lundi 12 octobre 2026

Billets-Attractivité de la France : le coup de semonce

 


Attractivité de la France : le coup de semonce

Les responsables politiques français ont une tendance marquée à préférer, au moins en public, des contes rassurants à une réalité qui dérange. Confondre le devoir-être et l'être, en feignant de prendre le premier pour le second, présente en effet l'avantage d'éviter la remise en cause de ses schémas de pensée. Mais les chiffres ont fort peu d'égard pour les politiques conduites dans le mépris de la réalité économique. La réalité du chômage de masse, absolument insensible depuis des décennies à tous les coups de menton médiatiques affichant la « détermination » de la lutte et la « priorité » qu'elle constitue a récemment été mise en lumière par l'imprudent pari (perdu) du président. Avec l'annonce par les Nations unies de la chute de 77 % des investissements directs en France par rapport à l'année dernière, notre pays subit un nouveau rappel brutal. Nulle explication ne pourra cacher l'ampleur du décrochage : dans le même temps, l'Espagne voit ses propres investissements progresser de 37 %, l'Allemagne de 392 % (sic).

L'explication ne fait guère de doute. Les investisseurs sont hyper sensibles aux signaux pouvant créer la défiance. Si les taux de prélèvement ou le coût du travail sont des indications objectives de différentiels de rentabilité, ils sont au fond moins importants que l'instabilité fiscale ou plus généralement l'atmosphère de mépris qui entoure les entreprises.

De la même manière que l'on apprend dès le lycée que le modèle de la relance keynésienne ne marche pas dans une économie ouverte, la France doit réaliser qu'une détermination autiste de sa politique est suicidaire car elle est en concurrence avec les autres zones économiques à tous les niveaux : qu'il s'agisse d'attirer les touristes, les travailleurs les plus qualifiés ou les capitaux, nous sommes entièrement soumis à une impitoyable analyse de nos avantages respectifs. Face à cette réalité, la France privilégie trop souvent deux réactions absurdes. La première est de compter sur l'attrait traditionnel de la « douce France », censé compenser tous nos désavantages compétitifs. C'est le « syndrome de Louis XIV » qui habite encore certains de nos hauts fonctionnaires ne comprenant pas comment le monde pourrait avoir les yeux tournés ailleurs que vers Versailles. La seconde erreur est pire : éviter l'autocritique en vouant aux gémonies les agents dont les actions traduisent notre manque d'attractivité. On condamnera ainsi avec force rappels moraux les entreprises qui osent chercher à éviter de payer leurs impôts en France en utilisant pourtant les moyens les plus légaux pour le faire. Qu'il s'agisse de Google, qui a choisi l'accueillante Irlande, ou des sociétés du CAC 40, qui ne paieraient que 10 % d'impôts sur les sociétés (alors qu'elles réalisent souvent moins de ce pourcentage d'activité sur notre territoire), on détourne l'attention en s'étonnant de l'absence de masochisme fiscal des agents économiques. Mais accuser les passagers qui fuient le navire n'a malheureusement jamais empêché le bateau de couler, ni même excusé l'impéritie du capitaine.

Qu'on le veuille ou non, les territoires sont désormais en concurrence. Et l'autarcie n'est pas une solution, sauf, comme l'écrivait Bernard de Mandeville, à « reprendre le gland qui servait de nourriture à nos premiers pères ». La concurrence entre pays présente les mêmes caractéristiques que la concurrence entre entreprises : mécanisme d'allocation des ressources permettant l'émergence des acteurs les plus efficaces, elle se traduit par une impitoyable destruction créatrice. Les chiffres de la chute des IDE sont un coût de semonce. Pour survivre, la France doit décider de faire sa révolution concurrentielle en se réorganisant entièrement autour de l'impératif d'attractivité.


Source lesechos.fr (par Olivier Babeau professeur à l'université Paris-VIII 

Billets-Et si on réinventait un nouveau contrat social ?

 


Et si on réinventait un nouveau contrat social ?

Dette, crédit, krach… l'argent est au cœur de tout. Il a fait voler en éclats le contrat social, inspiré de Rousseau. Le moment est venu de le réinventer.

Depuis 2008, quelle logorrhée ! Au zinc, au bureau, en famille et au journal de 20 heures, on ne parle plus que de lui. Le sexe ? Non : l'argent, sous toutes les coupures. Fortune des riches, Madoff, sauvetage des banques, Kerviel, fourmis allemandes contre cigales grecques, dettes souveraines, cures d'austérité... Au secours, le discours déborde ! Et les étagères des libraires plient sous la masse d'essais consacrés au sujet. Eco, psycho, philo, socio – pas une discipline qui ne se pique de décortiquer la dette, d'« expliquer la crise ».

Malheureusement, plus on se penche sur l'argent, plus « le monde apparaît sens dessus dessous », font remarquer Laurence Duchêne et Pierre Zaoui dansL'Abstraction matérielle, leur dernier livre : « L'argent, qui était la valeur la plus stable et recherchée, est tout à coup honni par presque tous ; c'était un gage de sécurité, et on voit des milliards disparaître en une nuit ; les plus tenaces défenseurs du moins d'Etat quémandent subitement son aide [...] . » Bref, ce diable« glisse entre les concepts du penseur comme entre les mains du flambeur ».

Le dernier contrat – ou pacte – social 
remonte à 1944 et portait un nom étrange : 
Les Jours heureux, Le programme
du Conseil national de la Résistance.

Il y a donc urgence à repenser l'argent – autrement. La campagne présidentielle n'y est pas parvenue, qui a livré son lot de traditionnelles invectives sur une ligne de front classique : « expertise » et « responsabilité » pour les uns, dénonciation morale de l'argent fou, de l'argent sale, pour les autres. Or, comme le montre bien L'Abstraction matérielle, mais aussi un précieux essai du philosophe italien Maurizio Lazzarato, La Fabrique de l'homme endetté, et la délicieuse pièce de théâtre de Frédéric Lordon, D'un retournement l'autre, l'argent n'est pas affaire de bien ou de mal ; il n'est même pas, fondamentalement, un problème économique. L'argent est d'abord une question politique. Il appartient en effet à l'ensemble des citoyens de « débattre, collectivement, du type de société dans laquelle nous voulons vivre, et du rôle qui est dévolu à l'argent dans la construction de cette société et le maintien de la cohésion sociale », affirme Zaoui.

Entre ici Jean-Jacques Rousseau ! Après quatre ans de crise, le moment est venu de conclure un nouveau « contrat social » : une organisation de la société plus juste, qui garantisse à la fois l'égalité des chances, la liberté de chacun et l'intérêt de tous. Le dernier contrat – ou pacte – social remonte à 1944 et portait un nom étrange : Les Jours heureux, Le programme du Conseil national de la Résistance.

Après deux guerres mondiales et la bérézina financière de 1929, ses auteurs étaient tombés d'accord sur une idée simple : le bien commun et l'intérêt collectif devraient l'emporter sur les intérêts particuliers. Moins compliqué qu'une équation du second degré. « Il s'agissait au fond d'un compromis entre l'Etat, les syndicats et les entrepreneurs, rappelle Maurizio Lazzarato. Il impliquait, d'une part, que les gains de productivité soient équitablement partagés ; et, d'autre part, que l'Etat providence garantisse les travailleurs contre la rapacité de certains et les accidents de la vie. »
Un beau contrat... mais en CDD : il a tenu trente ans (les Trente Glorieuses, de l'après-guerre au milieu des années 1970), et le détricotage a commencé. Un nouveau mantra s'est fait entendre – l'idée que l'économie est une chose bien trop grave pour être confiée aux hommes politiques –, et des gouvernements conciliants ont déposé leurs prérogatives économiques (et notre contrat social) aux pieds des marchés financiers. Qui les ont foulées.

Au XVIIIe siècle, « les physiocrates poussaient 
à la dérégulation. L'Etat résistait. » En vain. 
Les accapareurs ont spéculé sur le grain, « ce qui leur a
permis de gagner beaucoup, beaucoup d'argent. »
Pierre Crétois, philosophe et spécialiste des Lumières

Dérégulations en rafales, spéculation à gogo : krach. Emprunts d'Etat sur les marchés, envol des dettes souveraines : crise. L'Histoire rebelote. Car un engrenage comparable (sans être identique) s'était produit à l'époque de Jean-Jacques Rousseau. « Le second XVIIIe siècle a été marqué par un endettement démentiel de l'Etat et des personnes privées, et par une forte augmentation des impôts, raconte Pierre Crétois, enseignant de philosophie et spécialiste des Lumières. On y assiste aussi à de grands débats sur la liberté de commerce des grains : comment faire, se demandait-on, pour que leur prix baisse ? Les physiocrates (1) poussaient à la dérégulation. Mais l'Etat, qui encadrait traditionnellement ces prix, résistait. » En vain : les physiocrates ont gagné, les accapareurs ont fait main basse sur le grain, organisé le manque, et spéculé. « Ce qui leur a permis de gagner beaucoup, beaucoup d'argent », d'après Crétois.

Soumission des responsables politiques aux marchés financiers, endettement des Etats et déchirure du corps social... Ce méchant scénario, l'économiste Frédéric Lordon l'a résumé en huit alexandrins implacables, dans sonRetournement : « Demandez-vous, messieurs, pour qui vous gouvernez, / A qui le politique a-t-il à s'adresser ? / Est-ce à des créanciers ou à ses citoyens ? / Où sont ses vrais devoirs, à qui doit-il le bien ? / J'ai peur à vous entendre que sens dessus dessous, / Vos esprits, vos idées, désormais se dévouent / A ignorer le peuple et servir la finance / — Et du contrat social à faire déchéance. »

Modernité de Rousseau, le mal-aimé ! Si le père de Du contrat social (publié en 1762) parle peu d'argent dans son œuvre, sa réflexion sur les inégalités, la richesse et la pauvreté résonne (fort), trois siècles pile après sa naissance. « Qu'il y ait des inégalités n'est pas, fondamentalement, un problème pour lui, explique Crétois, mais elles ne doivent pas être si grandes qu'elles forceraient certains à se vendre, ou être causes, pour les plus pauvres, d'une perte de liberté. L'Etat doit donc les encadrer. »

« Plus on est riche, plus on est redevable 
à la société, parce que c'est elle qui garantit 
justement la protection de vos biens ». 
Pierre Crétois

Nul égalitarisme, ici : les inégalités ne sont pas un scandale ; la misère, si. Et la pauvreté, lorsque, comme on le voit depuis trois ans, l'effort accompli pour sauver les banques et protéger les mieux lotis s'accompagne d'un déni de solidarité envers ceux qui ont le plus besoin d'argent. Lucide, Rousseau ne croyait pas en l'abolition de la propriété privée, mais était convaincu que « plus on est riche, plus on est redevable à la société, rappelle encore Pierre Crétois, parce qu'on n'est pas riche dans le vide, comme un Robinson sur son île, mais dans cette société, qui garantit justement la protection de vos biens ». D'où la préférence du philosophe pour un impôt progressif.

L'a-t-on oublié ? L'idée de redistribution a prévalu des années 1940 aux années 1970. Mais les plus riches, montre Thierry Pech dans une enquête récente, « ont fait sécession ». Financièrement, d'abord : « Au total, les années 2000 auront été (pour eux) d'authentiques années folles : entre 2004 et 2007, le nombre de personnes gagnant plus de 100 000 euros par an a progressé de 28 %. 

Malheureusement, [...] ces années d'enrichissement des très riches auront été aussi des années de précarisation accrue d'une grande partie du salariat modeste. » Et la sécession est aussi sociale. Elle passe, selon Laurence Duchêne, à la fois par « l'affirmation, pour les plus riches, de leur situation à part face à l'argent » et par la revendication, de ce fait même, « de ne plus être redevables de rien envers la société. »

  
Le citoyen endetté est « tenu » ; il abandonne 
une liberté fondamentale, la possibilité de 
« bifurquer » dans la vie. Il voit son rapport au futur 
changer, son horizon se boucher : il doit.

A partir des années 1990, la charge de la dette sociale – ce que l'on se doit les uns aux autres pour « faire société » – s'est d'ailleurs inversée. Elle ne pèse pas sur les couches aisées mais sur les plus fragiles, depuis qu'un nouveau contrat (tout court) semble avoir remplacé l'ancien. Son credo ? Le crédit. « Fini, l'esprit de redistribution ! résume Maurizio Lazzarato. Etat et marché s'entendent désormais pour dire aux citoyens : “Je n'augmente plus vos salaires, mais je vous ouvre une ligne de crédits ; je réduis vos droits à la formation, mais je vous aide à emprunter pour vos études ; je renonce à toute politique du logement, mais je libère le crédit immobilier.” Et ainsi de suite... » L'homme moderne est un « animal endetté », et cette « économie de la dette », rappelle Lazzarato (mais Rousseau avait les mêmes réserves contre toute dépendance économique excessive), est profondément antidémocratique.

Car le citoyen endetté est « tenu » tant qu'il n'a pas remboursé ; il abandonne une liberté fondamentale, la possibilité de « bifurquer » dans la vie. Il voit son rapport au futur changer, son horizon se boucher : il doit. Et cette dette, il ne devra pas seulement la rembourser en argent sonnant et trébuchant, mais aussi « en comportements, en projets, temps dédié à la recherche d'emploi, temps utilisé pour se former selon les critères dictés par le marché et l'entreprise, rappelle Lazzarato :le pouvoir de la dette ne s'exerce ni par répression, ni par idéologie, il renvoie directement à une discipline de vie. »

Tous débiteurs ! Et suspects de vouloir profiter du système, comme le disent assez quelques récents discours « décomplexés ». Les bénéficiaires du RSA ? Des « assistés ». Les fonctionnaires ? Des « privilégiés ». Et le simple salarié, un gagnant du Loto ? Autant le reconnaître, le lien est abîmé, le contrat déchiré. C'est bien lui qu'il s'agit de recoller, et de réinventer. Sans ignorer les défaillances de l'Etat providence, sans récuser sa nécessaire modernisation, « mais sans lâcher non plus sur son but ultime : la redistribution en tant qu'elle constitue un principe de cohésion sociale dans une société où l'argent fait figure de condition sine qua non de l'existence sociale », explique Zaoui.

« Le peuple a le dos large, la chose est entendue /
Attention tout de même qu'accablé il ne rue. » 
Frédéric Lordon

Et si possible avant qu'il ne soit trop tard. Car, rappelle Frédéric Lordon, « le peuple a le dos large, la chose est entendue / Attention tout de même qu'accablé il ne rue. / Salarié, licencié, contribuable, usager / De toutes ces façons de le faire banquer / Il en est peut-être une qui est celle de trop. / Ce jour-là inutile de crier au complot / A moins de penser à celui que vous armâtes / Et dont vous fîtes tout pour enfin qu'il éclate. » Le débat urge. Et le raccommodage ne se fera pas tout seul.

Moins naïf que ne faisait semblant de croire ce railleur de Voltaire, Rousseau ne pensait pas que la réconciliation des hommes entre eux puisse se faire spontanément. C'est quand la vie sociale devient insupportable, pensait-il, que les individus se rendent compte – d'eux-mêmes – qu'ils ont intérêt à changer leur façon d'être et de vivre ensemble. Faut-il rappeler – aux évadés fiscaux par exemple – que le contrat social est d'abord un engagement civique de soi à soi, avant d'être de soi à autrui ? Et que « son premier effet n'est pas de lier les citoyens entre eux, rappelle Crétois, mais de substituer en chacun la justice à l'instinct, autrement dit une liberté réglée par les exigences de la vie collective à une liberté sans règle » ?

« Aucune autorité ne saura jamais nous dire comment il est bon de se comporter avec l'argent, préviennent Duchêne et Zaoui, c'est à chaque société de se risquer et d'expérimenter des solutions qui seront toujours partielles et en instance de reconfiguration. » Premier commandement : « L'argent n'est ni bon ni mauvais en soi, et l'objectif, de toutes les façons, n'est pas de refaire la nature humaine ou de se débarrasser des arnaqueurs. » L'objectif est politique, au sens le plus... grec du terme, c'est de circonstance : prendre, ensemble, des décisions qui touchent tout le monde.

« En matière d'argent, les gens modestes 
sont aussi aptes que les autres. Souvent, 
ils sont même mieux armés, car ils ont 
tous les jours des arbitrages à faire. » 
Laurence Duchêne

Deuxième commandement : il faut détechniciser le débat. Répéter à l'envi que les dispositifs financiers sont « terriblement » complexes ne fait que renforcer le monopole des « experts » et intimider M. Tout-le-monde. Or, « en matière d'argent, les gens modestes sont aussi aptes que les autres, rappelle Laurence Duchêne. Souvent, ils sont même mieux armés, car ils ont tous les jours des arbitrages à faire. »
Elles sont nombreuses, les questions que l'on pourrait se poser à propos d'un nouveau contrat social. Sur des rémunérations, par exemple : le marché doit-il vraiment être seul maître des écarts de salaires ? Et quel devrait être – s'il y en avait un – le coefficient multiplicateur maximal entre les plus hauts et les plus bas salaires ? 30, 40 ? Aujourd'hui, on est plus proche de 700... Et puisque le libéralisme a gagné, puisque tout s'achète, tout se vend, ne pourrait-on décider, collectivement, les domaines qui devraient rester aussi imperméables que possible à l'argent ? Santé, éducation, culture, pendant trente ans ces « producteurs » de cohésion sociale ont été défendus contre les diktats du rendement. Aujourd'hui, les digues cèdent...

« Que les citoyens aient été exclus des décisions
au profit des experts, dont l'action et la théorie 
sont à l'origine de la crise, pourrait être cocasse,
mais c'est en fait scandaleux. »
Maurizio Lazzarato

Quid, encore, de la dette souveraine ? « Le pic de la dépossession des citoyens » a été atteint, selon Maurizio Lazzarato, quand les plans d'austérité ont été mis en place à travers toute l'Europe : « Que les citoyens aient été exclus du processus de décision au profit des experts – financiers, banquiers, hommes politiques, fonctionnaires du FMI –, dont l'action et la théorie sont à l'origine de la crise, pourrait être cocasse, mais c'est en fait scandaleux. »

« Et la Banque centrale ? s'interroge à son tour Lordon. Ne pourrait-elle faire / Une ou deux autres choses que sauver les bancaires ? / Et notamment ceci : refinancer l'Etat / Lui ouvrir des crédits, et aux taux les plus bas /Je sais bien que l'Europe veut nous en empêcher / Et ne promeut rien tant que le joug des marchés / Mais au moins parlons-en, et ouvrons le débat / Pour qui veut bien les voir, des idées il y en a. »
Reste à les partager. Référendums, démocratie participative, forums citoyens... Etat, Education nationale, médias... Les formes et les initiateurs potentiels du grand débat qui s'impose ne manquent pas. Informer. Débattre. Et dégager, sur toutes les questions qui touchent à l'argent comme bien et souci commun, une majorité. Ce n'est pas une option, comme on dit à Wall Street : c'est une obligation. Parce que, rappelle Pierre Zaoui, non sans provocation, « dans une société d'argent, il n'y a que l'argent qui peut nous perdre ou nous sauver [...]. Et si l'on préfère le salut à la perte, mieux vaut élaborer une politique de l'argent communément acceptée, plutôt que de laisser l'argent nous guider seul vers notre ruine ».

  • Un jeune contrat de 250 ans
Jean-Jacques Rousseau, né à Genève en 1712 – il y a trois siècles exactement – publie Du contrat social en 1762. Pour lui, contrairement à Aristote, l'homme ne vit pas naturellement en société : c'est par un accord volontaire que des individus par nature indépendants, libres et égaux forment un ensemble politique et acceptent de se soumettre à un pouvoir collectif. Ce contrat ne doit léser aucun de ses membres ; au contraire, ses conséquences doivent être les plus souhaitables pour tous. En outre, le pouvoir souverain du peuple ne saurait être délégué : « Rousseau propose une réfutation radicale du pacte de soumission des hommes à l'égard d'un chef comme fondement de l'autorité politique, rappelle Pierre Crétois.Le contrat dont il parle est le contrat par lequel un agrégat désuni d'individus s'unit en un peuple – et en même temps, chacun, en obéissant à la volonté générale, ne fait qu'obéir à sa propre loi, obéir à lui-même donc. »

(1) Les physiocrates sont les précurseurs de la pensée libérale. Ecole de pensée apparue en France au milieu du XVIIIe siècle, ils considéraient que l'agriculture est la seule activité réellement productive et préconisaient le laisser-faire contre le colbertisme économique.

A lire
L'Abstraction matérielle, L'argent au-delà de la morale et de l'économie, de Laurence Duchêne et Pierre Zaoui, éd. La Découverte.


La Fabrique de l'homme endetté, Essai sur la condition néolibérale, de Maurizio Lazzarato, éd. Amsterdam.


Le Temps des riches, Anatomie d'une sécession, de Thierry Pech.


D'un retournement l'autre, de Frédéric Lordon, éd. du Seuil.


Du contrat social, de Jean-Jacques Rousseau, éd. Flammarion, coll. GF.


Rousseau, Du contrat social, de Pierre Crétois, éd. Ellipses, coll. Focus sur.


Source Télérama Olivier Pascal-Moussellard

Billets-Les partouzes du Tout-Hollwyood d’après-guerre

  


Les partouzes du Tout-Hollwyood d’après-guerre

Surnommé Mr Sex, Scotty Bowers a orchestré les parties de jambes en l’air du Tout-Hollywood durant les années 50 et 60. A 89 ans, il balance tout.
Quand on le croise à L.A., au Chateau Marmont, comme ce fut notre cas il y a quelques semaines (on peut crâner parfois ?), Scotty Bowers est un beau vieux affable et hâbleur qui n’hésite pas à vous draguer dans la perspective de vous mettre dans son lit. Normal, me direz-vous, quand, à 89 ans, on a couché avec le Tout-Hollywood des années 50 et 60. Et bien plus : pendant trente ans, Scotty Bowers aura été l’entremetteur d’innombrables stars et personnalités issues de l’usine à rêves.
  • Star fucker
Son parcours ressemble à une success story au pays de la débauche sexuelle. Il a pour point de départ une petite station-service sur Hollywood Boulevard. Alors ex-marine de 23 ans revenu de l’enfer de Pearl Harbor, Bowers devient en un rien de temps le pompiste le plus convoité de la ville: jeune star fucker au regard bleu Pacifique, son rôle est celui d’intermédiaire pour la jet-set des studios ; des pontes d’Hollywood venus faire le plein et repartant avec un jeune éphèbe sur leur banquette arrière. Son vivier ? Des camarades de combat de passage à la station transformée en “carrefour des rendezvous secrets du sexe”. Ses clients : gays, hétéros, voyeurs et partouzeurs – toute la faune des studios, du producteur richissime à l’accessoiriste de série B.



Geoge Cukor et Vivien Leigh


Katharine Hepburn et Cary Grant


Montgomery Clift et Howard Hughes

Dans cette confession tardive – il a longtemps refusé de dévoiler l’intimité de stars ultracélèbres, malgré l’insistance d’éditeurs et même de Tennessee Williams qui l’avait affectueusement baptisé “la bonne fée de la communauté gay” -, Scotty Bowers nous raconte comment sa “libido hors du commun” et “un volume spermatique étonnant” l’ont conduit à combler les desiderata sexuels de bon nombre de personnalités de l’époque : il sera entre autres l’amant de George Cukor (“qui n’aimait qu’une chose : sucer des queues”), Vivien Leigh (“une des plus belles nuits de sexe que j’aie jamais connues”), Edith Piaf ou encore Cary Grant. Parmi les personnalités fascinantes du livre, Katharine Hepburn, fille magnétique mais hautaine, dont on raille la peau “couverte d’écailles comme un crocodile mort”, à qui Bowers présentera “plus de 150 jeunes femmes différentes”. Serait-il un peu mytho sur les bords ?
  • Chantre de l’hédonisme jouisseur
Plus que la dimension sulfureuse d’un tel déballage, c’est l’éventail et la maniaquerie des désirs qui frappent à travers ce catalogue souvent cocasse. Derrière l’aura de la célébrité, ce pompiste légendaire raconte des éros complexes et fragiles, toute une gamme de désirs flirtant avec la névrose ou le fétichisme – tels Howard Hughes obsédé par la “bonne santé” de ses partenaires, ou Montgomery Clift se plaignant d’un sexe “qui mesure deux centimètres de trop”. Tout ce qui, au fond, entre en conflit avec le puritanisme de l’époque. Bowers évoque le code Hayes, qui réglemente l’industrie du cinéma et brime alors les acteurs, la brigade des moeurs harcelant la communauté gay et lesbienne. En prônant le sexe à tous crins, l’érotisme frénétique, Bowers oppose un hédonisme jouisseur au diktat de la bienséance, de l’hygiénisme moral.
Son livre est une suite de révélations grivoises, de jeux érotiques et de “scandales” sexuels, mais aussi un joli acte de foi. Les confessions d’un vieil érotomane humaniste en avance sur son temps et ses moeurs : au détour d’une page, il confie avoir offert à un couple de lesbiennes d’être le géniteur de leur enfant. “Jamais je ne les ai revues, ni l’enfant d’ailleurs, et j’ai accepté le fait parce que la situation l’exigeait. J’ai ressenti un bonheur indicible à la pensée d’avoir rendu service à cette famille.”


Source les inrocks.com 

Billets-Entretien avec Alain Laurent


Entretien avec Alain Laurent

Le libéralisme est une philosophie, pas une idéologie.
Alain Laurent, l’encyclopédiste du libéralisme, est un homme tranquillement assuré de ses convictions. Philosophe et historien des idées, il dirige les collections « Bibliothèque classique de la liberté » et « Penseurs de la liberté » aux Belles Lettres. Coauteur, avec Vincent Valentin, d’une considérable anthologie intitulée « Les penseurs libéraux », il vient de publier « En finir avec l’angélisme pénal ». On recommandera vivement « La société ouverte et ses nouveaux ennemis », critique lucide et argumentée du multiculturalisme.

  • Le Point : Le libéralisme n’a pas bonne presse en France. On l’accuse d’être l’idéologie des possédants qui cherchent à légitimer leur richesse. Vous-même, vous êtes plutôt héritier ou plutôt boursier ?
Alain Laurent : Ce genre de déterminisme sociologique fait sourire le fils d’un ouvrier électricien et d’une femme de ménage que je suis. D’abord élève d’une école normale d’instituteurs, puisque c’était ma seule chance d’emprunter l’ascenseur social, j’ai bifurqué pour aller en Sorbonne étudier la philosophie et ensuite l’enseigner, puis faire une thèse de sociologie. Pour en revenir au libéralisme, ce n’est nullement en principe une idéologie de classe, mais une philosophie laissant les individus libres d’agir dans le cadre de l’Etat de droit. Elle encourage la coopération volontaire et la responsabilité personnelle : chacun doit recevoir la récompense de ses choix judicieux mais aussi assumer ses échecs, ses erreurs. Idéalement, le libéralisme vise une meilleure distribution primaire des revenus, tellement plus favorable au bien être général que le fanatisme de la redistribution, qui spolie et décourage les classes moyennes. Tel que je l’entends, il n’a aucune responsabilité dans la cupidité des traders et de quelques grands patrons avides de retraites-chapeaux, qui exploitent l’économie de marché. C’est un mauvais procès qu’on lui fait.

  • Mais cette passion pour la pensée libérale, elle vous est venue quand et comment ?
Vers la fin de sa présidence, Valéry Giscard d’Estaing avait lancé le slogan du « libéralisme avancé ». A l’époque, le libéralisme n’intéressait presque personne. Alors j’ai voulu aller voir de quoi il retournait exactement sur le plan des idées. Dans un premier temps, c’est à l’individualisme que je me suis intéressé. La tradition sociologique française, de Durkheim à Bourdieu, est dominée par des pensées holistes. Elles font de l’individu un sous-acteur social sans consistance, mû de l’extérieur, irresponsable, conditionné ou aliéné… Dans mes premiers travaux, j’ai cherché à réencastrer le social dans les relations interindividuelles et redonner droit de cité au primat de l’indépendance individuelle, en redorant le blason de l’« individualisme libéral ».

  • De nombreux penseurs (de Serge Audier à Michel Guénaire) critiquent en ce moment le libéralisme économique afin de mieux défendre le libéralisme politique. Au vu des responsabilités de la finance dans la crise, cela vous paraît-il avisé ?
Mais non ! C’est de l’hémiplégie intellectuelle. La liberté économique et la liberté politique sont indissociables. Contrairement à une légende ressassée, les pères fondateurs du libéralisme politique, comme Benjamin Constant, étaient également des défenseurs du libéralisme en économie. Le libéralisme est né du souci de libérer l’individu des entraves que les pouvoirs, tant politiques que religieux, faisaient peser sur son autonomie. Comment être politiquement libre, lorsqu’on dépend économiquement de l’Etat pour son emploi, son logement, ses vacances… comme dans l’ex-URSS ? Tout le monde doit avoir droit aux bienfaits d’une économie libre. Et un peu partout, un nombre croissant de gens y aspirent d’une manière irrépressible. Quant au rôle de la finance dans la crise, faut-il rappeler que Freddie Mac et Fanny Mae, qui sont à l’origine de cette crise, étaient deux organismes semi-publics ? A ce stade de la crise, le problème n’est pas la finance, mais bien les dettes publiques. Il est tout de même aberrant de voir « l’ultralibéralisme » mis en cause dans un pays où l’Etat dépense 57 % du PIB…

  • Sans doute, mais une bonne part de ces dépenses est destinée au financement de l’Etat-providence, auquel la plupart des Français sont attachés.
L’Etat-providence à la française est condamné. Il va mourir de son obésité. Il est condamné économiquement, parce que, financé à crédit, il s’achève inéluctablement en féroce répression fiscale. Et il n’est plus soutenable moralement parce qu’il déresponsabilise et anesthésie une masse toujours croissante d’assistés auxquels on dénie toute dignité individuelle. La catastrophe approche très rapidement. Aux libéraux d’en faire une opportunité de rebond.

  • Reconnaissez que le contexte politique actuel n’est guère favorable aux libéraux.
Mais l’opinion publique est en train de nous rejoindre sur bien des sujets — sans savoir pour autant que ces solutions qui vont s’imposer sont des solutions libérales. Le socialisme déchaîné est en train de provoquer des révoltes spontanées contre une fiscalité devenue folle — et aussi des réglementations bureaucratiques paralysantes, des interventions étatiques contre-productives. Le libéralisme ne gagnera cependant la partie qu’en parvenant à démontrer concrètement aux salariés modestes qu’il est de leur intérêt que l’Etat cesse de bloquer l’activité économique dans notre pays. Quant aux rares politiciens qu’on pourrait considérer comme plus ou moins libéraux, je leur reproche de se montrer sourds à la dégradation de la vie quotidienne de nos concitoyens les moins favorisés. Confrontés à l’insécurité, ceux-ci sont déstabilisés par une immigration déferlante, par la halalisation de quartiers entiers. Les libéraux seraient bien avisés de s’inspirer de ce que disent Michèle Tribalat, Alain Finkielkraut ou Philippe Bilger.

  • Mais du côté des intellectuels, vous ne faites pas le plein non plus. Où sont les Aron, les Hayek, les Boudon d’aujourd’hui ?
Ailleurs, ce n’est pas moins le grand vide ! Et même s’il n’en est pas un théoricien novateur, Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de littérature 2010, illustre mondialement et avec éloquence les valeurs classiques du libéralisme.


 

Billets-Une intelligence artificielle peut-elle devenir présidente des Etats-Unis ?


Une intelligence artificielle peut-elle devenir présidente des Etats-Unis ?

Une campagne en ligne, Watson 2016, vante les mérites d’une intelligence artificielle à la Maison blanche. Une manière de critiquer le système politique actuel.

Il ressemble à tous les autres sites des candidats à la présidentielle américaine. Un drapeau étoilé flotte au vent, le design est soigné, agrémenté de vidéos, le propos est clair, argumenté, direct. A la différence près que ce candidat-là n’est pas humain : il s’agit de Watson, le programme d’intelligence artificielle phare d’IBM, l’un des plus avancés au monde.

« Nous pensons que les capacités uniques de Watson pour analyser l’information, et prendre des décisions éclairées et transparentes, en font un candidat idéal pour le poste à responsabilités que représente celui de président », peut-on lire sur le site de la campagne Watson 2016. Sur un ton on ne peut plus sérieux, le site déroule son argumentaire :

« Plus Watson intègre d’informations, plus ses capacités de prise de décision sont efficaces. Il est capable d’analyser des informations venant de n’importe quelle source, il peut donc prendre en compte différentes perspectives et opinions sur tous les sujets. […] C’est une tâche que doivent effectuer quotidiennement les politiques, y compris le président, et qui pourrait être effectuée de façon plus appropriée et efficace par une intelligence artificielle. »

Selon ce site, Watson pourrait analyser, en prenant en compte de nombreux paramètres, les qualités et défauts de chaque décision, en évaluant « son impact sur l’économie, l’environnement, l’éducation, la santé, la diplomatie et les libertés publiques ».


« Frustration et désillusion »
D’où vient ce site ? S’agit-il d’une campagne de communication d’IBM ? L’entreprise a répondu au Monde qu’elle n’avait rien à voir avec ce projet, et refuse de le commenter. Peut-être vient-il alors de l’Electronic Frontier Foundation, une importante association de défense des libertés numériques, à laquelle le site propose de faire des dons ? Non plus.

Cette initiative vient en réalité de l’artiste et designer Aaron Siegel, professeur de design à l’université de Californie du Sud, qui se présente comme le « directeur de campagne » de Watson 2016. Comme il l’explique au Monde, ce projet est issu « de la frustration et de la désillusion vis-à-vis du processus de l’élection présidentielle américaine ». Il fustige la façon dont les candidats s’en tiennent à la vision de leur parti « au lieu d’aborder les problèmes de façon objective », le coût démesuré des campagnes qui, selon lui, oblige les candidats à se soumettre aux puissances de l’argent, et évoque un « besoin de transparence en politique ».

« Je me suis demandé quelle personne pouvait être le politicien le plus objectif, efficace et non partisan, et je me suis rendu compte que cette personne était un ordinateur. » Dans son rôle de directeur de campagne, il assure que Watson représente une solution viable :

« Nous pensons qu’une intelligence artificielle telle que Watson peut apporter les capacités de prise de décision objectives dont nous avons besoin chez un dirigeant, ainsi que la transparence nécessaire pour analyser comment ces décisions ont été prises et pourquoi. Le système n’est lié à aucun parti, ses décisions sont donc fondées uniquement sur l’information dont il dispose, et non sur des idéologies. »

« Réponses immédiates à une large gamme de sujets »
Est-il vraiment sérieux ? « Au vu des problèmes listés sur le site de la campagne, je suis assez sérieux », assure-t-il, tout en précisant que « le but de cette campagne est de présenter une alternative à la façon dont le gouvernement fonctionne, pour faire en sorte que les gens réagissent à cette idée. »


Voilà donc l’objectif réel de Watson 2016 : interroger le système politique actuel, mais aussi la place de l’intelligence artificielle dans notre monde. « J’espère que cela poussera les gens à discuter du potentiel de l’intelligence artificielle dans la politique. »
Aujourd’hui, le programme d’IBM est déjà utilisé à des fins médicales, puisque, en analysant les données d’un patient, elle est capable d’aider les médecins à établir un diagnostic. Sur le site d’IBM, l’entreprise vante aussi l’utilité de Watson dans le secteur public :

« Il est parfois difficile pour les organismes du secteur public de répondre aux questions qui leur sont posées, et ce, du fait de la difficulté à s’y retrouver dans l’immense masse de données qu’ils possèdent. Les capacités analytiques de Watson peuvent permettre d’apporter une réponse immédiate à des questions touchant une large gamme de sujets : “Quelles sont les règles de plan d’occupation des sols pour construire un porche ?” ; “Cette taxe s’applique-t-elle à moi ?” ; “Quelle est la meilleure façon d’obtenir un visa ?” »

« Rendre Watson open source »
On est encore loin de la capacité de prise de décision politique fantasmée par Aaron Siegel, malgré les prouesses dont est déjà capable son candidat. Watson avait notamment occupé le devant de la scène en 2011 en battant ses adversaires humains au jeu télévisé américain « Jeopardy! ». Dans ce classique de la télévision américaine, le présentateur lit une réponse et les participants doivent deviner la question qui s’y rapporte. Après deux jours de compétition, Watson avait écrasé ses concurrents — une étape symbolique dans l’histoire de l’intelligence artificielle. « Si vous voulez devenir président, il vaut mieux être déjà un peu connu », plaisante Aaron Siegel quand on lui demande pourquoi il a choisi ce programme plutôt qu’un autre.

Quand bien même Watson serait un jour capable de prendre des décisions politiques, s’agirait-il réellement de décisions objectives ? La façon dont est codé un programme serait-elle vraiment exempte de tout biais politique ?


« C’est exactement le type de questions que j’espérais que cela soulève, répond Aaron Siegel. Un des principaux problèmes que les gens ont soulevés concernant Watson est qu’il est développé par IBM. Ne pas savoir exactement comment il fonctionne les met mal à l’aise. Cela pourrait être réglé en rendant Watson open source », c’est-à-dire en rendant son code source accessible à tous, et donc transparent.


Source lemonde.fr

 

Billets-2014-2100 : confessions d’un enfant du siècle Google


2014-2100 Confessions d’un enfant du siècle Google

L'offensive de Google pour contrôler nos vies ne fait que commencer. Projetons-nous dans la vie d'un individu “googlisé”, d'aujourd'hui à l'an 2100…
  


Google n'est plus seulement un moteur de recherche, même omnipotent. On le sait, la firme a développé depuis plusieurs années des services, des applications, des objets connectés. On le sait moins, elle a lancé ces derniers mois, à coups de centaines de millions de dollars, une véritable offensive sur la robotique, l'intelligence artificielle, et même la santé.
Plus que jamais, l'entreprise tentaculaire, portée par les visées messianiques de ses dirigeants, investit notre vie, de notre naissance à notre mort… qu'elle espère même vaincre un jour. Jusqu'où Google nous annexera-t-elle ?
Sur la base de ses recherches actuelles, nous nous sommes projetés dans la vie d'un individu « googlisé ». Dans ce récit prospectif, jusqu'en 2014, tous les faits sont réels. Au-delà de cette date, ils sont imaginés. Mais pas inimaginables.

  • 31 mars 2014
En fixant le plafond, mes parents me dessinent mentalement. Je ne suis encore qu'une équation aux inconnues multiples. Six ans plus tard, j'entr'aperçois la lumière du jour. J'ai les yeux d'un bleu profond encore mal défini, et quelques touffes de cheveux parsèment mon crâne. Je mesure 52 centimètres, pèse près de 4 kilos, et les chances que je développe un jour un cancer du pancréas sont infinitésimales. En théorie en tout cas. Cette promesse a rassuré mon père, qui a perdu le sien à cause de cette maladie.
Techniquement, je suis un bébé « sur mesure », au génotype customisé, l'un des premiers du genre. Bébé-éprouvet­te nouvelle génération, accouché par 23andMe, une société de biotechnologie californienne parente de Google et dirigée par l'ex-femme de son cofondateur, Sergueï Brin. En 2007, le titan du numérique avait offert à la start-up quatre millions de dollars. En 2012, 23andMe déposait un brevet permettant de sé­lectionner les gamètes de donneurs en fonction des souhaits des futurs parents. Moins pour choisir la carnation de leur progéniture que pour se prémunir contre un terrain génétique favorable à l'hémophilie ou à la neuropathie optique.
Mise au ban de la communauté scientifique et traînée devant les tribunaux dès la fin de l'année 2013, l'entreprise avait dû ranger son brevet au fond d'un tiroir, le temps qu'on arrête de se poser des questions sur la dérive eugéniste de notre civilisation. Depuis, Google a continué à coloniser le secteur de la santé, et a conjugué ses actions au futur proche. Après avoir collecté notre date de naissance, nos adresses, notre sexe ou nos angoisses existentielles, rien ne pouvait l'empêcher de se soucier de notre bien-être sous toutes ses formes.


  • 4 septembre 2026
C'est mon premier jour d'école. J'ai l'estomac noué. Pour éviter la rentrée des classes, j'ai essayé de mettre en œuvre une stratégie prénumérique qui a fait ses preuves, en feignant de terribles douleurs abdominales. Mes parents insensibles me disent que j'ai de la chance de ne pas subir le poids des lourds cartables d'autrefois. En glissant la tablette Nexus nouvelle génération gracieusement fournie par le ministère dans mon sac à dos zippé, ils me racontent à l'imparfait ces copies doubles à petits carreaux aux mots cerclés de rouge, raturées dans les marges. On dirait des égyptologues.
Je suis interrompu par une alerte qui retentit sur le smartphone de ma mère. Plus que trente minutes avant l'heure fatidique. Depuis l'année dernière, tous les établissements scolaires du secteur ont noué un partenariat avec Google, dont les solutions bureautiques ont remplacé les antiques carnets de correspondance. Désormais, chaque élève dispose de sa propre adresse Gmail, les devoirs sont partagés sur le service de stockage Google Drive, les emplois du temps sont régulièrement mis à jour sur Google Calendar, et les cours de soutien sont assurés grâce au système de visioconférence de Google Hangout. Il paraît que ça permet aux élèves les plus en difficulté de se sentir moins stigmatisés.
L'entreprise a encore développé ses programmes à destination des professeurs. En 2006, la Google Teacher Academy se contentait d'organiser des stages gratuits pour les accoutumer au numérique. En vingt ans, elle a multiplié le nombre de ses certifications, délivrées à l'issue d'une formation continue de quelques semaines. Les profs y apprennent à développer des techniques pédagogiques « en réseau ».
Ce matin, ma maîtresse arbore le fameux macaron rouge, jaune, vert et bleu au revers de sa veste : elle fait désormais partie du sérail. Certains font encore de la résistance, vitupèrent cette éducation confisquée par le privé, mais difficile de ne pas abdiquer chaque jour un peu plus. Plus personne n'envisage Google comme une entreprise soucieuse de bilans financiers. C'est devenu le tuteur souple et invisible de nos vies, à équidistance du cocon familial et de l'administration fiscale.

  • 10 décembre 2033
Le nez collé à la vitre du train, j'observe la Seine. Pour fêter le vingtième anniversaire de son Institut culturel en ligne, Google a invité ma classe à visiter son Lab de la rue de Londres, une annexe de son prestigieux siège français inaugurée en grande pompe fin 2013, avec ministres et petits-fours. A l'époque, la presse écarquillait les yeux devant ces 340 mètres carrés de haute technologie, d'imprimantes 3D et d'appareils photo gigapixels. Le monde de la culture, lui, fronçait les sourcils en voyant cet éléphant américain fouler son précieux magasin de porcelaine.
D'un ton docte, notre enseignante nous raconte la défiance généralisée de l'époque. Tandis que je rêvasse, elle nous détaille le moment où les digues ont fini par céder. En 2008, Google a signé un accord pour la numérisation des cinq cent mille ouvrages de la bibliothèque de Lyon. Et en vingt-cinq ans, les autres ont suivi, jusqu'aux symboliques Archives nationales. Les éditeurs, qui, attachés aux droits d'auteur, ont intenté une kyrielle de procès contre le programme Google Books à partir de 2009, ont eux aussi abandonné le bras de fer.
Quand j'y pense, j'ai du mal à imaginer que la culture ait nécessité un jour de se déplacer. Tous les mercredis après-midi, après l'école, nous visitons de chez nous Le Louvre, l'Ermitage ou le Prado. On zoome, on dézoome, sur Canaletto, les peintres flamands. Nos casques de réalité augmentée vissés sur le toupet, on s'y croirait presque.

  
  • 21 août 2035
Papa a pleuré au dîner. Il a sangloté, dénoué sa cravate et s'est resservi de la blanquette. D'une voix calme, il nous a expliqué qu'il était au chômage. Depuis plus de quinze ans, il travaillait dans la finance, plus précisément dans ce que les anglophones appellent le high frequency trading, fondé sur des algorithmes. Il jonglait avec des chiffres, et il le faisait vite. La paye était grasse, les nuits, courtes. Le problème, c'est que les échanges allaient toujours plus vite. Et tandis que les erreurs humaines se multipliaient, les ordinateurs devenaient de plus en plus puissants. Ce soir, ils se révélaient plus efficaces que mon père. Et d'une certaine façon, on l'avait vu venir.
Au mitan des années 2010, Ray Kurzweil, le directeur de l'ingénierie de Google, affirmait sans trembler du menton que les machines seraient capables de passer le test de Turing en 2029. Lors de cette expérience, un panel d'individus suit, sans la voir, une conversation écrite entre un humain et un ordinateur et doit déterminer l'auteur de chaque échange. En 2011, le logiciel Cleverbot avait presque réussi à tromper son monde, puisque 59 % des sujets testés l'avaient pris pour un homme. Seulement quatre points de moins que l'être humain, le vrai, qui en était sorti mortifié. Etait-ce un signe de la montée en puissance de l'apprentissage automatisé, ou la preuve de notre déclin ? On n'avait pas eu le temps d'y réfléchir.
Dans le plus grand secret, Google s'acharnait à trouver le point de rencontre entre l'intelligence artificielle et les sciences cognitives. Durant la seule année 2013, la firme avait racheté huit entreprises de robotique : Schaft, Industrial Perception, Redwood Robotics, Meka Robotics, Holomni, Bot & Dolly, Autofuss et Boston Dynamics. Et sous les néons du Google X Lab, un complexe niché dans le sous-sol californien, aussi protégé qu'une base militaire, des centaines d'ingénieurs essayaient de mettre au point des machines pensantes, douées de langage.
Il ne s'agissait plus de coder des réponses prédéfinies, mais de leur donner accès à toutes les informations de Google, pour les mettre en musique, sans fausses notes. La loi de Moore, qu'on apprend au collège entre les théorèmes de Pythagore et de Thalès (et selon laquelle la capacité des ordinateurs double tous les deux ans) nous rappelle la cruelle évidence : elle ne s'applique pas à nos cerveaux. 

  • 29 mars 2036
Je frétille d'excitation. Par la fenêtre de la salle de bains, alors que mon thermostat connecté Nest (une start-up de domotique rachetée par Google début 2014) augmente la température de deux degrés, j'ai aperçu mon cadeau d'anniversaire parqué dans l'allée. Gris métallisé, cinq portes, et plus de capteurs électroniques qu'un avion de chasse : pour mes 16 ans, je vais m'installer au volant de ma première Google Car. Le gros lidar – un radar laser – qui orne son toit lui donne l'air débonnaire d'un énorme paquet cadeau.
Le premier contact est intimidant. Je dois saisir le volant et conduire moi-même la voiture jusqu'à destination afin qu'elle mémorise le trajet. Direction le lycée. Depuis que le Nevada a délivré sa première immatriculation à un véhicule autonome, en 2012, les plaques rouges frappées du huit renversé de l'infini se sont multipliées, aux Etats-Unis comme ailleurs.


  • 14 mai 2050
Je me réveille avec une gueule de bois totalement analogique. J'ingurgite un cachet effervescent dilué dans quelques centilitres d'eau. Hier, j'ai enterré ma vie de garçon, et les vapeurs d'alcool recouvrent encore les vagues souvenirs de cette soirée de débauche. Affalé sur la diagonale de mon lit, je tapote l'écran de mon smartphone. Par hasard, je découvre un mail de mon meilleur ami, qui contient un lien YouTube et quelques émoticônes rieuses. En cliquant, je m'y découvre titubant, haranguant des taxis sans chauffeur. A mon corps mollement défendant, mon malicieux camarade a capturé la moindre milliseconde de notre équipée sauvage à l'aide de ses implants rétiniens.
C'est la dernière trouvaille de Google pour remplacer les vieillissantes Google Glass, ces lunettes connectées qui ont toujours fait ressembler ceux qui les portent à un myope du futur antérieur. Mon oncle me raconte souvent cette anecdote : début 2014, à San Francisco, une jeune femme un peu trop technophile avait été agressée dans un bar du quartier de Haight-Ashbury. A la première sommation du tenancier, qui lui avait demandé d'arrêter de filmer, elle n'avait pas retiré ses lunettes. A la seconde non plus. Un coup était parti.
Effrayé par le potentiel de prolifération de ces incidents, Google avait réagi en publiant une charte de bonne conduite, qui pointait du doigt les comportements à risques. Jusqu'à la miniaturisation récente de l'électronique et la généralisation des nanotechnologies, la réalité augmentée ressemblait surtout à un œil poché. Ce matin, elle me donne le vertige.

  • 26 février 2055
Je suis papa. Ma femme et moi n'étions pas d'accord sur le prénom alors nous avons laissé l'algorithme du moteur de recherche décider à notre place. Et pour les vingt prochaines années, il en sera de même à chaque fois que nous devrons choisir une destination de vacances.

  • 3 décembre 2092
Les enfants ont grandi. Ils se sont émancipés. Ma femme m'a quitté. Mon pancréas m'a laissé vivre, mais j'ai vieilli et, pour être honnête, je suis complètement dépassé par le progrès. Ma fille me dit que c'est normal, et elle m'avoue ressentir la même crainte un peu diffuse. Dans la logique « kurzweilienne », nous avons atteint depuis longtemps le point de non-retour, celui de la singularité technologique. Les ordinateurs sont devenus bien plus intelligents que nous, et lorsque nous fléchissons, nous comptons sur eux pour nous reprogrammer.
Quand mes problèmes cardiaques se sont manifestés pour la première fois, à l'automne 2080, on m'a posé un cœur artificiel, connecté à la domotique de mon appartement. A chaque épisode tachychardique, mon environnement s'adoucit. La Google TV – qui s'est perfectionnée depuis son arrivée sur le marché, en 2010 – troque mon polar du dimanche soir contre un de ces programmes scandinaves où l'eau ruisselle sur une paroi de granit pendant des heures ; la radio m'épargne ces débats à couteaux tirés entre prétendants politiques pour me proposer de la musique baroque à fréquence hertzienne constante.
Je m'ennuie parfois, mais je n'ai pas vraiment le choix : je suis bien incapable de pirater le système. La seule fois où j'ai essayé de bidouiller mon Google Bed pour qu'il arrête d'envoyer des rapports hebdomadaires détaillés à ma caisse d'assurance maladie, le petit robot ménager qui me sert de confident m'a violemment réprimandé.

  • 21 novembre 2100
Je deviens un peu gâteux, comme on disait autrefois. Le transhumanisme, cette religion œcuménique sans lieu de culte qui promet la vie éternelle à travers le biohacking, le bidouillage de son propre organisme, n'a toujours pas réussi à tenir ses promesses. A la fin du documentaire Transcendant Man, que l'écrivain et réalisateur Barry Ptolemy lui avait consacré en 2009, feu Ray Kurzweil avait eu cette formule restée célèbre : « Dieu existe-t-il ? Pas encore. » Ce n'était alors qu'une déclaration tapageuse parmi d'autres sur la haine de la mort et la vie robotisée. Durant plusieurs décennies, il en avait fait la clé de voûte de son discours futuriste.
Dès 2008, il avait inauguré dans la Silicon Valley, la Singularity University, où était formée une nouvelle génération d'élites travaillant sur ces enjeux. La sentence de Ray Kurzweil prend tout son sens aujourd'hui : ma paraphasie est encore légère, et ma perte d'autonomie progressive est compensée par mes dizaines d'appareils intelligents. A chaque fois que mon cerveau cède une once de terrain, ils prennent un peu plus de place dans mon déclin.
Par hasard, je retombe sur la couverture d'un Time daté de septembre 2013 : « Google peut-il résoudre la mort ? » A l'époque, la firme venait de créer Calico – pour California Life Company –, une ambitieuse entreprise qui voulait combattre « l'âge et les maladies associées ». Larry Page, le patron de l'époque, était excité par ce « pari à long terme », dont il attendait « de très bon progrès dans des délais raisonnables ».
J'en souris presque. La semaine dernière, mes enfants, sous l'impulsion des médecins, m'ont incité à numériser le maximum d'informations me concernant, de mon roman favori aux rides de mes doigts. Ils espèrent modéliser un avatar réaliste capable d'interagir avec mes proches après mon décès. A défaut de pouvoir tuer ma propre mort.

Nota bene : cet article a été rédigé sur Google Docs.

  • Google aujourd'hui
410 milliards de dollars : c'est la capitalisation boursière de Google, seize ans après sa création, ce qui la place en deuxième position juste derrière un certain Apple.
58 milliards de dollars : c'est la somme dont dispose Google « en liquide ». Grâce à cette enveloppe, la firme a, par exemple, pu s'offrir début 2014 l'entreprise de domotique Nest, pour 3,2 milliards de dollars.
146 : c'est le nombre de sociétés acquises par Google depuis 2001. Outre quelques poids lourds comme Motorola, l'entreprise a investi dans des domaines aussi variés que la publicité en ligne, la vidéo, la photographie aérienne, la robotique ou l'intelligence artificielle.
48 000 : c'est le nombre de salariés de Google.


Source telerama.fr Illustration de Séverin Millet