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vendredi 31 mars 2023

Lectures Gérald Bronner Etienne Géhin-L’inquiétant principe de précaution

 


Gérald Bronner Etienne Géhin

L’inquiétant principe de précaution

(4ème de couverture) Le principe de précaution et la façon dont nos contemporains entendent s’en servir est l’un des faits idéologiques majeurs de ce début de millénaire. Il est sur toutes les lèvres et l’on prétend l’appliquer sans cesse, à la lettre et à propos de tout…
Cet essai, en se fondant sur de nombreux exemples (OMG, antennes-relais…), propose de mettre à nu les mécanismes intellectuels et les faits historiques qui ont conduit à faire imprudemment entrer dans le droit le principe de précaution. Il s’oppose à la pensée dominante qui croit voir dans ce nouvel impératif constitutionnel l’expression du bon sens, alors que son application maximaliste inspire des décisions et des actions déraisonnables. Préjudiciable à l’intérêt général, cette situation implique profondément nos démocraties telles qu’elles s’organisent et les rapports désormais conflictuels que l’opinion publique entretient avec la connaissance et ses médiateurs. Une telle idéologie, pas très éloignée d’une nouvelle forme de populisme, a un nom : le précautionnisme.


Professeur de sociologie à l’Université de Strasbourg et membre de l’Institut Universitaire de France, Gérald Bronner est l’auteur de plusieurs livres sur les croyances collectives et les conséquences sociales des erreurs de raisonnement, dont L’empire des croyances (PUF, 2003) et L’empire de l’erreur (PUF, 2007). Maître de conférences en sociologie à l’Université Nancy 2, Etienne Gébin est l’auteur de La société : un monde incertain. Essai sur les institutions et l’idéologie politique (Hermann, 2006).


(1ere phrase :) Les nombreux auteurs qui croient devoir nous éclairer sur la signification et la modernité juridiques et morales du principe de précaution qu’ils défendent commencent souvent par expliquer que cette nouvelle norme constitutionnelle n’a rien à voir avec la prudence ordinaire ni avec celle que la philosophie antique tenait pour une très éminente vertu.
(Dernière phrase :) L’histoire a montré depuis longtemps qu’on trouvait facilement des légions de politiciens, mais, parmi eux, assez peu d’hommes d’Etat.
182 pages – Editions Presses Universitaires de France 2010


(Aide mémoire perso :)Voici un livre indispensable sur un sujet à la mode, où il devenait difficile de s’y retrouver. Le principe de précaution est systématiquement invoqué, à propos de la grippe A, des cendres du volcan islandais, des ondes électromagnétiques, des OGM, mais aussi de la plus banale des décisions de la vie quotidienne, où la simple prévention se réfère maintenant à un « principe de précaution » auquel il devient difficile de s’opposer.


La conclusion des auteurs, tous les deux sociologues, est précise et argumentée. Ce qu’ils appellent le « précautionnisme » est une nouvelle forme de populisme « qui flatte les intuitions trompeuses que l’esprit humain peut nourrir à propos des situations de risque et d’incertitude ».


Le principe de précaution discuté dans l’ouvrage est bien entendu celui de la Charte de l’environnement, inscrit dans la Constitution française en 2005, à propos de situations où « la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement ».


Dans un premier chapitre, les auteurs démontrent qu’il ne s’agit pas d’un simple principe de prévention. La clause d’incertitude alliée à la possibilité d’un recours judicaire, introduite par la révision constitutionnelle, fait le lit d’une coûteuse recherche du « risque zéro », risque zéro que la science ne pourra jamais garantir. Ainsi, toute analyse du rapport risque / bénéfice, toute prise en compte du « risque à ne pas faire » se retrouve exclue, favorisant de fait la non-décision, le statu quo.
Le deuxième chapitre met en rapport le fonctionnement de l’esprit humain et la mise en œuvre du principe de précaution. Nous le savons, notre intuition nous trompe. Or, affirment les auteurs, « l’idéologie de précaution mobilise, précisément, les idées que M. Tout-le-Monde peut se faire du hasard et des probabilités » pour conduire à des décisions intuitivement fondées, mais collectivement irrationnelles. Les différents biais cognitifs de l’esprit humain sont analysés en détail, et largement illustrés par des résultats d’expériences en psychologie sociale. Ainsi, nous avons tendance à surestimer les faibles probabilités (et aussi, par ailleurs, sous-estimer les fortes probabilités), et cette disposition se trouve amplifiée quand ces faibles probabilités sont associées à un risque. Dans ce cas, il n’est pas rare que, pour éviter une situation perçue comme dangereuse, nous mettions en œuvre des stratégies déraisonnablement coûteuses au regard du risque réel. C’est cette tendance que le principe de précaution met en scène pour conduire, comme l’illustrent les auteurs à propos de certaines récentes affaires de santé publique, à des décisions où l’intérêt général a été sacrifié au nom d’une « éthique de conviction » (ne jamais transiger, ici sur le risque zéro, peu importe le coût, peu importe si d’autres valeurs en pâtissent) opposée à une « éthique de responsabilité » (qui compare coût et bénéfices de différentes options).


Ceci est encore renforcé par d’autres biais cognitifs, telle notre inclination à prêter une plus grande attention à une perte qu’à un gain de valeur équivalente, notre difficulté à appréhender des problèmes multifactoriels, qui nous conduisent à nous focaliser sur un aspect particulier (par exemple, le seul risque, aussi faible soit-il, faisant nous abstenir de toute action) : « incertitude, c’est clairement la fiction du pire qui domine les débats ».


Analysant en détail le jugement du tribunal de Tulle condamnant le gestionnaire du réseau de transport d’électricité à verser plus de 300 000 € à une famille d’éleveurs en réparation du préjudice subi, selon le juge, par la présence à proximité d’une ligne à très haute tension, les auteurs montrent que la judiciarisation voulue par le principe de précaution conduit à inverser la charge de la preuve : la justice n’a plus à démontrer la responsabilité des faits incriminés, et c’est, à l’inverse, à l’accusé – ici le gestionnaire de réseau – de faire la preuve de son innocence. Or, en science, par définition, on ne peut jamais rien affirmer avec une certitude absolue. La science établit des théories jusqu’à ce que d’autres expérimentations viennent les affiner ou les corriger. De cette réserve « certains croient pouvoir inférer que c’est l’incertitude qui domine les débats et que, dans ces conditions, le principe de précaution doit s’appliquer ».


Une autre dimension, morale celle-ci, sous-jacente au précautionnisme est mise en évidence : celle, naïve, d’une nature équilibrée et bienveillante. La contrarier, c’est encourir ses foudres et provoquer des déséquilibres forcément nuisibles. La « négligence de la taille de l’échantillon », qui ne nous fait voir que ses succès sans considérer l’énorme quantité de ses insuccès, est un des biais cognitifs à l’origine de cette croyance. Conséquence logique, un certain « finalisme » se développe et voit dans les phénomènes biologiques à l’œuvre une sorte de « réenchantement du monde » : « si la nature fait si bien les choses, l’homme aurait intérêt à ne pas chercher à la modifier ».


Poursuivant ce fil, le chapitre 3 analyse les soubassements idéologiques du précautionnisme, à la fois manifestation de ce que les auteurs nomment « un fort sentiment antiprométhéen », et un moyen de combattre un système socio-économique. En référence au mythe de Prométhée (qui déroba le feu aux dieux pour le donner aux hommes afin que ces derniers puissent se protéger des dangers de la nature et développer leur civilisation), le précautionnisme (antiprométhéen) se méfie des actions de l’Homme sur la Nature (les campagnes anti-OGM fournissent une abondante illustration de cette rhétorique). L’homme, en se prenant pour Dieu, joue aux apprentis sorciers. Comment un tel sentiment a-t-il pu se développer jusqu’à en devenir une sorte de lieu commun lors, justement, que les progrès de la science ont permis des avancées décisives (vaccination, médecine, agriculture) permettant de vivre à la fois bien plus longtemps et dans de meilleures conditions que si l’on ne vivait que sous la seule aile protectrice de Dame Nature ? Si de tout temps des dangers avaient bien été perçus quant aux conséquences de l’action de l’Homme sur le monde, ce n’est vraiment qu’avec la Première Guerre Mondiale, puis avec les programmes d’épuration sociale ou raciale mis en œuvre par les régimes totalitaires, avec l’apogée qu’a été la Seconde Guerre Mondiale et la mise en œuvre d’un génocide systématique et « scientifique », que s’opère ce changement d’attitude : « à force de progrès scientifiques, les hommes ont la possibilité de mettre eux-mêmes un terme à leur histoire ». Seveso, Three Miles Island, Bhopal, Tchernobyl, AZF, vache folle… l’industrie serait mortifère, et nous serions en « danger de progrès ». Et c’est toute une société qu’il faut alors remettre en cause, au nom de ce constat.


Venant en résonance avec ce sentiment, les auteurs soulignent le rôle clé des thèses de la sociologie relativiste, critiquant la science sous un autre angle, celui de son objectivité et de sa vérité : « les sciences, celles de la Nature en tout cas, souffrent aujourd’hui d’être discréditées par les conséquences désastreuses de certaines de leurs applications, et dévalorisées dans l’esprit de ceux, de plus en plus nombreux, qui croient que le récit de l’astrologue n’a pas moins de valeur que celui de l’astronome ». Mais, comme le rappellent les auteurs, ce qui est compréhensible n’est pas forcément juste, pertinent ou raisonnable.


Le dernier chapitre se focalise sur ce qui donne toute la dynamique à cet « inquiétant principe de précaution » : les interactions avec les médias.


Premier constat, « le thème conspirationniste qui accompagne souvent le désaveu de l’expert » dans l’idéologie précautionniste se retrouve amplifié au travers des différents médias. Comment les prodigieux développements des moyens d’information (Internet en particulier) profitent-ils aux croyances, au détriment de la connaissance ?


Là encore, une analyse fondée sur des biais cognitifs bien établis nous livre quelques explications. À une époque où les grands systèmes idéologiques perdent du terrain, les individus ont tendance à se composer eux-mêmes leurs propres « systèmes de négociation », largement influencés par le « biais de confirmation » qui tend à pérenniser les croyances en ne nous faisant retenir que ce qui va dans le sens de la croyance. Les croyances proposent des solutions qui « épousent les pentes naturelles de l’esprit », là où l’investigation méthodique implique un coût d’investissement cognitif prohibitif. Se livrant à des analyses statistiques, les auteurs montrent que, sur quelques sujets objets de croyance ou de controverses (astrologie, Saint-Suaire, Crop Circle, Aspartame cancérigène, télépathie, lignes THT, OGM, etc.), Internet, mais aussi plus généralement tous les médias, font la part plus que belle à la croyance, rendant l’accès à l’information scientifique encore plus difficile. Parmi les explications identifiées, la motivation des « croyants » et le temps qu’ils sont prêts à investir figurent en bonne place. Mais la recherche du sensationnel, pour les grands médias, est un autre facteur explicatif (recherche motivée en partie par le fait qu’il faut livrer une information inédite pour être remarqué).


De ce point de vue, la connaissance scientifique est un bien mauvais produit médiatique, alors que la peur et l’inquiétude sont pratiquement assurées de toucher la cible médiatique : une information inédite qui implique chacun d’entre nous, énoncée sous forme de certitudes. C’est ainsi que les médias en arrivent à créer, involontairement ou non, des controverses artificielles en mettant à égalité des « experts proclamés indépendants » et la communauté scientifique, opposant des avis tranchés, simples, définitifs et souvent alarmistes, à une argumentation plus subtile, toujours empreinte de doute.


En conclusion, on l’aura compris, le livre de Gérald Bronner et d’Étienne Géhin devrait figurer en bonne place dans la bibliothèque de tout honnête homme, intéressé par l’analyse de récentes controverses technico-politiques. Il nous met en garde contre l’épanouissement d’une nouvelle forme de populisme, forme d’autant plus perverse que les victimes de ses effets sont souvent « invisibles » (la victime – prétendue ou réelle – d’un effet secondaire d’une vaccination peut faire l’objet d’un reportage émouvant, alors que toutes celles atteintes d’une grave affection du fait d’une absence de politique de santé publique adaptée auront du mal à attirer l’attention des caméras). Et nous ne pouvons que faire nôtres les inquiétudes des auteurs, quand ils soulignent les dangers d’une généralisation « des dispositifs de démocratie participative, qu’ils portent le nom de consultation citoyenne ou d’audition publique, qui ne peuvent avoir d’autre effet que d’amplifier l’expression de ce populisme précautionniste ».


jeudi 9 avril 2020

Lectures Gérald Bronner Etienne Géhin-L’inquiétant principe de précaution

Gérald Bronner Etienne Géhin
L’inquiétant principe de précaution
(4ème de couverture) Le principe de précaution et la façon dont nos contemporains entendent s’en servir est l’un des faits idéologiques majeurs de ce début de millénaire. Il est sur toutes les lèvres et l’on prétend l’appliquer sans cesse, à la lettre et à propos de tout…
Cet essai, en se fondant sur de nombreux exemples (OMG, antennes-relais…), propose de mettre à nu les mécanismes intellectuels et les faits historiques qui ont conduit à faire imprudemment entrer dans le droit le principe de précaution. Il s’oppose à la pensée dominante qui croit voir dans ce nouvel impératif constitutionnel l’expression du bon sens, alors que son application maximaliste inspire des décisions et des actions déraisonnables. Préjudiciable à l’intérêt général, cette situation implique profondément nos démocraties telles qu’elles s’organisent et les rapports désormais conflictuels que l’opinion publique entretient avec la connaissance et ses médiateurs. Une telle idéologie, pas très éloignée d’une nouvelle forme de populisme, a un nom : le précautionnisme.


Professeur de sociologie à l’Université de Strasbourg et membre de l’Institut Universitaire de France, Gérald Bronner est l’auteur de plusieurs livres sur les croyances collectives et les conséquences sociales des erreurs de raisonnement, dont L’empire des croyances (PUF, 2003) et L’empire de l’erreur (PUF, 2007). Maître de conférences en sociologie à l’Université Nancy 2, Etienne Gébin est l’auteur de La société : un monde incertain. Essai sur les institutions et l’idéologie politique (Hermann, 2006).


(1ere phrase :) Les nombreux auteurs qui croient devoir nous éclairer sur la signification et la modernité juridiques et morales du principe de précaution qu’ils défendent commencent souvent par expliquer que cette nouvelle norme constitutionnelle n’a rien à voir avec la prudence ordinaire ni avec celle que la philosophie antique tenait pour une très éminente vertu.
(Dernière phrase :) L’histoire a montré depuis longtemps qu’on trouvait facilement des légions de politiciens, mais, parmi eux, assez peu d’hommes d’Etat.
182 pages – Editions Presses Universitaires de France 2010


(Aide mémoire perso :)Voici un livre indispensable sur un sujet à la mode, où il devenait difficile de s’y retrouver. Le principe de précaution est systématiquement invoqué, à propos de la grippe A, des cendres du volcan islandais, des ondes électromagnétiques, des OGM, mais aussi de la plus banale des décisions de la vie quotidienne, où la simple prévention se réfère maintenant à un « principe de précaution » auquel il devient difficile de s’opposer.


La conclusion des auteurs, tous les deux sociologues, est précise et argumentée. Ce qu’ils appellent le « précautionnisme » est une nouvelle forme de populisme « qui flatte les intuitions trompeuses que l’esprit humain peut nourrir à propos des situations de risque et d’incertitude ».


Le principe de précaution discuté dans l’ouvrage est bien entendu celui de la Charte de l’environnement, inscrit dans la Constitution française en 2005, à propos de situations où « la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement ».


Dans un premier chapitre, les auteurs démontrent qu’il ne s’agit pas d’un simple principe de prévention. La clause d’incertitude alliée à la possibilité d’un recours judicaire, introduite par la révision constitutionnelle, fait le lit d’une coûteuse recherche du « risque zéro », risque zéro que la science ne pourra jamais garantir. Ainsi, toute analyse du rapport risque / bénéfice, toute prise en compte du « risque à ne pas faire » se retrouve exclue, favorisant de fait la non-décision, le statu quo.
Le deuxième chapitre met en rapport le fonctionnement de l’esprit humain et la mise en œuvre du principe de précaution. Nous le savons, notre intuition nous trompe. Or, affirment les auteurs, « l’idéologie de précaution mobilise, précisément, les idées que M. Tout-le-Monde peut se faire du hasard et des probabilités » pour conduire à des décisions intuitivement fondées, mais collectivement irrationnelles. Les différents biais cognitifs de l’esprit humain sont analysés en détail, et largement illustrés par des résultats d’expériences en psychologie sociale. Ainsi, nous avons tendance à surestimer les faibles probabilités (et aussi, par ailleurs, sous-estimer les fortes probabilités), et cette disposition se trouve amplifiée quand ces faibles probabilités sont associées à un risque. Dans ce cas, il n’est pas rare que, pour éviter une situation perçue comme dangereuse, nous mettions en œuvre des stratégies déraisonnablement coûteuses au regard du risque réel. C’est cette tendance que le principe de précaution met en scène pour conduire, comme l’illustrent les auteurs à propos de certaines récentes affaires de santé publique, à des décisions où l’intérêt général a été sacrifié au nom d’une « éthique de conviction » (ne jamais transiger, ici sur le risque zéro, peu importe le coût, peu importe si d’autres valeurs en pâtissent) opposée à une « éthique de responsabilité » (qui compare coût et bénéfices de différentes options).


Ceci est encore renforcé par d’autres biais cognitifs, telle notre inclination à prêter une plus grande attention à une perte qu’à un gain de valeur équivalente, notre difficulté à appréhender des problèmes multifactoriels, qui nous conduisent à nous focaliser sur un aspect particulier (par exemple, le seul risque, aussi faible soit-il, faisant nous abstenir de toute action) : « incertitude, c’est clairement la fiction du pire qui domine les débats ».


Analysant en détail le jugement du tribunal de Tulle condamnant le gestionnaire du réseau de transport d’électricité à verser plus de 300 000 € à une famille d’éleveurs en réparation du préjudice subi, selon le juge, par la présence à proximité d’une ligne à très haute tension, les auteurs montrent que la judiciarisation voulue par le principe de précaution conduit à inverser la charge de la preuve : la justice n’a plus à démontrer la responsabilité des faits incriminés, et c’est, à l’inverse, à l’accusé – ici le gestionnaire de réseau – de faire la preuve de son innocence. Or, en science, par définition, on ne peut jamais rien affirmer avec une certitude absolue. La science établit des théories jusqu’à ce que d’autres expérimentations viennent les affiner ou les corriger. De cette réserve « certains croient pouvoir inférer que c’est l’incertitude qui domine les débats et que, dans ces conditions, le principe de précaution doit s’appliquer ».


Une autre dimension, morale celle-ci, sous-jacente au précautionnisme est mise en évidence : celle, naïve, d’une nature équilibrée et bienveillante. La contrarier, c’est encourir ses foudres et provoquer des déséquilibres forcément nuisibles. La « négligence de la taille de l’échantillon », qui ne nous fait voir que ses succès sans considérer l’énorme quantité de ses insuccès, est un des biais cognitifs à l’origine de cette croyance. Conséquence logique, un certain « finalisme » se développe et voit dans les phénomènes biologiques à l’œuvre une sorte de « réenchantement du monde » : « si la nature fait si bien les choses, l’homme aurait intérêt à ne pas chercher à la modifier ».


Poursuivant ce fil, le chapitre 3 analyse les soubassements idéologiques du précautionnisme, à la fois manifestation de ce que les auteurs nomment « un fort sentiment antiprométhéen », et un moyen de combattre un système socio-économique. En référence au mythe de Prométhée (qui déroba le feu aux dieux pour le donner aux hommes afin que ces derniers puissent se protéger des dangers de la nature et développer leur civilisation), le précautionnisme (antiprométhéen) se méfie des actions de l’Homme sur la Nature (les campagnes anti-OGM fournissent une abondante illustration de cette rhétorique). L’homme, en se prenant pour Dieu, joue aux apprentis sorciers. Comment un tel sentiment a-t-il pu se développer jusqu’à en devenir une sorte de lieu commun lors, justement, que les progrès de la science ont permis des avancées décisives (vaccination, médecine, agriculture) permettant de vivre à la fois bien plus longtemps et dans de meilleures conditions que si l’on ne vivait que sous la seule aile protectrice de Dame Nature ? Si de tout temps des dangers avaient bien été perçus quant aux conséquences de l’action de l’Homme sur le monde, ce n’est vraiment qu’avec la Première Guerre Mondiale, puis avec les programmes d’épuration sociale ou raciale mis en œuvre par les régimes totalitaires, avec l’apogée qu’a été la Seconde Guerre Mondiale et la mise en œuvre d’un génocide systématique et « scientifique », que s’opère ce changement d’attitude : « à force de progrès scientifiques, les hommes ont la possibilité de mettre eux-mêmes un terme à leur histoire ». Seveso, Three Miles Island, Bhopal, Tchernobyl, AZF, vache folle… l’industrie serait mortifère, et nous serions en « danger de progrès ». Et c’est toute une société qu’il faut alors remettre en cause, au nom de ce constat.


Venant en résonance avec ce sentiment, les auteurs soulignent le rôle clé des thèses de la sociologie relativiste, critiquant la science sous un autre angle, celui de son objectivité et de sa vérité : « les sciences, celles de la Nature en tout cas, souffrent aujourd’hui d’être discréditées par les conséquences désastreuses de certaines de leurs applications, et dévalorisées dans l’esprit de ceux, de plus en plus nombreux, qui croient que le récit de l’astrologue n’a pas moins de valeur que celui de l’astronome ». Mais, comme le rappellent les auteurs, ce qui est compréhensible n’est pas forcément juste, pertinent ou raisonnable.


Le dernier chapitre se focalise sur ce qui donne toute la dynamique à cet « inquiétant principe de précaution » : les interactions avec les médias.


Premier constat, « le thème conspirationniste qui accompagne souvent le désaveu de l’expert » dans l’idéologie précautionniste se retrouve amplifié au travers des différents médias. Comment les prodigieux développements des moyens d’information (Internet en particulier) profitent-ils aux croyances, au détriment de la connaissance ?


Là encore, une analyse fondée sur des biais cognitifs bien établis nous livre quelques explications. À une époque où les grands systèmes idéologiques perdent du terrain, les individus ont tendance à se composer eux-mêmes leurs propres « systèmes de négociation », largement influencés par le « biais de confirmation » qui tend à pérenniser les croyances en ne nous faisant retenir que ce qui va dans le sens de la croyance. Les croyances proposent des solutions qui « épousent les pentes naturelles de l’esprit », là où l’investigation méthodique implique un coût d’investissement cognitif prohibitif. Se livrant à des analyses statistiques, les auteurs montrent que, sur quelques sujets objets de croyance ou de controverses (astrologie, Saint-Suaire, Crop Circle, Aspartame cancérigène, télépathie, lignes THT, OGM, etc.), Internet, mais aussi plus généralement tous les médias, font la part plus que belle à la croyance, rendant l’accès à l’information scientifique encore plus difficile. Parmi les explications identifiées, la motivation des « croyants » et le temps qu’ils sont prêts à investir figurent en bonne place. Mais la recherche du sensationnel, pour les grands médias, est un autre facteur explicatif (recherche motivée en partie par le fait qu’il faut livrer une information inédite pour être remarqué).


De ce point de vue, la connaissance scientifique est un bien mauvais produit médiatique, alors que la peur et l’inquiétude sont pratiquement assurées de toucher la cible médiatique : une information inédite qui implique chacun d’entre nous, énoncée sous forme de certitudes. C’est ainsi que les médias en arrivent à créer, involontairement ou non, des controverses artificielles en mettant à égalité des « experts proclamés indépendants » et la communauté scientifique, opposant des avis tranchés, simples, définitifs et souvent alarmistes, à une argumentation plus subtile, toujours empreinte de doute.


En conclusion, on l’aura compris, le livre de Gérald Bronner et d’Étienne Géhin devrait figurer en bonne place dans la bibliothèque de tout honnête homme, intéressé par l’analyse de récentes controverses technico-politiques. Il nous met en garde contre l’épanouissement d’une nouvelle forme de populisme, forme d’autant plus perverse que les victimes de ses effets sont souvent « invisibles » (la victime – prétendue ou réelle – d’un effet secondaire d’une vaccination peut faire l’objet d’un reportage émouvant, alors que toutes celles atteintes d’une grave affection du fait d’une absence de politique de santé publique adaptée auront du mal à attirer l’attention des caméras). Et nous ne pouvons que faire nôtres les inquiétudes des auteurs, quand ils soulignent les dangers d’une généralisation « des dispositifs de démocratie participative, qu’ils portent le nom de consultation citoyenne ou d’audition publique, qui ne peuvent avoir d’autre effet que d’amplifier l’expression de ce populisme précautionniste ».




mardi 9 novembre 2010

Lectures Gérald Bronner-Entretien avec Gérald Bronner

Entretien avec Gérald Bronner
Les croyants sont généralement plus motivés que les sceptiques


Conspiracy Watch : Vous avez consacré plusieurs ouvrages aux croyances collectives et à la sociologie de la cognition. Comment expliquer le développement contemporain de ces croyances particulières que sont les théories du complot ?Gérald Bronner : Il faudrait d’abord être tout à fait certain qu’elles se développent réellement. C’est aussi le sentiment que j’ai, mais il faut être prudent car nous pouvons toujours être victimes d’un biais d’observation. Peut-être y a-t-il eu beaucoup de théories du complot dont nous n’avons jamais entendu parler par le passé parce qu’elles ne pouvaient se répandre comme elles le font aujourd’hui. Il est donc assez difficile de faire une étude longitudinale de cette question et affirmer qu’il y en a plus aujourd’hui que par le passé. Ceci étant dit, on peut en revanche assez facilement parier sur le fait que notre contemporanéité leur assure une diffusion inégalée dans l’histoire des hommes ce qui n’est pas tout à fait la même chose. En fait, le mythe du complot est sans doute aussi vieux que les sociétés humaines, mais les formes qu’il revêt aujourd’hui sont inédites, il a muté en quelque sorte.
C. W. : Quel est le rôle d'Internet dans cette mutation ?G. B. : Evidemment, Internet joue un rôle majeur dans cette possibilité donnée aux mythes du complot de se répandre à une vitesse vertigineuse. Cela leur permet aussi de coller en temps réel à l’actualité. Il faut, en effet, un certain temps avant qu’un mythe ne se sédimente et ne devienne un produit attractif sur le marché cognitif. Par le passé donc, l’imaginaire conspirationniste devait se fonder sur des faits d’actualité durables. Aujourd’hui, le bouche à oreille ne constituant plus l’unique support de ces récits, on a pu voir émerger toutes sortes de mythes du complot concernant, par exemple, le tremblement de terre en Haïti. Des événements traités sur le court terme par l’actualité peuvent donc aujourd’hui, compte tenu de la vitesse de diffusion de l’information contemporaine, donner lieu à l’émergence de mythes du complot, ce qui n’était sans doute pas le cas avant.
C. W. : Vous parlez de « libéralisation du marché cognitif ». Qu’entendez-vous par là ?G. B. : Le marché cognitif appartient à une famille de phénomènes sociaux (à laquelle appartient aussi le marché économique) où les interactions individuelles convergent plus ou moins aveuglément vers des formes émergentes et relativement stables de la vie sociale. Il s’agit d’un marché car s’y échangent ce que l’on pourrait appeler des produits cognitifs : hypothèses, croyances, connaissances, etc. De la même façon que pour les phénomènes économiques, la pure concurrence entre les produits cognitifs (nécessitant une série de critère impossibles à réunir : exhaustivité de l’information, etc.) n’existe pas, et l’on peut y rencontrer des phénomènes oligopolistiques, voire monopolistiques, une forme de loi de l’offre, ainsi de suite. La libéralisation du marché cognitif correspond à un moment qui accompagne le mouvement démocratique : il n’y a plus de religion d’Etat obligatoire par exemple en France. Chacun peut se dire bouddhiste, musulman, etc. Les offres cognitives sont donc concurrentes : c’est la libéralisation du marché. C’est évidemment un élément positif dans l’histoire des hommes puisque cela implique la liberté individuelle du croire, mais cela entraîne aussi un certain nombre d’effets pervers que je me dois, en tant que sociologue des croyances, d’étudier.
C. W. : Pourquoi les théories du complot sont-elles si compliquées à démonter ?G. B. : Répondre à cette question revient à se demander pourquoi elles sont si attractives. Les mythes du complot sont des serpents de mer de l’imaginaire humain. D’abord parce qu’ils rendent de grands services à notre soif de comprendre le monde. En effet, ces mythes sont fondés sur un effet de dévoilement très satisfaisant pour l’esprit, un sentiment proche de ce que nous ressentons lorsque nous découvrons la solution d’une énigme : il s’agit de donner une cohérence à des faits qui n’en avaient pas toujours jusque-là, de trouver un liant entre des événements apparemment indépendants en montrant qu’ils sont noués, dans l’ombre, par la volonté d’un groupe ou d’un individu. Ces mythes sont souvent spectaculaires et ils frappent donc aisément les esprits. Subséquemment, ils sont facilement mémorisés, ce qui constitue un atout majeur pour leur diffusion sur le marché cognitif.
Par ailleurs, celui qui endosse le mythe du complot a le sentiment d’en savoir un peu plus que le quidam et d’être, par conséquent, moins naïf que lui. De là qu’il n’est pas toujours aisé de le convaincre de l’inanité de ses arguments, car il voit facilement son interlocuteur comme le médiateur d’une doctrine officielle qu’il s’agit de combattre. Si l’on ajoute à cela que les mythes du complot flattent souvent les stéréotypes ou toutes les formes de sub-cultures, on comprend aisément qu’il n’est pas besoin d’être irrationnel pour les trouver séduisants.
C. W. : Dans La Pensée extrême (Denoël, 2009), vous vous demandez « comment des hommes ordinaires deviennent des fanatiques ». Comment adhère-t-on à une théorie du complot ?G. B. : Il est très important de comprendre qu’il n’est pas besoin d’être stupide ou sous-éduqué pour croire à quelque chose d’extravagant comme par exemple les mythes du complot. En fait, de nombreuses recherches montrent qu’il y a souvent une corrélation étonnante entre le niveau d’étude et l’adhésion en des croyances qui paraissent folles. En réalité, et c’est là un point fondamental, ces mythes sont fondés sur des argumentations souvent techniques, complexes et, quoiqu’il en soit de plus en plus étoffées.
C’est là un des aspects fondamentaux du croire contemporain qu’autorise Internet. La simple technique du copié-collé permet de constituer des argumentations très élaborées en quelques instants sur n’importe quel sujet. Alors qu’auparavant, il fallait des années de travail pour bâtir un mythe du complot solide et une motivation certaine, notre contemporanéité offre à monsieur tout-le-monde la possibilité de bâtir des raisonnements en forme de mille-feuilles. Ces raisonnements que j’appelle « effet Fort » (du nom d’un auteur américain qui fut l’un des premiers dans l’histoire à construire ce type d’argumentation faite de mille éléments fragiles, mais donnant, à la fin, une impression de véracité) sont très difficiles à démentir parce qu’il faut avoir beaucoup de temps et de motivation et des compétences multiples pour pouvoir le faire. Or, il se trouve que les croyants sont généralement plus motivés que les sceptiques, ce qui leur assure, sur la Toile au moins, d’organiser un oligopole cognitif un peu inquiétant et une omniprésence du mythe du complot.
C. W. : Selon vous, le principe de précaution peut, dans ses excès, nourrir le conspirationnisme. Comment expliquez-vous cela ?G. B. : C’est assez normal, comme nous l’expliquons avec mon collègue Etienne Géhin dans notre livre «L’inquiétant principe de précaution», l’esprit humain n’est pas conformé pour bien penser le risque. Il a tendance à surestimer les faibles probabilités, à ne voir que les coûts potentiels d’une innovation technologique sans voir ses bénéfices certains, etc. Il arrive donc facilement à se persuader (surtout si on l’aide un peu comme s’emploient à le faire les militants précautionnistes) que les risques que l’on voudrait nous faire prendre ne sont que le fait d’industriels véreux pensant au profit et en aucun cas à la santé publique. Le plus inquiétant est que les scientifiques, les experts en général, sont soupçonnés eux aussi (même lorsque, comme c’est souvent le cas, ils appartiennent à des organismes indépendants) de marcher main dans la main avec le monde industriel et de comploter par intérêt contre la santé publique. Comme le précautionnisme implique systématiquement une remise en cause de la parole officielle, il était prévisible qu’il alimente la nébuleuse conspirationniste.
Ancien directeur-adjoint du Centre d'études sociologiques de la Sorbonne, Gérald Bronner est actuellement professeur de sociologie à l'Université de Strasbourg et membre de l'Institut Universitaire de France. Il est notamment l'auteur de L’inquiétant principe de précaution (avec Etienne Géhin), PUF, coll. Quadrige, 2010 ; La Pensée extrême. Comment des hommes ordinaires deviennent fanatiques, Denoël, coll. Impacts, 2009 (European Amalfi Prize For Sociology and Social Sciences) ; Vie et mort des croyances collectives, Hermann, coll. Société et pensées, 2006 ; L’empire des croyances, PUF, coll. Sociologies, 2003 (Prix Adrien Duvand de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, 2004). L'entretien a été réalisé par échanges de courriers électroniques dans la semaine du 17/05/2010.