vendredi 10 juillet 2026

Dessins de presse

 


Dessins de presse

Dessins de presse

 


Dessins de presse

Photos mythiques-“Downtown New York”

 “Downtown New York”

Photo : Henri Cartier-Bresson (1947)


Un homme est assis à même le sol dans une ruelle sombre, seul face à un chat. Henri Cartier-Bresson a intitulé cette photographie « Downtown New York » (centre de New York). Il aurait pu la titrer « une ruelle sombre de New York » ou « une âme perdue dans New-York ». Or, il a choisi une autre légende qui nous oblige à voir dans cette scène une évocation de la ville et un symbole. Et c’est ainsi qu’il faut lire ce portrait. Le photographe propose ici sa vision de New York et, de la sorte, délivre un point de vue subjectif, un commentaire personnel, loin des images touristiques habituelles sur la « grosse pomme ». Nous allons ainsi voir comment, à travers l’évocation du gigantisme de la ville et la solitude d’un homme, Cartier-Bresson brosse un portrait critique de la société moderne.

Le sujet évoqué est donc New-York. Pour illustrer ce paysage urbain, le photographe a choisi un format portrait. Ce cadrage a au moins deux incidences. D’une part de littéralement « dresser un portrait » de la ville, de montrer pour ainsi dire son vrai visage. D’autre part de mettre en valeur les lignes verticales de la composition qui répondent au format vertical de la photographie. L’espace ainsi délimité est entièrement dominé par les verticales, dessinées notamment par les arrêtes des murs et les masses sombres qui occupent presque les deux-tiers de l’image. Cette verticalité omniprésente évoque bien évidemment la hauteur des buildings, véritable symbole de « la ville debout ». Elle connote aussi son dynamisme, sa virilité et sa puissance. L’effet de grandeur est d’autant plus frappant que le photographe a placé dans son cadre une figure humaine comme pour donner une échelle de grandeur à ce décor, un point de comparaison. Et l’effet est saisissant. L’homme, qui plus est assis est recroquevillé, a l’air littéralement écrasé par l’immensité des immeubles environnants. Ajoutons que si celui-ci est cadré en plongée, les buildings eux sont photographiés en contre-plongée, point de vue qui accroit leur démesure. Enfin, le fait qu’ils dépassent le cadre de l’image, ajouté à la dynamique ascendante des verticales, semble indiquer que leur hauteur est infinie, inatteignable. De la même façon, le fait que ces tours soient présentes au premier comme en arrière plan nous suggère qu’elles se dressent à perte de vue. C’est donc bien la géométrie de la composition qui donne à ce paysage urbain cette impression de gigantisme et de domination. Bien sûr ces adjectifs collent parfaitement à l’image de New-York, mégapole moderne hors-norme et capitale financière des Etats-Unis et, pour ainsi dire, de tout le monde occidental. Rappelons que l’hégémonie économique américaine date justement de l’après-guerre, époque à laquelle a été prise cette photographie.

Cela dit, l’image n’est pas triomphante. Une atmosphère sinistre l’imprègne, sans doute due à l’obscurité dans laquelle est plongée la scène au premier plan. Comme si Cartier-Bresson avait voulu illustrer l’envers du décor, le côté sombre de la carte postale. Car il y a bien une ombre au tableau, comme semble le suggérer la posture de l’homme assis sur le bitume parmi les détritus. Et d’ailleurs qui est ce personnage ? Un sans-abri ? Un ivrogne ? Certainement un homme seul, abattu et qui, semble-t-il, n’a trouvé comme seul compagnon qu’un chat de gouttière, un animal abandonné et égaré dans l’immensité de ce labyrinthe urbain. D’ailleurs, si la scène a quelque chose d’attendrissant, c’est bien que l’homme et l’animal semble s’observer comme dans un miroir. Ils paraissent se reconnaître et partager le même sort. C’est le seul aspect un peu positif et poétique de l’image. Celui d’ailleurs qui accroche d’abord l’intérêt de l’observateur. Et pour cause, toutes les lignes de force de cette composition centripète tendent vers ce duo improbable. Il n’en reste pas moins que la scène comporte des accents tragiques. L’homme comme l’animal évoquent la solitude et l’abandon, voire la déchéance.

Et ce ne sont pas là les seuls signes négatifs véhiculés par l’image. Les murs de briques et les barreaux aux fenêtres évoquent la prison et l’enfermement. L’arrière plan suggère, comme nous l’avons vu, des buildings à perte de vue qui bouchent littéralement l’horizon. La rue elle-même est bouchée, bloquée par un camion de livraison en stationnement. Jusqu’à l’échelle, symbole habituellement positif, qui reste inatteignable et ne mène nulle part. Tout ceci comme pour dire que le personnage n’a aucune échappatoire. Toutes les issues sont bloquées et l’homme est condamné à l’étouffement. Vous m’accorderez que c’est une vision peu reluisante de la capitale moderne du monde libre.

Alors quelle conclusion en tirer ? Il semblerait que Cartier-Bresson ait choisi de montrer un autre visage de New-York allant à l’encontre des images d’Epinal des trente glorieuses vantant les mérites de « l’american way of life ». Avant William Klein (New York en 1956) ou Robert Frank (Les Américains en 1959), c’est l’envers du décor, triste et sordide des laissés-pour-compte de l’Amérique, que le photographe a choisi d’illustrer, non sans poésie et avec un talent certain. Au-delà, c’est peut-être la solitude de l’homme dans la société moderne dont il est question ici. Et pourquoi pas la solitude de l’artiste, auquel cas il s’agirait d’un autoportrait caché.


Henri Cartier-Bresson

Photos mythiques-La mort en direct-Lee Harvey Oswald

 La mort en direct-Lee Harvey Oswald

Photo : Robert H Jackson (1963)


Le lendemain du 22 novembre 1963, cette photo saisissante fera la une des journaux du monde entier.

La veille, un dimanche matin, les sous-sols du bâtiment de la police de Dallas sont plein à craquer. Outre les agents de police chargés de la sécurité, des dizaines de journalistes venus du monde entier attendent la venue de l'homme accusé d'avoir assassiné John Kennedy.

Il est 11h21 lorsque Lee Harvey Oswald sort du commissariat pour être transféré en prison, entouré par deux inspecteurs. Il ne doit parcourir que quelques mètres à travers la haie formée par des policiers qui tentent tant bien que mal de contenir les reporters et les photographes présents. Oswald semble calme et marche d'un pas tranquille. Un homme s’approche, sort un revolver et l’abat devant les caméras qui retransmettent les images en direct.

Jack Ruby un propriétaire de boîtes de nuit avec des connections dans le milieu, vient de tuer l’assassin présumé de Kennedy. Robert H Jackson du Dallas Times-Herald saisit dans cet instant tragique la douleur d’Oswald et la stupeur du policier préfigurant la stupéfaction de l’Amérique devant cet assassinat impensable.

L'assassin de Lee Harvey Oswald, meurtrier présumé du président Kennedy, sera condamné à la chaise électrique par la cour de Dallas. Atteint d'un cancer, Ruby ne sera jamais exécuté. Il mourra dans un hôpital de Dallas, emportant avec lui ses secrets sur "l'affaire Kennedy".


Robert H Jackson

Photos mythiques-Homeless Irishman-Clochard irlandais

 Homeless Irishman-Clochard irlandais

Photo : Don McCullin (1969)


Voici ce que déclare Don McCullin lorsqu’il est interviewé par Frank Horvat en 1987 : « ...Mais je me reconnais surtout dans le clochard irlandais, celui qui ressemble à Neptune. Il est mélancolique et digne. Cela peut sembler étrange que je parle de dignité à propos de ces gens, pourtant c’est ce qui les caractérise et que j’essaye de montrer. Une dignité qui grandit avec la souffrance, comme si dans la souffrance ils trouvaient la force de continuer le combat. La mère biafraise par exemple, avec l’enfant au sein : je ne peux imaginer un être plus digne. »

Cette photo (de 1969) n’est pas très différente des photos de guerre de Don McCullin. Toujours ce regard sobre et direct face à l’horreur. Tout près des victimes. Pas besoin de textes alambiqués pour expliquer la souffrance. L’image claque comme une balle perdue. Prenez là dans la figure et débrouillez-vous avec !

Pendant 30 ans, Don McCullin a couvert tous les conflits. De la guerre des Six Jours au Vietnam et du Biafra au Cambodge, il a toujours été au front. Ses amis, tel Gilles Caron, sont tombés. Mc Cullin a failli y rester plusieurs fois. Il a longtemps cru que son témoignage contribuerait à faire cesser l’horreur. En 1982, après le massacre de Sabra et Chatila, meurtri dans son âme et dans sa chair, il jette l’éponge. Aujourd’hui, à 76 ans, tout juste apaisé, il photographie les paysages du Somerset. Mais ses photos sont toujours aussi noires.

En 1990, Don McCullin a publié son autobiographie. Elle est enfin traduite en français : Unreasonable behaviour - Risques et périls / Don McCullin. Traduit de l’anglais par Daniel de Bruycker. Ed. Delpire.


Don McCullin

Photos mythiques-Joueur de flûte en route pour Cuzco

 

Joueur de flûte en route pour Cuzco

Photo : Werner Bishof (1954)


Certaines photos restent dans les mémoires parce qu'elles sacralisent un moment de l'histoire de l'humanité. D'autres deviennent des icônes parce qu'elles correspondent à des rêves collectifs.

Ce joueur de flûte en route pour Cuzco, dans la Cordillère des Andes est devenu pour des générations d'étudiants occidentaux un appel au voyage, un symbole de sérénité et de retour aux valeurs simples.

Sa diffusion sera mondiale et sous toute forme: cartes postales, posters, etc...
Ce reportage est le dernier de Werner Bischof qui disparut à 38 ans dans un accident de voiture, quelques jours après avoir pris ce cliché.

Cette image montre la maîtrise de la composition et l'engagement social et politique qui caractérise son œuvre. 


Werner Bischof

Photos mythiques-Jeux de Mexico

 Jeux de Mexico

Photo : John Dominis (1968) 


L'événement majeur des Jeux de Mexico, en 1968, incontestablement, sera les poings levés vers le ciel des sprinters noirs américains Tommie Smith et John Carlos.

Pour protester contre le racisme et la ségrégation dont sont victimes leurs frères de couleur, Carlos et Smith ont levé un poing ganté de noir et baissé la tête au moment où l'hymne américain retentissait en leur honneur et où les «Stars and Stripes» étaient hissées. Ils ont expliqué ensuite leur geste. «Nous ne sommes pas les braves garçons, ni de braves animaux que l'on récompense avec des cacahuètes. Si les gens ne s'intéressent pas à ce que les Noirs pensent en temps normal, qu'ils ne viennent pas voir les Noirs courir en public...» Smith a ajouté: «L'Amérique blanche ne nous reconnaît que comme champions...»

Un poing levé pour appeler à la justice, à l'égalité et à la dignité. Un poing levé pour faire réagir l'Amérique puritaine qui s'accommode chaque jour un peu plus du racisme, au lendemain de l'assassinat de Martin Luther King et Bob Kennedy.

Le geste de Tommie Smith et de John Carlos sera interprété comme un geste de haine envers l'Amérique et déchaînera des passions, détruisant la vie de ces deux athlètes. Devenus des parias, insultés, menacés de mort, ils voient s'effondrer tous leurs brillants projets d'avenir. 


John Dominis

Photos mythiques- Che Guevara

   Che Guevara

Photo : Alberto Korda (1960)


La photo la plus reproduite au monde, prise par Alberto Korda, un ancien photographe de mode reconverti dans le portrait de Barbudos.

Le 6 mars 1960, un million de personnes défilent à La Havane pour l’enterrement des victimes de la Coubre (attentat attribué à la CIA. Explosion d’un cargo français chargé d’armes que Cuba avait acheté à la Belgique : 80 morts et 200 blessés). Ce jour là, Fidel Castro tient un discours entouré par Jean Paul Sartre, Simone De Beauvoir, et Che Guevara.

« Je n’avais pas vu le Che qui était à l’arrière de la tribune. Jusqu’à ce qu’il s’avance pour embrasser du regard la foule amassée sur des kilomètres. J’ai juste eu le temps de prendre une photo horizontale, puis une verticale, avec un objectif 90mm. Puis le Che s’est retiré. Je n’oublierai jamais son regard, où se mêlaient la détermination et la souffrance. »

Les cheveux en bataille serrés sous un béret noir étoilé, les yeux rêveurs regardant au delà de l’horizon.

C’est seulement en octobre 1967, à la mort du Che, que la photo sera publiée par l’éditeur Giangiacomo Feltrinelli. Korda la lui donne libre de droit, il ne touchera pas un sou. Pendant des années, cela ne le dérange pas car il est fier que sa photo soutienne la cause révolutionnaire. Lorsque l’industrie la récupère (CD sony, montres Swatch, …) Korda réagit et prend un avocat : « J’ai oublié l’argent que j’aurais pu gagner, ce qui compte c’est que l’on n’oublie pas l’exemple. »

Jamais un symbole n’a été associé avec autant de force à une photo. Le « Che » devient un mythe. Romans, films et chansons sont faits à son souvenir et à sa gloire.
Ce portrait du Che a décoré les chambres et les tee-shirts de millions de jeunes dans le monde entier. Le fier regard du Che continue encore d’éclairer les rêves des adolescents en quête d’un monde idéal.

…et pourtant, la réalité du personnage est autrement plus sinistre !
Le Che est extrêmement éloignée de cet icône révolutionnaire au regard christique.
Ernesto Guevara était un extrémiste d’une intransigeance prônant une violence absolue.

“Enlouquecido com fúria irei manchar meu rifle de vermelho ao abater qualquer inimigo que caia em minhas mãos! Minhas narinas se dilatam ao saborear o odor acre de pólvora e sangue. Com as mortes de meus inimigos eu preparo meu ser para a luta sagrada e me junto ao proletariado triunfante com um uivo bestial.”
« Emporté par une rage folle, je rougirais le canon de mon fusil en massacrant tout ennemi qui tombera entre mes mains ! Mes narines se dilatent en savourant l’odeur âpre de la poudre et du sang. Avec la mort de mes ennemis je prépare mon être pour le combat sacré et m’associe au prolétariat triomphant dans un hurlement bestial ! »

El odio como factor de lucha; el odio intransigente al enemigo, que impulsa más allá de las limitaciones del ser humano y lo convierte en una efectiva, violenta, selectiva y fría máquina de matar. Nuestros soldados tienen que ser así; un pueblo sin odio no puede triunfar sobre un enemigo brutal.
« La haine est un élément de la lutte ; libérer sa haine contre l’ennemi pousse l’être humain au-delà des limites naturelles, le transformant en une froide machine à tuer, efficace, sélective et violente. Voila ce que nos soldats doivent devenir… »

Pendant la guérilla anti-Batista (1957-1958) dans la Sierra Maestra, il exécuta lui-même 14 personnes dont un enfant de 14 ans, et ordonna et veilla dans la prison de Santa Clara à l’exécution de 156 prisonniers.

Che Guevara le «libérateur», le «héros du peuple», créé le camp de travail forcé de Guanahacabibes en 1960, un camp destiné à accueillir les cas difficiles, ceux dont il n’était pas sûr qu’il faille les emprisonner. Ceux qui avaient commis des «crimes plus ou moins graves contre la morale révolutionnaire», disait-il.
En tous cas, le Che semble n’avoir eu aucun scrupule à enfermer et condamner aux travaux forcés et à faire exécuter des individus pour des détentions arbitraires et sans jugement.

Pendant la crise des missiles de Cuba, il prie Fidel Castro et Kroutchev de déclencher la guerre nucléaire sans aucun apitoiement pour les millions de victimes qui en résulteraient, car il pense qu’un monde meilleur sortira de ces cendres.

Evidemment sous cet angle, le Che apparaît nettement moins christique et ses idéaux de libération du peuple et d’égalité prennent une toute autre résonance.

Mais cette photo est symptomatique de l’époque où nous vivons, dans un monde ou l’apparence l’emporte sur le fond, ou une image peut transfigurer la réalité et idéaliser un homme, quel qu’il soit. 


Alberto Korda

Photos mythiques-La fille à la fleur

  


La fille à la fleur-Analyse d’une photo
Photo : Marc Riboud (1967) 

Voici une photographie de presse vue et revue. Une image-symbole, une icône des sixties, une évocation emblématique de la génération hippie. Une jeune fille fait face à une rangée de soldat en armes avec, comme seule défense, une fleur à la main. Bien sûr l’événement a son importance et, selon toute vraisemblance, la jeune fille a parfaitement conscience de la portée symbolique de son geste. Mais cela ne suffit pas à justifier la notoriété de l’image. Des actions spectaculaires jouées devant les objectifs des journalistes il s’en joue beaucoup et souvent, mais très peu atteignent une telle perfection. L’intérêt spécifique de ce document n’est donc pas tant à chercher du côté du geste que dans l’image. Reste à définir comment cette photographie crée du sens. Autrement dit, comment le photographe – et non la manifestante – crée le symbole.

La légende nous dit qu’il s’agit d’une photographie prise en octobre 1967 à Washington D.C. à l’occasion d’une manifestation contre la guerre du Viêt-Nam. Première question qui se pose à nous : où sont les manifestants ? Ce qui nous est donné à voir ici c’est uniquement une jeune fille. Une jeune fille isolée par le choix du cadrage et celui de la focale qui règle la netteté sur le premier plan et plonge l’arrière-plan dans le flou. C’est bien sûr un choix assumé : de la sorte cette jeune fille va symboliser, par un effet de synecdoque (une partie pour le tout), l’ensemble des manifestants. Elle est donc censée être à l’image des autres pacifistes et les personnifier à elle seule. Remarquons que sa chemise bariolée à fleurs évoque la mode hippie, comme sa coiffure coupée court – donc anticonformiste – et son geste de recueillement qui connote la piété, le calme, la paix. En face d’elle une rangée de soldats casqués, habillés à l’identique – au point de se confondre et de ne faire qu’un – fusils pointés en avant. On reconnaît bien sûr ici les forces de l’ordre dont la mission est de contenir la manifestation et prévenir tout débordement. Relevons d’ores et déjà que si la jeune fille offre le visage du calme et de la sérénité, eux semblent définitivement sur la défensive. Leur gestuelle est sans ambigüité : baïonnettes en avant, prêts à charger, attitude agressive et belliqueuse en parfaite adéquation avec leur fonction de soldat. Aussi avons-nous ici en présence deux entités qui se font face et qui, ont l’a compris, incarnent deux positions antagonistes : pour et contre la guerre. Le point de vue du photographe semble a priori neutre puisque celui-ci se trouve sur la ligne de front et non dans l’un ou l’autre camp. Pourtant, nous allons le voir, ce qui fait la force de cette image c’est précisément son discours et son point de vue orienté résultant d’une composition parfaitement maîtrisée.

Il est aisé de constater que cette photo est construite sur une opposition entre les signes situés à gauche et ceux situés à droite d’une verticale tracée au milieu de l’image. Opposition parfaite comme en témoignent les couples d’antithèses suivants : gauche/droite (passé/avenir), hommes/femme, pluriel/singulier, sombre/clair, horizontales/verticale, flou/net. Au-delà, et par extrapolation, on constate qu’à l’association homme-arme-guerre répond l’antithèse femme-fleur-paix. Qu’à la violence des uns répond la non-violence de l’autre. Qu’au symbole phallique des baïonnettes répond la virginité de la fleur. D’un côté l’homme actif, de l’autre la femme passive. Impérialisme et résistance. Mort et vie. On le voit, rien ici n’est laissé au hasard. Ajoutons que si la jeune fille a un visage, les soldats, nombreux, identiques et anonymes, n’en n’ont pour ainsi dire pas. D’ailleurs la plupart sont flous et celui qui se trouve en face de la manifestante, et qui aurait dû avoir son visage net et en gros plan, demeure hors cadre.

Tout cela bien sûr participe de la symbolique. L’humain face à la machine de guerre.
L’individu face à l’armée. L’amour face à la guerre. Le courage face à la force. David face à Goliath. Et dans ces cas de figure, la sympathie de l’observateur va toujours au plus faible, ce que Marc Riboud n’ignorait certainement pas. Comment alors rêver meilleure célébration du flower power. Ce visage de jeune fille, c’est le visage de la jeunesse contestataire des années 60. Un visage qui vaut mille manifestants. Une image surtout qui vaut mille discours. Woodstock, Martin Luther King et Imagine tout à la fois. Une image-symbole en somme, mais une image engagée aussi. D’où son succès à n’en pas douter.



Marc Riboud

Photos mythiques-Mère migrante, Nipomo, Californie

  Mère migrante, Nipomo, Californie

Photos-Dorothea Lange (1936)


États-Unis, 1936, c’est la Grande Dépression. La photographe Dorothea Lange parcourt la campagne étasunienne pour le compte de la FSA (Farm Security Administration), un organisme du ministère de l’agriculture, chargé d’aider les fermiers les plus pauvres. Elle rencontre Florence Owens Thompson, 32 ans, qui a perdu son mari 4 ans plus tôt. Mère de six enfants, elle fait ce qu’elle peut pour tenter de les nourrir. La photographe s’approche et parle avec elle. Elle réalise 5 clichés, dont celui-ci.

La mère est soucieuse et presque résignée, mais elle tient son rôle protecteur central pour ses enfants. Les deux enfants qui tournent la tête expriment gène et tristesse. Ils concentrent notre regard sur le visage de leur mère. Son regard à elle n’est pas pour nous, il est absorbé ailleurs. Cette image, très simple et directe, appelle toute la compassion qu’on peut avoir pour des victimes de la pauvreté.


Il est intéressant de se pencher sur les circonstances qui ont permis à cette photo de voir le jour. La FSA a été créée en 1935, dans le cadre du New Deal, par le président Roosevelt. Cette agence est chargée de réformes et d’aides à l’agriculture (subventions, planification, coopératives, etc). Pour promouvoir son travail et faire passer ses réformes, elle met en place ce qu’on appellerait aujourd’hui, une « cellule de communication ». Une douzaine de photographes (dont Walker Evans) sont recrutés en fonction de leur engagement social et politique. Ils sont chargés de documenter, aussi objectivement que possible, les conditions de vie des agriculteurs du pays. Les photos -propriété de l’État- ont été mises gratuitement à disposition de ceux qui les publiaient, ce qui en a garanti une rapide et large diffusion. Les grandes qualités humaines de ces images ont fait le reste : elles ont profondément marqué les Américains de l’entre-deux-guerres.


Deux romans de John Steinbeck resituent admirablement les conditions de vie de cette époque : Les raisins de la colère, Des souris et des hommes. Tous les deux ont inspiré des films.


Dorothea Lange est née en 1895 à Hoboken (New Jersey). À l’instar de Robert Capa, elle tend à n’être connue du grand public que par une seule photo. Pourtant, c’est bien par ses photographies des conditions de vie des plus pauvres, qu’elle a été remarquée, puis recrutée par la FSA, en 1935.


Signalons pour la petite histoire, que Dorothea Lange a ultérieurement retouché son négatif. En bas à droite, se tenant au bâton, il y a un pouce qu’elle jugeait disgracieux et trivial pour cette image. À l’origine très clair, elle l’a noyé dans des tons foncés. Cela avait déclenché de vives polémiques.



Dorothea Lange 

Photos mythiques-Immolation

 Immolation

Photo : Malcolm W. Browne (1963)



Ce jour de l’été 1963 à Saigon, des moines bouddhistes avisent les correspondants de presse qu’un évènement grave va subvenir. Un seul viendra, Malcolm W Browne.

Sous ses yeux et devant son objectif, un moine s’assied au milieu d’un grand carrefour de Saïgon, 2 autres moines l’arrosent d’essence et l’enflamme.

Cette photo a remporté le World Press Photo 1963.

Ce suicide par auto immolation visait à protester contre le régime dictatorial proaméricain du président vietnamien Ngô Dinh Diêm.

Le lendemain, cette photo sera sur le bureau du président John Fitzgerald Kennedy à Washington, qui appela l’ambassadeur US à Saigon, Henry Cabot Lodge pour lui dire
« Plus jamais çà ! »

Néanmoins, d'autres immolations publiques suivront et les mouvements d'opposition seront sévèrement réprimés par le pouvoir.

En novembre, un coup d'Etat renversera le gouvernement de Ngô Dinh Diêm qui sera fusillé. En 1964, les Etats-Unis décideront d'envoyer des troupes au Vietnam afin de s'opposer à l'avancée communiste. 


Malcolm W. Browne 

Photos mythiques-Portrait de la jeune Afghane

  Portrait de la jeune Afghane

Photo : Steve McCurry (1984)


En 1984, dans un camp de réfugiés, Steve McCurry réalise le « portrait de la jeune Afghane », dont les parents ont été tués dans un bombardement. Après sa parution en couverture du National Geographic, cette image est devenue une sorte d’icône évoquant tous les enfants victimes de la guerre. En 2002, de retour en Afghanistan, il la retrouve miraculeusement ! Le portrait de Sharbat Gula (c’est son nom), qui est maintenant mère de famille nombreuse, fait à nouveau la couverture du National Geographic.Steeve McCurry a couvert de nombreux conflits dans le monde. Là comme ailleurs, ce sont toujours les gens qui l’intéressent. Les portraits qu’il réalise sont souvent d’une beauté foudroyante. Il s’en dégage une profonde humanité. Son sens et sa maitrise de la couleur est une autre de ses grandes qualités. Il est un des photographes les plus représentatifs de la tradition du reportage documentaire. Beaucoup de ses photos sont devenues de grands classiques.

Steve McCurry est né en 1950 à Philadelphie et vit à New York. Il est membre de l’agence Magnum.



Steve McCurry

Photos mythiques-L'homme de Tian'anmen

 L'Homme de Tian'anmen

Photos: Charlie Cole, Stuart Franklin, Jeff Widener


Photo Charlie Cole

Il y a 22 ans, se déroulait le massacre de Tian’anmen. Grâce à une image forte, cet évènement reste encore dans toutes les mémoires. Mais pour le peuple chinois, elle est toujours interdite. À l’heure où des velléités de contrôle de l’internet se font jour jusque dans nos plus belles démocraties, il peut-être utile de s’en souvenir.

Après la mort de Mao, en 1976, la Chine est sujette à divers errements politiques. Le pouvoir tente le grand écart : libéraliser l’économie tout en conservant la dictature du parti communiste. Dès la fin des années 70, le gouvernement met en place des réformes économiques qui vont bouleverser la vie de millions de Chinois. Il y aura de nombreux nouveaux pauvres et quelques nouveaux riches. À plusieurs reprises durant les années 80, les étudiants manifestent pour obtenir plus de libertés démocratiques. Dès 1987, à la suite de l’interruption de certains processus de réforme, divers troubles sociaux se font jour. En avril 1989, après la mort de Hu Yaobang - un « libéral » limogé - les étudiants se rassemblent spontanément à la place Tian’anmen. Plusieurs manifestations ont lieu durant tout le mois. Le 26 avril, toute nouvelle manifestation est interdite par le pouvoir, mais le 27, ils sont 50’000 à manifester à Pékin et le mouvement se développe dans tout le pays.

Dès ce moment, la place Tian’anmen est occupée en permanence par des manifestants. Le 12 mai, commence une grève de la faim qui finira par être suivie par un millier d’étudiants. La population manifeste massivement son soutien. Certains jours, plusieurs centaines de milliers de personnes se retrouvent sur la place. La visite officielle de Mikhail Gorbatchev - qui à travers la Glasnost et la Perestroïka, tentait, lui aussi, de moderniser son pays - rend le gouvernement très nerveux. Le 17 mai, il devra annuler la visite de Gorbatchev à la Cité interdite. Chez les dirigeants chinois, les réformistes et les conservateurs s’affrontent et c’est finalement ces derniers, à la suite de Deng Xiaoping, qui auront le dernier mot. Le 19 mai, la loi martiale est proclamée.


Dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, l’armée entre dans Pékin et se heurte à des points de résistance dressés par les étudiants. L’« Armée populaire de libération » fait usage des ses armes à feu. Arrivée sur la place Tian’anmen elle écrasera de ses chars les grévistes de la faim restés dans leurs tentes. Des combats et des barricades dureront encore jusqu’au 8 juin. Les arrestations sont nombreuses et les premières condamnations à mort suivies d’exécutions sont rapportées dès la semaine suivante. Selon les sources, on estime que ces affrontements ont pu provoquer jusqu’à 3000 morts, sans compter les exécutions qui ont suivi. Aujourd’hui, 22 ans après, on ne sait combien de personnes sont toujours emprisonnées pour leur participation au printemps de Pékin.


Photo Stuart Franklin

La scène de l’Homme au tank se passe le 5 juin à 800 mètres de la place de Tian’anmen. Elle a été photographiée et filmée depuis un balcon de l’hôtel Beijing par plusieurs photographes : Charlie Cole (Newsweek), Stuart Franklin (Magnum), Jeff Widener (AP) et 2 équipes de télévision (CNN et BBC). L’image de l’homme de Tian’anmen a fait rapidement le tour du monde, occupant simultanément la une de la presse écrite et des journaux télévisés. Le courage (à ce moment, les tanks avaient déjà écrasé les manifestants de la place Tian’anmen et l’homme devait le savoir. Mais il faut aussi se rappeler que dans les mois qui précédèrent, l’armée ou la police s’étaient souvent montrées très proches des étudiants) de l’homme en chemise blanche arrêtant les chars sidère les spectateurs du monde entier. Plus que de longs discours et des chiffres, elle symbolise à merveille la disproportion entre la volonté de dialogue des étudiants et la brutalité de la répression. Dans cet environnement grisâtre, cette chemise blanche, couleur de l’innocence, incarne une grâce que 100 ans de répression ne pourront effacer.


« L’image se distingue surtout d’autres grandes photos du siècle, car le sujet crée lui-même l’instant. Il n’est pas pris dans le tourbillon de l’histoire, comme la jeune vietnamienne brûlée au napalm… ». L’image est certainement une des plus emblématiques de la fin du 20e siècle. Elle est dans toutes les mémoires et marquera pour longtemps les esprits, rassemblant confusément en une seule icône, toutes les turpitudes du régime autoritaire chinois. On l’a vue ressortir dans des articles sur la répression au Tibet et, bien évidemment, à propos des derniers Jeux olympiques. Elle colle au train du régime, qui s’en rend bien compte en réprouvant et en réprimant lourdement toute évocation de cet épisode historique.

Photo Jeff Widener

La diffusion simultanée de cette image en photo et en vidéo a apporté un surcroit d’intelligibilité et de mémorisation à sa force intrinsèque. Les plus de 30 ans - c’est-à-dire ceux qui ont vu le reportage de ces événements « en direct » - peuvent dire que dans leur esprit, la version animée se confond avec celle, immobile, des photos. L’expérience, le souvenir du mouvement se mêlent aux photos qu’on a vues dans les journaux et pour une fois on a clairement l’impression qu’on a affaire à « une photo qui bouge ». On peut dire aussi, que la version vidéo agit comme une légende de la photo et qu’en retour, la photo apporte un peu de pérennité à la vidéo.


De par son symbole fort, l’image pourra occasionnellement dépasser la notion strictement chinoise comme véhicule d’un concept de non-violence, à l’instar de la célèbre photo de Marc Riboud - La fille à la fleur - dont on a un peu oublié le contexte pour ne se souvenir que de son expression. 

Qu’est-il advenu de l’homme en blanc ? Les hypothèses les plus diverses ont cours. Elles vont de sa rapide arrestation, suivie d’une exécution, à une vie paisible et anonyme hors de Chine. 

Photos mythiques-Kotel-Le mur des Lamentations

  Kotel - Le mur des Lamentations

Photo : David Rubinger (1967)


Ce 7 juin 1967, 3 jours après le début le la guerre des six jours, l’armée Israélienne investit Jérusalem. Un groupe de parachutistes arrive au pied du mur du temple, le « Kotel », vestige du temple de Salomon construit par Hérode en 44 avant Jésus Christ et détruit en 70 après Jésus Christ par les légions romaines de l’empereur Titus.

Les soldats submergés par l’émotion d’atteindre enfin le lieu le plus sacré du Judaïsme, révéré par la diaspora juive depuis bientôt 2000 ans, oublient pour un moment les combats ainsi que les balles des soldats Jordaniens qui tirent toujours, et fixent le mur comme envoutés.

Le photographe David Rubinger se couche par terre et immortalise ce moment historique à l’instant même où le Colonel des parachutistes, Motta Gur proclame dans un talkie-walkie :
« Le mont du temple est entre nos mains ».

De ce jour, les sionistes établiront le mythe de la « capitale réunifiée et éternelle de l’état d’Israël », de l’indivisibilité de Jérusalem, ville sainte au confluent des 3 religions du livre.

Dès le 10 juin les bulldozers de l’armée Israélienne rasent le quartier arabe des Mograbis, attenant au mur en jetant hors de chez elles, « manu-militari », plus de 100 familles arabes.

Cela augurait mal d’une paix future !


David Rubinger, né à Vienne en 1924 a émigré en Palestine en 1939. S’étant vu offrir un petit appareil photo de 35 mm, il décida de gagner sa vie en tant que photographe et témoigna de la naissance d’Israël en tant que photoreporter.

Photos mythiques-Exécution des onze Kurdes

 


Exécution des onze Kurdes

Photo : Jahangir Razmi (1979)

En août 1979, cette photo prise en Iran fait le tour du monde. Un peloton d'exécution composé de soldats de la République islamique fait feu sur une dizaine de Kurdes sans armes. Elle est d'abord publiée dans le grand quotidien iranien Ettela'at, puis, par l'intermédiaire de l'agence UPI, dans des centaines de publications du monde entier.

Quelques mois plus tard, elle remporte le prix Pulitzer. De manière anonyme. En effet, le journal Ettela'at juge plus prudent de ne pas dévoiler l'identité du photographe.

Au fil des ans, l'image devient un symbole de la violence du régime de Khomeyni, et le mystère demeure. De temps à autre, tel ou tel photographe iranien à l'étranger se targue d'avoir pris ce cliché, sans apporter de preuve décisive.

Dans son édition du 4 décembre 2006, le Wall Street Journal affirme avoir retrouvé le véritable auteur. Selon un long article de Joshua Prager, spécialiste des enquêtes au quotidien économique new-yorkais, il s'agirait de Jahangir Razmi, âgé aujourd'hui de 58 ans, vivant à Téhéran.

Il était en reportage dans le Kurdistan iranien en août 1979. Il a assisté à la mascarade de procès qui a abouti à l'exécution des onze Kurdes.

Le journaliste américain souligne qu'en 1979 le photographe a fait les choses en règle.

"Il avait la permission d'un juge pour prendre ces photos. Il a donné les négatifs aux autorités quand elles les lui ont demandés. Il n'a pas touché un centime avec ces clichés publiés à l'étranger. Aujourd'hui, ce n'est pas lui qui a cherché à me contacter, mais plutôt l'inverse."


Jahangir Razmi 

Photos mythiques-Mort d’un Viêt Công

   Mort d’un Viêt Công

Photo : Eddie Adams (1968)



Cette image d’Eddie Adams a fait le tour de la planète et a indubitablement influé sur le cours de la guerre du Vietnam.

En 1969, le photographe a remporté le prix Pulitzer pour sa photo d'un Viêt-cong exécuté sommairement en pleine rue par un policier sud-vietnamien.
Adams a capté l'instant de cette mort, et l'image a fait le tour du monde.

Elle allait devenir un des symboles de la guerre du Vietnam, choquant l’opinion publique américaine. Elle a été utilisée par plusieurs opposants au conflit pour prouver que la guerre n'avait pas été gagnée.

Des années plus tard, M. Adams était encore hanté par cette photo, qu'il n'exposait pas dans son studio. Il considérait qu'elle ne rendait pas justice au policier sud-vietnamien, Nguyen Ngoc Loan.
Selon le photographe, le policier était un héros.


Eddie Adams

Photos mythiques- Kim Phuc, la petite Vietnamienne

  Kim Phuc, la petite Vietnamienne

Photo : Nick Ut (1972)


Le cliché qui valut au photographe le prix Pulitzer en 1973.
(Tran Bang – Vietnam – 8 juin 1972)

Les images paisibles d’enfants heureux sont légion. Il en est malheureusement beaucoup d’autres, mettant en scène des enfants victimes des pires atrocités. Celle de Kim Phuc, la petite Vietnamienne de 9 ans, est probablement celle qui a le plus fortement et le plus durablement marqué les mémoires.

Le 8 juin 1972, le photographe Nick Ut est sur la route menant au village de Tran Bang, tenu depuis 3 jours par les troupes du Nord-Vietnam et assiégé par les Sud-Vietnamiens. La plupart des habitants du village ont déjà fui les lieux et se tiennent sur la route, à quelques kilomètres, dans l’espoir de retourner chez eux après la fin des combats. Alors que tout indiquait qu’il n’y avait plus un Nord-Vietnamien dans le village, l’armée sud-vietnamienne décide néanmoins de bombarder le village au napalm. Sur la route, aux avant-postes, se tient une petite armada de soldats, de photographes, cameramen et autres journalistes, tous dans l’attente du « spectacle » annoncé... (Qui a vu le film Apocalypse Now peut effectivement parler de « spectacle », même si cette désignation est terriblement ambigüe!).

Sitôt après l’attaque, ces témoins « privilégiés » voient s’échapper et courir vers eux des rescapés, pour la plupart grièvement brûlés. Kim Phuc, la petite fille, est nue car elle s’est débarrassée de ses vêtements en feu. Tous crient atrocement. Après avoir dépassé les témoins, ils s’arrêtent enfin. Certains tentent maladroitement de leur venir en aide. Nick Ut, parlant le vietnamien, est le seul journaliste à pouvoir communiquer avec eux. Avec son chauffeur, dans son minibus maintenant bondé, il transporte Kim et des membres de sa famille vers un hôpital – à une heure de route – et insistera personnellement auprès du personnel médical pour que la petite soit prise en charge. (En temps de guerre, les hôpitaux, débordés, privilégient les soins aux personnes qui ont le plus de chances de s’en sortir. Et Kim ne faisait sans doute pas partie de cette catégorie.)

Kim Phuc, après 14 mois de soins et 17 opérations chirurgicales, s’en est sorti. Elle vit maintenant au Canada avec ses 2 enfants. Elle a été nommée Ambassadrice de Bonne Volonté (Goodwill Ambassador) de l’UNESCO en 1997. Nick Ut n’avait jamais raconté qu’il avait sauvé cette petite fille. Ce n’est que 28 ans plus tard que Kim Phuc, devant la reine d’Angleterre, a rapporté qu’il lui avait sauvé la vie.
La photo ne paraitra que le 12 juin dans le New York Times. Sa parution ne fut pas retardée par des problèmes techniques (on disposait déjà de moyens de transmission, à l’époque). Cela peut nous paraître surréaliste aujourd’hui, mais de très vives discussions se sont engagées entre rédacteurs pour savoir si on avait le droit de publier la photo d’une personne nue ! Finalement, entrevoyant tout de même l’importance de cette photo, il fut décidé de la publier, non sans obtenir la garantie de ne pas en faire un agrandissement. Il paraîtrait même que l’on a flouté légèrement la région pubienne de la petite fille.

Cette image a eu un grand impact et a prétendument permis d’accélérer la fin de la guerre du Vietnam. Il faut relativiser son importance dans ce cadre, ne serait-ce que parce qu’elle arrive à un moment où la fin de la guerre est en vue. Mais sa très grande force iconique vient de sa propagation. Elle a été utilisée, récupérée et décontextualisée par d’innombrables mouvements idéologiques, politiques ou religieux. Et ceci, dans les projets éditoriaux les plus divers. (Dans ce registre, Le Cri d’Edward Munch, n’a qu’à bien se tenir !)

La photo en haut de ce billet représente le cadrage de sa parution dans le NY Times. Très forte, dramatique et bien centrée sur le sujet. Mais on peut trouver d’autres cadrages, ainsi que d’autres photos de la scène qui racontent autant d’autres histoires. Par exemple, si on élargit le cadre, on voit à droite un photographe.


Il s’agit de David Burnett, qui un instant plus tard, a saisi cette image :


D’autres images encore, font voir l’armada de journalistes dont je parlais plus haut et pourraient raconter l’histoire d’une petite fille qui serait victime de l’acharnement de la presse et de sa passivité face à ses souffrances. (C’est le statut des photographes de guerre qui est en question ici. N’ayant jamais entendu siffler une balle ailleurs qu’au cinéma, je me garderai bien de donner une quelconque leçon...)

Nick Ut (de son vrai nom Huynh Cong Ut) est né en 1951 au Vietnam. À 16 ans il entre à l’agence Associated Press. Son frère ainé, Huynh Thanh My, photographe chez AP aussi, vient d’être tué. Il réside et travaille aujourd’hui à Los Angeles, toujours pour Associated Press. Le Prix Pulitzer lui a été remis pour cette photo en 1973. 35 ans plus tard, il est célébré pour la photo pipole d’une richissime bécasse délurée...


Il faut bien vivre ! Je dis cela sans mépris pour le photographe, car je comprends bien qu’on ne puisse pratiquer la photo de guerre pendant toute une vie. Mais je ne peux m’empêcher de me demander... : le raccourci saisissant entre ces 2 photos, à 35 ans de distance, nous donnerait-il la mesure du changement de nos exigences en matière de photo de presse ?...


 Nich Ut