mercredi 14 octobre 2026

Lectures Lawrence Durrell-Le quatuor d’Alexandrie

 



Lawrence Durrell

Le quatuor d’Alexandrie

Traduit de l’anglais par R. Giroux

(4ème de couverture)
La ville d’Alexandrie, que l’auteur connaît intimement et dont il restitue à chaque page la couleur, le rythme et le délire, sert de cadre à cette fabuleuse tétralogie. Alors que Justine, Balthazar et Mountolive se superposent – des événements identiques sur le plans politique, sentimental et sexuel sont racontés de différents point de vue par les héros avec une grande force évocatrice – Cléa est une suite qui fait avancer le roman dans le temps.
« La lecture de ce livre est une aventure qui marque, par sa forme, sa sonorité, sa couleur. Le récit ne progresse pas selon la démarche habituelle du roman, il miroite et ondule dans la trame flottante de cette manière sacrée si rarement invoquée par le romancier : la lumière. » Henry Miller

(1ere phrase :)
Justine - La mer est de nouveau trop grosse aujourd’hui, et des bouffées de vent tiède viennent désorienter les sens.
Balthazar – Tonalités du paysage : du brun au bronze, ciel abrupt, nuages bas, sol de perle aux ombres nacrées et aux reflets mauves.
Mountolive – En tant que jeune attaché d’ambassade promis à un brillant avenir, on l’avait envoyé en Egypte pour qu’il se perfectionnât en arabe, et il fut affecté à la Haute Commission comme scribe, pour ainsi dire, en attendant son premier poste officiel ; mais il se comportait déjà en jeune secrétaire de légation pleinement conscient de ses responsabilités futures.
Clea – Les orangers furent plus opulents que de coutume cette année-là.

(Dernière phrase :)
Justine – Tout ne dépend-il pas de l’interprétation que nous donnons du silence qui nous entoure ? Si bien que…
Balthazar – Il y a encore quelques lignes, et ensuite la formule affectueuse.
Mountolive – « A quoi, se demandait-il, Narouz pouvait-il bien rêver maintenant, avec son grand fouet enroulé sous son oreiller ? »
Clea – Et je sentis que tout l’Univers venait de me faire un clin d’œil !

1028 pages – Editions Buchet/Chastel Justine 1957, Balthazar 1959, Mountolive 1959, Cléa 1960 (1963 pour la traduction française)

(Aide mémoire perso :)
Je me suis demandé si j’oserais rédiger une note sur Le Quatuor d’Alexandrie, une œuvre immense, une somme de quatre romans rédigés entre 1957 et 1960 et réunis en un seul volume. Après réflexion… pourquoi pas ? Après tout, qui a vraiment lu Le Quatuor d’Alexandrie jusqu’au bout ? Car à l’instar de À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, tout le monde ou presque a déjà entendu parler de ce gros roman de 1000 pages, mais peu de gens l’ont lu, du moins au-delà des cinquante premières pages. Le Quatuor d’Alexandrie, une œuvre magistrale dont je résume les quatre romans.

Justine - Dans le roman d’ouverture du Quatuor, le narrateur, un Anglais qui répond au nom de Darley, se souvient d’Alexandrie et, se souvenant, cherche à comprendre ce qu’il a vécu, confrontant ses souvenirs avec le journal que lui a laissé Justine, sa maîtresse, mais aussi l’épouse de Nessim, lui-même père biologique de la fille de Melissa, sa compagne morte de la tuberculose. Le narrateur fait donc œuvre de mémoire, tranquillement installé sur une île grecque avec l’enfant de Melissa. Le point de vue est celui du narrateur qui, bien entendu, ne sait pas tout, mais néanmoins présente tous les personnages du roman : les frères Hosnani (Nessim et Narouz), leur mère Leilla, Balthasar, Pombal, Scobie, Pursewarden et bien d’autres. Le lecteur, lui, comprend que Darley est épris de Justine dont il craint le mari, Nessim.

Balthasar - Le deuxième roman du Quatuor s’ouvre sur la visite de Balthasar sur l’île de Darley. Ayant eu accès au manuscrit de ce dernier, Balthasar le commente abondamment dans les marges et lui révèle ainsi un tout autre point de vue sur les événements. C’est ainsi que l’on apprend que Darley s’est fait manipulé par Justine et Nessim, tous deux impliqués dans un complot copte allant à l’encontre des intérêts de l’Angleterre en Égypte. Ce deuxième roman offre donc un nouvel éclairage sur le récit, notamment sur la personnalité de Justine et sur certains éléments forts, comme la scène macabre des enfants se prostituant dans un lieu sordide de la ville.

Mountolive - Ce troisième roman est le plus classique des quatre du point de vue de sa narration car, contrairement aux autres, le récit est plutôt linéaire. Il raconte l’histoire de Mountolive, jadis amant de Leïla, mère de Nessim, qui devient ambassadeur d’Angleterre en Égypte. Dans ce récit, Darley devient un personnage secondaire tandis que la famille Hosnani (Leïla et ses deux fils : Nessim et Narouz) prend une importance nouvelle. C’est dans ce roman aussi que Durell présente en détail le personnage de Pursewarden, l’écrivain torturé qui vit une relation ambiguë avec sa sœur aveugle, Liza.

Cléa - Avec ce dernier roman, Durrell refait de Darley le narrateur qui revient à Alexandrie après quelques années d’absence. Darley conduit la fille de Melissa chez Nessim, son père biologique, et se met en ménage avec Cléa. Les Hosnani, en disgrâce depuis que le pouvoir a déjoué leur complot, sont assignés à résidence sur leur terre loin de la ville. Justine, aigrie, ne cherche qu’à quitter le pays. Cléa est le roman de la mélancolie, de la fin d’Alexandrie comme ville ouverte, cosmopolite. Darley retourne sur son île grecque mais, à la fin, il prend la décision de s’installer en France, là où a déjà émigré Cléa.

Le Quatuor d’Alexandrie est un de ces romans qui relate les événements d’une époque, certes révolue comme toutes les époques, mais aussi d’un espace - la ville cosmopolite d’Alexandrie avant la Deuxième guerre mondiale. En effet, après la guerre, la coexistence paisible des différentes communautés n’est plus : la souveraineté arabo-musulmane se fait partout présente, marginalisant - en grande partie grâce aux manœuvres des anciens colonisateurs, à savoir les Anglais - les communautés coptes, grecques, juives, puis européennes. Conclusion, à la fin du récit, Cléa, amie du narrateur, choisit d’émigrer en France, tout comme Durrell lui-même, d’ailleurs, qui y terminera sa vie.

Je viens de résumer une œuvre qui, dans les faits, ne se résume pas, notamment en raison de l’absence de linéarité du récit, C’est d’ailleurs ce qui rend la lecture du Quatuor d’Alexandrie si difficile. Le style de Lawrence Durrell est foisonnant, assez déroutant parfois, mais le lecteur assidu s’y laisse vite envoûter car l’auteur nous entraîne là où il veut, maîtrisant à la perfection le destin de ses personnages. Dans ce récit en boucle, les personnages sont uniques et multiples, comme une marguerite dans un champ de marguerites, d’où leurs différents points de vue sur des événements vécus par chacun d’eux. Le Quatuor d’Alexandrie reconstitue une parcelle d’existence qui, comme la vie elle-même, ne peut être comprise qu’à partir d’un kaléidoscope, laissant apparaître du même coup la fragilité de toute vérité.

Le Quatuor d’Alexandrie est un roman d’une très grande beauté, tant du point de vue de son style que de son contenu. Un roman qui représente une occasion exceptionnelle de s’ouvrir au monde, de pénétrer une société révolue, de fréquenter des gens qu’on n’aura sans doute jamais l’occasion de fréquenter dans notre vie. En effet, seule la littérature nous permet de fréquenter des hommes et des femmes de toutes conditions, dans un axe spatio-temporel quasi infini. Et l’œuvre magistrale de Lawrence Durrell en est une magnifique illustration.

Lawrence Durrell (1912-1990) est né en Inde où il passe les onze premières années de sa vie avant d’être envoyé en Angleterre pour y poursuivre ses études. N’aimant pas le mode de vie britannique, il ne complète pas ses études universitaires et se consacre à la littérature. Après avoir publié sans succès quelques romans, il quitte l’Angleterre en 1935 et s’installe sur l’île grecque de Corfou, île qu’il quitte bientôt pour l’Égypte en raison de la montée du nazisme. Après la guerre, il se fixe à Chypre en tant qu’attaché de presse mais, à partir des années 1950, l’île est en proie à des troubles violents, ce qui l’oblige à émigrer en France. Il y restera jusqu’à son décès en 1990.

Lawrence Durrell a publié de nombreux romans et essais, son œuvre la plus remarquable demeure Le Quintette d’Avignon, une suite de cinq romans publiés entre 1974 et 1985.  

Lectures Patrick Süskind-La Contrebasse


Patrick Süskind

La Contrebasse

Traduit de l’Allemand par Bernard Lortholary

(4ème de couverture)L’instrument le plus grand, le plus gros, le plus grave de tout l’orchestre est aussi le plus puissant, le plus beau, le plus indispensable, dit d’abord le contrebassiste. Mais bientôt l’éloge pompeux de cette encombrante compagne qui occupe toute sa vie laisse transparaître les frustrations et les rancœurs du musicien et de l’homme. Peu à peu, il la dénigre, il l’insulte, il la maudit, il se révolte, il devient fou.
Comme le héros du Parfum, comme celui du Pigeon, le personnage qui monologue ici incarne une solitude extrême, exemplaire, métaphysique – et dont Patrick Süskind, avec le prodigieux talent qu’on lui connaît, parvient cette fois à nous faire rire aux larmes.
La pièce tient l’affiche depuis des années en Allemagne.
Patrick Süskind, né en 1949 à Ambach en Bavière, vit à Munich et à Paris. Il est l’auteur du roman Le Parfum et du récit Le Pigeon.
(1ere phrase :)Une chambre. Quelqu’un passe un disque, la Deuxième Symphonie de Brahms, et la fredonne en même temps.
(Dernière phrase :)Au même moment, la musique commence : Schubert, quintette La Truite, premier mouvement.
69 pages – Librairie Arthème Fayard 1984 (1989, pour la traduction française)

(Aide mémoire perso :)
La contrebasse est l'instrument le plus gros, le plus puissant et le plus indispensable de l'orchestre, le plus beau aussi, dit d'abord le contrebassiste. Mais bientôt l'éloge pompeux laisse affleurer les frustrations et les rancoeurs du musicien et de l'homme. Et peu à peu la haine d'abord refoulée de cette encombrante compagne s'exprime, se déchaîne et explose jusqu'à la folie...
Le contrebassiste du livre de Süskind est un musicien un peu condescendant qui monologue sur la musique en général et son instrument en particulier. Le plaisir de la lecture est doublé si on a quelques notions de musique classique ou si on connaît juste un peu les compositeurs. Puis, à mesure qu'il nous parle de sa musique, on sent le narrateur déraper peu à peu. De l'éloge de son instrument, il parle ensuite de son encombrement, de son entretien, de la place que prend cette monumentale contrebasse dans un appartement, dans une voiture, dans la vie de son musicien, jusqu'à ce que l'instrument en devienne un objet qu'on regarde avec haine...

Déchéance du discours, texte amusant, noir, ironique, le narrateur raconte la place que prend un instrument dans la vie d'un musicien. Un texte poussé à son extrême qui est vraiment agréable à lire. J'ai réellement beaucoup aimé!

Lectures Milan Kundera-L’insoutenable légèreté de l’être

 



Milan Kundera

L’insoutenable légèreté de l’être 


Traduit de tchèque par François Kérel


Postface de François Ricard


(4ème de couverture)

« Qu’est-il resté des agonisants du Cambodge ?

Une grande photo de la star américaine tenant dans ses bras un enfant jaune.

Qu’est-il resté de Thomas ?

Une inscription : Il voulait le Royaume de Dieu sur la terre.

Qu’est-il resté de Beethoven ?

Un homme morose à l’invraisemblable crinière, qui prononce d’une voix sombre : « Es muss sein ! »

Qu’est-il resté de Franz ?

Une inscription : Après un long égarement, le retour.

Et ainsi de suite, et ainsi de suite. Avant d’être oubliés, nous serons changés en kitsch. Le kitsch, c’est la station de correspondance entre l’être et l’oubli. »


 (1ere phrase :)

L’éternel retour est une idée mystérieuse et, avec elle, Nietzsche a mis bien des philosophes dans l’embarras : penser qu’un jour tout se répétera comme nous l’avons déjà vécu et que même cette répétition se répétera encore indéfiniment ! Que veut dire ce mythe loufoque ?


 (Dernière phrase :)

D’en bas leur parvenait l’écho affaibli du piano et du violon.


475  pages – Editions Gallimard 1987 (1989 pour la traduction française et la postface de François Ricard)


(Aide mémoire perso :)

 

Peut-on parler de roman à thèse, à propos de L'Insoutenable Légèreté de l'être ?


Les deux premiers chapitres s'attachent à expliquer le titre, par une référence à Nietsche et à l'éternel retour. Le romancier annonce la couleur : c'est, de toute évidence, une vision tragique de l'existence que donne le récit, puisque, faute de toute reprise possible, la vie n'est qu'un essai. La vie est une répétition (au sens théâtral du terme) qui ne débouche sur aucune représentation : faute de partition à exécuter, toute existence est à la fois première et dernière. On pense à Sartre, à l'existentialisme athée.

On ne saurait toutefois réduire ce roman à une thèse ; les idées qui parcourent l'œuvre de Kundera ont été fort bien dégagées par Nancy Huston dans Professeurs de désespoir (Actes sud). Mais le plus intéressant demeure que chaque roman est avant tout une interrogation sur l'existence : ses possibilités, ses choix, ses limites, ses sens possibles. La fiction permet de mener à bien cette recherche sur l'angoissante liberté qui est la nôtre, avec, précisément, la liberté qui est le propre du genre romanesque.


C'est pourquoi Kundera refuse de se laisser prendre au piège des mots : même (et surtout) les mots connotés le plus positivement (compassion, beauté, amour, etc.) sont soumis à une implacable mise en situation ; ils sont, littéralement, mis au monde ; et non seulement les mots, mais les figures qui, par leur ancienneté, dessinent les contours de dangereuses illusions («L'amour commence par une métaphore. Autrement dit : l'amour commence à l'instant où une femme s'inscrit par une parole dans notre mémoire poétique.», p. 301). Les certitudes tissent ainsi autour de nous une toile qui se veut rassurante, mais qui nous emprisonne et nous tue : c'est le décor poétique de l'idylle et du kitsch, critiqué avec violence dans la Ve partie... autant de «mensonges visibles» (donc beaux, poétiques), qui déguisent la fascination pour la faiblesse, et occultent l'«incompréhensible» liberté qui est la seule vérité. Ce qu'on aperçoit alors (dans cette déchirure que Sabina, une des maîtresses de Tomas, représente sur ses toiles) est une liberté étourdissante (celle, justement, qui caractérise le personnage de Sabina), faite de trahisons et d'infidélités.


Le lecteur voit ainsi - de manière tangible, parce que narrée, décrite - les significations mensongères (politiques, philosophiques, culturelles), se déchirer - il assiste au surgissement de l'incompréhensible dans le visible, c'est-à-dire de la vérité dans le mensonge.


Par conséquent, le récit joue avec les attentes et les émotions du lecteur de roman, pour les déjouer, au moment même où elles pourraient être satisfaites. Ainsi, le narrateur intervient ostensiblement, soit pour développer des idées philosophiques et protéger le lecteur contre ses propres certitudes, qui fausseraient sa lecture, soit pour rappeler que le roman est une fiction (p. 63, par exemple) - ce qui ne laisse pas d'être déstabilisant.


L'idée du roman, c'est donc cette liberté : ni heureuse ni malheureuse, elle est, tout simplement, le partage des personnages de cette fiction. Et il y a, en nous-mêmes, quelque chose de ces personnages, qui nous parlent. Prenons l'amour : «les amours sont comme les empires : que disparaisse l'idée sur laquelle ils sont bâtis, ils périssent avec elle» (p. 247). Mais, privé de toute assise certaine, l'amour peut être beau, car il est «ce qui n'appartient qu'à nous et par quoi nous échappons au Créateur. L'amour, c'est notre liberté.» (p. 341)


Cette histoire d'amour et de liberté est une histoire venue de l'est, dans le contexte du "printemps" et (comme l'a appelé Dubcek lui-même) "l'hiver de Prague" : l'histoire politique d'un emprisonnement politique, militaire, idéologique à l'échelle d'un pays (et de toute l'Europe orientale soumise à la Russie), à lire conjointement avec le journal de Jan Zabrana (1931-1984), Toute une vie (Allia, 2005).


De L'Insoutenable Légèreté de l'être, nous pourrions dire que c'est le roman de la crise de la liberté individuelle, une liberté qui cherche à se donner un sens, et qui n'en trouve pas d'autre qu'elle-même. Cette évidence se montre avec la brutalité et la clarté du mythe intemporel d'Œdipe. Au règne des certitudes, l'expérience romanesque oppose l'évidence de l'absurde.

Du coup, c'est incontestablement l'autre qui en fait les frais : le roman de Kundera n'est pas un roman sur l'autre. 


La Ve partie et la VIe partie s'orientent nettement vers la démonstration. L'argumentation gagne le récit, et les personnages y perdent en profondeur.

lundi 12 octobre 2026

Billets-Attractivité de la France : le coup de semonce

 


Attractivité de la France : le coup de semonce

Les responsables politiques français ont une tendance marquée à préférer, au moins en public, des contes rassurants à une réalité qui dérange. Confondre le devoir-être et l'être, en feignant de prendre le premier pour le second, présente en effet l'avantage d'éviter la remise en cause de ses schémas de pensée. Mais les chiffres ont fort peu d'égard pour les politiques conduites dans le mépris de la réalité économique. La réalité du chômage de masse, absolument insensible depuis des décennies à tous les coups de menton médiatiques affichant la « détermination » de la lutte et la « priorité » qu'elle constitue a récemment été mise en lumière par l'imprudent pari (perdu) du président. Avec l'annonce par les Nations unies de la chute de 77 % des investissements directs en France par rapport à l'année dernière, notre pays subit un nouveau rappel brutal. Nulle explication ne pourra cacher l'ampleur du décrochage : dans le même temps, l'Espagne voit ses propres investissements progresser de 37 %, l'Allemagne de 392 % (sic).

L'explication ne fait guère de doute. Les investisseurs sont hyper sensibles aux signaux pouvant créer la défiance. Si les taux de prélèvement ou le coût du travail sont des indications objectives de différentiels de rentabilité, ils sont au fond moins importants que l'instabilité fiscale ou plus généralement l'atmosphère de mépris qui entoure les entreprises.

De la même manière que l'on apprend dès le lycée que le modèle de la relance keynésienne ne marche pas dans une économie ouverte, la France doit réaliser qu'une détermination autiste de sa politique est suicidaire car elle est en concurrence avec les autres zones économiques à tous les niveaux : qu'il s'agisse d'attirer les touristes, les travailleurs les plus qualifiés ou les capitaux, nous sommes entièrement soumis à une impitoyable analyse de nos avantages respectifs. Face à cette réalité, la France privilégie trop souvent deux réactions absurdes. La première est de compter sur l'attrait traditionnel de la « douce France », censé compenser tous nos désavantages compétitifs. C'est le « syndrome de Louis XIV » qui habite encore certains de nos hauts fonctionnaires ne comprenant pas comment le monde pourrait avoir les yeux tournés ailleurs que vers Versailles. La seconde erreur est pire : éviter l'autocritique en vouant aux gémonies les agents dont les actions traduisent notre manque d'attractivité. On condamnera ainsi avec force rappels moraux les entreprises qui osent chercher à éviter de payer leurs impôts en France en utilisant pourtant les moyens les plus légaux pour le faire. Qu'il s'agisse de Google, qui a choisi l'accueillante Irlande, ou des sociétés du CAC 40, qui ne paieraient que 10 % d'impôts sur les sociétés (alors qu'elles réalisent souvent moins de ce pourcentage d'activité sur notre territoire), on détourne l'attention en s'étonnant de l'absence de masochisme fiscal des agents économiques. Mais accuser les passagers qui fuient le navire n'a malheureusement jamais empêché le bateau de couler, ni même excusé l'impéritie du capitaine.

Qu'on le veuille ou non, les territoires sont désormais en concurrence. Et l'autarcie n'est pas une solution, sauf, comme l'écrivait Bernard de Mandeville, à « reprendre le gland qui servait de nourriture à nos premiers pères ». La concurrence entre pays présente les mêmes caractéristiques que la concurrence entre entreprises : mécanisme d'allocation des ressources permettant l'émergence des acteurs les plus efficaces, elle se traduit par une impitoyable destruction créatrice. Les chiffres de la chute des IDE sont un coût de semonce. Pour survivre, la France doit décider de faire sa révolution concurrentielle en se réorganisant entièrement autour de l'impératif d'attractivité.


Source lesechos.fr (par Olivier Babeau professeur à l'université Paris-VIII 

Billets-Et si on réinventait un nouveau contrat social ?

 


Et si on réinventait un nouveau contrat social ?

Dette, crédit, krach… l'argent est au cœur de tout. Il a fait voler en éclats le contrat social, inspiré de Rousseau. Le moment est venu de le réinventer.

Depuis 2008, quelle logorrhée ! Au zinc, au bureau, en famille et au journal de 20 heures, on ne parle plus que de lui. Le sexe ? Non : l'argent, sous toutes les coupures. Fortune des riches, Madoff, sauvetage des banques, Kerviel, fourmis allemandes contre cigales grecques, dettes souveraines, cures d'austérité... Au secours, le discours déborde ! Et les étagères des libraires plient sous la masse d'essais consacrés au sujet. Eco, psycho, philo, socio – pas une discipline qui ne se pique de décortiquer la dette, d'« expliquer la crise ».

Malheureusement, plus on se penche sur l'argent, plus « le monde apparaît sens dessus dessous », font remarquer Laurence Duchêne et Pierre Zaoui dansL'Abstraction matérielle, leur dernier livre : « L'argent, qui était la valeur la plus stable et recherchée, est tout à coup honni par presque tous ; c'était un gage de sécurité, et on voit des milliards disparaître en une nuit ; les plus tenaces défenseurs du moins d'Etat quémandent subitement son aide [...] . » Bref, ce diable« glisse entre les concepts du penseur comme entre les mains du flambeur ».

Le dernier contrat – ou pacte – social 
remonte à 1944 et portait un nom étrange : 
Les Jours heureux, Le programme
du Conseil national de la Résistance.

Il y a donc urgence à repenser l'argent – autrement. La campagne présidentielle n'y est pas parvenue, qui a livré son lot de traditionnelles invectives sur une ligne de front classique : « expertise » et « responsabilité » pour les uns, dénonciation morale de l'argent fou, de l'argent sale, pour les autres. Or, comme le montre bien L'Abstraction matérielle, mais aussi un précieux essai du philosophe italien Maurizio Lazzarato, La Fabrique de l'homme endetté, et la délicieuse pièce de théâtre de Frédéric Lordon, D'un retournement l'autre, l'argent n'est pas affaire de bien ou de mal ; il n'est même pas, fondamentalement, un problème économique. L'argent est d'abord une question politique. Il appartient en effet à l'ensemble des citoyens de « débattre, collectivement, du type de société dans laquelle nous voulons vivre, et du rôle qui est dévolu à l'argent dans la construction de cette société et le maintien de la cohésion sociale », affirme Zaoui.

Entre ici Jean-Jacques Rousseau ! Après quatre ans de crise, le moment est venu de conclure un nouveau « contrat social » : une organisation de la société plus juste, qui garantisse à la fois l'égalité des chances, la liberté de chacun et l'intérêt de tous. Le dernier contrat – ou pacte – social remonte à 1944 et portait un nom étrange : Les Jours heureux, Le programme du Conseil national de la Résistance.

Après deux guerres mondiales et la bérézina financière de 1929, ses auteurs étaient tombés d'accord sur une idée simple : le bien commun et l'intérêt collectif devraient l'emporter sur les intérêts particuliers. Moins compliqué qu'une équation du second degré. « Il s'agissait au fond d'un compromis entre l'Etat, les syndicats et les entrepreneurs, rappelle Maurizio Lazzarato. Il impliquait, d'une part, que les gains de productivité soient équitablement partagés ; et, d'autre part, que l'Etat providence garantisse les travailleurs contre la rapacité de certains et les accidents de la vie. »
Un beau contrat... mais en CDD : il a tenu trente ans (les Trente Glorieuses, de l'après-guerre au milieu des années 1970), et le détricotage a commencé. Un nouveau mantra s'est fait entendre – l'idée que l'économie est une chose bien trop grave pour être confiée aux hommes politiques –, et des gouvernements conciliants ont déposé leurs prérogatives économiques (et notre contrat social) aux pieds des marchés financiers. Qui les ont foulées.

Au XVIIIe siècle, « les physiocrates poussaient 
à la dérégulation. L'Etat résistait. » En vain. 
Les accapareurs ont spéculé sur le grain, « ce qui leur a
permis de gagner beaucoup, beaucoup d'argent. »
Pierre Crétois, philosophe et spécialiste des Lumières

Dérégulations en rafales, spéculation à gogo : krach. Emprunts d'Etat sur les marchés, envol des dettes souveraines : crise. L'Histoire rebelote. Car un engrenage comparable (sans être identique) s'était produit à l'époque de Jean-Jacques Rousseau. « Le second XVIIIe siècle a été marqué par un endettement démentiel de l'Etat et des personnes privées, et par une forte augmentation des impôts, raconte Pierre Crétois, enseignant de philosophie et spécialiste des Lumières. On y assiste aussi à de grands débats sur la liberté de commerce des grains : comment faire, se demandait-on, pour que leur prix baisse ? Les physiocrates (1) poussaient à la dérégulation. Mais l'Etat, qui encadrait traditionnellement ces prix, résistait. » En vain : les physiocrates ont gagné, les accapareurs ont fait main basse sur le grain, organisé le manque, et spéculé. « Ce qui leur a permis de gagner beaucoup, beaucoup d'argent », d'après Crétois.

Soumission des responsables politiques aux marchés financiers, endettement des Etats et déchirure du corps social... Ce méchant scénario, l'économiste Frédéric Lordon l'a résumé en huit alexandrins implacables, dans sonRetournement : « Demandez-vous, messieurs, pour qui vous gouvernez, / A qui le politique a-t-il à s'adresser ? / Est-ce à des créanciers ou à ses citoyens ? / Où sont ses vrais devoirs, à qui doit-il le bien ? / J'ai peur à vous entendre que sens dessus dessous, / Vos esprits, vos idées, désormais se dévouent / A ignorer le peuple et servir la finance / — Et du contrat social à faire déchéance. »

Modernité de Rousseau, le mal-aimé ! Si le père de Du contrat social (publié en 1762) parle peu d'argent dans son œuvre, sa réflexion sur les inégalités, la richesse et la pauvreté résonne (fort), trois siècles pile après sa naissance. « Qu'il y ait des inégalités n'est pas, fondamentalement, un problème pour lui, explique Crétois, mais elles ne doivent pas être si grandes qu'elles forceraient certains à se vendre, ou être causes, pour les plus pauvres, d'une perte de liberté. L'Etat doit donc les encadrer. »

« Plus on est riche, plus on est redevable 
à la société, parce que c'est elle qui garantit 
justement la protection de vos biens ». 
Pierre Crétois

Nul égalitarisme, ici : les inégalités ne sont pas un scandale ; la misère, si. Et la pauvreté, lorsque, comme on le voit depuis trois ans, l'effort accompli pour sauver les banques et protéger les mieux lotis s'accompagne d'un déni de solidarité envers ceux qui ont le plus besoin d'argent. Lucide, Rousseau ne croyait pas en l'abolition de la propriété privée, mais était convaincu que « plus on est riche, plus on est redevable à la société, rappelle encore Pierre Crétois, parce qu'on n'est pas riche dans le vide, comme un Robinson sur son île, mais dans cette société, qui garantit justement la protection de vos biens ». D'où la préférence du philosophe pour un impôt progressif.

L'a-t-on oublié ? L'idée de redistribution a prévalu des années 1940 aux années 1970. Mais les plus riches, montre Thierry Pech dans une enquête récente, « ont fait sécession ». Financièrement, d'abord : « Au total, les années 2000 auront été (pour eux) d'authentiques années folles : entre 2004 et 2007, le nombre de personnes gagnant plus de 100 000 euros par an a progressé de 28 %. 

Malheureusement, [...] ces années d'enrichissement des très riches auront été aussi des années de précarisation accrue d'une grande partie du salariat modeste. » Et la sécession est aussi sociale. Elle passe, selon Laurence Duchêne, à la fois par « l'affirmation, pour les plus riches, de leur situation à part face à l'argent » et par la revendication, de ce fait même, « de ne plus être redevables de rien envers la société. »

  
Le citoyen endetté est « tenu » ; il abandonne 
une liberté fondamentale, la possibilité de 
« bifurquer » dans la vie. Il voit son rapport au futur 
changer, son horizon se boucher : il doit.

A partir des années 1990, la charge de la dette sociale – ce que l'on se doit les uns aux autres pour « faire société » – s'est d'ailleurs inversée. Elle ne pèse pas sur les couches aisées mais sur les plus fragiles, depuis qu'un nouveau contrat (tout court) semble avoir remplacé l'ancien. Son credo ? Le crédit. « Fini, l'esprit de redistribution ! résume Maurizio Lazzarato. Etat et marché s'entendent désormais pour dire aux citoyens : “Je n'augmente plus vos salaires, mais je vous ouvre une ligne de crédits ; je réduis vos droits à la formation, mais je vous aide à emprunter pour vos études ; je renonce à toute politique du logement, mais je libère le crédit immobilier.” Et ainsi de suite... » L'homme moderne est un « animal endetté », et cette « économie de la dette », rappelle Lazzarato (mais Rousseau avait les mêmes réserves contre toute dépendance économique excessive), est profondément antidémocratique.

Car le citoyen endetté est « tenu » tant qu'il n'a pas remboursé ; il abandonne une liberté fondamentale, la possibilité de « bifurquer » dans la vie. Il voit son rapport au futur changer, son horizon se boucher : il doit. Et cette dette, il ne devra pas seulement la rembourser en argent sonnant et trébuchant, mais aussi « en comportements, en projets, temps dédié à la recherche d'emploi, temps utilisé pour se former selon les critères dictés par le marché et l'entreprise, rappelle Lazzarato :le pouvoir de la dette ne s'exerce ni par répression, ni par idéologie, il renvoie directement à une discipline de vie. »

Tous débiteurs ! Et suspects de vouloir profiter du système, comme le disent assez quelques récents discours « décomplexés ». Les bénéficiaires du RSA ? Des « assistés ». Les fonctionnaires ? Des « privilégiés ». Et le simple salarié, un gagnant du Loto ? Autant le reconnaître, le lien est abîmé, le contrat déchiré. C'est bien lui qu'il s'agit de recoller, et de réinventer. Sans ignorer les défaillances de l'Etat providence, sans récuser sa nécessaire modernisation, « mais sans lâcher non plus sur son but ultime : la redistribution en tant qu'elle constitue un principe de cohésion sociale dans une société où l'argent fait figure de condition sine qua non de l'existence sociale », explique Zaoui.

« Le peuple a le dos large, la chose est entendue /
Attention tout de même qu'accablé il ne rue. » 
Frédéric Lordon

Et si possible avant qu'il ne soit trop tard. Car, rappelle Frédéric Lordon, « le peuple a le dos large, la chose est entendue / Attention tout de même qu'accablé il ne rue. / Salarié, licencié, contribuable, usager / De toutes ces façons de le faire banquer / Il en est peut-être une qui est celle de trop. / Ce jour-là inutile de crier au complot / A moins de penser à celui que vous armâtes / Et dont vous fîtes tout pour enfin qu'il éclate. » Le débat urge. Et le raccommodage ne se fera pas tout seul.

Moins naïf que ne faisait semblant de croire ce railleur de Voltaire, Rousseau ne pensait pas que la réconciliation des hommes entre eux puisse se faire spontanément. C'est quand la vie sociale devient insupportable, pensait-il, que les individus se rendent compte – d'eux-mêmes – qu'ils ont intérêt à changer leur façon d'être et de vivre ensemble. Faut-il rappeler – aux évadés fiscaux par exemple – que le contrat social est d'abord un engagement civique de soi à soi, avant d'être de soi à autrui ? Et que « son premier effet n'est pas de lier les citoyens entre eux, rappelle Crétois, mais de substituer en chacun la justice à l'instinct, autrement dit une liberté réglée par les exigences de la vie collective à une liberté sans règle » ?

« Aucune autorité ne saura jamais nous dire comment il est bon de se comporter avec l'argent, préviennent Duchêne et Zaoui, c'est à chaque société de se risquer et d'expérimenter des solutions qui seront toujours partielles et en instance de reconfiguration. » Premier commandement : « L'argent n'est ni bon ni mauvais en soi, et l'objectif, de toutes les façons, n'est pas de refaire la nature humaine ou de se débarrasser des arnaqueurs. » L'objectif est politique, au sens le plus... grec du terme, c'est de circonstance : prendre, ensemble, des décisions qui touchent tout le monde.

« En matière d'argent, les gens modestes 
sont aussi aptes que les autres. Souvent, 
ils sont même mieux armés, car ils ont 
tous les jours des arbitrages à faire. » 
Laurence Duchêne

Deuxième commandement : il faut détechniciser le débat. Répéter à l'envi que les dispositifs financiers sont « terriblement » complexes ne fait que renforcer le monopole des « experts » et intimider M. Tout-le-monde. Or, « en matière d'argent, les gens modestes sont aussi aptes que les autres, rappelle Laurence Duchêne. Souvent, ils sont même mieux armés, car ils ont tous les jours des arbitrages à faire. »
Elles sont nombreuses, les questions que l'on pourrait se poser à propos d'un nouveau contrat social. Sur des rémunérations, par exemple : le marché doit-il vraiment être seul maître des écarts de salaires ? Et quel devrait être – s'il y en avait un – le coefficient multiplicateur maximal entre les plus hauts et les plus bas salaires ? 30, 40 ? Aujourd'hui, on est plus proche de 700... Et puisque le libéralisme a gagné, puisque tout s'achète, tout se vend, ne pourrait-on décider, collectivement, les domaines qui devraient rester aussi imperméables que possible à l'argent ? Santé, éducation, culture, pendant trente ans ces « producteurs » de cohésion sociale ont été défendus contre les diktats du rendement. Aujourd'hui, les digues cèdent...

« Que les citoyens aient été exclus des décisions
au profit des experts, dont l'action et la théorie 
sont à l'origine de la crise, pourrait être cocasse,
mais c'est en fait scandaleux. »
Maurizio Lazzarato

Quid, encore, de la dette souveraine ? « Le pic de la dépossession des citoyens » a été atteint, selon Maurizio Lazzarato, quand les plans d'austérité ont été mis en place à travers toute l'Europe : « Que les citoyens aient été exclus du processus de décision au profit des experts – financiers, banquiers, hommes politiques, fonctionnaires du FMI –, dont l'action et la théorie sont à l'origine de la crise, pourrait être cocasse, mais c'est en fait scandaleux. »

« Et la Banque centrale ? s'interroge à son tour Lordon. Ne pourrait-elle faire / Une ou deux autres choses que sauver les bancaires ? / Et notamment ceci : refinancer l'Etat / Lui ouvrir des crédits, et aux taux les plus bas /Je sais bien que l'Europe veut nous en empêcher / Et ne promeut rien tant que le joug des marchés / Mais au moins parlons-en, et ouvrons le débat / Pour qui veut bien les voir, des idées il y en a. »
Reste à les partager. Référendums, démocratie participative, forums citoyens... Etat, Education nationale, médias... Les formes et les initiateurs potentiels du grand débat qui s'impose ne manquent pas. Informer. Débattre. Et dégager, sur toutes les questions qui touchent à l'argent comme bien et souci commun, une majorité. Ce n'est pas une option, comme on dit à Wall Street : c'est une obligation. Parce que, rappelle Pierre Zaoui, non sans provocation, « dans une société d'argent, il n'y a que l'argent qui peut nous perdre ou nous sauver [...]. Et si l'on préfère le salut à la perte, mieux vaut élaborer une politique de l'argent communément acceptée, plutôt que de laisser l'argent nous guider seul vers notre ruine ».

  • Un jeune contrat de 250 ans
Jean-Jacques Rousseau, né à Genève en 1712 – il y a trois siècles exactement – publie Du contrat social en 1762. Pour lui, contrairement à Aristote, l'homme ne vit pas naturellement en société : c'est par un accord volontaire que des individus par nature indépendants, libres et égaux forment un ensemble politique et acceptent de se soumettre à un pouvoir collectif. Ce contrat ne doit léser aucun de ses membres ; au contraire, ses conséquences doivent être les plus souhaitables pour tous. En outre, le pouvoir souverain du peuple ne saurait être délégué : « Rousseau propose une réfutation radicale du pacte de soumission des hommes à l'égard d'un chef comme fondement de l'autorité politique, rappelle Pierre Crétois.Le contrat dont il parle est le contrat par lequel un agrégat désuni d'individus s'unit en un peuple – et en même temps, chacun, en obéissant à la volonté générale, ne fait qu'obéir à sa propre loi, obéir à lui-même donc. »

(1) Les physiocrates sont les précurseurs de la pensée libérale. Ecole de pensée apparue en France au milieu du XVIIIe siècle, ils considéraient que l'agriculture est la seule activité réellement productive et préconisaient le laisser-faire contre le colbertisme économique.

A lire
L'Abstraction matérielle, L'argent au-delà de la morale et de l'économie, de Laurence Duchêne et Pierre Zaoui, éd. La Découverte.


La Fabrique de l'homme endetté, Essai sur la condition néolibérale, de Maurizio Lazzarato, éd. Amsterdam.


Le Temps des riches, Anatomie d'une sécession, de Thierry Pech.


D'un retournement l'autre, de Frédéric Lordon, éd. du Seuil.


Du contrat social, de Jean-Jacques Rousseau, éd. Flammarion, coll. GF.


Rousseau, Du contrat social, de Pierre Crétois, éd. Ellipses, coll. Focus sur.


Source Télérama Olivier Pascal-Moussellard

Billets-Les partouzes du Tout-Hollwyood d’après-guerre

  


Les partouzes du Tout-Hollwyood d’après-guerre

Surnommé Mr Sex, Scotty Bowers a orchestré les parties de jambes en l’air du Tout-Hollywood durant les années 50 et 60. A 89 ans, il balance tout.
Quand on le croise à L.A., au Chateau Marmont, comme ce fut notre cas il y a quelques semaines (on peut crâner parfois ?), Scotty Bowers est un beau vieux affable et hâbleur qui n’hésite pas à vous draguer dans la perspective de vous mettre dans son lit. Normal, me direz-vous, quand, à 89 ans, on a couché avec le Tout-Hollywood des années 50 et 60. Et bien plus : pendant trente ans, Scotty Bowers aura été l’entremetteur d’innombrables stars et personnalités issues de l’usine à rêves.
  • Star fucker
Son parcours ressemble à une success story au pays de la débauche sexuelle. Il a pour point de départ une petite station-service sur Hollywood Boulevard. Alors ex-marine de 23 ans revenu de l’enfer de Pearl Harbor, Bowers devient en un rien de temps le pompiste le plus convoité de la ville: jeune star fucker au regard bleu Pacifique, son rôle est celui d’intermédiaire pour la jet-set des studios ; des pontes d’Hollywood venus faire le plein et repartant avec un jeune éphèbe sur leur banquette arrière. Son vivier ? Des camarades de combat de passage à la station transformée en “carrefour des rendezvous secrets du sexe”. Ses clients : gays, hétéros, voyeurs et partouzeurs – toute la faune des studios, du producteur richissime à l’accessoiriste de série B.



Geoge Cukor et Vivien Leigh


Katharine Hepburn et Cary Grant


Montgomery Clift et Howard Hughes

Dans cette confession tardive – il a longtemps refusé de dévoiler l’intimité de stars ultracélèbres, malgré l’insistance d’éditeurs et même de Tennessee Williams qui l’avait affectueusement baptisé “la bonne fée de la communauté gay” -, Scotty Bowers nous raconte comment sa “libido hors du commun” et “un volume spermatique étonnant” l’ont conduit à combler les desiderata sexuels de bon nombre de personnalités de l’époque : il sera entre autres l’amant de George Cukor (“qui n’aimait qu’une chose : sucer des queues”), Vivien Leigh (“une des plus belles nuits de sexe que j’aie jamais connues”), Edith Piaf ou encore Cary Grant. Parmi les personnalités fascinantes du livre, Katharine Hepburn, fille magnétique mais hautaine, dont on raille la peau “couverte d’écailles comme un crocodile mort”, à qui Bowers présentera “plus de 150 jeunes femmes différentes”. Serait-il un peu mytho sur les bords ?
  • Chantre de l’hédonisme jouisseur
Plus que la dimension sulfureuse d’un tel déballage, c’est l’éventail et la maniaquerie des désirs qui frappent à travers ce catalogue souvent cocasse. Derrière l’aura de la célébrité, ce pompiste légendaire raconte des éros complexes et fragiles, toute une gamme de désirs flirtant avec la névrose ou le fétichisme – tels Howard Hughes obsédé par la “bonne santé” de ses partenaires, ou Montgomery Clift se plaignant d’un sexe “qui mesure deux centimètres de trop”. Tout ce qui, au fond, entre en conflit avec le puritanisme de l’époque. Bowers évoque le code Hayes, qui réglemente l’industrie du cinéma et brime alors les acteurs, la brigade des moeurs harcelant la communauté gay et lesbienne. En prônant le sexe à tous crins, l’érotisme frénétique, Bowers oppose un hédonisme jouisseur au diktat de la bienséance, de l’hygiénisme moral.
Son livre est une suite de révélations grivoises, de jeux érotiques et de “scandales” sexuels, mais aussi un joli acte de foi. Les confessions d’un vieil érotomane humaniste en avance sur son temps et ses moeurs : au détour d’une page, il confie avoir offert à un couple de lesbiennes d’être le géniteur de leur enfant. “Jamais je ne les ai revues, ni l’enfant d’ailleurs, et j’ai accepté le fait parce que la situation l’exigeait. J’ai ressenti un bonheur indicible à la pensée d’avoir rendu service à cette famille.”


Source les inrocks.com