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samedi 30 janvier 2010

Lectures Robert McLIAM WILSON-Robert McLIAM WILSON

Robert McLiam WilsonNaissance : 1964
Langue d’écriture : Irlandais
Genre : Roman
Robert McLiam Wilson est un écrivain irlandais né à Belfast dans un quartier ouvrier et catholique en 1964. Après avoir vécu à Londres et étudié la littérature anglaise à Cambridge, il est revenu en Irlande du Nord pour donner des cours à l’Université d’Ulster.
Dès son premier roman, « Ripley Bogle » (1988), il remporte plusieurs prix littéraires en Grande-Bretagne, le Prix Rooney, le Prix Trask, le Prix Hughes et le Prix Irish Book. C’est l’autobiographie romancée d’un SDF londonien, génial cancre arrogant et paresseux qui a érigé le mensonge en art de vivre.
Son œuvre la plus connue, celle qui l’a fait connaître, est sans conteste « Eureka Street ». C’est un roman foisonnant avec comme personnage central la ville de Belfast.
Bibliographie
Ripley Bogle, (1989) trad. française Brice Matthieussent 1996
Les Dépossédés, (1992) trad. Française Brice Matthieussent 2005, ‘doc. co-écrit avec photographies de Donovan Wylie).
La Douleur de Manfred, (1992) trad. française Brice Matthieussent 2003
Eureka Street, (1996) trad. Française Brice Matthieussent, 1997

jeudi 14 janvier 2010

Lectures Robert McLIAM WILSON-Ripley Bogle

Robert McLIAM WILSON
Ripley Bogle
Traduit de l’anglais par Brice Matthieussent
(4ème de couverture)
A deux pas de Buckingham Palace, où les chiens sont mieux nourris que lui, Ripley Bogle, SDF irlandais de vingt et un ans, remâche les détails sordides et flamboyants de sa brève existence. La faim, la crasse et le froid sont ses seuls compagnons. Né à Belfast, d’une mère prostituée et d’un père chômeur, poivrot professionnel, Ripley manifeste des dons précoces : enfant surdoué puis tombeur notoire, il oscille constamment entre la déchéance et la gloire, les bas-fonds de Belfast et la prestigieuse université de Cambridge.
Ce premier roman d’un très jeune écrivain irlandais est à la fois un hymne lyrique à la ville et un acte de rébellion, un voyage au bout de la nuit londonienne et une grande aventure romanesque sur laquelle planent les ombres tutélaires de Charles Dickens et de George Orwell.
(Les personnages principaux :)
Ripley Bogle
(1ere phrase :)On dirait que je consacre de plus en plus de temps à réfléchir à ma naissance.
(Dernière phrase :)
Plein d’aplomb et d’allégresse, je marche.
463 pages – Christian Bourgeois éditeur, 1996
pour la traduction française.
(Aide mémoire perso :)
Parmi les ingrédients de cette irrésistible fable campant les déambulations et les élucubrations d’un vagabond tantôt brillant, tantôt bon à rien, on relève un sens comique inimitable, une verve phénoménale et une once de cynisme doux. Le tout donne un grand bol d’air frais absolument délectable, qui fera la nique au pessimisme le plus brut. A lire absolument lorsque la morosité guette!
Dans ce roman foisonnant, en partie autobiographique, Robert Mac Liam Wilson réinvente sa propre vie, avec la plume alerte et l’humour british qui sont sa marque de fabrique. L’auteur d’origine nord-irlandaise conte les pérégrinations de Ripley Bogle dans le Londres du «thatchérisme» triomphant. On suit ce sans-abri catholique, crasseux, affamé et désargenté durant quatre journées qui s’écoulent «dans la vérité sibérienne d’un mois de juin anglais». A chaque instant, le pauvre hère «risque de basculer et de mourir d’inanition pure et simple, alors [qu’il] se trouve à moins de trois cents mètres du Palais de Buckingham». Comme il a beaucoup de temps à disposition et peu de distractions, Ripley Bogle raconte, en un monologue débordant de digressions loufoques et de réflexions teintées de bon sens, sa difficile jeunesse dans les quartiers défavorisés et ultra politisés de Belfast, sa fuite forcée pour l’Angleterre et les accidents de la vie qui l’ont conduit à se retrouver dans la rue. Le tout est entrecoupé d’histoires d’amour impossibles, comme celle avec Deirdre, une jeune protestante de Belfast (il doit renoncer à cette relation, sous peine de se faire «trouer» les genoux par un oncle proche de l’IRA), ou celle avec Laura, une bourgeoise anglaise qu’il a rencontrée durant son bref séjour à l’Université de Cambridge (il en sera exclu pour conduite peu en phase avec le standing du lieu…).
Si Ripley Bogle échoue dans les rues londoniennes, il le doit en partie à un milieu familial pour le moins peu propice au développement harmonieux d’un enfant: «Après ma naissance, ma mère, Mme Betty Bogle, fut assaillie par la culpabilité. Elle avait convolé en justes noces un mois seulement avant ma naissance, mettant ainsi une fin prématurée à une carrière prometteuse et fort convenable de prostituée de bas étage et elle considéra que mon statut illégitime accentuait grandement mon aspect grotesque. Mon père, M. Bobby Bogle, acquiesça de tout cœur aux dires de ma brave maman. Cet ancien boulanger était un chômeur assidu, doté d’une réserve d’alcool miraculeusement inépuisable et de la conviction inébranlable de s’être marié en dessous de son rang. […] Les études approfondies de mon père dans le domaine de la dipsomanie devinrent de plus en plus absorbantes au fil des ans. Renonçant même à la perspective la plus vague de la recherche d’un emploi, il devint un ivrogne talentueux et à plein temps.» Quant à eux, ses sept frères «avaient hérité de la plupart des caractéristiques Bogle: bêtise incommensurable et délits mineurs. Georges, le cadet, battit plusieurs records familiaux en se faisant enregistrer ses empreintes digitales au poste de police à l’âge de huit ans. Il fut toujours le préféré du clan, un garçon plein de promesses.» Pour parachever le tout, les jeunes années du vagabond dandy furent marquées par le conflit sanglant qui embrasait l’Ulster: «Le Conflit de l’Irlande du Nord contribua grandement à animer mes jeunes années. […] J’ai passé une bonne partie de mon enfance à voir des choses que je n’aurais pas dû voir et à prendre connaissance de notions désagréables qui auraient sans doute pu attendre une bonne décennie avant d’entrer en scène dans ma vie. Le meurtre, la violence, le sang, les tripes et cent autres traits de la vie politique irlandaise ont tendance à freiner le développement d’un jeune être, comme vous pouvez l’imaginer ». On comprend effectivement que le jeune Ripley ait préféré plier baluchon pour tenter sa chance à Londres, une ville - a priori - plus accueillante que Belfast…
Ripley Bogle, adepte des hyperboles et autres oxymores, manipule la réalité et le lecteur avec un plaisir manifeste. Menteur fini, il orchestre une véritable stratégie narrative de dissimulation et de mystification. Confronté à plusieurs reprises à des affirmations totalement contradictoires ou grossièrement exagérées, le lecteur, déconcerté, se demande où se trouve la vérité. D’autant plus que Ripley Bogle avoue à la fin de son jubilatoire soliloque avoir menti à plusieurs reprises, sur des événements majeurs de sa vie. En dépit d’un sujet grave, à savoir la déchéance sociale, la déformation comique, grotesque ou parodique est quasiment systématique dans cet ouvrage. Elle apparaît comme un parti pris, une volonté manifeste de pratiquer la dérision à tout va, de tout tourner en ridicule. À cet égard, le récit de la naissance de Ripley Bogle est un véritable morceau d’anthologie: «De notoriété publique, une proportion prodigieuse des infirmières travaillant dans la salle que j’occupais modifièrent alors leur plan de carrière, à tout le moins, durent subir un traitement psychiatrique. Des rumeurs inquiètes circulèrent, parlant de naissance anormale, de lycanthropie, d’explosions subatomiques expérimentales et autres hideux prodiges.» Tout comme sa vision du conflit nord-irlandais: «Les protestants ont commis une grossière erreur avec les catholiques. Ils n’auraient pas dû les harceler ainsi. Il fallait que ça pète. Et ça a pété. Les catholiques d’Ulster constituaient peut-être une bande atterrante de poivrots, de bons à rien et d’analphabètes qui battaient leurs femmes, mais on découvrit bientôt qu’en dehors de mettre en cloque et à répétition leurs horribles harpies au point de pulvériser toutes les limites de la décence obstétriques, et en plus de leur talent stupéfiant pour encaisser les coups, ils avaient une troisième corde à leur arc: leur troisième don consistait bien sûr à tuer les gens. Et comment. Peu de peuples font ça mieux. Et voilà le travail. Telle était l’Irlande à notre naissance.»
Si l’autodérision de Ripley Bogle suscite le rire aux larmes, elle provoque aussi l’émotion du lecteur. Témoin la description de l’état de santé du SDF: «Oh, ma santé est mauvaise. Ma santé est défaillante. Ma santé est au trente-sixième dessous! Pour un être aussi jeune que moi, mon corps est dans un état de délabrement étonnamment avancé. Je suis anorexique, nécrosé, enflammé. J’ai le palais fissuré qui se desquame, les lèvres fibreuses et parfois scabreuses. Le menu de mes carences nutritionnelles est appétissant, il met l’eau à la bouche. Mes anémies, mon béribéri et mon chilose me volent maintes heures heureuses et je souffre d’atroces et constantes douleurs épigastriques. Mon ventre se distend et se contracte à volonté, comme un accordéon. Mon abdomen spongieux et parfois igné a inventé de nouvelles maladies et des tortures inédites. L’hypoglycémie, la stéatorrhée, la gastrite et l’oesophagite sont mes joyeuses compagnes. Ces vierges folles entonnent des arias inconfortables et acrobatiques. Et, ah, mon pauvre cœur saigne devant toute cette désolation! La bradycardie: ce terme décrit mal l’allure d’escargot de mon pouls et les impulsions molles, espacées de mes branlottements cardio-vasculaires. Mon vomi est parfaitement indescriptible et je préfèrerais ne pas évoquer l’état de mes dents. Oui, je suis assez mal loti question santé.»
On retrouve enfin dans Ripley Bogle une dénonciation sans concession des mécanismes à l’origine de la pauvreté au Royaume-Uni, une pauvreté qui s’est très fortement accrue sous les gouvernements Thatcher (1979-1990). Le sans-abri se gausse de son statut: «Je rends service aux riches. La richesse sert bien sûr à mesurer la distance qui sépare de la pauvreté. Il s’agit de savoir à quel point vous n’êtes pas pauvre. Crésus sait qu’il est Crésus seulement lorsqu’il peut voir un vagabond comme moi traîner ses basques loqueteuses devant sa demeure. Il a besoin de moi. Que seraient les riches sans moi? […] Incidemment, l’un des pires aspects de la dèche c’est l’arrivée, l’injection de sans-abri tout frais et plus pimpants. […] Ces amateurs ont été attirés dans la rue par la méritocratie forcenée des années quatre-vingt. On leur a appris à espérer un emploi, une vie et un toit; ou du moins un emploi merdique, une vie et un trou. A leur grande surprise, ils obtiennent encore moins que ça. D’ailleurs, la plupart n’obtiennent rien du tout. Un rien précis, chirurgical.» Quelques années après Ripley Bogle, Robert Mac Liam Wilson poussera plus avant la réflexion sur la pauvreté, dans l’excellent et pertinent essai Les dépossédés.
À mon sens, l'intérêt du livre réside moins dans l'histoire, toute captivante qu'elle puisse être nonobstant la (relative) banalité de son cours que dans la façon dont le récit nous emporte: Robert McLiam Wilson a une plume de valeur qui sait emmener son lecteur sur un rythme rapide et avec un style à la fois désopilant, émouvant et finalement réjouissant. C'est ce style, faussement oral et pleinement écrit, qui m'a franchement fait jubiler, bien plus que l'histoire comico-tragique de Ripley...

Lectures Robert McLIAM WILSON-Eureka Street

Robert McLIAM WILSONEureka StreetTraduit de l’anglais par Brice Matthieussent
(4ème de couverture)
L’auteur de Ripley Bogle nous entraîne à Belfast, sa ville natale, pour un roman foisonnant, à la fois tragique et hilarant. Qu’a donc trouvé Chuckie Lurgan, gros protestant picoleur et pauvre, qui à trente ans vit toujours avec sa mère dans une maisonnette d’Eureka Street ? Une célébrité cocasse et quelques astuces légales mais immorales pour devenir riche. Que cherche donc son ami catholique Jake Jackson, orphelin mélancolique, ancien dur et cœur d’artichaut ? Le moyen de survivre et d’aimer dans une ville livrée à la violence terroriste aveugle. Et qu’a donc trouvé Peggy, la mère quinquagénaire de Chuckie ? Le bonheur, tout simplement, grâce à une forme d’amour prohibée, donc scandaleuse dans son quartier protestant. Et, pendant ce temps-là, un inconnu couvre les murs de Belfast d’un mystérieux graffiti : OTG, écrit-il OTG.
(Les personnages principaux :)Chuckie Lurgan, Jake Jackson, Max, Aoirghe, Crab, Hally, Stoney, Peggy, Mary.
(1ere phrase :)
Toutes les histoires sont des histoires d’amour.
(Dernière phrase :)
Elle sourit et me regarde de ses yeux limpides.
544 pages – Christian Bourgeois éditeur, 1997
pour la traduction française.
(Aide mémoire perso :)
Attention, chef d’œuvre. Le genre dont on sait en le refermant qu’il va continuer longtemps à vous hanter. Dont on est sûr aussi qu’on le gardera toujours à portée de main pour pouvoir s’y replonger….
Un bouquin pareil mérite plus que d’être simplement cité ou recommandé : il mérite d’être réellement partagé. Un chant d’amour. Une élégie à une cité, celle dont il est originaire : Belfast, la ville — peut-être avec Sarajevo —, que l’Histoire aura le plus meurtrie, mutilée, crucifiée…
Si vous avez besoin d’être convaincu de l’absurdité des conflits et du ridicule des acteurs qui les enveniment, courrez acheter Eureka Street de Robert Mac Liam Wilson. Dans ce roman publié en 1996, soit la même année que le deuxième cessez-le-feu de l’IRA, le jeune auteur nord-irlandais s’attaque avec un humour féroce et déjanté à tous ceux qui pourrissent le quotidien des habitants de Belfast qui n’aspirent qu’à vivre tranquille. Sont particulièrement visés: les dogmatiques du Sinn Fein (Nous seuls en gaélique…), les bigots unionistes ou les paramilitaires de l’IRA catholique ou de l’UVF protestante. Mac Liam Wilson évoque l'Irlande du Nord et ses tourments avec une sensibilité et un sens de l’à-propos rares. Paradoxe suprême: la plume de ce natif d’un quartier républicain (catholique) de Belfast est trempée dans un encrier d’humour british pur jus!
Ce roman foisonnant est bâtit sur la description de la vie de deux habitants des quartiers populaires de Belfast, Jake le catholique et Chuckie le protestant, que des religions différentes n’ont pas empêché d’être les meilleurs amis du monde. Jusqu’au seuil fatidique de la trentaine, leur existence est relativement similaire: ennui, célibat souvent forcé, beuveries, emplois précaires, désintérêt total pour la guerre civile qui se déroule sur leur pas de porte. Bref, aucun des deux hurluberlus ne trouve sa place dans la société nord-irlandaise. Pourtant, du jour au lendemain, sans explication rationnelle, leur destin évoluera de façon radicalement différente.
Tout d’abord, niveau emploi. Jake, le narrateur, travaille dans une entreprise de récupération d’objets non–payés, en compagnie de deux protestants écervelés, Crab et Hally. Ne pouvant plus supporter de dépouiller de misérables familles, il démissionne et se fait engager dans une entreprise de ferblanterie-couverture. Jake passe des journées entières à rénover le toit de l’Hôtel Europa, qui détient un triste record: celui d’être l’hôtel le plus plastiqué d’Europe… Chuckie, de son côté, peut compter sur une bonne étoile: roi de l’esbroufe, il commence par faire fortune en vendant des godemichés géants par correspondance. Sa technique est imparable: les godemichés n’arriveront jamais aux destinataires. Bien sûr, ceux-ci pourront se faire rembourser, mais à condition d’aller encaisser dans une banque un chèque sur lequel apparaît en grosses lettres le nom de l’instrument sexuel commandé… Le fanfaron parviendra ensuite à convaincre différentes banques ou service de l’Etat de lui attribuer des fonds pour des projets tous plus fous et fictifs les uns que les autres. La machine s’emballe et l’adipeux protestant devient en quelques semaines le véritable nabab de Belfast.
Les vies sentimentales de Chuckie et Jake suivent également des chemins opposés. Le premier rencontre une splendide Américaine qu'il conquiert on se demande encore comment, vu son physique ingrat. Le second, de son côté, «tombe amoureux tous les cent cinquante mètres». De Sarah, de Mary, de caissières, de passantes, bref de tout être aux formes féminines. Sans succès notable… Jake semble condamné à être éternellement éconduit…
Si Jake et Chuckie sont les personnages centraux du roman, ce serait faire injure à Mac Liam Wilson d’oublier la palette d’individus tous plus extravagants les uns que les autres. On citera notamment: Aoirghe, la petite bourgeoise nationaliste au nom gaélique imprononçable. Jimmy Eve, la parodie délirante de Gerry Adams, le leader du Sinn Fein. Le poète barbu Shague Ghinthoss «qui écrit sur les grenouilles, les haies et les pelles à long manche». Roche, le gamin des rues dont la vulgarité verbale est le résultat des coups reçus par ses parents. Ou encore Peggy, la mère de Chuckie, qui découvre sur le tard les plaisirs saphiques.
Le risque majeur en lisant Eureka Street, c’est de se faire éclater la rate. Les scènes surréalistes et cocasses se succèdent à un rythme effréné. Seul le onzième chapitre décadre totalement dans cette symphonie de joyeusetés. L'auteur y décrit avec un réalisme effrayant l’avant, le pendant et l’après d’un attentat à la bombe dans une vulgaire sandwicherie de Fountain street, en pleine pause de midi. Rien ne nous est épargné: les cris, les bouts de corps épars, le traumatisme des survivants! Une horreur! Mais une horreur salutaire qui empêchera définitivement quiconque d’avoir une vision romantique des mouvements de libération nationale et de leurs actions terroristes. Dans ce chapitre magistral, on réalise également à quel point l’Histoire avec un grand « H » que tentent d’écrire une minorité d’ultras peut briser net une multitude de belles histoires avec un petit « h ».
Le roman vaut également la peine d’être lu pour la minutieuse description de Belfast. Robert Mc Liam Wilson est profondément amoureux de chaque centimètre carré de sa ville, une ville où la politique ne se résume pas à des débats futiles sur la fiscalité, les crédits routiers ou la réfection de canalisation. Belfast, c’est un véritable puzzle dont les pièces protestantes et catholiques peinent à s’imbriquer. Belfast, c’est une des dernières zones de l’Europe à 25 dans laquelle la libre circulation des personnes n’est pas garantie. Belfast, c’est une ville où les murs racontent les haines ancestrales, glorifient les mouvements paramilitaires et se couvrent d’acronymes belliqueux. C’est une ville où les différends se règlent à l’Armalite et à coups de feu dans les rotules. Mais Belfast n’est pas peuplée que de terroristes en armes assoiffés de sang. Elle grenouille également d’habitants, comme Jake et Chuckie, qui se moquent de leur religion comme de leur première brosse à dents et qui se sentent peu concernés par les soubresauts de l’Histoire. Ils aspirent à une vie paisible agrémentée d’activités banales comme boire des bières entre amis, lire Erasme, nourrir leur chat ou partager un bol de céréales avec leur tendre et chère. "Toutes les histoires sont des histoires d'amour", déclare Robert McLiam Wilson en préambule de son chef d’œuvre. Eureka Street est effectivement une magnifique histoire d'amour, qui apprend à jouir du quotidien à pleines dents!
P.S Nul besoin d'être au fait du conflit nord-irlandais et de l’ambiance qui règne dans les quartiers nationalistes (Falls Road, Ballymurphy, etc.) et loyalistes (Shankill, Sandy Row, etc.) de Belfast pour aborder Eureka Street. Il suffit en gros de savoir que l'Irlande du Nord est peuplée d'une majorité de protestants souhaitant rester au sein du Royaume-Uni et d'une minorité de catholiques plutôt encline à la réunification avec la République d'Irlande. L'intrigue du roman pourrait en fait se dérouler dans n'importe quelle zone urbaine déchirée par un conflit.