communique au lecteur sa joie sans borne, d'un ton jubilatoire. Mais cette expérience ne va pas sans réflexion. Qu'on en juge à partir de cet extrait : « La Grèce est la patrie des dieux ; ils ont eu beau mourir, leur expérience se fait toujours sentir. Les dieux étaient de proportions humaines (...) Il faut que le monde redevienne petit, comme l'était le monde grec, autrefois. Assez petit pour inclure chacun de nous. Tant que les hommes, jusqu'au dernier, n'y seront pas inclus, il n'y aura pas de véritable société humaine. » On le voit, tout un programme. Il écrit cette phrase alors qu'il est retourné vivre aux Etats-Unis. A ce moment-là, encore une fois, l'Europe sombrait dans le feu et le sang. Henry Miller écrivit pendant cette période comme un forcené plusieurs livres. La plupart, considérés comme obscènes au regard des lois, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, furent publiés après guerre en France. Dans le contexte littéraire de cette époque, le Colosse de Maroussi est un livre lumineux. Il le reste aujourd'hui.

mercredi 16 juin 2010

Lectures Henry Miller-Henry MILLER

Henry Miller
Naissance : 26 décembre 1891 – 7 juin 1980
Langue d’écriture : américain
Genre : Roman, essai
L’œuvre d’Henry Miller est marquée par des romans largement autobiographiques, dont le ton cru et sensuel a suscité une série de controverses dans une Amérique puritaine dont Miller a voulu stigmatiser l'hypocrisie morale.
Henry Miller est né à Manhattan, New York où il grandit dans un environnement allemand catholique. La jeunesse de Miller est marquée par l'errance : il enchaîne les petits boulots, entame de brèves études au City College of New York. Il devient Directeur du Personnel d'une importante société télégraphique. Il décide à cette époque de se consacrer totalement à la littérature.
Il décide en 1930 de partir pour la France où il vécut jusqu'à ce qu'éclate la Seconde Guerre mondiale. Ses premières années de bohème à Paris furent misérables, la chance se présentera en la personne de Richard Osborn, un avocat américain, qui lui offrit une chambre de son propre appartement.
Il écrit, en 1931 son Tropique du Cancer, qui sera publié en 1934. C'est ce roman qui entraîna aux États-Unis des procès pour obscénité, selon les lois contre la pornographie en vigueur à l'époque.
Ce choix de Miller de lutter contre le puritanisme fit beaucoup pour libérer les tabous sexuels dans la littérature américaine ; à la fois d'un point de vue moral, social, et légal. Il continua à écrire des romans, tous censurés aux États-Unis pour obscénité. Il publia Printemps noir (1936), puis Tropique du capricorne (1939) qui parvinrent à se diffuser aux États-Unis, vendus sous le manteau. Il retourna s'installer aux États-Unis en 1940, à Big Sur (Californie) où il continua à produire une littérature puissante, colorée et socialement critique.
La publication de son livre Tropique du Cancer en 1961 lui a coûté toute une série de procès pour obscénité, tant son livre avait mis à l'épreuve les lois et la morale américaines sur la pornographie. En 1964, la Cour Suprême cassa le jugement de la Cour d'État pour obscénité en affirmant la valeur littéraire de l'œuvre de Miller. Ce jugement représenta une avancée majeure dans la naissance de ce qui serait plus tard connu sous le nom de révolution sexuelle.
Sur la fin de sa vie, Miller s'adonnait également à la peinture. Une activité créatrice et artistique qu'il considérait comme le direct prolongement de son œuvre littéraire. Il était notamment très proche du peintre français Grégoire Michonze. Sa passion tardive pour la peinture trouve de nombreux échos dans ses écrits, notamment dans son essai Peindre, c'est vivre à nouveau. À propos de la peinture, Miller disait : « Ma définition de la peinture, c’est qu’elle est une recherche, comme n’importe quel travail créateur. En musique, on frappe une note qui en entraîne une autre. Une chose détermine la suivante. D’un point de vue philosophique, l’idée est que l’on vit d’instant en instant. Ce faisant chaque instant décide du suivant. On ne doit pas être cinq pas en avant, rien qu’un seul, le suivant. Et si l’on s’en tient à cela, on est toujours dans la bonne voie. »
En dehors de l'écriture romanesque proprement dite, Miller entretint d'abondantes correspondances avec nombre d'écrivains, artistes et autres personnalités de son temps. De multiples recueils de ces lettres ont été publiés après sa mort et proposent autant de « clés » permettant de comprendre les multiples facettes de la personnalité d'Henry Miller.
La correspondance la plus connue, la plus caractéristique mais aussi la plus évocatrice, est celle échangée avec Anaïs Nin.

Bibliographie
Romans
Ailes coupées (1922)
Tropique du Cancer (1934)
Aller-Retour New York (1935)
Printemps noir (1936)
Max et les Phagocytes (1938)
L'Argent, son évolution (1938)
Tropique du Capricorne (1939)
L'Œil du cosmos (1939)
Le Colosse de Maroussi (1941)
La Sagesse du cœur (1941)
Dimanche après la guerre (1944)
Varda, le Constructeur (1944)
La Grande misère de l'artiste aux États-Unis (1944)
Qu'allez-vous faire pour Alf (1944)
Reflets d'un passé fervent (1944)
Le Cauchemar climatisé (1945)
L'Obscénité et la Loi de la réflexion (1945)
Maurizius pour toujours (1946)
Souvenirs, souvenirs (1947)
Le Sourire au pied de l'échelle (1948)
Courtes histoires américaines (1948)
Sexus (1949) (1er volet de La Crucifixion en rose
)
Plexus (1952) (2e volet de La Crucifixion en rose)
Amours sans importance (1955)
Jours tranquilles à Clichy (1956)
Un diable au paradis (1956)

Hamlet (1956)
Lire au cabinet (1957)
Big Sur et les Oranges de Jérôme Bosch (1957)
Le Carnet rouge (1959)
Nexus (1960) (3e volet de La Crucifixion en rose)
Peindre c'est aimer à nouveau (1960)
Water Color, Drawings and his Essay, the Angel is my Watermark ! (1962)
Reste immobile comme un colibri (1962)
Virage à 80° (1973)
Le livre des amis (1976)
J'suis pas plus con qu'un autre (1977)
Transit (1977)
Jours tranquilles à Brooklyn (1978)
The Theatre & Other Pieces (1979)
Moloch (1998)
Nexus 2 Suite du premier Nexus et dernier volet inachevé de La Crucifixion en rose (2004)
Au fil du temps (1989)
Crazy Cock (1991)
Opus Pistorum (1941)
L'œil qui voyage (2005)
Aquarelles (1999)
Essais
Le Monde du Sexe (1940)
Blaise Cendrars (1951)
Rimbaud (1952)
Les Livres de ma vie (1952)
Le Temps des assassins (1956)
Art et Outrage (1959)
L'Oiseau mouche (1997)
Entretiens de Paris avec Georges Belmont (1970)
Correspondance privée avec Lawrence Durrell (1963)
Le Monde de D.H. Lawrence.
Correspondance privée avec Wallace Fowlie (1975)
Correspondance avec Blaise Cendrars (1995)
Réunion à Barcelone (1959)
Correspondance avec Lawrence Durrell 1935-1980 (2004)
Correspondance privée avec John Cowper Powys (1994)
Flash-back, entretiens de Pacific Palisades (1976)
Lettres à Anaïs Nin (1967)
Lettres d'amour à Brenda Vénus (1991)
Lettres à Emil (1991).