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vendredi 3 juillet 2026

Lectures Bret Easton ELLIS-American psycho


Bret Easton ELLIS

American psycho

Traduit de l’américain par Alain Defossé


(4ème de couverture)
Patrick Bateman, 26 ans, flamboyant golden-boy de Wall Street, fréquente les endroits où il faut se montrer, sniffe quotidiennement sa ligne de coke, et surtout ne se pose aucune question. Parfait yuppie des années quatre-vingt, le jour il consomme. Mais la nuit, métamorphosé en sérial killer, il tue, viole, égorge, tronçonne, décapite.


Portrait lucide et froid d’une Amérique autosatisfaite où l’argent, la corruption et la violence règnent en maîtres, Américan Psycho, qui fit scandale lors de sa parution aux Etats-Unis, est aujourd’hui un best-seller mondial.


(1ere phrase :)
ABANDONNE TOUT ESPOIR ,TOI QUI PENETRES ICI peut-on lire, barbouillé en lettres de sang au flanc de la Chemical Bank, presque au coin de la Onzième Rue et de la Première Avenue, en caractères assez grands pour être lisibles du fond du taxi qui se faufile dans la circulation au sortir de Wall Street, et à l’instant où Timothy Price remarque l’inscription un bus s’arrête et l’affiche des Misérables collée à son flanc lui bouche la vue mais cela ne semble pas contrarier Price, qui a vingt-six ans et travaille chez Pierce & Pierce, car il promet cinq dollars au chauffeur s’il monte le son de la radio, qui passe Be My Baby sur WYNN, et le chauffeur, un noir, un étranger, obtempère.
(Dernière phrase :)
Et au-dessus d’une des portes, masquées par des tentures de velours rouge, il y a un panneau, et sur ce panneau, en lettres assorties à la couleur des tentures, est écrit : SANS ISSUE.


513 pages – Editions du Seuil 1991 (1992 pour la traduction française)


(Aide mémoire perso :)
Patrick Bateman est un jeune homme qui correspond parfaitement au type que tout le monde déteste en cette période de crise économique. C'est un jeune loup de la finance superficiel, dédaigneux, obsédé par l'argent, les restaurants huppés, les marques, les belles cartes de visite, et son apparence physique. Accessoirement, il est aussi psychopathe.


Nous le suivons à travers son journal, dans une vie où tout le monde semble pareil à lui. Il est constamment entouré, ne dîne jamais seul, n'a aucune difficulté à ramener des filles chez lui, mais cela ne fait que davantage ressortir sa solitude. Il est riche, donne le sentiment d'être quelqu'un d'important, mais en dehors de quelques types assez inutiles, personne, pas même son avocat, ne connaît son nom.


Les cinq cents pages de ce livre pourraient être monotones, mais Patrick Bateman a un truc pour vous captiver qui fait qu'on ne peut pas lâcher son journal avant de l'avoir fini. Aucun problème à lire les énumérations interminables de noms de marques, les compte-rendus des soirées à répétition, les conversations dépourvues d'intérêt, parce que bien vite, on décèle toute la critique que contiennent les mots et les actes décrits. Tous les êtres que fréquente Patrick Bateman sont vides, à l'exception peut-être de sa naïve secrétaire, Jean. Lorsqu'il cite des psychopathes ou évoque ses crimes dans le détail au fil de la conversation, ses interlocuteurs font au mieux comme s'ils trouvaient ça drôle, au pire comme s'ils n'avaient rien entendu (c'est sans doute le cas d'ailleurs, tellement chacun est préoccupé avant tout de sa personne).


Etrangement, c'est lorsqu'il cède à ses pulsions meurtrières que Bateman devient intéressant (pulsions réelles ou fantasmes, d'ailleurs). Certaines scènes sont carrément ignobles. Patrick Bateman, en plus d'aimer tuer, a une imagination débordante en la matière. Il torture ses victimes (il déteste particulièrement les sans-abri, les types qui réussissent mieux que lui, ainsi que les femmes et les enfants…) avant de les laisser agoniser, puis d'aller dîner tranquillement avec ses "amis". Et c'est de pire en pire. En réalité, il est profondément malheureux parce qu'il se sent aussi vide que les autres.


"Comment pourrait-elle donc comprendre que rien ne pourrait jamais me décevoir, puisque je n'attends plus rien."


Et voilà comment le personnage le plus froid et le plus cruel parvient à attirer l’intérêt du lecteur...


Un livre est un pilier incontournable. J'avais peur que les cinq cents pages se fassent sentir, mais il n'y a pas le moindre coup de mou dans ce texte. C'est assez marqué années 80/90 (je pense aux réflexions sur le SIDA, aux réflexions musicales), mais le fond est indémodable.


Patrick Bateman fait désormais partie de la mythologie des (anti-) héros modernes juste à côté de Jack l'éventreur et d'Hannibal Lecter. C'est sa personnalité profondément troublée et effrayante qui porte le livre et en constitue l'intérêt majeur. C'est pour découvrir (et comprendre) sa véritable identité que l'on tourne les pages jusqu'à la fin sans pour autant obtenir une réponse claire et précise.


On se demande vraiment comment Ellis a imaginé ce personnage hors norme. De son aveu, il se serait inspiré de son père (Robert Martin Ellis à qui il a dédié Lunar Park d'ailleurs), ce qui est plutôt effrayant !


On peut aussi supposer qu'il a étudié et fait de nombreuses recherches sur les serial-killers que cite d'ailleurs souvent Bateman comme cette allusion à Ed Gain, tueur en série des années 50 qui disait en substance : "Quand je vois une jolie fille passer dans la rue, je pense à deux choses. Une partie de moi voudrait sortir avec elle, parler avec elle, être vraiment gentil, tendre, correct... et l'autre partie voudrait voir de quoi sa tête aurait l'air au bout d'une pique."


Ce qui est intéressant également dans le style de l'écrivain, c'est sa manière de ne jamais vraiment juger les personnages sans leur chercher ni excuses ni chefs d'accusation. Certains critiques ont estimé que Bateman était seulement le fruit de la société américaine et de sa vacuité.


Le génie littéraire d'Ellis s'exprime avec flamboyance, tout au long du livre. Tous ces dialogues, véritable marque de fabrique de l'auteur, qui ne cesseront de se dérouler et se croiser au fil des pages nous en apprendront plus que n'importe quel descriptif de personnage. Nous sommes ici en pleine application virtuose de cette fameuse règle des ateliers de "creative writing" américains : "Show, don't tell". Tout simplement captivant et passionnant ! 

mardi 13 août 2024

Lectures Bret Easton ELLIS-Lunar Park

  


Bret Easton ELLIS 

Lunar Park

Traduit de l’américain par Pierre Guglielmina

(4ème de couverture)
Dans Lunar Park, Bret Easton Ellis, enfant terrible des lettres américaines, pense que les madeleines de Proust sont des mandarines, que sa maison d’Elsinore Lane est hanté, que le spectre est son père mort et peut-être aussi Patrick Bateman, le tueur d’American Psycho, que la moquette « pousse » dans la salle de séjour, que les femmes autour de lui ne verront jamais ces apparitions surnaturelles, que son fils sait où sont allés les garçons qui disparaissent mystérieusement, qu’il doit retrouver la simplicité des phrases qu’il écrivait dans son premier roman, qu’un massacre des innocents d’un genre nouveau est en cours, qu’une seconde chance lui est donnée, que Lunar Park sera son dernier roman.

Avec son humour détaché et sa virtuosité, Bret Easton Ellis se joue du mythe de l’écrivain et nous plonge dans un rêve halluciné et jubilatoire, tout à la fois une sorte d’autobiographie fictive, un récit fantasmagorique de la vie de banlieue aux Etats-Unis, un hommage aux films et à la littérature d’épouvante, un témoignage de la douleur d’un fils, un exorcisme et une réévaluation de sa vie et de son œuvre.


« Je ne veux pas avoir à clarifier ce qui est autobiographique et ce qui l’est moins. Mais c’est de loin le livre le « plus vrai » que j’aie écrit. Au lecteur de décider ce qui, dans Lunar Park, a bien eu lieu. »


Bret Easton Ellis est né à Los Angeles en 1964. Dès la publication de son premier livre Moins que zéro, en 1985, il a connu un succès foudroyant et s’est imposé comme l’un des écrivains majeurs de sa génération. Suivront Les Lois de l’attraction, American Psycho, Zombies et Glamorama. Traduite dans le monde entier, adaptée au cinéma, son œuvre est l’une des plus significatives de la littérature contemporaine.


(1ere phrase :)
« Tu fais vraiment très bonne impression. »


(Dernière phrase :)
Alors, si vous deviez voir mon fils, faites-lui savoir que je lui dis bonjour, sois bon, que je pense à lui et que je sais qu’il veille sur moi quelque part, et qu’il ne s’inquiète pas : il peut toujours me retrouver ici, quand il veut, ici même, mes bras grands ouverts l’attendent, dans les pages, sous la couverture, à la fin de Lunar Park.

378 pages – Editions Robert Laffont 2005 (2005 pour la traduction française)


(Aide mémoire perso :)
Bret Easton Ellis se met lui-même en scène dans ce livre, à propos duquel il prévient le lecteur qu'il lui laisse le soin de déterminer les événements qui ont réellement eu lieu. Il évoque successivement la fin de ses études, le succès connu dès son premier roman, la drogue et l'alcool, sa relation puis son mariage avec l'actrice Jayne Dennis. Tous deux se sont fréquentés, Jayne a eu un enfant qu'Ellis n'a pas voulu reconnaître, puis elle a eu un autre enfant avec un autre homme, avant qu'elle et Ellis ne se remettent ensemble. Un vrai feuilleton. Ellis s'installe donc avec son épouse, leur fils et la petite Sarah. Ne parvenant pas à passer sereinement de la vie de célibataire à un statut d'époux et de père modèle, Ellis continue à se droguer, à boire, et fréquente même une étudiante qu'il a très envie de connaître au sens biblique du terme.


Puis cette vie, déjà pas si rangée, dérape. Le tueur d'American Psycho, créé par Ellis, s'introduit chez lui. L'oiseau en peluche de sa fille se révèle être un monstre féroce, et le labrador a une fâcheuse tendance à se transformer en monstre effrayant... Des effets de la drogue ? Non. Ellis fait face aux créatures qu'il a imaginées dans ses romans.


Je ne m'attendais pas à cela en ouvrant le livre. Je pensais avoir affaire à une comédie, comme la quatrième de couverture le laissait envisager. A la place de cela, après un début raconté tout en légèreté sur les années insouciantes qu'a connues Ellis au début de sa carrière, le romancier prend un ton plus grave : sa vie avec Jayne et les enfants n'est pas évidente, d'autant qu'il n'a jamais vraiment désiré d'enfant. La drogue, la drague, l'alcool le sortent de cette situation, dans laquelle il a l'impression de s'enliser, mais il doit pourtant écrire son prochain livre. Il est rattrapé par ses démons.


Et alors là, grosse, grosse, grosse montée d'angoisse. Vraiment. L'apparition de ces créatures, dont on n'apprend la nature qu'à la fin, est surprenante et effrayante à la fois. L'action est détaillée en un rythme rapide, saccadé, qui me font penser qu'Ellis excellerait dans le genre du thriller.


Et puis il y a aussi la question du rapport d'Ellis aux femmes et à son père. Celui-ci est mort, mais Ellis croit le voir ou voir des éléments qui lui rappellent son père. Rien n'est donné facilement, dans ce livre...


Que d'interrogations ! Mais quel œuvre impressionnante, pour ne pas dire magistrale... D'aucuns le considèrent comme son meilleur ouvrage.

Lectures Bret Easton ELLIS-Suite(s) Impériale(s)

 


Bret Easton ELLIS

Suite(s) Impériale(s)

Traduit de l’américain par Pierre Guglielmina

(4ème de couverture) 
Au milieu d’une nuit de cauchemar, deux mots apparaissent sur le miroir d’une salle de bains : «Disparaître ici.» Vingt-cinq ans plus tôt, ces mêmes mots se déployaient sur un panneau publicitaire de Sunset Boulevard.
Un matin, des étudiants découvrent près d’une poubelle ce qu’ils imaginent être un drapeau américain trempé de sang. C’est en fait un cadavre.
A la fin d’un week-end de drogues et d’orgies à Palm Springs, une fille contemple une montagne au-delà de la plaine désertique et murmure : «C’est le lieu du passage.» Elle ajoute en pointant le doigt : «C’est ici que vit le diable.»
C’est dans un Los Angeles évanescent, peuplé de fantômes et d’hallucinations, que Clay, le protagoniste de Moins que zéro, revient passer les vacances de Noël. Un quart de siècle s’est écoulé et la chirurgie esthétique a rendu la plupart de ses anciens amis méconnaissables. Le cinéma, qui l’emploie comme scénariste, paraît une copie de plus en plus délavée de la réalité et la réalité elle-même, un mauvais film dans lequel chaque personne rencontrée compte sur lui pour obtenir un rôle. Clay pense qu’une fille, une seule, Rain Turner, a peut-être ses chances. Pierre Guglielmina
Bret Easton Ellis est né à Los Angeles en 1964. Dès la publication, en 1985, de Moins que zéro, son premier livre, il a connu un succès foudroyant et s’est imposé comme l’un des écrivains majeurs de sa génération. Suivront Les Lois de l’attraction, American Psycho, Zombies, Glamorama et Lunar Park. Traduite dans le monde entier, adaptée au cinéma, son œuvre est l’une des plus significatives de la littérature contemporaine.
«Dans cette suite percutante de Moins que zéro, Ellis passe au crible l’évolution d’une jeunesse désenchantée, vingt-cinq ans après.» Publishers Weekly
«Un pur roman noir hollywoodien… une affaire de prostitution et de crimes digne des meilleurs polars de James M. Cain ou de Raymond Chandler… et des meilleurs films noirs des années 40, avec femme fatale à la clé.» Les Inrockuptibles, Nelly Kaprièlan
«Une danse macabre dans un Los Angeles cauchemardesque…Par-dessus tout, Ellis cherche à savoir pourquoi – ou plutôt quand – les individus deviennent des monstres. A quel moment, à quel seuil de douleur ou de léthargie l’humain disparaît-il ?» Financial Times
« Dévastateur.» Village Voice


(1ere phrase :) 
Ils avaient fait un film sur nous.

(Dernière phrase :) 
Avait-elle jamais fait des promesses à un reflet infidèle dans le miroir ? Avait-elle jamais pleuré parce qu’elle haïssait totalement quelqu’un ? Avait-elle jamais désiré la trahison au point de faire entrer les fantasmes les plus crus dans la réalité, inventant des séquences qu’elle seule, personne d’autre, pourrait lire, modifiant le jeu à mesure qu’on y joue ? Pouvait-elle situer le moment où elle était morte intérieurement ? Se souvient-elle de l’année consacrée à le devenir ? Les effacements, les dissolutions, les scènes réécrites, toutes les choses qu’on chasse – je veux maintenant les lui expliquer, mais je sais que je ne le ferai jamais, la plus importante étant : je n’ai jamais aimé personne et j’ai peur des gens.

228 pages – Editions Robert Laffont 2010 (2010 pour la traduction française)


(Aide mémoire perso :) 
Vingt-cinq ans après la parution de «Moins que zéro», son premier roman, Bret Easton Ellis retrouve l’ennui californien pour un sequel lorgnant vers l’horreur et le fantastique. L’occasion de parler un peu de ce yuppie passé maître du bizarre.

L’ouverture de «Suites impériales» définit le cadre dans lequel opère désormais l’auteur, mélange indécidable de réalité et de fiction : le narrateur, Clay, y évoque «Moins que zéro», le roman à succès inspiré de sa vie à Los Angeles en 1982, qui avait lancé la carrière d’un jeune écrivain (un type qu’il connaissait). Bret Easton Ellis, comme dans «Lunar Park», prend donc son propre patrimoine littéraire pour point de départ, dans une sorte d’autofiction au troisième degré qui commence à devenir son dispositif fétiche. Clay a la quarantaine passée, et revient à Los Angeles pour une vague raison professionnelle qui concerne l’industrie du cinéma. Ses anciens amis, Julian, Blair, et Rip, sont toujours là, et Clay se met à fréquenter une jeune actrice en quête de rôles, lui promettant de faire marcher ses relations. Il loue une suite d’hôtel hantée par un acteur récemment décédé, et le roman devient sordide à mesure que se dessine la face cachée d’Hollywood, avec sa cohorte d’immigrés abandonnés à la porte du succès, prêts à toutes les compromissions.

En étant méchant, on pourrait dire de «Suites impériale » qu’il se lit en deux heures, et s’oublie en deux jours. Comme dans «Moins que zéro», les dialogues creux et les situations absurdes se succèdent, et l’on se demande quand le roman va se décider à partir. Et puis, le vague succède au flou, inlassablement, et il ne reste qu’un brouillon d’intrigue, un script léger comme l’air, dans lequel flottent des personnages sans épaisseur. Questions sans réponses, nuée de signes qui ne tendent vers rien, fétu d’histoires balayé par le vent… On s’interroge : qu’y a-t-il à retenir de ce court roman, qui ne semble pas infléchir de manière décisive le cours des choses décrit dans le premier opus ? Les protagonistes, vingt-cinq ans plus tard, répètent les mêmes comportements, et les mêmes gestes rythment leur existence vide, sur une bande-son bloquée en 1984. Alors, à quoi bon cette suite ? Payer les traites de l’auteur ? Son opération de la cloison nasale ? Peut-être… mais pas seulement.


Bret Easton Ellis a pris un virage fantastique avec «Lunar Park» – sorte d’autobiographie fictive dans laquelle s’épanouit le surnaturel, à la faveur d’une dépression nerveuse et d’une consommation excessive de drogues. À la réflexion, pourtant, il n’était pas interdit d’apercevoir cette tendance dès «American psycho» et «Glamorama», dans lesquels on ne savait si les faits rapportés étaient réels, ou nés du délire paranoïaque du narrateur. Et finalement, on peut trouver des éléments de fantastique jusque dans les œuvres de jeunesse, tant la réalité décrite y est… irréelle. Noms de marques, de personnalités, tubes des années 1980, avalanche de signes, personnages interchangeables, on connaît la rhétorique dont se sert Ellis pour escamoter le réel et le vider de sa substance. Paradoxalement, c’est dans la réduction de ce dernier à une pure surface qu’il arrive à en faire surgir de nouvelles dimensions. Dans «Suites impériales», comme dans les précédents, c’est justement parce qu’il ne se passe rien que ce réel est étrange. C’est dans son appauvrissement, son assèchement par la langue du soap-opera et de la publicité, qu’il paraît effrayant, en dépit des couches de glamour dont on tente de le recouvrir. Et l’accélération finale de l’intrigue, qui étale au grand jour la profonde perversité des personnages, semble être une fausse piste, une irruption du réel à laquelle on ne croit pas ; Clay et ses amis sont incapables d’affronter la réalité nue, et d’envisager autre chose que leur petit monde autiste et fermé aux sentiments humains. 

La capacité de l’auteur à créer le malaise est donc intacte, et l’évidence s’impose : si «Suites Impériales» n’est pas un grand Ellis, il n’en trahit nullement l’esprit, constituant un honorable jalon dans un work-in-progress dont on attend encore beaucoup. 

Lectures Bret Easton ELLIS-Moins que zéro


Bret Easton ELLIS

Moins que zéro

Traduit de l’américain par Brice Matthieussent

(4ème de couverture)
Un style sec, électrique, une narration cursive et lumineuse, un retour stylistique, qu’il va jusqu’à théoriser, à Hemingway et consorts, lui servant d’arme offensive contre toute éventualité de « postmodernisme ». Tout clin d’œil, allusion, métaphore joueuse, trompe-l’œil académique, fiction à double ou triple fond, lui semblant insupportable, sinon illisible. Si bien que l’on peut se demander si cette littérature n’est pas aussi celle d’un nouveau rigorisme, au moralisme aussi diffus que poisseux. A moins que la culpabilité, dans les sociétés postindustrielles, n’ait définitivement cédé le pas à l’angoisse, à une anxiété vide qui échapperait au déterminisme psychologique… Indubitablement, « Moins que zéro » est le roman de cette anxiété : un étudiant comme il faut se retrouve, le temps d’un congé scolaire, plongé dans la société de Los Angeles où habite sa famille ; adolescents aussi riches que blasés, bourrés de M.T.V., de cocaïne, d’héroïne et d’alcool, oscillant entre la piscine et la télévision, la bi- et l’homosexualité, la prostitution et les snurf movies…


(1ere phrase :)Les gens ont peur de se retrouver sur les autoroutes de Los Angeles.


(Dernière phrase :)
Des images si violentes et perverses que pendant très longtemps elles me semblèrent être mon seul point de repère.


234 pages – Christian Bourgeois Editeur 1985 (1986 pour la traduction française)


(Aide mémoire perso :)
"Moins que zéro", un roman de jeunesse sur une certaine jeunesse, celle qui hante la cité des anges. La jeunesse dorée, désœuvrée, désabusée, déboussolée de L.A dans les années 80, les années fric dans l'univers frelaté des fils et des filles des riches producteurs hollywoodiens. Une ambiance et un style de vie "alanguie, décadente et dissolue". Un portrait violent et subversif où sourde, en continu, une angoisse aussi impalpable qu'effrayante. Une lente et inexorable descente aux enfers, un chaos intérieur, un vertige que l'auteur tente de fixer dans ce décor halluciné. Bien plus qu'un simple roman "trash", "sex, drug and rock" comme on l'a trop souvent vite étiqueté, "Moins que zéro" (titre inspiré par le titre du 1er 45 tours de Elvis Costello) est un traité du désespoir, une fuite en avant existentielle face à un ennui mortel au sens littéral du terme...


Un premier roman âpre, brut et oppressant. Comme un orage qui gronde et qui refuse d'éclater.


Il y a Blair, Trent, Kim, Pierce, Julian ou encore Rip leur dealer... Ils ont 15, 16 ou 17 ans et vivent à Los Angeles, dans les quartiers huppés de Mulholland, Bel Air ou encore Beverly Hills. Ils sont fils ou filles de richissimes producteurs ou réalisateurs hollywoodiens. Leurs (seules) préoccupations ? Savoir dans quelle party ils vont se rendre le soir, dans quel club ou chez qui ils vont bien pouvoir aller sniffer quelques lignes de coke ou s'envoyer en l'air avec d'autres corps tout aussi paumés, quelque soit son sexe...


Le jour ils végètent, "écroulés" ou "défoncés" devant leur piscine scintillante en tournant les pages de "People", de "GQ" ou de "Playboy"...


En désespoir de cause, ils fuient parfois en Porsche ou en Ferarri vers leur villa secondaire, au bord des plages de Palm Springs ou de Malibu...
Ce sont un peu les Paris Hilton des années 80.


C'est leur vie que Bret Easton Ellis a choisi de décrire dans ce fulgurant roman, prenant comme prétexte le retour en ville de son narrateur, Clay parti étudier dans le New Hampshire, à l'occasion des fêtes de Noël.


Ce contexte de Noël, fête de famille par excellence, permet de souligner avec encore plus d'emphase les rapports tendus voire inexistants entre ces enfants et leurs parents.


De façon générale c'est l'incommunicabilité qui domine dans ce roman. Incommunicabilité avec la famille (et le père tout particulièrement dans le cas de Clay, ce qui n'est pas sans faire écho à la brouille entre Bret Easton Ellis et son propre père qui n'a jamais su le comprendre).


Des dialogues d'une grande justesse (pour lesquels il démontre dés ce premier roman un vrai talent), en particulier dans leurs non-dits, hésitations et absences, autre marque de fabrique de l'auteur. Un art qui sera bien sûr porté à son comble dans American Psycho.


Une vie qu'il raconte comme des flashs hallucinogènes : sans réelle transition, il passe d'une scène à l'autre. Les actions s'enchaînent un peu mécaniquement, dans son fameux style minimaliste.


C'est un nihilisme et une passivité glaciale marqués par la maladie mortelle de l'ennui, de l'horreur de n'avoir "envie de rien" (au sens "Kinkergaardien" du terme).
Ellis installe une atmosphère psychologiquement étouffante.


Une atmosphère où le spectre de la mort plane tout du long qu'il s'agisse d'un coyote écrasé sur la route et dont ils observent la lente agonie jusqu'à sa petite amie Blair qu'il trouve avec un sac sur la tête en arrivant à une party ou encore ses jeunes soeurs qui jouent "à la morte" en restant le plus longtemps en apnée au fond de leur piscine, le tout jalonné de références à différents faits divers sanglants...
L'atmosphère particulièrement fascinante de ce roman tient aussi beaucoup à son décor : Los Angeles.


Un décor qui joue quasiment un rôle à part entière : les palmiers qui s'agitent sous les violentes bourrasques brûlantes, la canicule, le désert tout proche, les hurlements des coyotes, la vallée, les collines, les dunes, qui environnent les piscines miroitantes dans la nuit sous la lumière des néons, les jacuzzis "bleus et fumants".


C'est aussi l'un des premiers romans "rock" au sens de sa langue à la fois séche et électrique mais aussi et surtout par l'omniprésence de la musique dans ses pages. On "entend" ainsi en fond sonore différents groupes phares des années 80 rock et new Wave : Idol, Devo. Fleetwood Mac ou encore les Eagles...


Finalement il y a peu de scènes "trash" dans ce roman (comparé à un "American psycho") et l'ensemble reste plus suggestif et subversif qu'autre chose (comme le viol collectif d'une fillette de 12 ans ou le visionnage d'un porno snuff). Ellis introduit aussi la prostitution à travers le personnage de Julian, ami d'enfance du narrateur qui pour payer ses dettes de drogue est pris au piège de cet engrenage.


Paroles de l'auteur (extrait de son roman "Lunar Park" au sujet de "Moins que zéro") :
"Quand j'étais étudiant (...), j'ai suivi un cours d'atelier d'écriture et produit pendant l'hiver 1983 un manuscrit qui a fini par devenir "Moins que zéro". Il relatait en détail les vacances de Noël d'un jeune-homme riche, égaré, sexuellement ambigu, revenant de son université de l'Est à Los Angeles - plus exactement à Beverly Hills - et toutes les fêtes qu'il traversait et les drogues qu'il absorbait et tous les garçons et les filles avec qui il couchait et tous les amis qu'il observait passivement s'enfoncer dans l'accoutumance, la prostitution et l'apathie profonde. (...) C'était une mise en accusation non seulement d'un mode de vie qui m'était familier, mais aussi des années Reagan, et indirectement, de l'état présent de la civilisation occidentale. 

(...) Le roman a été considéré comme une autobiographie mais c'était plutôt un roman à clés et ses scènes à sensation (le porno snuff, le viol collectif d'une fille de 12 ans, le cadavre en décomposition dans la ruelle, le meurtre au drive-in) étaient tirés des ragots épouvantables qui s'échangeaient dans la bande que je fréquentais à L.A et non d'une quelconque expérience personnelle. Mais les journaux se sont fortement inquiétés du contenu "choquant" du livre et tout particulièrement de son style : des scènes très brèves écrites sous la forme d'un haïku contrôlé, cinématographique. Le livre était court, c'était une lecture facile (on pouvait avaler ce "bonbon noir" - New-York Magazine- en deux heures) et en raison de sa typographie assez large (et des chapitres qui ne dépassaient jamais une page ou deux), il avait la réputation d'être le roman de la "génération MTV".  

Lectures Bret Easton ELLIS-American psycho

 


Bret Easton ELLIS

American psycho

Traduit de l’américain par Alain Defossé


(4ème de couverture)
Patrick Bateman, 26 ans, flamboyant golden-boy de Wall Street, fréquente les endroits où il faut se montrer, sniffe quotidiennement sa ligne de coke, et surtout ne se pose aucune question. Parfait yuppie des années quatre-vingt, le jour il consomme. Mais la nuit, métamorphosé en sérial killer, il tue, viole, égorge, tronçonne, décapite.


Portrait lucide et froid d’une Amérique autosatisfaite où l’argent, la corruption et la violence règnent en maîtres, Américan Psycho, qui fit scandale lors de sa parution aux Etats-Unis, est aujourd’hui un best-seller mondial.


(1ere phrase :)
ABANDONNE TOUT ESPOIR ,TOI QUI PENETRES ICI peut-on lire, barbouillé en lettres de sang au flanc de la Chemical Bank, presque au coin de la Onzième Rue et de la Première Avenue, en caractères assez grands pour être lisibles du fond du taxi qui se faufile dans la circulation au sortir de Wall Street, et à l’instant où Timothy Price remarque l’inscription un bus s’arrête et l’affiche des Misérables collée à son flanc lui bouche la vue mais cela ne semble pas contrarier Price, qui a vingt-six ans et travaille chez Pierce & Pierce, car il promet cinq dollars au chauffeur s’il monte le son de la radio, qui passe Be My Baby sur WYNN, et le chauffeur, un noir, un étranger, obtempère.
(Dernière phrase :)
Et au-dessus d’une des portes, masquées par des tentures de velours rouge, il y a un panneau, et sur ce panneau, en lettres assorties à la couleur des tentures, est écrit : SANS ISSUE.


513 pages – Editions du Seuil 1991 (1992 pour la traduction française)


(Aide mémoire perso :)
Patrick Bateman est un jeune homme qui correspond parfaitement au type que tout le monde déteste en cette période de crise économique. C'est un jeune loup de la finance superficiel, dédaigneux, obsédé par l'argent, les restaurants huppés, les marques, les belles cartes de visite, et son apparence physique. Accessoirement, il est aussi psychopathe.


Nous le suivons à travers son journal, dans une vie où tout le monde semble pareil à lui. Il est constamment entouré, ne dîne jamais seul, n'a aucune difficulté à ramener des filles chez lui, mais cela ne fait que davantage ressortir sa solitude. Il est riche, donne le sentiment d'être quelqu'un d'important, mais en dehors de quelques types assez inutiles, personne, pas même son avocat, ne connaît son nom.


Les cinq cents pages de ce livre pourraient être monotones, mais Patrick Bateman a un truc pour vous captiver qui fait qu'on ne peut pas lâcher son journal avant de l'avoir fini. Aucun problème à lire les énumérations interminables de noms de marques, les compte-rendus des soirées à répétition, les conversations dépourvues d'intérêt, parce que bien vite, on décèle toute la critique que contiennent les mots et les actes décrits. Tous les êtres que fréquente Patrick Bateman sont vides, à l'exception peut-être de sa naïve secrétaire, Jean. Lorsqu'il cite des psychopathes ou évoque ses crimes dans le détail au fil de la conversation, ses interlocuteurs font au mieux comme s'ils trouvaient ça drôle, au pire comme s'ils n'avaient rien entendu (c'est sans doute le cas d'ailleurs, tellement chacun est préoccupé avant tout de sa personne).


Etrangement, c'est lorsqu'il cède à ses pulsions meurtrières que Bateman devient intéressant (pulsions réelles ou fantasmes, d'ailleurs). Certaines scènes sont carrément ignobles. Patrick Bateman, en plus d'aimer tuer, a une imagination débordante en la matière. Il torture ses victimes (il déteste particulièrement les sans-abri, les types qui réussissent mieux que lui, ainsi que les femmes et les enfants…) avant de les laisser agoniser, puis d'aller dîner tranquillement avec ses "amis". Et c'est de pire en pire. En réalité, il est profondément malheureux parce qu'il se sent aussi vide que les autres.


"Comment pourrait-elle donc comprendre que rien ne pourrait jamais me décevoir, puisque je n'attends plus rien."


Et voilà comment le personnage le plus froid et le plus cruel parvient à attirer l’intérêt du lecteur...


Un livre est un pilier incontournable. J'avais peur que les cinq cents pages se fassent sentir, mais il n'y a pas le moindre coup de mou dans ce texte. C'est assez marqué années 80/90 (je pense aux réflexions sur le SIDA, aux réflexions musicales), mais le fond est indémodable.


Patrick Bateman fait désormais partie de la mythologie des (anti-) héros modernes juste à côté de Jack l'éventreur et d'Hannibal Lecter. C'est sa personnalité profondément troublée et effrayante qui porte le livre et en constitue l'intérêt majeur. C'est pour découvrir (et comprendre) sa véritable identité que l'on tourne les pages jusqu'à la fin sans pour autant obtenir une réponse claire et précise.


On se demande vraiment comment Ellis a imaginé ce personnage hors norme. De son aveu, il se serait inspiré de son père (Robert Martin Ellis à qui il a dédié Lunar Park d'ailleurs), ce qui est plutôt effrayant !


On peut aussi supposer qu'il a étudié et fait de nombreuses recherches sur les serial-killers que cite d'ailleurs souvent Bateman comme cette allusion à Ed Gain, tueur en série des années 50 qui disait en substance : "Quand je vois une jolie fille passer dans la rue, je pense à deux choses. Une partie de moi voudrait sortir avec elle, parler avec elle, être vraiment gentil, tendre, correct... et l'autre partie voudrait voir de quoi sa tête aurait l'air au bout d'une pique."


Ce qui est intéressant également dans le style de l'écrivain, c'est sa manière de ne jamais vraiment juger les personnages sans leur chercher ni excuses ni chefs d'accusation. Certains critiques ont estimé que Bateman était seulement le fruit de la société américaine et de sa vacuité.


Le génie littéraire d'Ellis s'exprime avec flamboyance, tout au long du livre. Tous ces dialogues, véritable marque de fabrique de l'auteur, qui ne cesseront de se dérouler et se croiser au fil des pages nous en apprendront plus que n'importe quel descriptif de personnage. Nous sommes ici en pleine application virtuose de cette fameuse règle des ateliers de "creative writing" américains : "Show, don't tell". Tout simplement captivant et passionnant !

mardi 4 avril 2023

Lectures Bret Easton ELLIS-Suite(s) Impériale(s)


Bret Easton ELLIS

Suite(s) Impériale(s)

Traduit de l’américain par Pierre Guglielmina

(4ème de couverture) 
Au milieu d’une nuit de cauchemar, deux mots apparaissent sur le miroir d’une salle de bains : «Disparaître ici.» Vingt-cinq ans plus tôt, ces mêmes mots se déployaient sur un panneau publicitaire de Sunset Boulevard.
Un matin, des étudiants découvrent près d’une poubelle ce qu’ils imaginent être un drapeau américain trempé de sang. C’est en fait un cadavre.
A la fin d’un week-end de drogues et d’orgies à Palm Springs, une fille contemple une montagne au-delà de la plaine désertique et murmure : «C’est le lieu du passage.» Elle ajoute en pointant le doigt : «C’est ici que vit le diable.»
C’est dans un Los Angeles évanescent, peuplé de fantômes et d’hallucinations, que Clay, le protagoniste de Moins que zéro, revient passer les vacances de Noël. Un quart de siècle s’est écoulé et la chirurgie esthétique a rendu la plupart de ses anciens amis méconnaissables. Le cinéma, qui l’emploie comme scénariste, paraît une copie de plus en plus délavée de la réalité et la réalité elle-même, un mauvais film dans lequel chaque personne rencontrée compte sur lui pour obtenir un rôle. Clay pense qu’une fille, une seule, Rain Turner, a peut-être ses chances. Pierre Guglielmina
Bret Easton Ellis est né à Los Angeles en 1964. Dès la publication, en 1985, de Moins que zéro, son premier livre, il a connu un succès foudroyant et s’est imposé comme l’un des écrivains majeurs de sa génération. Suivront Les Lois de l’attraction, American Psycho, Zombies, Glamorama et Lunar Park. Traduite dans le monde entier, adaptée au cinéma, son œuvre est l’une des plus significatives de la littérature contemporaine.
«Dans cette suite percutante de Moins que zéro, Ellis passe au crible l’évolution d’une jeunesse désenchantée, vingt-cinq ans après.» Publishers Weekly
«Un pur roman noir hollywoodien… une affaire de prostitution et de crimes digne des meilleurs polars de James M. Cain ou de Raymond Chandler… et des meilleurs films noirs des années 40, avec femme fatale à la clé.» Les Inrockuptibles, Nelly Kaprièlan
«Une danse macabre dans un Los Angeles cauchemardesque…Par-dessus tout, Ellis cherche à savoir pourquoi – ou plutôt quand – les individus deviennent des monstres. A quel moment, à quel seuil de douleur ou de léthargie l’humain disparaît-il ?» Financial Times
« Dévastateur.» Village Voice


(1ere phrase :) 
Ils avaient fait un film sur nous.

(Dernière phrase :) 
Avait-elle jamais fait des promesses à un reflet infidèle dans le miroir ? Avait-elle jamais pleuré parce qu’elle haïssait totalement quelqu’un ? Avait-elle jamais désiré la trahison au point de faire entrer les fantasmes les plus crus dans la réalité, inventant des séquences qu’elle seule, personne d’autre, pourrait lire, modifiant le jeu à mesure qu’on y joue ? Pouvait-elle situer le moment où elle était morte intérieurement ? Se souvient-elle de l’année consacrée à le devenir ? Les effacements, les dissolutions, les scènes réécrites, toutes les choses qu’on chasse – je veux maintenant les lui expliquer, mais je sais que je ne le ferai jamais, la plus importante étant : je n’ai jamais aimé personne et j’ai peur des gens.

228 pages – Editions Robert Laffont 2010 (2010 pour la traduction française)


(Aide mémoire perso :) 
Vingt-cinq ans après la parution de «Moins que zéro», son premier roman, Bret Easton Ellis retrouve l’ennui californien pour un sequel lorgnant vers l’horreur et le fantastique. L’occasion de parler un peu de ce yuppie passé maître du bizarre.

L’ouverture de «Suites impériales» définit le cadre dans lequel opère désormais l’auteur, mélange indécidable de réalité et de fiction : le narrateur, Clay, y évoque «Moins que zéro», le roman à succès inspiré de sa vie à Los Angeles en 1982, qui avait lancé la carrière d’un jeune écrivain (un type qu’il connaissait). Bret Easton Ellis, comme dans «Lunar Park», prend donc son propre patrimoine littéraire pour point de départ, dans une sorte d’autofiction au troisième degré qui commence à devenir son dispositif fétiche. Clay a la quarantaine passée, et revient à Los Angeles pour une vague raison professionnelle qui concerne l’industrie du cinéma. Ses anciens amis, Julian, Blair, et Rip, sont toujours là, et Clay se met à fréquenter une jeune actrice en quête de rôles, lui promettant de faire marcher ses relations. Il loue une suite d’hôtel hantée par un acteur récemment décédé, et le roman devient sordide à mesure que se dessine la face cachée d’Hollywood, avec sa cohorte d’immigrés abandonnés à la porte du succès, prêts à toutes les compromissions.

En étant méchant, on pourrait dire de «Suites impériale » qu’il se lit en deux heures, et s’oublie en deux jours. Comme dans «Moins que zéro», les dialogues creux et les situations absurdes se succèdent, et l’on se demande quand le roman va se décider à partir. Et puis, le vague succède au flou, inlassablement, et il ne reste qu’un brouillon d’intrigue, un script léger comme l’air, dans lequel flottent des personnages sans épaisseur. Questions sans réponses, nuée de signes qui ne tendent vers rien, fétu d’histoires balayé par le vent… On s’interroge : qu’y a-t-il à retenir de ce court roman, qui ne semble pas infléchir de manière décisive le cours des choses décrit dans le premier opus ? Les protagonistes, vingt-cinq ans plus tard, répètent les mêmes comportements, et les mêmes gestes rythment leur existence vide, sur une bande-son bloquée en 1984. Alors, à quoi bon cette suite ? Payer les traites de l’auteur ? Son opération de la cloison nasale ? Peut-être… mais pas seulement.


Bret Easton Ellis a pris un virage fantastique avec «Lunar Park» – sorte d’autobiographie fictive dans laquelle s’épanouit le surnaturel, à la faveur d’une dépression nerveuse et d’une consommation excessive de drogues. À la réflexion, pourtant, il n’était pas interdit d’apercevoir cette tendance dès «American psycho» et «Glamorama», dans lesquels on ne savait si les faits rapportés étaient réels, ou nés du délire paranoïaque du narrateur. Et finalement, on peut trouver des éléments de fantastique jusque dans les œuvres de jeunesse, tant la réalité décrite y est… irréelle. Noms de marques, de personnalités, tubes des années 1980, avalanche de signes, personnages interchangeables, on connaît la rhétorique dont se sert Ellis pour escamoter le réel et le vider de sa substance. Paradoxalement, c’est dans la réduction de ce dernier à une pure surface qu’il arrive à en faire surgir de nouvelles dimensions. Dans «Suites impériales», comme dans les précédents, c’est justement parce qu’il ne se passe rien que ce réel est étrange. C’est dans son appauvrissement, son assèchement par la langue du soap-opera et de la publicité, qu’il paraît effrayant, en dépit des couches de glamour dont on tente de le recouvrir. Et l’accélération finale de l’intrigue, qui étale au grand jour la profonde perversité des personnages, semble être une fausse piste, une irruption du réel à laquelle on ne croit pas ; Clay et ses amis sont incapables d’affronter la réalité nue, et d’envisager autre chose que leur petit monde autiste et fermé aux sentiments humains.


La capacité de l’auteur à créer le malaise est donc intacte, et l’évidence s’impose : si «Suites Impériales» n’est pas un grand Ellis, il n’en trahit nullement l’esprit, constituant un honorable jalon dans un work-in-progress dont on attend encore beaucoup. 

Lectures Bret Easton ELLIS-Lunar Park

 


Bret Easton ELLIS 

Lunar Park

Traduit de l’américain par Pierre Guglielmina

(4ème de couverture)
Dans Lunar Park, Bret Easton Ellis, enfant terrible des lettres américaines, pense que les madeleines de Proust sont des mandarines, que sa maison d’Elsinore Lane est hanté, que le spectre est son père mort et peut-être aussi Patrick Bateman, le tueur d’American Psycho, que la moquette « pousse » dans la salle de séjour, que les femmes autour de lui ne verront jamais ces apparitions surnaturelles, que son fils sait où sont allés les garçons qui disparaissent mystérieusement, qu’il doit retrouver la simplicité des phrases qu’il écrivait dans son premier roman, qu’un massacre des innocents d’un genre nouveau est en cours, qu’une seconde chance lui est donnée, que Lunar Park sera son dernier roman.

Avec son humour détaché et sa virtuosité, Bret Easton Ellis se joue du mythe de l’écrivain et nous plonge dans un rêve halluciné et jubilatoire, tout à la fois une sorte d’autobiographie fictive, un récit fantasmagorique de la vie de banlieue aux Etats-Unis, un hommage aux films et à la littérature d’épouvante, un témoignage de la douleur d’un fils, un exorcisme et une réévaluation de sa vie et de son œuvre.


« Je ne veux pas avoir à clarifier ce qui est autobiographique et ce qui l’est moins. Mais c’est de loin le livre le « plus vrai » que j’aie écrit. Au lecteur de décider ce qui, dans Lunar Park, a bien eu lieu. »


Bret Easton Ellis est né à Los Angeles en 1964. Dès la publication de son premier livre Moins que zéro, en 1985, il a connu un succès foudroyant et s’est imposé comme l’un des écrivains majeurs de sa génération. Suivront Les Lois de l’attraction, American Psycho, Zombies et Glamorama. Traduite dans le monde entier, adaptée au cinéma, son œuvre est l’une des plus significatives de la littérature contemporaine.


(1ere phrase :)
« Tu fais vraiment très bonne impression. »


(Dernière phrase :)
Alors, si vous deviez voir mon fils, faites-lui savoir que je lui dis bonjour, sois bon, que je pense à lui et que je sais qu’il veille sur moi quelque part, et qu’il ne s’inquiète pas : il peut toujours me retrouver ici, quand il veut, ici même, mes bras grands ouverts l’attendent, dans les pages, sous la couverture, à la fin de Lunar Park.

378 pages – Editions Robert Laffont 2005 (2005 pour la traduction française)


(Aide mémoire perso :)
Bret Easton Ellis se met lui-même en scène dans ce livre, à propos duquel il prévient le lecteur qu'il lui laisse le soin de déterminer les événements qui ont réellement eu lieu. Il évoque successivement la fin de ses études, le succès connu dès son premier roman, la drogue et l'alcool, sa relation puis son mariage avec l'actrice Jayne Dennis. Tous deux se sont fréquentés, Jayne a eu un enfant qu'Ellis n'a pas voulu reconnaître, puis elle a eu un autre enfant avec un autre homme, avant qu'elle et Ellis ne se remettent ensemble. Un vrai feuilleton. Ellis s'installe donc avec son épouse, leur fils et la petite Sarah. Ne parvenant pas à passer sereinement de la vie de célibataire à un statut d'époux et de père modèle, Ellis continue à se droguer, à boire, et fréquente même une étudiante qu'il a très envie de connaître au sens biblique du terme.


Puis cette vie, déjà pas si rangée, dérape. Le tueur d'American Psycho, créé par Ellis, s'introduit chez lui. L'oiseau en peluche de sa fille se révèle être un monstre féroce, et le labrador a une fâcheuse tendance à se transformer en monstre effrayant... Des effets de la drogue ? Non. Ellis fait face aux créatures qu'il a imaginées dans ses romans.


Je ne m'attendais pas à cela en ouvrant le livre. Je pensais avoir affaire à une comédie, comme la quatrième de couverture le laissait envisager. A la place de cela, après un début raconté tout en légèreté sur les années insouciantes qu'a connues Ellis au début de sa carrière, le romancier prend un ton plus grave : sa vie avec Jayne et les enfants n'est pas évidente, d'autant qu'il n'a jamais vraiment désiré d'enfant. La drogue, la drague, l'alcool le sortent de cette situation, dans laquelle il a l'impression de s'enliser, mais il doit pourtant écrire son prochain livre. Il est rattrapé par ses démons.


Et alors là, grosse, grosse, grosse montée d'angoisse. Vraiment. L'apparition de ces créatures, dont on n'apprend la nature qu'à la fin, est surprenante et effrayante à la fois. L'action est détaillée en un rythme rapide, saccadé, qui me font penser qu'Ellis excellerait dans le genre du thriller.


Et puis il y a aussi la question du rapport d'Ellis aux femmes et à son père. Celui-ci est mort, mais Ellis croit le voir ou voir des éléments qui lui rappellent son père. Rien n'est donné facilement, dans ce livre...


Que d'interrogations ! Mais quel œuvre impressionnante, pour ne pas dire magistrale... D'aucuns le considèrent comme son meilleur ouvrage.

Lectures Bret Easton ELLIS-Moins que zéro


Bret Easton ELLIS

Moins que zéro

Traduit de l’américain par Brice Matthieussent

(4ème de couverture)
Un style sec, électrique, une narration cursive et lumineuse, un retour stylistique, qu’il va jusqu’à théoriser, à Hemingway et consorts, lui servant d’arme offensive contre toute éventualité de « postmodernisme ». Tout clin d’œil, allusion, métaphore joueuse, trompe-l’œil académique, fiction à double ou triple fond, lui semblant insupportable, sinon illisible. Si bien que l’on peut se demander si cette littérature n’est pas aussi celle d’un nouveau rigorisme, au moralisme aussi diffus que poisseux. A moins que la culpabilité, dans les sociétés postindustrielles, n’ait définitivement cédé le pas à l’angoisse, à une anxiété vide qui échapperait au déterminisme psychologique… Indubitablement, « Moins que zéro » est le roman de cette anxiété : un étudiant comme il faut se retrouve, le temps d’un congé scolaire, plongé dans la société de Los Angeles où habite sa famille ; adolescents aussi riches que blasés, bourrés de M.T.V., de cocaïne, d’héroïne et d’alcool, oscillant entre la piscine et la télévision, la bi- et l’homosexualité, la prostitution et les snurf movies…


(1ere phrase :)Les gens ont peur de se retrouver sur les autoroutes de Los Angeles.


(Dernière phrase :)
Des images si violentes et perverses que pendant très longtemps elles me semblèrent être mon seul point de repère.


234 pages – Christian Bourgeois Editeur 1985 (1986 pour la traduction française)


(Aide mémoire perso :)
"Moins que zéro", un roman de jeunesse sur une certaine jeunesse, celle qui hante la cité des anges. La jeunesse dorée, désœuvrée, désabusée, déboussolée de L.A dans les années 80, les années fric dans l'univers frelaté des fils et des filles des riches producteurs hollywoodiens. Une ambiance et un style de vie "alanguie, décadente et dissolue". Un portrait violent et subversif où sourde, en continu, une angoisse aussi impalpable qu'effrayante. Une lente et inexorable descente aux enfers, un chaos intérieur, un vertige que l'auteur tente de fixer dans ce décor halluciné. Bien plus qu'un simple roman "trash", "sex, drug and rock" comme on l'a trop souvent vite étiqueté, "Moins que zéro" (titre inspiré par le titre du 1er 45 tours de Elvis Costello) est un traité du désespoir, une fuite en avant existentielle face à un ennui mortel au sens littéral du terme...


Un premier roman âpre, brut et oppressant. Comme un orage qui gronde et qui refuse d'éclater.


Il y a Blair, Trent, Kim, Pierce, Julian ou encore Rip leur dealer... Ils ont 15, 16 ou 17 ans et vivent à Los Angeles, dans les quartiers huppés de Mulholland, Bel Air ou encore Beverly Hills. Ils sont fils ou filles de richissimes producteurs ou réalisateurs hollywoodiens. Leurs (seules) préoccupations ? Savoir dans quelle party ils vont se rendre le soir, dans quel club ou chez qui ils vont bien pouvoir aller sniffer quelques lignes de coke ou s'envoyer en l'air avec d'autres corps tout aussi paumés, quelque soit son sexe...


Le jour ils végètent, "écroulés" ou "défoncés" devant leur piscine scintillante en tournant les pages de "People", de "GQ" ou de "Playboy"...


En désespoir de cause, ils fuient parfois en Porsche ou en Ferarri vers leur villa secondaire, au bord des plages de Palm Springs ou de Malibu...
Ce sont un peu les Paris Hilton des années 80.


C'est leur vie que Bret Easton Ellis a choisi de décrire dans ce fulgurant roman, prenant comme prétexte le retour en ville de son narrateur, Clay parti étudier dans le New Hampshire, à l'occasion des fêtes de Noël.


Ce contexte de Noël, fête de famille par excellence, permet de souligner avec encore plus d'emphase les rapports tendus voire inexistants entre ces enfants et leurs parents.


De façon générale c'est l'incommunicabilité qui domine dans ce roman. Incommunicabilité avec la famille (et le père tout particulièrement dans le cas de Clay, ce qui n'est pas sans faire écho à la brouille entre Bret Easton Ellis et son propre père qui n'a jamais su le comprendre).


Des dialogues d'une grande justesse (pour lesquels il démontre dés ce premier roman un vrai talent), en particulier dans leurs non-dits, hésitations et absences, autre marque de fabrique de l'auteur. Un art qui sera bien sûr porté à son comble dans American Psycho.


Une vie qu'il raconte comme des flashs hallucinogènes : sans réelle transition, il passe d'une scène à l'autre. Les actions s'enchaînent un peu mécaniquement, dans son fameux style minimaliste.


C'est un nihilisme et une passivité glaciale marqués par la maladie mortelle de l'ennui, de l'horreur de n'avoir "envie de rien" (au sens "Kinkergaardien" du terme).
Ellis installe une atmosphère psychologiquement étouffante.


Une atmosphère où le spectre de la mort plane tout du long qu'il s'agisse d'un coyote écrasé sur la route et dont ils observent la lente agonie jusqu'à sa petite amie Blair qu'il trouve avec un sac sur la tête en arrivant à une party ou encore ses jeunes soeurs qui jouent "à la morte" en restant le plus longtemps en apnée au fond de leur piscine, le tout jalonné de références à différents faits divers sanglants...
L'atmosphère particulièrement fascinante de ce roman tient aussi beaucoup à son décor : Los Angeles.


Un décor qui joue quasiment un rôle à part entière : les palmiers qui s'agitent sous les violentes bourrasques brûlantes, la canicule, le désert tout proche, les hurlements des coyotes, la vallée, les collines, les dunes, qui environnent les piscines miroitantes dans la nuit sous la lumière des néons, les jacuzzis "bleus et fumants".


C'est aussi l'un des premiers romans "rock" au sens de sa langue à la fois séche et électrique mais aussi et surtout par l'omniprésence de la musique dans ses pages. On "entend" ainsi en fond sonore différents groupes phares des années 80 rock et new Wave : Idol, Devo. Fleetwood Mac ou encore les Eagles...


Finalement il y a peu de scènes "trash" dans ce roman (comparé à un "American psycho") et l'ensemble reste plus suggestif et subversif qu'autre chose (comme le viol collectif d'une fillette de 12 ans ou le visionnage d'un porno snuff). Ellis introduit aussi la prostitution à travers le personnage de Julian, ami d'enfance du narrateur qui pour payer ses dettes de drogue est pris au piège de cet engrenage.


Paroles de l'auteur (extrait de son roman "Lunar Park" au sujet de "Moins que zéro") :
"Quand j'étais étudiant (...), j'ai suivi un cours d'atelier d'écriture et produit pendant l'hiver 1983 un manuscrit qui a fini par devenir "Moins que zéro". Il relatait en détail les vacances de Noël d'un jeune-homme riche, égaré, sexuellement ambigu, revenant de son université de l'Est à Los Angeles - plus exactement à Beverly Hills - et toutes les fêtes qu'il traversait et les drogues qu'il absorbait et tous les garçons et les filles avec qui il couchait et tous les amis qu'il observait passivement s'enfoncer dans l'accoutumance, la prostitution et l'apathie profonde. (...) C'était une mise en accusation non seulement d'un mode de vie qui m'était familier, mais aussi des années Reagan, et indirectement, de l'état présent de la civilisation occidentale.

(...) Le roman a été considéré comme une autobiographie mais c'était plutôt un roman à clés et ses scènes à sensation (le porno snuff, le viol collectif d'une fille de 12 ans, le cadavre en décomposition dans la ruelle, le meurtre au drive-in) étaient tirés des ragots épouvantables qui s'échangeaient dans la bande que je fréquentais à L.A et non d'une quelconque expérience personnelle. Mais les journaux se sont fortement inquiétés du contenu "choquant" du livre et tout particulièrement de son style : des scènes très brèves écrites sous la forme d'un haïku contrôlé, cinématographique. Le livre était court, c'était une lecture facile (on pouvait avaler ce "bonbon noir" - New-York Magazine- en deux heures) et en raison de sa typographie assez large (et des chapitres qui ne dépassaient jamais une page ou deux), il avait la réputation d'être le roman de la "génération MTV". 

Lectures Bret Easton ELLIS-American psycho

 


Bret Easton ELLIS

American psycho

Traduit de l’américain par Alain Defossé


(4ème de couverture)
Patrick Bateman, 26 ans, flamboyant golden-boy de Wall Street, fréquente les endroits où il faut se montrer, sniffe quotidiennement sa ligne de coke, et surtout ne se pose aucune question. Parfait yuppie des années quatre-vingt, le jour il consomme. Mais la nuit, métamorphosé en sérial killer, il tue, viole, égorge, tronçonne, décapite.


Portrait lucide et froid d’une Amérique autosatisfaite où l’argent, la corruption et la violence règnent en maîtres, Américan Psycho, qui fit scandale lors de sa parution aux Etats-Unis, est aujourd’hui un best-seller mondial.


(1ere phrase :)
ABANDONNE TOUT ESPOIR ,TOI QUI PENETRES ICI peut-on lire, barbouillé en lettres de sang au flanc de la Chemical Bank, presque au coin de la Onzième Rue et de la Première Avenue, en caractères assez grands pour être lisibles du fond du taxi qui se faufile dans la circulation au sortir de Wall Street, et à l’instant où Timothy Price remarque l’inscription un bus s’arrête et l’affiche des Misérables collée à son flanc lui bouche la vue mais cela ne semble pas contrarier Price, qui a vingt-six ans et travaille chez Pierce & Pierce, car il promet cinq dollars au chauffeur s’il monte le son de la radio, qui passe Be My Baby sur WYNN, et le chauffeur, un noir, un étranger, obtempère.
(Dernière phrase :)
Et au-dessus d’une des portes, masquées par des tentures de velours rouge, il y a un panneau, et sur ce panneau, en lettres assorties à la couleur des tentures, est écrit : SANS ISSUE.


513 pages – Editions du Seuil 1991 (1992 pour la traduction française)


(Aide mémoire perso :)
Patrick Bateman est un jeune homme qui correspond parfaitement au type que tout le monde déteste en cette période de crise économique. C'est un jeune loup de la finance superficiel, dédaigneux, obsédé par l'argent, les restaurants huppés, les marques, les belles cartes de visite, et son apparence physique. Accessoirement, il est aussi psychopathe.


Nous le suivons à travers son journal, dans une vie où tout le monde semble pareil à lui. Il est constamment entouré, ne dîne jamais seul, n'a aucune difficulté à ramener des filles chez lui, mais cela ne fait que davantage ressortir sa solitude. Il est riche, donne le sentiment d'être quelqu'un d'important, mais en dehors de quelques types assez inutiles, personne, pas même son avocat, ne connaît son nom.


Les cinq cents pages de ce livre pourraient être monotones, mais Patrick Bateman a un truc pour vous captiver qui fait qu'on ne peut pas lâcher son journal avant de l'avoir fini. Aucun problème à lire les énumérations interminables de noms de marques, les compte-rendus des soirées à répétition, les conversations dépourvues d'intérêt, parce que bien vite, on décèle toute la critique que contiennent les mots et les actes décrits. Tous les êtres que fréquente Patrick Bateman sont vides, à l'exception peut-être de sa naïve secrétaire, Jean. Lorsqu'il cite des psychopathes ou évoque ses crimes dans le détail au fil de la conversation, ses interlocuteurs font au mieux comme s'ils trouvaient ça drôle, au pire comme s'ils n'avaient rien entendu (c'est sans doute le cas d'ailleurs, tellement chacun est préoccupé avant tout de sa personne).


Etrangement, c'est lorsqu'il cède à ses pulsions meurtrières que Bateman devient intéressant (pulsions réelles ou fantasmes, d'ailleurs). Certaines scènes sont carrément ignobles. Patrick Bateman, en plus d'aimer tuer, a une imagination débordante en la matière. Il torture ses victimes (il déteste particulièrement les sans-abri, les types qui réussissent mieux que lui, ainsi que les femmes et les enfants…) avant de les laisser agoniser, puis d'aller dîner tranquillement avec ses "amis". Et c'est de pire en pire. En réalité, il est profondément malheureux parce qu'il se sent aussi vide que les autres.


"Comment pourrait-elle donc comprendre que rien ne pourrait jamais me décevoir, puisque je n'attends plus rien."


Et voilà comment le personnage le plus froid et le plus cruel parvient à attirer l’intérêt du lecteur...


Un livre est un pilier incontournable. J'avais peur que les cinq cents pages se fassent sentir, mais il n'y a pas le moindre coup de mou dans ce texte. C'est assez marqué années 80/90 (je pense aux réflexions sur le SIDA, aux réflexions musicales), mais le fond est indémodable.


Patrick Bateman fait désormais partie de la mythologie des (anti-) héros modernes juste à côté de Jack l'éventreur et d'Hannibal Lecter. C'est sa personnalité profondément troublée et effrayante qui porte le livre et en constitue l'intérêt majeur. C'est pour découvrir (et comprendre) sa véritable identité que l'on tourne les pages jusqu'à la fin sans pour autant obtenir une réponse claire et précise.


On se demande vraiment comment Ellis a imaginé ce personnage hors norme. De son aveu, il se serait inspiré de son père (Robert Martin Ellis à qui il a dédié Lunar Park d'ailleurs), ce qui est plutôt effrayant !


On peut aussi supposer qu'il a étudié et fait de nombreuses recherches sur les serial-killers que cite d'ailleurs souvent Bateman comme cette allusion à Ed Gain, tueur en série des années 50 qui disait en substance : "Quand je vois une jolie fille passer dans la rue, je pense à deux choses. Une partie de moi voudrait sortir avec elle, parler avec elle, être vraiment gentil, tendre, correct... et l'autre partie voudrait voir de quoi sa tête aurait l'air au bout d'une pique."


Ce qui est intéressant également dans le style de l'écrivain, c'est sa manière de ne jamais vraiment juger les personnages sans leur chercher ni excuses ni chefs d'accusation. Certains critiques ont estimé que Bateman était seulement le fruit de la société américaine et de sa vacuité.


Le génie littéraire d'Ellis s'exprime avec flamboyance, tout au long du livre. Tous ces dialogues, véritable marque de fabrique de l'auteur, qui ne cesseront de se dérouler et se croiser au fil des pages nous en apprendront plus que n'importe quel descriptif de personnage. Nous sommes ici en pleine application virtuose de cette fameuse règle des ateliers de "creative writing" américains : "Show, don't tell". Tout simplement captivant et passionnant !

jeudi 18 novembre 2021

Lectures Bret Easton Ellis-Entretien avec Bret Easton Ellis

Entretien avec Bret Easton Ellis

“Dans mon univers, le mal est toujours là”


Solitude, aliénation, paranoïa… L'œuvre du romancier américain condense nos angoisses contemporaines. Dans son dernier livre, “Suite(s) impériale(s)”, où l'on retrouve le héros de “Less Than zero” vingt-cinq ans plus tard, Bret Easton Ellis renoue avec ses origines.Baies vitrées largement ouvertes sur le ciel bleu-gris de Los Angeles, parquets lisses, intérieur sans désordre, clair mais presque austère à force de dépouillement : l'appartement de West Hollywood où vit Bret Easton Ellis ressemble à s'y méprendre à celui où il a installé Clay, le narrateur de Suite(s) impériale(s), son nouveau roman. Clay, le tout jeune homme à la dérive de Less than zero (1985), est devenu, vingt-cinq ans plus tard, dans ce Suite(s) impériale(s), un scénariste à succès, de retour à Los Angeles après des années d'absence. Et c'est là, à Hollywood, lieu où le paraître, l'exploitation et la manipulation des autres, le goût du pouvoir pervertissent les relations entre les individus, qu'Ellis plonge Clay dans une intrigue d'une noirceur vertigineuse.
A 46 ans, l'auteur parcimonieux des Lois de l'attraction (1987), d'American Psycho (1991), de Glamorama (1998), de Lunar Park (2005) – sept ouvrages en tout, six romans et un recueil de nouvelles, en comptant celui qui paraît aujourd'hui –, est un écrivain accompli. Qui continue de tendre à la société américaine, à l'homme occidental contemporain, un miroir bien plus profond qu'on ne l'a dit trop souvent, réduisant injustement Ellis à un auteur « branché », un dandy vaguement talentueux, un provocateur superficiel. Réputation que chacun de ses romans n'a cessé de démentir.

  • On retrouve, dans Suite(s) impériale(s), Clay et les autres adolescents qui évoluaient dans Less than zero. Tous désormais quadragénaires. Est-ce pour autant une suite, vingt-cinq ans plus tard ?
Je n'ai pas pour habitude de relire mes romans. J'ai relu Less than zero pendant que je travaillais sur Lunar Park, parce que le personnage principal de Lunar Park est un type qui s'appelle Bret Easton Ellis, un écrivain, et que, pour écrire sur lui, je devais me plonger dans ses livres.
En le refermant, je me suis demandé ce que Clay était devenu depuis. J'y pensais sans arrêt, j'ai essayé de me débarrasser de lui, mais il m'obsédait. Comment va-t-il ? Est-il heureux ? Est-il marié ou célibataire ? Vit-il à New York ou à L.A. ? J'ai vécu des semaines, des mois avec ces questions dans la tête, et un jour je me suis assis à mon bureau, j'ai commencé à prendre des notes, et les réponses se sont enchaînées. Voilà, il est devenu un scénariste à succès, il a travaillé à New York et vient de rentrer à L.A., il rencontre une actrice, peut-être travaille-t-il sur un film... Oui, c'est cela, il travaille à Hollywood, etc.
C'est comme cela que ça commence, un livre. Je ne me suis pas levé un matin en me disant : mon prochain livre sera la suite de Less than zero, j'y travaillerai chaque jour à partir de 9 heures et cela me prendra trois mois. Les choses ne se passent jamais ainsi, écrire un livre est pour moi un long, très long processus, qui fait surgir énormément de questions.

  • Voulez-vous dire que vous êtes comme hanté ?
Oui, et c'est comme cela chaque fois, depuis toujours. Chaque livre commence par une question qui m'obsède, alors j'écris le livre qui devient la réponse à cette question initiale.
  • Mais cette question n'est pas un thème, une idée générale...
Non. Tous les livres que j'écris sont construits à partir de la voix et de la personnalité d'un narrateur. Cet homme m'intéresse, et l'écriture devient une sorte d'investigation sur sa vie psychique. Et, en un certain sens, le livre devient une interrogation sur moi-même, il reflète l'état d'esprit dans lequel je suis tandis que j'écris. Bien entendu, je ne suis pas plus Clay, le narrateur de Suite(s) impériale(s), que je n'étais aucun des narrateurs de mes romans antérieurs, je n'entretiens avec personne les relations que Clay noue dans Suite(s) impériale(s), je n'ai jamais traité personne comme il traite la femme qu'il aime. Mais, certainement, je m'identifie à lui. Par exemple, son masochisme, cette obsession pour Rain qui lui procure du plaisir en même temps que de la souffrance – cela me parle.
  • Contrairement à Less than zero, plus descriptif que narratif, il y a ici une intrigue. De même, Clay, qui était surtout spectateur il y a vingt-cinq ans, devient ici actif. L'avez-vous voulu ainsi ?
Clay a vieilli, il n'est plus le jeune homme impassible, un peu informe, qu'il était. A présent, il fait carrière, il a du succès, il a des projets. Il est devenu un homme averti, sûr de lui, narcissique, concentré comme un homme l'est à son âge.
  • Suite(s) impériale(s) est-il, à sa façon, un roman d'amour ?
Oui, je dirais cela. C'est l'histoire d'individus abîmés, qui abîment d'autres personnes autour d'eux, qui les manipulent et les exploitent. L'amour peut-il être ainsi ? Oui, il peut être brutal, dévastateur, désolé.
  • Ce livre s'offre à lire aussi comme un roman noir. Avec en toile de fond Hollywood, décor mythique des films noirs, des romans de Chandler...
Je lisais Raymond Chandler lorsque je l'écrivais, et cela a fortement influencé sa tonalité, très noire effectivement. Et mon écriture. A un moment donné, j'ai dû m'arracher à l'aura de Chandler pour trouver ma propre voix. C'est-à-dire, la voix de Clay.
  • Peut-on le lire comme un roman dont le motif central serait la peur, la paranoïa ?
La peur y tient une grande place. Et j'avais moi-même peur en l'écrivant. Vraiment. En fait, chaque fois que j'ai achevé un livre et que j'en parle, lors d'entretiens comme celui-ci, je réalise combien j'étais effrayé en écrivant. Et chaque livre est l'exorcisme de cette peur. J'écris pour m'en libérer. Je ne considère pourtant pas l'écriture comme une thérapie, je n'aime vraiment pas cette idée, et ce n'est pas la principale raison pour laquelle j'écris, mais je sens que c'est présent néanmoins, toujours. Pendant que j'écrivais Suite(s) impériale(s), je ressentais cette menace, et j'ai transmis ce sentiment d'oppression au roman, il en est imprégné.
Je ne peux pas faire autrement. Quel que soit l'état d'esprit dans lequel je suis en écrivant, quelles que soient mon humeur, les émotions que j'éprouve, peur, chagrin ou confusion, le livre en devient le reflet. Par exemple, quand j'ai entrepris American Psycho (1991), je n'avais pas spécialement envie de décrire la vie des jeunes requins de Wall Street. Il s'agit à mes yeux d'un roman sur la solitude, l'aliénation – sentiments que je ressentais très fortement à ce moment de ma vie, où je me sentais très perdu. C'est en ce sens que mes livres parlent de moi.

  • La peur est centrale dans tous vos romans, n'est-ce pas le thème qui les unit ?
Sans doute. L'origine de cela est évidente pour moi : j'ai grandi avec un fort sentiment d'insécurité. Lorsque vos premières années se déroulent ainsi, cela affecte durablement la façon dont vous voyez le monde.
  • La question du mal, aussi, hante ce livre, comme vos livres précédents...
Je ne m'y intéresse pas dans ma vie de tous les jours, je ne me documente pas là-dessus, je ne lis pas d'essais sur la question, mais je dois bien admettre que, dans mon univers fictionnel, le mal est toujours là. Peut-être parce que je suis paresseux, et qu'il est plus facile d'écrire sur le mal que sur le bien. Ecrire sur le mal, c'est la façon la plus simple d'obtenir une réaction de celui qui vous lit, car c'est un sujet qui intéresse tout le monde. Le diable est toujours populaire, les anges le sont beaucoup moins.
  • Quand vous avez relu Less than zero, qu'en avez-vous pensé, d'un point de vue professionnel ?
Quand j'ai commencé, j'étais nerveux, j'avais peur de le trouver médiocre. Et franchement, j'ai été plutôt impressionné. Le livre était bien meilleur que je ne le croyais. Cela m'a rappelé que j'avais écrit ce roman avec beaucoup de sérieux, et que déjà je désirais devenir écrivain. Le projet était né alors que j'avais 15 ou 16 ans, il s'agissait d'écrire sur cet apprentissage que je vivais : être adolescent en Californie, dans les années 1980. Cela m'a pris cinq ans, il y a eu plusieurs versions. J'avais 21 ans lorsqu'il a été publié. J'ai dû le relire souvent en écrivant Suite(s) impériale(s), pour des raisons de style surtout. L'écriture, dans Less than zero, est très minimaliste, et je n'avais plus écrit ainsi depuis longtemps. Mon style change, de livre en livre. Par exemple, quand j'écrivais Les Lois de l'attraction, je me souviens que j'étais très intéressé par la technique du « courant de conscience », cette façon de rendre compte par l'écriture du processus de pensée du personnage, alors je lisais Joyce, et les auteurs de la Beat génération qui ont utilisé aussi cette façon d'écrire. Chaque livre appelle une écriture particulière. Là, je voulais revenir au style minimaliste, et être même plus austère encore, parce que le personnage de Clay me semblait imposer cela.
  • Avez-vous appris, en vingt-cinq ans d'écriture ?
Certainement, on apprend des choses. Mais d'une certaine façon, il faut parfois aussi désapprendre. Pour être fidèle à Clay, il fallait que je lui laisse la main, que je me plie à ses règles, que j'aille où il voulait aller, que je m'efface. Parce que Clay est Clay, et pas moi. Je suis souvent gêné, dans mes lectures, quand je rencontre un narrateur, mettons prétendument peu ou pas éduqué, et qui s'exprime dans une prose châtiée, voire lyrique, agrémentée de métaphores. En fait, le narrateur n'est jamais aussi intelligent et subtil que l'auteur, mais celui-ci doit laisser la place au personnage. Pour cela, l'écrivain doit s'efforcer d'être neutre. C'est délicat, ce n'est pas facile, mais c'est ainsi que j'aime travailler.
  • Vous écrivez parce que cela vous rend heureux ?
Au début d'un roman, il y a cette obsession dont je parlais tout à l'heure. Quelque chose de très émotionnel, intime et profond. Et peu à peu, quand je commence à écrire, l'obsession se transforme en une recherche technique, un travail d'écriture. Un travail amusant, parce qu’intéressant. Je ne comprends pas ce qu'est la douleur d'écrire, je ne sais pas ce que cela signifie. Si c'est douloureux d'écrire un roman, alors ne l'écrivez pas ! Cette vision romantique de l'écrivain, de l'écriture... très peu pour moi. Je souffre assez comme ça dans ma vie réelle. L'écriture est au contraire une façon d'échapper à cette souffrance quotidienne, de s'en délivrer.
  • Vous citiez Chandler comme figure tutélaire de Suite(s) impériale(s) ? Y a-t-il ainsi, derrière chacun de vos romans, un écrivain caché qui vous inspire ?
Less than zero a été influencé par la lecture de Joan Didion, d'Hemingway, leur regard objectif et précis sur les personnages et leurs actions, la fausse simplicité de l'écriture. Pour Les Lois de l'attraction, ce furent Ulysse et la littérature postmoderne, sa façon d'être dans la tête des personnages. Quand j'écrivais American Psycho, puis Glamorama, je lisais beaucoup Don DeLillo, je suis sûr qu'il m'a influencé, peut-être l'acuité de son regard sur la modernité. Enfin, lorsque je travaillais à Lunar Park, ce furent Stephen King, ses histoires de fantômes et de maisons hantées que j'aimais tant adolescent, mais aussi Philip Roth, à cause des doubles de lui-même qu'il invente et met en scène. On vole des choses, chez les écrivains qu'on aime. Pas des idées, bien sûr, celles-là viennent de vous – mais un climat, une tonalité particulière.
  • Le cinéma est-il une source d'inspiration ? Lisant Suite(s) impériale(s), on pense à Lynch notamment, à cause de Los Angeles et du caractère inquiétant de cette ville, à cause de la paranoïa de Clay...
J'ai grandi avec le cinéma, et je ne peux pas même imaginer qu'un écrivain de ma génération ait pu échapper à l'impact du langage cinématographique. On sent déjà cela chez Hemingway : il utilise des techniques cinématographiques dans son travail d'écrivain.
  • Vous avez dit parfois regretter de n'avoir pas écrit davantage, de n'avoir pas été plus prolifique...
C'est vrai, j'aimerais avoir plus d'idées, écrire plus vite. Mais je passe tellement de temps à penser à un roman avant de l'écrire. Des années de réflexion, qui font partie du processus. Je ne peux pas imaginer commencer un livre sans savoir exactement où je vais. Vous devez avoir un plan, une carte, pour savoir quelle direction prendre.
  • Lorsque vous écrivez pour le cinéma, pour la télévision, n'avez-vous pas le sentiment de perdre du temps que vous pourriez consacrer à l'écriture ?
Si. Et ce sentiment est particulièrement fort lorsqu'on travaille sur des projets qui ne voient jamais le jour – et c'est le cas de la plupart des projets, que ce soit au cinéma ou à la télévision. Il faut apprendre à faire avec, à l'accepter. Si vous y prenez du plaisir, si vous êtes optimiste, c'est plus facile. Il faut apprendre à faire avec le risque de la déception. Jusqu'à présent, la seule vraie expérience que j'ai eue à Hollywood, à savoir l'adaptation de mon recueil de nouvelles Zombies (The Informers, 1994), a été très négative. Cette déception a d'ailleurs nourri Suite(s) impériale(s). Mais ce peut être passionnant aussi. J'ai écrit ces derniers temps un scénario pour Gus Van Sant, autour d'un couple d'artistes, Theresa Duncan et Jeremy Blake, qui n'ont pas supporté la pression hollywoodienne et se sont suicidés en 2007. J'ai adoré ce travail, et j'espère vraiment que le film se fera.
  • Comment regardez-vous l'évolution, depuis vingt-cinq ans, de la littérature, de sa place et de son rôle ?
Lorsque j'ai commencé à publier, les choses étaient simples : vous étiez américain, vous écriviez un livre sérieux, il touchait un large public qui lui trouvait de l'intérêt et du sens, alors il devenait un succès mondial, puis connaissait une version de poche, etc. Le système fonctionnait ainsi, et si, sur le fond, mes romans allaient d'une certaine façon contre ce fonctionnement, j'ai néanmoins été moi-même « vendu » ainsi : scandale éditorial, écrivain controversé, intéressé par la violence, la perversité... Ça ne marche plus comme ça aujourd'hui. La société, le monde sont si fracturés, fragmentés, qu'il n'est plus possible pour les livres d'avoir un tel impact.
Je date la rupture du 11 septembre 2001. C'est le moment où nous sommes entrés dans un monde que je qualifie de « post-empire ». L'empire américain, c'est fini depuis 2001 - disons qu'en réalité cela s'est prolongé encore pendant quatre ou cinq ans. L'empire du roman, c'est fini. Nous avons toujours de bons écrivains, qui écrivent de bonnes fictions, mais qui s'en soucie ? Avec Internet, les messageries, Google, Twitter, Facebook... qui sait encore être attentif plusieurs heures sans interruption, qui prend encore le temps de lire des romans ? Moi, parce que je suis né et j'ai grandi au temps de l'« empire » – il a même été très positif pour moi –, parce que je suis vieille école. On peut décréter que c'est triste, si on veut peindre cela en noir. La réalité, c'est qu'on ne sait pas ce qui va se passer. L'ancien système, c'est fini. Et nous mettrons peut-être un siècle à nous installer dans le nouveau.

Source : Télérama Par Nathalie Crom, publié le 05/09/2010