samedi 28 février 2026

Photos-Dorothea Lange

 Dorothea Lange

 

Dorothea Lange par Rondal Partridge, 1936

1895 – Dorothea Margaretta Nutzhorn, fille d’immigrants allemands de la première génération, naît le 25 mai, à Hoboken, dans le New Jersey.

1902 – Contacte la poliomyélite à l’âge de sept ans. Elle en gardera une atrophie de la jambe droite et une claudication prononcée.

1907 – Son père abandonne la famille. Avec sa mère et son frère, elle s’installe chez sa grand-mère maternelle dans le New Jersey où elle vivra jusqu’à l’âge de vingt-trois ans.

1913 – Obtient son diplôme de fin d’études secondaires et décide de devenir photographe. Travaille avec des portraitistes de studio à New York et, pour rassurer sa famille, suit une formation de professeur.

1918 – Quitte New York avec une amie pour voyager à travers le monde. A San Francisco, elles se font voler tout leur argent ; Dorothea Lange est obligée de chercher du travail. Elle commence par retoucher des photographies, et reçoit des commandes de développement et de tirage. Plus tard, elle obtient deux offres de soutien financier pour ouvrir son studio de portraitiste. Le succès commercial est immédiat. Elle est présentée au peintre Maynard Dixon, de vingt et un ans son aîné.

1920 – Epouse Maynard Dixon.

1930 – La crise de 1929 affecte tout le pays. Pour économiser, elle et Dixon emménagent dans leurs ateliers respectifs et placent leurs enfants en pension.

1933 – Décide de s’aventurer dans la rue avec son appareil pour photographier les soupes populaires et les manifestations.

1934 – On lui propose d’exposer ses photographies de rue. A cette occasion, Paul Schuster Taylor, économiste agronome à la University of California, lui demande une photo pour illustrer son article sur la grève générale.

1935 – Taylor est nommé directeur de la California Rural Réhabilitation Administration. Il engage Dorothéa Lange pour photographier les premiers travailleurs qui affluent en Californie. Elle ferme son studio pour se consacrer entièrement à cette tâche. A partir de septembre, elle travaille pour Roy Stryker, mandatée par la Ressettlement Administration, puis pour la Farm Security Administration. Elle devient l’intime de Taylor, qu’elle épouse en décembre, après avoir divorcée de Dixon.    

1940 – Publication de An American Exodus (« Un exode américain »), avec Taylor. Son travail est exposé au Museum of Modern Art de New York.

1941 – Reçoit une bourse Guggenheim. Elle est la première femme à l’obtenir en matière de photographie.

1942 – Travaille pour la War Relocation Authority. Photographie le déplacement des Américano-Japonais dans les camps d’internement.

1945-1950 – De graves soucis de santé la forcent à interrompre son travail.

1951 – Reprend son activité de photographe.

1952 – Réalise un documentaire, Three Mormon Tows («Trois villes mormones »), pour Life, avec Ansel Adams et son fils Daniel Dixon, écrivain.

1955 – Neuf de ses photographies sont présentées à l’exposition The Family of Man (« La famille des hommes ») au Museum of Modern Art de New York. Donne des cours à l’Art Institue de San Francisco.

1956-1957 – Photographie la destruction, programmée par le gouvernement, d’une ancienne communauté rurale, lors de l’édification du barrage de Monticello.

1958-1959 – Voyage en Europe et en Asie, avec Taylor, et prend des photographies.

1964 – Prépare, avec John Szarkowski, la rétrospective qui doit lui être consacrée au Museum of Modern Art de New York. L’exposition sera inaugurée en janvier 1966.

1965 – Décède d’un cancer le 11 octobre, à San Francisco.


1933 Soupe populaire de l’Ange blanc, San Francisco

Au plus fort de la Dépression, Dorothea Lange éprouve quelques scrupules à photographier les plus riches familles de Californie. « La discordance entre les sujets sur lesquels je travaillais alors et ce qui se passait dans la rue était trop forte pour que je puisse l’assimiler. Si mon intérêt pour les gens était sincère, je ne devais pas travailler uniquement sur ces portraits. »

Cette photographie fut prise lors de sa première sortie dans la rue avec son appareil. Elle nous invite à comprendre la crise que traverse cet individu isolé, âgé et pensif qui s’est détourné du reste de la foule, dans l’attente de sa ration de soupe.


1934 La Crise, bas reprisés, sténographe, San Francisco

Dorothea Lange a l’art d’illustrer les effets de la Crise non seulement grâce aux portraits, mais également par certains détails. Celui, frappant, des bas reprisés d’une sténographe nous offre une vision non dénuée d’humour sur la réponse qu’apporte une femme dans ces circonstances difficiles. On peut établir un parallèle avec le vieux feutre de l’homme sans Soupe populaire de l’Ange blanc, un effort pour préserver une certaine dignité dans son apparence face à l’adversité : mieux vaut être vue avec des bas reprisés que sans bas du tout.


1935 En panne et immobilisé, San Joaquin Valley, Californie

A l’occasion, Dorothea Lange recadre ses photos afin d’en accentuer la puissance dramatique. Dans celle-ci, elle a coupé la femme pour se concentrer sur l’homme au volent. La scène exprime la sensation d’être pris au piège – la voiture a calé et l’homme est immobilisé. Il manque ici cette idée de courage et de résistance, présente dans beaucoup d’autres portraits de pauvres gens. Ici, le sujet est pris au dépourvu ; la peur et l’inquiétude se lisent clairement sur son visage émacié.


1936 Enfant abîmée, Shacktown Elm Grove Oklahoma

Dorothea Lange est connue pour son empathie envers les sujets qu’elle photographie. Ralph Gibson, qui a été son assistant au début des années 60, relate une anecdote révélatrice concernant cette photo. Lorsqu’elle l’a examinée pour en faire un nouveau tirage, quelque trente ans après l’avoir prise, elle a fondu en larmes et lui a raconté à quel point cette fillette handicapée mentale était maltraitée et considérée comme une paria.


1936 Mère migrante, Nipomo Californie

Il est généralement admis que la photographie la plus célèbre de Dorothea Lange est la dernière d’une série de six images représentant une femme avec ses enfants, à l’intérieur d’une tente de fortune.

Dorothea Lange a laissé une description détaillée de la manière dont elle a effectué les photographies de la mère migrante : « Je ne lui ai pas demandé son nom, ni ce qu’elle avait enduré. Elle m’a dit qu’elle avait 32 ans, et qu’ils se nourrissaient des légumes gelés ramassés dans les champs, et des oiseaux que les enfants parvenaient à tuer. Elle venait de vendre les pneus de sa voiture pour acheter de la nourriture. Elle se tenait là, sous cette tente, avec ses enfants blottis contre elle, consciente que mes photos pourraient peut-être l’aider ; et c’est pourquoi elle m’a aidée. Il y avait une sorte d’égalité dans notre rapport. »

Pour sa dernière – et célèbre – photographie, Dorothea Lange gomme les détails à l’arrière-plan et masque les visages des enfants, agrippés à leur mère, qu’ils enserrent, détournant de l’objectif leur visage qu’ils enfouissent en elle. L’attention se concentre ainsi sur celui de la mère, marqué par l’anxiété. Dans un mouvement de repli sur elle-même, elle ne regarde plus ni la photographe ni ses enfants. Lorsque Dorothea Lange prend cette photo, elle ne remarque pas le détail d’un pouce qui surgit au premier plan. Pour la photographe, ce détail gâchait l’image et elle fera retoucher le négatif afin de l’effacer. Roy Stryker n’était pas d’accord : pour lui, c’est falsifier la réalité. L’insistance de Dorothea Lange pour que ce détail parasite disparaisse confirma à quel point cette photo documentaire, devenue classique, est très composée, et influencée par la photographe.


1937 Métayers sans ferme, comté de Hardman, Texa,

Ces fermiers devaient faire vivre une famille de quatre personnes en moyenne avec une aide sociale de 22, 80 dollars. Dorothea Lange les a rencontrés dans une cabane précédemment habitée par une autre famille de métayers partie pour la Californie, chassée par l’agriculture mécanisée extensive. La photographe avait éliminé au recadrage le sixième homme, dans la version de cette image publiée dans An American Exodus, car il n’avait pas la stature physique des autres, alignés devant l’objectif.


1939 Mère et enfants sur la route, Tulelake, Californie

Pour reprendre les termes de Taylor : « Ces gens méritent d’être aidés ! Ce sont des sans-abri, mais non la lie de la société. Ils ont atteint le fond, c’est tout. » Une fois de plus Dorothea Lange se concentre sur la relation maternelle : une mère et ses enfants sur la route. L’empathie de Dorothea Lange pour de tels individus découle de son idéal de la famille. Selon son fils, sa mère « éprouvait un sentiment profond et passionné pour la famille. La sienne avait été brisée par le départ de son père. » Quoi qu’il en soit, Dorothea Lange demeure à cette époque une mère et une belle-mère sévère et exigeante, qui fait passer son travail avant sa famille.


1940 Cueilleur de coton migrant, Eloy Arizona

L’homme est photographié alors qu’il se repose près de son « chariot de coton avant de retourner au travail dans les champs. » La main cache sa bouche, elle exprime toute une vie passée auprès de la terre. Le remplacement de la bouche par la main est également symptomatique de l’importance des gestes dans le travail de Dorothea Lange. En fait, l’homme cherche à dissimuler le mauvais état de ses dents face à l’objectif.


1942 La famille Mochida, Hayward Californie

Des membres de la famille Mochida attendent l’autobus d’évacuation. L’indignité du traitement qu’ils subissent, étiquetés qu’ils sont comme leurs bagages, contraste avec la dignité que leur confère Dorothea Lange dans ce portrait formel aux allures de photo de famille.

Photos-Don McCullin

 



Don McCullin

Photographe né en 1935 en Angleterre. Il débute la photographie comme assistant en 1956 durant son service dans la RAF.


A partir de 1961, il commence une carrière de photographe. A partir de 1966 il travaille pour le Sunday Post (jusqu’en 1984).

Il photographie la misère en Irlande, la construction du mur de Berlin en 1961, La guerre civile à Chypre (World Press Photo Award en 1964), le Salvador, le Vietnam durant 10 ans, le conflit Israelo-palestinien, les famines (Biafra, Inde, Bangladesh), et plus récemment les ravages du sida en Afrique. Il sera multiplement récompensé pour ses reportages, entrant dans les cercles les plus reconnus de photographes de presse.

McCullin fait partie des "grands reporters", qui ont parcouru le monde, qui ont traversé les conflits des années 60, 70 et 80, les conséquences de la guerre froide et d’une globalisation qui ne dit pas encore son nom.

Ils l’ont fait avec la même brutalité que les événements qu’ils ont couverts. McCullin a la rage de dénoncer, de montrer la sale gueule des conflits internationaux, de faire remonter le collatéral en première page des journaux, de donner chair aux conflits abstraits pour l’occident.

“Pendant 20 ans, je n’ai jamais refusé une invitation à me rendre à une guerre ou à assister à une révolution. Pourquoi ? Je peux sentir la raison mais je ne peux pas l’exprimer" Il fait malheureusement partie de cette génération qui va faire monter les enchères du sensationnel à son corps défendant, à la sueur de son front et au péril, parfois, de sa vie. Si ses images de la guerre du Vietnam ont eu un grand impact sur l’opinion publique et ont contribué à l’arrêt d’un conflit absurde, elles ont aussi fait entrer dans l’inconscient collectif le corps étendus couverts de linceuls, les femmes en pleurs couchées sur le cadavre de leur enfant, le visage couvert de sang des soldats exténués. Et, par une exposition répétée, à en amoindrir l’impact sur nos consciences. La légende veut que son appareil Nikon arrête une balle en 1968, qu’il soit grièvement blessé au Salvador. Elle veut aussi que le gouvernement britannique lui ai refusé sa carte de presse pour couvrir la guerre de Malouines, en raison du trop grand impact visuel de ses images.

Cette génération de producteurs d’images fortes va découvrir la banalisation de la violence et le sensationnalisme, en même temps qu’elle va se coltiner le paradoxe du photographe de reportage : vivre de ce qu’on dénonce.

Chaque photographe a sa stratégie pour faire face aux insolubles questions morales que posent son métier. McCullin, comme une poignée d’autres, semble l’avoir réglé à la testostérone, par la proximité avec le conflit, l’engagement éphémère, mais physique, immédiat et total, avec les sujets qu’il photographie.

"La compassion et le remords au Biafra, n’ont jamais cessé de me poursuivre. On s’imagine naïvement que l’intégrité suffit à se justifier en toute situation. Mais face à des humains qui meurent, soudain ce n’est plus assez : si on n’est d’aucun secours, alors on n’a rien à faire là - et en quoi étais-je donc utile au peuple biafrais ? [...]" Extrait du journal Le monde du 6/04/07.

Ses photographies de la pauvreté en Angleterre (1978), sont la quintessence de la photographie sociale engagée. Images contrastées, directes, en noir et blanc, réquisitoire matraqué sur une réalité proche et invisible.

Depuis les années 90’, McCulin a progressivement laissé tomber la couverture de l’actualité mondiale pour photographier la campagne anglaise, en noir et blanc, des paysages sombres mais enfin apaisés, que les conflits sanglants on marqués, mais dont on ne photographie plus que les traces mystérieuses, présentes mais indéchiffrables.

Il aura mis longtemps pour arriver au trop plein de violence et de douleur, il passe visiblement le reste de sa vie à se demander pourquoi.

(une biographie est sortie aux Éditions Deplire : "Unreasonable Behaviour - Risques et Périls")


Paysage d'hiver du Somerset, Grande-Bretagne (1987)

Une mère épuisée et son enfant, frontière de l'Inde et du Bangladesh (1971)

Famille entourant une femme qui vient de mourir du choléra, frontière de l'Inde et du Bangladesh (1971)

Jeune albinos souffrant de malnutrition, Biafra (1969)

Mère de vingt-quatre ans avec son enfant, Biafra (1968)

Soldat américain commotionné attendant son transport à l'arrière, Hué, Vietnam (1968)

Miliciens chrétiens chantant devant le corps d'une jeune Palestinienne, bataille de Karantina, Beyrouth, Liban (1976)

Charges des soldats britaniques sur des jeunes gens qui leur lancent des pierres, Londonderry, Irlande du Nord (1970)

Repas du soir, Bradford, Grande-Bretagne (1978)

Clochard irlandais, East-End, Londres Grande-Bretagne (1968-69)

Première équipe de jour Aciérie d'Hartlepool, Grande-Bretagne (1963)

Photos-Diane Arbus

 

Diane Arbus

Des corps et des visages étranges, des visions qui dérangent. Chaque photo de Diane Arbus semble happée par ses personnages.


Sans titre (6) 197071. © The Estate of Diane Arbus

Allez savoir comment elle s'y est prise. Cette fois encore, Diane Arbus a réussi à convaincre un homme de la laisser entrer dans sa chambre d'hôtel, à New York, pour un portrait. A première vue, ce cliché de 1961 n'a pas grand intérêt. A y regarder de plus près, c'est un monstre qui apparaît sous les traits de cet inconnu : ses pieds sont à l'envers, tournés vers le dos. L'image provoque le malaise. Comme toutes celles que la photographe réalise sur les phénomènes de foire – homme percé d'épingles, femme « sans tête », musclors tatoués – et les exclus de toutes sortes – drag-queens, travestis ou fou errant torse nu. Diane Arbus a le don pour jeter le trouble sur l'identité d'un modèle.


Enfant avec une grenade en plastique dans Central Park, New York 1962.  © The Estate of Diane Arbus

« Je suis née en haut de l'échelle sociale, dans la bourgeoisie respectable, mais, depuis, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour dégringoler », confiait-elle. Elle voit en effet le jour, en mars 1923, sous le nom de Nemerov, dans une riche famille juive, propriétaire du grand magasin de mode Russeks, sur la Cinquième Avenue, à New York. Son frère Howard (futur écrivain et poète), sa petite sœur et elle gran­dissent dans le quartier huppé de Central Park ouest, entourés de ­domestiques. A 14 ans, Diane tombe amoureuse d'Allan Arbus ; elle se marie avec lui quatre ans plus tard, malgré l'hostilité de ses parents pour cette union avec un petit photographe sans fortune.

Le jeune couple mange de la vache enragée, crée un studio de photos de pub et de mode, et réussit à se faire un nom en signant des couvertures pour les magazines Glamour ou Vogue. Mais la seule véritable préoccupation de Diane Arbus reste son époux, devant lequel elle est pétrie d'admiration, et ses deux filles, Doon et Amy.


Couple d’adolescents à Hudson Street, New York 1963. © The Estate of Diane Arbus

C'est à 38 ans seulement, après qu'Allan l'a quittée pour une actrice, qu'elle décide de se consacrer entièrement à son œuvre. Six ans plus tard, en 1967, trente de ses tirages sont présentés au musée d'Art moderne de New York (MoMA) à côté des autoportraits de Lee Friedlander et des scènes de rue de Garry Winogrand, dans une exposition devenue mythique, « New Documents ». Les trois artistes changent la conception de l'image documentaire : « Leurs prédécesseurs se mettaient au service d'une cause sociale. Ils voulaient montrer ce qui n'allait pas et persuader les autres d'agir pour y remédier. Le but de ces jeunes photographes n'est pas de réformer la réalité, mais de la connaître », écrit alors avec justesse John Szarkowski, conservateur au MoMA.

Ils sont trois, mais c'est Diane Arbus qui fait l'événement et devient aussitôt célèbre, grâce à ses images de freaks, mais également pour sa ­façon très particulière de photo­graphier de petites jumelles. Les gamines sont la copie conforme l'une de l'autre. Debout bien droites, soudées comme des siamoises, apprêtées à l'identique, même expression neutre des visages, elles deviennent devant l'objectif du Rolleiflex aussi différentes que peuvent l'être l'eau et le feu. L'effet est magique. Car l'obsession de Diane Arbus est de révéler la singularité de chaque être au-delà de son apparence. Tout en brouillant, avec une certaine perversité, la frontière entre l'équilibre mental et la folie, le féminin et le masculin, la normalité et l'anormalité. Sa technique et ses choix esthétiques sont cohérents avec son projet : le format carré de ses images en noir et blanc semble emprisonner ses modèles. Aucune échappatoire n'est possible. D'autant qu'elle les saisit au flash, parfois à bout portant, les foudroyant en un instantané, comme saisis en plein vol. Expressions stupéfaites, gestes, grimaces trahissent des drames enfouis, des désirs cachés.


Jeune homme en bigoudis chez lui, 20e Rue, N.Y.C. 1966. © The Estate of Diane Arbus

A ses débuts, sujette à la dépression, doutant de tout, Diane Arbus s'était inscrite à la New School, au cours de Lisette Model, photographe réputée pour ses portraits grotesques de pauvres, de vieillards ou de cette femme énorme, en mail­lot de bain, échouée comme une baleine sur la plage de Coney Island. Model la pousse à s'approcher au plus près de l'inconnu, de l'étrange. Du tabou, de l'interdit. De tout ce qui lui fait peur. A casser la distance avec ses modèles.

Diane Arbus a retenu la leçon. Sa proximité devient telle, avec ses sujets, qu'elle semble s'identifier corps et âme à ce jeune homme en bigoudis au regard égaré. Ou à cette vieille dame à la peau flétrie, au « chapeau rose », comme l'indique la légende. En de très rares occasions, elle prend le bus pour un camp de nudistes du New Jersey ou pour photographier un hermaphrodite dans le Maryland. Mais son terrain de chasse favori – son ami Walker Evans l'appelait à juste titre « Diane, la chasseresse » – reste New York, de Central Park aux bas-fonds. Quand un visage l'arrête, elle s'exclame : « Oh, comme vous êtes magnifique ! Puis-je vous photographier ? » et s'invite immanquablement chez son modèle. En 1968, elle raconte en quatre clichés une histoire incroyable : la métamorphose de Catherine Bruce en Bruce Catherine. On voit d'abord une femme ­coquette, assise sur un banc. On la retrouve ensuite chez elle, en sous-vêtements. Perruque enlevée, on découvre sur la troisième image que c'est un homme. Qui finit par poser en costume et cheveux courts, totalement méconnaissable.


Jumelles identiques, Roselle, N.J. 1967. © The Estate of Diane Arbus

En 1971, Diane Arbus réussit à convaincre Germaine Greer de se laisser photographier dans sa chambre d'hôtel. La féministe, auteur du best-seller La Femme eunuque, tombe aussitôt sous le charme de celle qui lui apparaît « en petite fille délicate, douce comme un pétale de rose. Je n'ai pas pu lui donner d'âge, mais elle m'a charmée avec sa saharienne et sa coupe à la garçonne. Elle trimballait un sac de matériel tellement énorme que j'ai failli lui proposer de l'aider. » Diane Arbus a alors 48 ans, et il ne lui reste que quelques semaines à vivre. Elle demande à son modèle de s'allonger et, « brusquement, se souvient Greer, elle s'est agenouillée sur le lit en plaçant son objectif juste au-dessus de mon visage et a commencé à prendre en gros plan mes pores et mes rides ! Elle me posait des questions très personnelles et là, j'ai compris qu'elle ne déclenchait que lorsqu'elle voyait sur mon visage des signes de tension, d'inquiétude ou d’agacement. »


Arbre de Noël dans un living-room à Levittown, Long Island, N.Y. 1963. © The Estate of Diane Arbus

Diane Arbus s'est souvent dite prête à tout, « à perdre [sa] réputation ou [sa] vertu, ou tout au moins ce qu'il en reste, pour une bonne photo ». Quitte à prendre des risques insensés. Elle racontait qu'elle couchait fréquemment avec ses modèles – un marin rencontré dans un bus, un Portoricain croisé dans une rue, un nain, un couple de nudistes. Longtemps, ce comportement, qui éclaire la forte intimité qu'on ressent face à certaines images, a été tenu secret par sa fille Doon. En 2003, cette dernière dévoile la personnalité complexe de sa mère lors d'une rétrospective, « Diane Arbus Revelations », présentée dans le monde entier sauf en France. Sur une planche-contact, on découvre ainsi un couple – un Noir et une Blanche – s'embrassant et se caressant sur un canapé. Sur l'une des douze images, Diane ­Arbus prend la place de la femme, et s'allonge, nue, sur les genoux de l'homme. Ainsi, bien avant Nan Goldin, elle photographia des couples, parfois deux femmes, faisant l'amour, et fut une véritable pionnière dans l'exploration de l'intime, un thème majeur de la photographie contemporaine. 


Jeune homme au canotier attendant de défiler en faveur de la guerre, N.Y.C. 1967. © The Estate of Diane Arbus

Rarement exposée en France, Diane Arbus, portraitiste exceptionnelle s’est suicidée, le 26 juillet 1971. Diane avait traversé le miroir, et plus aucun retour n'était possible.
  

 
Autoportrait-enceinte-NYC-1945

Autoprtrait

Source Luc Desbenoit (Télérama)

Photos-Bernard Plossu

  


Bernard Plossu

Sur la route du photographe Bernard Plossu
Carte blanche à Bernard Plossu, photographe resté fidèle à l'esprit 60's des hippies, qui commente sa sélection de clichés. De Mexico à La Ciotat, en passant par Agadez…



Mexique, 1966

La route à 20 ans, c'est l'ouverture à tout, au monde nouveau, à l'air libre, aux rencontres. Le voyage initiatique est essentiel. On y apprend à se découvrir en découvrant le monde. On y apprend sans doute plus de choses que sur des bancs d'études… Suivre les Rimbaud, Kerouac, Nicolas Bouvier et autres grands voyageurs apporte autre chose que la culture : l'expérience. Evidemment je parle de mon époque, des années 50 pour les beatniks, 60 pour les hippies. Mais je connais tant de plus jeunes qui ont continué ces errances ! Ceci dit, le monde a changé. De plus en plus de gens dans pas mal de pays en ont ras-le-bol de voir les gens débarquer d'ailleurs en n'arrêtant pas de faire des photos ! Il y a eu tant de voyageurs, donc tant de gens avec des appareils photo pour préparer leurs fichues soirées diapos au retour, que les habitants des pays du tiers-monde (comme il est dit) en ont assez… assez d'être photographiés à tour de bras !

Ce voyage-là était dans le Mexique qu'on appelle colonial : San Miguel de Allende, Guanajuato… il y avait Laurie, Karina, Roger et son ukulélé, ce New-Yorkais toujours stoned, Juan le poète puertoricain, Bill au volant de la vieille Pontiac je crois, a real cluncker, et moi qui faisais des photos, comme ça, pour rien, pour vivre l'expérience, le moment… Sur le côté, cet autobus a dû avoir une crevaison, tout le monde descend, du toit, de partout ! Au Mexique les gens savent attendre, il règne une autre notion du temps. Les Indiens sont encore présents dans le grand mystère du cosmos, ici. Nous aussi on crevait souvent, mais on dansait au son des instruments, et Karina courait sur la route au milieu sans peur des fadas de la vitesse ! L'air sentait bon, on vivait insouciants… 


Mary près de Puerto Angel, Mexique, 1966

Aucune idée que j'étais, ou que j'allais même peut-être, être photographe ! Au Mexique, j'avais un Retinette Kodak, et une petite camera ciné 8mm ; je photographiais émerveillé, je filmais ces moments dignes des plus beaux paysages du film Vera Cruz que j'avais vu plusieurs fois en rêvant à Paris avant 1965... Là, on revient de Puerto Angel, à l'époque un village si loin de tout, des heures, deux jours de pistes... et au bout le paradis, Puerto Angel, le port de l'ange, avec la plage extraordinaire de Cipolite où seuls le vent et les vagues en rouleaux sont là... Pas d'hôtel, dormir sur le sable...

Au bord de la route, Maria, la fiancée de Guillermo, l'ami aîné mexicain qui m'a initié à son pays, à ses odeurs, ses rythmes. La lumière sur son visage mélancolique : c'est… une photo ! Donc je la fais, sans avoir aucune idée de si elle est bonne ou pas : mais maintenant, tant d'années après, ce que j'aime aussi, c'est qu'elle a quelque chose que j'adore dans les tableaux de portraits de la Renaissance italienne : un paysage de collines derrière, ça me fascine dans la peinture italienne « classique », le fond, l'infini que l'on voit au loin. Sur ce Retinette, un objectif normal, donc la photo telle quelle, comme j'aime tant le ton direct sans effets ! Un langage réel et simple, l'image. On est en 1965, aucune idée de qui sont Robert Frank ou le dénommé HCB ! Pour moi, l'école de l'image, ça a été Coutard, le cameraman de Godard, et Truffaut, et des images du Silence de Bergman ou d'Antonioni… Le Mexique m'apporte la vie, le réalisme, la photographie en pleine liberté, quoi ! 


Les nuits de Mexico City, 1965-1966

On était nombreux, de tous les pays, Mexicains, frenchies, gringos, Argentins… Vie de nuit. Là, Bill rêve, avec Karina à coté de lui… Elle venait de New York, je crois, elle était mannequin dans la grande ville de Mexico. Elle aimait le jazz, et on dansait tous des nuits entières, on écoutait Horace Silver et Coltrane, My favorite things bien sûr… On venait de partout. La vraie capitale du monde ces années-là, c'était Mexico, plus que Paris ou même New York.

Bill, c'est mon maître à penser, c'est lui qui m'a tout appris de son Amérique hip. Qui m'a emmené à Big Sur, qui m'a présenté Ephraim Doner, Henry Miller, Joan Baez, avec qui il avait participé à la création, avec Ira Sandperl, du Collège pour la paix. C'était l'époque contre la guerre au Vietnam. Une génération pré-écolo. A Mexico, il y avait beaucoup de beatniks qui s'étaient tirés des USA – au Mexique, il y avait de la très bonne herbe. Epoque Dylan, aussi, on connaissait toutes les paroles par cœur !


Guerrero, Mexique,1966

Souvent on partait, sur les routes mexicaines, comme ça, sans but, sans lieu ou dormir. On roulait. Cette fois-là, on revenait d'Acapulco où on avait dormi sur les plages plusieurs nuits sous la voûte étoilée. Les trois S, sun, sea, and… sex, rencontre de la si belle Graciella aux lèvres d'amour ! Etait-ce il y a si peu de temps que j'allais au cinéma à Paris ? Là, je n'étais plus spectateur, mais acteur de la vie souple, non organisée…

Enfin. Loin de la culture, on oubliait tout ce qu'on savait, on vivait tout, follement. De San Miguel de Allende à San Cristóbal de Las Casas, on roulait en stop, en camion, en bagnoles d'amis, Crazy Gorges est au volant de la vieille VW décapotée au vent chaud des tropiques, Linda a les cheveux au vent, devant nous cette vieille camionnette, les bras des passagers forment un cœur ! On pensait pas au passé, on découvrait ce pays surréaliste génial qu'était le Mexique…


Mexico, 1966

Les toits de Mexico City : une vie à part entière, les toits de cette ville gigantesque ! Ce jour-là, j'ai de la couleur sur mon appareil, du Mexicolor, je crois… Une vie entière là-haut sur les terrasses, décor cubiste fait de ciment gris sans beauté, puisque c'est la partie des maisons ou immeubles qui ne se voit pas ! Comme les arrières des immeubles des villes quand on prend le train, là c'est toujours le vrai, le pas si beau.

Mexico et sa grisaille. Pollution, nous sommes en 1965 ! Imaginons maintenant, après des années de pots d'échappement ! Epaisse couche de gris à travers laquelle passe le soleil. Le linge sèche. Tous les draps et vêtements de la ville sont sur les toits ! Comme à Naples devant les immeubles en pleine rue. La couleur… de temps en temps un rouleau de couleur, oui. Pour les tirer sur papier, rencontre des Fressons, ces maîtres tireurs en banlieue parisienne à Savigny : ils ont un procédé au charbon que leur famille a créé depuis des générations, et c'est vrai que pour moi, c'est ce qui me permet de considérer la couleur comme le noir et blanc, pareil. Ils arrivent à donner la même texture, le même grain, et donc je retrouve mon ambiance. Car c'est de cela que parle la photographie : l'ambiance. Il faut trouver son ton juste.


Mimi Fariña, Californie, 1966

La jeune sœur de Joan Baez, Mimi Fariña, était très aimée de tous les gens de sa génération. Son mari Richard, écrivain, avait disparu dans un tragique accident de moto. Mimi était très discrète, douce, et certainement infiniment triste du décès de son mari, et son sourire, même s'il a toute la beauté de l'époque, a une mélancolie profonde. Je pense que sa beauté, déjà visible en apparence, était en fait encore plus belle à l'intérieur.

En Europe, on a peu parlé d'elle, pourtant, et sans le vouloir le moins du monde, elle a été une des grandes figures mythiques de ces années californiennes où l'amour de la nature et le refus de la guerre au Vietnam ont été des révolutions importantes par rapport à la société américaine. Elle nous a quittés il y a peu…


Agadez, Niger, 1975

L'homme à la cape blanche dans une rue ventée à Agadez. Agadez a été de tous temps la ville du passage des nomades du désert, au Niger. Là arrivent tous les nomades pour aller au marché, se retrouver, et récupérer tout ce dont ils peuvent avoir besoin. Les Touaregs y habitent, et il y a un sultan de la ville.

Ce matin là, du vent, comme si souvent ici… L'homme marche devant moi, j'ai mon appareil dans mon turban, protégé de la poussière comme je peux, et je fais une petite photo en passant, vite… et je remets l'appareil, mon vieux Nikkormat avec un 50 mm, sous le voile, et voila…

C'est une ville extraordinaire, un peu comme Jaisalmer entre le Rajasthan et le Pakistan, des villes au milieu de nulle part mais qui sont la clé de la survie des trajets quelquefois immenses que font le nomades.


Agadez, Niger, 1975

On est encore à Agadez, où ce groupe de jeunes Peuls Bororos chantent, en tapant des mains, de longues complaintes lancinantes : la musique du désert, si belle ! Les Bororos sont très indépendants, refusant les religions extérieures, ils ont leurs traditions nomadiques bien à eux, l'amour du bétail, la beauté des jeunes pour séduire les filles, les vêtements en peaux et tissus, avec comme seule note moderne des petites choses métalliques pour décorer une parure, une coiffure.

Je suis fasciné par ce moment, ce chant, ce refus d'être dans le monde moderne ! C'est comme si… je découvrais enfin des vrais Apaches d'autrefois en Arizona ! En fait, quand on va de désert en désert, on se rend compte de la similitude des mœurs et des habitudes. Le climat guide les tribus, qu'elles soient sur les continents africain, asiatique (les nomades du Rajasthan), ou américain. Ce sont les derniers qui disent non.


Egypte, 1975

Les pyramides en Egypte sont omniprésentes dans la mémoire, dans l'Histoire, dans l'art, dans le spectacle, dans tout. C'est un pays extraordinaire. J'y étais en 1977, bien avant ce qui se passe maintenant qui bouleverse tout, le passé, le présent… Evidemment, quand on visite en touriste, on veut les voir, ces monuments qui fascinent depuis longtemps notre enfance ! Ce décor où Alix et Enak, les héros de Jacques Martin se rencontrent (dans Le Sphinx d'or), où Blake et Mortimer arrivent même à entrer à l'intérieur de l'une d'elles ! (dans Le Mystère de la grande pyramide)…

Un jour, en entrant dans un temple avec peu de lumière, apparaît… une pyramide, en fait une ombre en forme de pyramide, à l'envers, si mystérieuse, si magique, que, bien sûr, je fais une photographie !


Organ Pipe, National Park, Arizona, 1980

Miniature de désert à Organ Pipe, en Arizona. En marchant dans les immenses espaces de l'Ouest américain, on se rend compte de la vie que devaient mener les Apaches, les Papagos, les Mescaleros, les Chiricahuas… C'est à pied, et à pied seulement, que se comprend, se sent, se respire, le vrai grand Ouest sauvage.

En le photographiant dans ces grandes marches avec Dan Zolinsky et Doug Keats, je me demandais comment rendre ça, et il m'est apparu que en faire des grands tirages était un non-sens total et redondant. Par contre, de minuscules tirages miniatures arrivaient à rendre la transparence infinie de cette lumière écrasée de soleil au pays des rattlesnakes et des scorpions. Et cette série devint « The garden of dust », (« Le jardin de poussière »). Là, sur cette photo de fin de matinée, nous étions montés à pied, Dan et moi, sur le mont Ajo, proche de la frontière mexicaine. Pas de sentier, et même un peu d'escalade… plus tard on a appris que dans ce coin était la plus grande concentration de serpents dangereux possibles, brrrrrr ! Au loin, le Mexique. Des marches qui maintenant seraient impossibles avec la guerre entre les narcos et les policiers des deux bords de la frontière !


Arizona, 1980

La piste qui va de Cochise à Tombstone… On n'est pas sur la route officielle mais sur les à-cotés, là où on peut découvrir encore le vrai Ouest. J'étais allé à Cochise déjà en 1970, et là j'avais rencontré la famille Brenner. Ruth était peintre, et en lui demandant pourquoi le village, pratiquement abandonné, où ils habitaient s'appelait Cochise, elle me répondit non seulement que c'était à cause du grand chef Chiricahua Cochise, ce dont je me doutais, mais aussi qu'il y avait encore un Cochise là-haut à Tombstone, Nino Cochise, le petit-fils ! Nous étions allés le voir, et je l'avais photographié  (voir la couverture du livre Les Cent Premières Années de Nino Cochise, aux éditions du Seuil) !

Cette région m'attirait toujours, et je continuais d'y retourner, encore et toujours, partout, dans tous les sens… La poussière derrière la piste, le coucher de soleil devant… Sacré nom de Dieu, quel pays !


La Isleta del Moro, 1989

Françoise et les enfants en Andalousie. Ils étaient encore petits. Françoise est de là, d'Almeria. Onze oncles et tantes ! Son grand-père était conducteur de train entre Almeria et Grenade. Ses souvenirs d'enfance sont là.

Et nous voila partis là-bas, à essayer d'y vivre. Le coin ressemble à l'Ouest américain car c'est aussi un désert… D'ailleurs, c'est là qu'ont été tournés les westerns spaghettis, et une partie de Lawrence d'Arabie… Mêmes paysages de « Jardin de poussière » pour continuer mes photos de déserts en marchant…

Les enfants deviennent bilingues, ils vont à l'école du village. C'est une vie simple, en pleine nature. Un jour on voit plein de tanks, période de guerre au Moyen-Orient… Les gens qu'on rencontre sont très gentils avec nous. Ils aiment les enfants, ici ! Je vais souvent retrouver les amis de Madrid pour le boulot. Et suis engagé à photographier l'ile de Ténérife aux Canaries. Paysages de désert là aussi, en bas du volcan Teide.


Shane, 1980

Shane est tout petit sur cette photo de 1980. Il a commencé à marcher là, en plein grand Ouest américain. Il cherche son équilibre, devant la grandiose Monument Valley de la région Navajo, là ou John Ford tournait ses films…

Pour moi, le papa frenchie élevé dans le mythe des westerns des salles de cinéma parisiennes obscures, c'est trop beau de voir mon petit bonhomme là, dans ce décor de rêve. Il s'appelle Shane, comme Alan Ladd dans L'Homme des vallées perdues ! La réalité dépasse la fiction… On est dans le décor des westerns ! Pour y vivre, pour de vrai !


La Isleta del Moro, 1989

A la plage de La Isleta del Moro, en Andalousie, en hiver, personne. C'est une passion, et aussi une vraie philosophie d'aller dans les coins sauvages hors-saison… La vraie Méditerranée n'est pas toujours ensoleillée ! Là, en pleine Andalousie, on se croirait… en Ecosse ! Les deux petites vagues sont amoureuses ! Le ciel est gris, comme au fin fond d'un Loch écossais, du moins c'est ce que j'imagine, n'y étant jamais allé.

Pourtant, on est au pays des corridas, du flamenco, du bruit, et là, ce moment, ce lieu, ne parle que de calme, de tranquillité, on entend le clapotis des vagues, et on est loin… Aller hors-saison dans ces coins-là, c'est y respirer des moments authentiques. Aller dans les petites îles italiennes aussi, par exemple, en hiver, quand il n'y a presque personne, presque rien d'ouvert, c'est une manière de vivre. C'est un sujet qui me passionne, en photo, ces coins dans ces moments-là. Ce sont des lointains proches. Pas besoin d'aller loin, c'est tout simplement en Europe.


La Ciotat, la gare et les frères Lumière, 1995

A La Ciotat s'étaient installés les frères Lumière, quel nom pour des gens d'images ! La famille, originaire de Besançon, paraît-il, avait élu domicile là. Et les frères Lumière y ont donc tourné plein de leurs merveilleux films, dont le célèbre Arrivée d'un train à La Ciotat ! En ville se trouve aussi le fabuleux cinéma Eden, qu'on dit être la première salle de cinéma au monde. Aussi, Braque peint ici en 1906 ! Et l'acteur Michel Simon s'y installa, et y recevait souvent Henri Langlois, le directeur de la Cinémathèque de Paris. L'histoire de l'image, là, dans la ville des chantiers qui ont construit tant de bateaux…

Un jour, je suis à la gare, un TER passe, et dans une fenêtre se découpent (ça se passe très vite, mais en photo il faut être extrêmement rapide) les frères Lumière comme s'ils étaient assis, qui sont en fait sur une affiche de l'autre coté, sur le quai d'en face ! Passagers de leur propre histoire, clin d'œil ! Aujourd’hui le cinéma Eden va être réhabilité, c'est formidable, c'est un patrimoine mondial.

Source Télérama