mardi 12 mai 2026

Billets-Top 10 des mots qui ont marqué l’année 2025



Top 10 des mots qui ont marqué l’année 2025


Entre polémiques politiques, tensions géopolitiques et débats de société, les mots que nous employons révèlent les préoccupations de notre époque. 

1. masculinisme

Voici le grand gagnant de ce top 10. La consultation de ce mot sur Dico en ligne Le Robert, faible en 2023, a progressivement augmenté en 2024 avant de connaître une évolution de + 800 % en 2025 ; un intérêt qui reflète l’inquiétant essor du masculinisme depuis quelques années, porté par des influenceurs très populaires sur les réseaux sociaux, notamment TikTok (selon un sondage OpinionWay pour Sidaction publié début décembre 2025, 66 % des jeunes hommes de 16 à 34 ans connaissent au moins un influenceur masculiniste et 37 % consultent leurs contenus). Ce mouvement hétérogène recouvre un ensemble de revendications cherchant à promouvoir les droits des hommes et leurs intérêts dans la société, au détriment de ceux des femmes.

En mars 2025, la série Netflix Adolescence, qui met en scène un adolescent de 13 ans influencé par cette mouvance et accusé du meurtre d’une camarade de classe, a ouvert le débat sur le sujet. Son succès d’audience a même conduit certains pays à proposer sa diffusion dans les écoles pour sensibiliser les élèves à la misogynie et aux violences faites aux femmes.

En juillet, l’interpellation d’un jeune masculiniste de 18 ans qui préparait un attentat à Saint-Étienne a de nouveau braqué les projecteurs sur ce phénomène, révélant la dérive menaçante de certains groupes radicaux.

2. conclave

Entre réforme des retraites et élection papale, le mot conclave a connu une année exceptionnelle. L’ancien Premier ministre François Bayrou a d’abord annoncé le 14 janvier l’organisation d’un « conclave » de trois mois pour réviser la réforme des retraites. Puis, la mort du pape François le 21 avril a remis le mot sur le devant de la scène avec l’ouverture du conclave pour élire son successeur. Emprunté au latin signifiant « pièce fermant à clef » (de cum « avec » et clavis « clef »), le mot désignait d’abord l’appartement du Vatican où les cardinaux élisent le pape, puis, par métonymie, l’assemblée de cardinaux elle-même. Son usage figuré pour toute réunion décisionnaire montre la richesse sémantique de ce mot vieux de près de sept siècles en français.

3. wesh

Déjà très consulté les années précédentes, wesh a, cette année encore, généré de nombreuses recherches. Si son caractère polysémique y est sans doute pour quelque chose (wesh sert à la fois à interroger, à saluer et à marquer différentes réactions), ces consultations reflètent aussi des questionnements sur sa présence dans les ouvrages de référence : attesté en français d’Algérie dès les années 1980 avant de se répandre en France, et ajouté dans l’édition 2009 du Petit Robert, ce mot familier reste absent des autres dictionnaires. Une infox relayée sur TikTok pendant l’été 2025, annonçant une interdiction de ce mot dans les écoles, a d’ailleurs engendré un pic de trafic notable et des réactions polarisées, illustrant ainsi les tensions entre purisme linguistique et évolution naturelle de la langue.

4. eugénisme

Ce mot a marqué les esprits en 2025, notamment lors de l’adoption de la proposition de loi relative au droit à l’aide à mourir. Certains détracteurs se sont en effet inquiétés d’éventuelles dérives, craignant que la France ne glisse vers une forme d’eugénisme. Parallèlement, les propos récurrents de Donald Trump sur les « bons gènes » ont également nourri le débat autour de cette notion. Dérivé d’eugéniquelui-même emprunté au terme anglais eugenics créé en 1883 par Francis Galton (un disciple de Darwin) à partir du grec eu- (« bien ») et genos (« naissance, race »), le mot eugénisme désigne l’étude et la mise en œuvre de méthodes visant à « améliorer » l’espèce humaine par sélection génétique. Un concept discrédité depuis la Seconde Guerre mondiale mais qui ressurgit régulièrement dans les débats contemporains.

5. entrisme

Déjà présent dans notre classement 2024 après que Gabriel Attal eut évoqué un « entrisme islamiste » dans les écoles, le mot entrisme continue de progresser dans les recherches sur Dico en ligne Le Robert en 2025. Le mot a notamment connu un nouveau pic de consultation avec le rapport controversé sur l’influence des Frères musulmans en France, présenté en Conseil de défense le 21 mai. Issu de l’histoire du trotskisme, ce terme du vocabulaire politique désigne la technique d’influence consistant à faire entrer des personnes dans un groupe pour le noyauter. Sa présence répétée dans l’actualité et dans nos statistiques de recherches démontre qu’il est aujourd’hui un terme incontournable du débat public.

6. go

Qui aurait cru que deux lettres pouvaient déclencher une telle polémique ? L’interjection go (« allez »), empruntée à l’impératif du verbe anglais to go, a connu un pic de consultation spectaculaire en provenance du Canada le 24 avril 2025, lorsque la Société de transport de Montréal a retiré le slogan « Go Habs Go » de ses autobus à la suite d’une plainte transmise à l’Office québécois de la langue française. Scandé depuis des décennies par les supporters du Club de hockey Canadien (ses joueurs étant surnommés les « Habs », abréviation du mot habitants), il était accusé de ne pas respecter la Charte de la langue française. Face à l’émoi populaire, le ministre responsable de la Langue française Jean-François Roberge a finalement tranché : « Go Habs Go » est une « expression rassembleuse, ancrée dans notre histoire, qui sinscrit dans notre spécificité culturelle et historique ».

7. gougnafier

Ce mot familier, aujourd’hui quelque peu tombé en désuétude, a connu un coup de projecteur le 11 juin 2025, en particulier au Sénégal. Moustapha Diakhaté, ancien chef de cabinet du président Macky Sall, a en effet été poursuivi pour « offense au chef de l’État » après avoir traité de « gougnafier » l’actuel président Bassirou Diomaye Faye, lui reprochant son ignorance du protocole républicain. Terme peu flatteur, gougnafier désigne un personnage insignifiant, bon à rien, ou encore un goujat. Cette affaire a soulevé des questions sur la liberté d’expression et les limites de la critique politique, montrant qu’un seul mot peut parfois coûter cher…

8. séditieux

L’appel à manifester du Rassemblement national pour soutenir Marine Le Pen, condamnée à l’inéligibilité, a donné lieu à un pic de recherches sur ce mot le 3 avril 2025. En effet, Jean-Luc Mélenchon avait alors dénoncé le « risque séditieux » de cette manifestation. Dérivé du latin seditio, lui-même formé de sed-, préfixe marquant la séparation, et d’itio (« fait d’aller, marche »), séditieux qualifie ce qui tend à la révolte concertée contre l’autorité publique. Ironie du sort : en 2023, c’est Jean-Luc Mélenchon lui-même qui s’était vu qualifier de « factieux », un synonyme de séditieux qui avait gagné sa place dans notre classement annuel. De factieux à séditieux, ces accusations révèlent la banalisation d’un vocabulaire de l’affrontement et une escalade rhétorique où chaque camp politique dénonce chez l’autre des velléités de subversion.

9. submersion

Un seul mot de François Bayrou aura suffi à provoquer un tollé et, par la même occasion, un pic de recherches sur Dico en ligne Le Robert. Le 28 janvier, évoquant sur un plateau de télévision un « sentiment de submersion » à propos de l’immigration, l’ancien Premier ministre s’est attiré les foudres de la gauche, qui l’a immédiatement accusé de reprendre le vocabulaire de l’extrême droite. Dérivé du latin submergere (« engloutir »), le mot submersion désigne à l’origine un naufrage ou une noyade. Il est également employé depuis 2015 en météorologie à travers le terme vague-submersion, désignant les énormes vagues qui provoquent des inondations. Son usage dans le débat migratoire révèle la force des métaphores dans le discours politique.

10. vassal

La géopolitique a remis au goût du jour ce terme apparu au Moyen Âge, avec deux pics de consultation marquants en 2025. Le premier, le 28 février, après qu’Emmanuel Macron eut appelé les Européens à refuser la « vassalisation heureuse » vis-à-vis des États-Unis ; le second, le 15 avril, quand le vice-président américain JD Vance a déclaré que l’Europe ne pouvait être un « vassal permanent » des États-Unis. Emprunté au latin médiéval vassalus, lui-même issu du gaulois vassus « serviteur », le mot vassal désignait dans le système féodal un homme lié personnellement à un seigneur, qui lui concédait la possession d’un domaine (fief). Son usage moderne évoque une relation de dépendance politique ou économique, notion qui résonne particulièrement dans les débats sur l’autonomie européenne face aux grandes puissances.

lundi 11 mai 2026

Billets-Entretien avec Yann Moulier Boutang

 



Taxons toutes les transactions financières !


Propos recueillis par Vincent Remy (Télérama)


Impôt sur le revenu, TVA... Notre fiscalité est obsolète parce que le capitalisme a muté, affirme l'économiste Yann Moulier Boutang. Nous sommes entrés dans une nouvelle ère, celle de la “pollinisation”. Explications.


Et si la gauche se trompait de combat en se focalisant sur l'impôt sur le revenu ? Et si les mutations du capitalisme rendaient cet impôt obsolète ? Normalien, philosophe, proche du penseur d'extrême gauche Toni Negri, Yann Moulier Boutang, qui a rejoint les Verts en 1999, est l'économiste français le plus hétérodoxe du moment. Dans L'Abeille et l'Economiste, paru l'an dernier, il développe une thèse audacieuse et féconde : en se tournant vers l'intelligence, l'immatériel, le numérique, le capitalisme a engendré une finance hypertrophiée. En plein débat sur la fiscalité, ce fédéraliste européen, « mondialiste écologiste », affirme donc que seule une taxe sur les transactions financières permettrait à l'Europe de mener une politique d'avenir, tout en protégeant ses citoyens de la pauvreté. De Rio de Janeiro, c'est évidemment sur Skype que cet admirateur de Lula a choisi de nous parler...


Que vous inspirent les derniers soubresauts de la crise que nous vivons depuis 2008 ?

Prenons l'exemple de la Grèce. En 2001, ce pays ayant rejoint la zone euro, une brillante économiste de la Goldman Sachs, formée à la London School, gratin du gratin, a proposé les services de sa banque au gouvernement grec pour qu'il trouve de quoi se financer sur les marchés. La banque a touché une commission ; ensuite elle a produit des chiffres truqués pour que la Grèce obtienne une bonne note auprès des agences de notation ; enfin, elle a pris ce qu'on appelle des « positions », c'est-à-dire a parié sur le fait que la Grèce se casserait la figure. Et quand ça a été le cas, la Goldman Sachs a gagné beaucoup d'argent...


Pourtant, vous refusez de faire le procès de la finance de marché. Vous dites même être son « avocat du diable »...

Dire « la finance, c'est pas bien, c'est immoral » n'avance à rien. Si l'on ajoute « c'est toujours les mêmes, des protestants ! » (ce qui est à la mode dans les pays catholiques), « des juifs ! » (à la mode dans les pays protestants), des « Occidentaux ! » (à la mode dans les pays arabes), on crée un populisme idiot. J'aimerais que l'on comprenne que ce n'est pas la finance en elle-même qui est scandaleuse, mais un certain nombre de pratiques que l'on peut combattre par des stratégies intelligentes.


En quoi la finance est-elle indispensable ?

Elle détermine le prix immédiat de la valeur du futur. C'est une opération fondamentale, sans laquelle les projets ne peuvent se faire. Sans la finance, seuls les gens qui ont déjà de l'argent pourraient faire quelque chose. Dès le XIVe siècle, elle a été le repère des économies en croissance, contre les économies stagnantes. Le problème est qu'en ayant créé une interdépendance généralisée la finance contemporaine a acquis une impunité vis-à-vis des Etats.


Pourquoi la sphère financière a-t-elle pris une telle ampleur ?

C'est le résultat d'une mutation économique. Pendant ce qu'on a appelé les Trente Glorieuses, les Etats-Unis et l'Europe ont connu une croissance jamais vue sur une si longue période de 5 % par an, ce qui signifiait un doublement de la richesse tous les quinze ans. L'Etat avait pénétré le capitalisme et y jouait un rôle central, par la planification industrielle. Mais on oublie que cette croissance s'est faite avec une énergie à bas coût et l'exploitation de la main-d'œuvre immigrée. En 1973, le coût du pétrole a brutalement remonté, et les migrants qu'on faisait venir ont commencé à coûter un peu plus cher. On a connu une décennie de stagnation économique et une violente instabilité monétaire.


Quelle a été la réponse du système à cette stagnation ?

Elle a été double. La mondialisation, tout d'abord, qui est passée par des délocalisations. Avec la chute du communisme, le capitalisme a reçu un coup de fouet en investissant dans les pays d'Europe centrale et en Chine. Les emplois industriels les moins qualifiés ont disparu en Occident, au bénéfice des ingénieurs, de la conception, des métiers qui créent la valeur ajoutée. La déréglementation, ensuite, sous l'influence des économistes néolibéraux, qui ont « inspiré » Thatcher et Reagan. Jusque dans les années 1970, les augmentations de salaire étaient régulières. A partir de 1980, ils ont dit : c'est terminé, épargnez de l'argent, et cet argent, vous le ferez travailler et cela vous rapportera plus que votre travail. Un nombre incalculable de gens se sont retrouvés dépendants des marchés financiers. En France, le nombre de détenteurs d'actions et d'obligations est passé de un million en 1978 à douze millions en 2007.


Vous refusez pourtant de condamner la mondialisation ?

Elle a sorti 400 millions de Chinois et 300 millions d'Indiens de la misère... Bien sûr, aujourd'hui, les Bourses sont inquiètes de l'endettement américain, mais pas seulement. Elles sont inquiètes parce que la valeur du futur n'est pas facile à déterminer. Le futur, ce sont les investissements écologiques. Mais que vaut le réchauffement climatique ? Combien va-t-il falloir investir ? Le rapport Stern a dit 1 % du PIB par an. Pour des pays qui font péniblement 2 % de croissance comme le nôtre, c'est colossal. L'Europe traîne une croissance anémiée, donc dispose de peu d'argent pour investir, car avec la crise financière de 2008 elle a chargé la barque de l'endettement. La Chine voit s'achever le cycle de la main-d'œuvre pas chère et inépuisable. Les marchés observent un monde de plus en plus instable : révolutions arabes, émeutes anglaises, révoltes en Espagne, en Grèce. Donc, la nervosité gagne...


D'autant que l'économie s'est extraordinairement financiarisée...

Il y a surtout interdépendance de tout, tout est imbriqué, la dette grecque a fait la fortune de la BNP et de la Société Générale. L'endettement de l'Irlande a impliqué les banques anglaises jusqu'au cou. Alors, cette finance hypertrophiée, pourquoi ne peut-on s'en débarrasser, la jeter ? Parce qu'il y a un bébé dans l'eau du bain. Ce bébé, c'est la « pollinisation ». L'interdépendance mondiale est comparable à l'opération qu'effectuent les abeilles, qui ne se contentent pas de produire du miel et de la cire, mais fécondent la nature en transportant le pollen de fleur en fleur. Or, on a calculé que la pollinisation des abeilles représentait entre 790 fois et 1 000 fois la valeur de leur production en miel et cire. La vraie richesse produite dans la société est cette pollinisation, née d'Internet et des réseaux.


L'extension du domaine de la finance ne serait que le symptôme d'une nouvelle économie ?

Oui, à l'évidence. Les grandes banques étaient nées avec le capitalisme industriel, qui va de la machine à vapeur jusqu'à l'invention de l'électricité. Une autre finance est née des transformations profondes de l'économie, que j'appelle le capitalisme cognitif : alors que le système industriel reposait sur un ordre militaire – on vous paye tant par mois et vous obéissez aux ordres –, ce qui a de la valeur désormais, ce sont les opérations d'interaction complexe entre les gens, l'intelligence, la capacité à réagir, à créer des éléments de coopération et de confiance. L'économie d'innovation repose sur cette « pollinisation » humaine.


Comment l'évalue-t-on ?

Il s'est passé le mois dernier un événement qui restera dans les livres d'histoire : une entreprise d'informatique, Apple, avec 330 milliards de dollars, a dépassé la capitalisation boursière d'Exxon, première compagnie pétrolière mondiale. Apple l'a fait avec des ordinateurs, mais aussi avec le développement d'« éco-systèmes ». Ce qu'il y a dans l'univers Apple, ce sont des développeurs, des valeurs d'entreprise, de la marque, de l'organisation sociale, de la Californie...


Les entreprises qui innovent ne feraient que capter notre activité de pollinisation ?

Les premiers à avoir fait ça, c'est Google, puis les réseaux sociaux qui offrent un service gratuit à des gens et à leurs amis, et aux amis de leurs amis... Grâce aux traces qu'ils recueillent, ils sont en mesure de créer de nouveaux modèles économiques, qui pulvérisent en rentabilité les vieux modèles.


Comment évalue-t-on cette richesse ?

La Bourse le fait. Quand Microsoft a voulu racheter Facebook, cela a donné une évaluation de 15 milliards de dollars.


Quelle justesse accorder à cette évaluation ?

Apple vaut-il ses 330 milliards de dollars ? Dans l'évaluation d'une capitalisation boursière, il n'y a pas que les actifs matériels, il y a la compétence de la main-d'œuvre, les réseaux de clients, le futur de l'entreprise. Des choses pas toujours faciles à évaluer.


L'évaluation comptable ne serait donc pas suffisante ?

Lorsqu'une entreprise est évaluée par ses comptables à un million de dollars, et qu'elle est achetée deux millions, le sens commun veut que ce soit de la spéculation. Et si cette entreprise avait des actifs cachés, des « immatériels » qui n'apparaissent pas dans les livres de comptes ? Autrement dit, quand la finance « surévalue » une entreprise comme Apple, c'est qu'elle repère un potentiel d'innovation et de captation de nouveaux marchés. Et elle le fait en bousculant les règles : quand vous aviez en fonds propres un million, la finance classique proposait cinq en crédit. La finance de marché, depuis le milieu des années 1980, a dit : chiche, on fait trente-deux de crédit, et vous allez voir que ça va marcher. Elle a senti qu'il y avait du pollen dans l'air ! Elle a procuré les crédits qui ont développé les nouvelles technologies et la Chine.


Il y a tout de même des bulles spéculatives...

Les économistes traditionnels qui évoquent une grande crise systémique se trompent, parce que la base de l'économie a changé. Cette économie de pollinisation qui émerge est un continent nouveau, et nous ne le comprenons pas mieux que Christophe Colomb lorsqu'il a atteint l'Amérique. Bien sûr, je partage l'indignation éthique, politique, face à la cupidité des requins de la finance, mais je vois aussi qu'émerge un continent, et que ce continent, il faut s'en occuper.


Justement, que faut-il faire pour que le coût humain et social soit moins élevé, notamment en Occident ?

Je reconnais qu'on ne peut opposer à quelqu'un qui va tomber dans la misère en Occident le fait qu'il y ait moins de miséreux en Inde et en Chine. Le problème majeur, c'est l'attitude de nos Etats, qui ont laissé s'installer complaisamment depuis quarante ans un mode de gouvernance où l'on traite tout comme des actifs financiers, l'université, l'éducation, la recherche, la santé. Et qui ont laissé s'installer des degrés d'endettement importants sans oser affirmer qu'ils ne sont pas un problème si l'économie est porteuse de valeur. Avant même la crise de 2008, le rapport Pébereau disait : la dette de la France, c'est épouvantable, 14 000 euros par Français ! Si un Français vaut 100 000 euros, 14 000 euros à la naissance, effectivement ça fait beaucoup. Mais si la valeur d'un Français, c'est un million d'euros, c'est ridicule. Quel était en 1945 le taux d'endettement des Etats-Unis, puissance qui allait tirer pendant trente ans la croissance mondiale ? Entre 250 % et 300 % du PIB. Donc, il faut arrêter d'avoir ces réflexes stupides...


Pourquoi les Etats sont-ils paralysés par la question de l'endettement ?

Parce qu'ils sont entre les mains de financiers qui leur ouvrent ou leur ferment les portes du crédit ! D'où l'inaction de Nicolas Sarkozy depuis son discours de Toulon : qu'a-t-il fait contre la finance ? Pas grand-chose. Je ne dis pas que la gauche aurait fait beaucoup mieux. Il faudrait commencer par restaurer des disponibilités financières. Cela peut passer par une réforme de l'impôt sur le revenu comme le pense une partie de la gauche, avec le fameux bouquin de Thomas Piketty sur la révolution fiscale, « on va taxer davantage les riches », ou comme Warren Buffett l'a proposé...


... ainsi que nos seize riches...

Mais cette philosophie, dépassée, ne résoudra pas nos problèmes. Nos impôts restent assis sur une conception de l'économie qui date de David Ricardo, économiste du XIXe siècle, où la richesse est un produit et uniquement un produit. C'est la somme des valeurs ajoutées de ces produits qui définit le produit national brut et sur laquelle est calculée la TVA, impôt injuste puisqu'il touche proportionnellement davantage les pauvres. Mais ce qui compte aujourd'hui, ce n'est plus la production, mais la circulation, et notamment la distribution du crédit : alors qu'on évalue la richesse productive quotidienne à 150 milliards, il y a dans le même temps 1 500 milliards de transactions financières destinées à se protéger des variations des taux de change, et 3 700 milliards en échanges de produits dérivés...


Que faudrait-il faire ?

Taxer toutes les transactions financières ! Plutôt que de débattre d'un niveau d'impôt applicable à ces 150 milliards d'euros, on prélèverait 2 % sur toutes les transactions, du retrait par carte bancaire à l'achat d'actions – et pas uniquement sur les transactions entre pays, comme le proposait la taxe Tobin. Imaginez : 2 % sur les 3 700 milliards de produits dérivés qui font la fortune de la Bourse, de Soros, d'Exxon, des fonds de pension ! Non seulement vous résolvez le problème de la dette, mais vous permettez le fonctionnement normal de l'Etat en supprimant la TVA et l'impôt sur le revenu !


Vous supprimez du même coup la progressivité de l'impôt...

Dans une société démocratique, tout le monde doit contribuer, de façon proportionnelle. Vous savez très bien que, quand on exempte les pauvres d'impôt, les riches les traitent d'assistés, de mendiants. Deuxième avantage : vous dites aux banques, vous vous gavez sur les transactions financières, eh bien vous allez désormais jouer un rôle civique, et on ne vous accusera plus d'être des spéculateurs. Et on aura ainsi un vrai budget de la recherche, un vrai budget social, un vrai budget de l'éducation...


Ce système, je pense qu'on va y venir. Comme on va venir à la réforme de la protection sociale, qui brinquebale parce que le nombre de gens qui ont un emploi salarié diminue. La seule façon d'y remédier, c'est de considérer que tout le monde fait de la pollinisation, activité qui doit donner droit à un « revenu d'existence », pas très éloigné du smic.


Vous ne parlez pas de redistribution, mais de rétribution de la pollinisation...

Oui, il est important de déculpabiliser des gens qu'on a tendance à traiter de cigales, alors que ce sont des abeilles. Le « revenu d'existence » ne serait pas de l'argent pris dans la poche des fourmis qui travaillent et donné à des gens qui ne feraient rien entrer dans la fourmilière. Aujourd'hui, en France, le seul élément de pollinisation reconnu, c'est le statut des intermittents du spectacle. Au Brésil, Lula a donné mensuellement un revenu aux familles, sans autre condition qu'elles envoient les enfants à l'école, ce qui a sorti des millions de Brésiliens de la pauvreté.


Votre système de taxation ne peut fonctionner à l'échelle d'un pays...

L'Europe a le premier marché du monde en termes de production, d'importations, d'exportations, de patrimoine, de tourisme... commençons par l'Europe ! Nous ne nous en sortirons qu'avec une vision fédérale. Dotons-nous enfin d'un vrai budget européen, donnons-nous la possibilité de faire du déficit pour lancer des plans d'équipement écologiques, par des emprunts, libellés en euro, monnaie qui bénéficie du triple A... Et mettons en place cette taxe sur les transactions, en diminuant progressivement le poids des impôts internes...


C'est un peu ce que viennent de proposer Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ?

On y vient, mais leur taxe serait perçue nationalement, et d'un niveau très faible, car ils refusent un Trésor européen. Pourtant, je ne trace pas des plans sur la comète ! La Banque centrale européenne a soutenu la livre sterling en achetant des obligations britanniques et en les prenant en pension durant la crise anglaise, qui a été la plus profonde et la plus grave – les émeutes en sont le reflet. Elle a assuré la liquidité des banques. Le message de Trichet était que l'Europe se donne les moyens institutionnels d'avoir une vraie banque centrale, avec les attributs d'un Trésor, et des obligations européennes, des eurobonds.


Mais Merkel n'en veut pas...

Merkel ne voulait pas du premier sauvetage des banques, lors du sommet de 2008. Elle a changé d'avis in extremis lorsqu'un de ses conseillers est venu lui souffler à l'oreille qu'une banque allemande s'effondrait... Elle a refait le coup à propos de la Grèce, elle y va à reculons, mais elle y va, car il n'y a pas d'autre solution. Soit l'Europe fait un saut fédéral, soit l'on se dirige vers un démantèlement de l'euro. Les marchés ont compris, ils font une analyse politique précise. Que disent-ils ? Faites-le, et tant que vous ne le faites pas, on se fera du fric sur votre dos...


Votre taxe, n'est-ce pas une utopie ?

Quand une utopie est reprise par des tas d'hommes politiques y compris des ministres de l'Economie et des Finances, j'ai tendance à penser qu'on est sorti du domaine de l'utopie, qui d'ailleurs est une chose noble car elle prépare les réalités de demain. Je pense au contraire qu'on est dans le futur immédiat que simplement beaucoup de gens ne voient pas émerger. La droite reste dans l'idée de bricoler la machine et de ne presque rien changer ; la gauche propose simplement de s'attaquer à la structure actuelle, bien sûr pas satisfaisante, de l'impôt sur le revenu. Mais quid de la TVA, et des ressources nécessaires à la révolution écologique et à l'amélioration de la protection sociale ?


Vous savez que renoncer à un prélèvement fiscal progressif, du point de vue des socialistes, ce n'est pas acceptable ?

Ça, c'est de l'idéologie. Les socialistes savent bien que si l'on veut maintenir et renforcer un haut niveau de protection sociale tout en continuant à exempter d'impôt sur le revenu la moitié des foyers fiscaux, il ne leur faudra pas seulement augmenter l'imposition des très riches... On a le droit d'être de gauche et dire que cette solution ne permettra pas à la fois de financer le revenu des plus pauvres et de mener des politiques ambitieuses.


Les Etats européens lourdement endettés peuvent-ils investir massivement sur la transition écologique ? 

Avec les dettes, le problème n'est jamais de savoir qui est le financier, mais si le financier vit avec vous. Prenons la dette japonaise : 200 % du PIB d'endettement. Aucune agence de notation n'a déclassé le Japon, parce que la dette du Japon est détenue à 95 % par les ménages japonais. Si un emprunt européen était fait à hauteur de la richesse de l'Europe, autour de 700 milliards d'euros, si l'affectation de cet emprunt était connue à l'avance, je ne doute pas que l'investissement populaire sera là. Car le seul endettement fondamental est celui des traites que nous avons tirées sur la Terre. Tous les autres peuvent se régler...