mardi 10 juin 2014

Billets-Halte au choc de complexité pour les entreprises


Halte au choc de complexité pour les entreprises

La loi sur la sécurisation de l’emploi instaure une durée minimale de travail de 24 heures par semaine pour les salariés à temps partiel. Patronat et syndicats doivent négocier des dérogations par branches.

Quel est le point commun entre la pénibilité au travail, les contrats de travail de 24h minimum et l’inspection du travail ? Une seule réponse possible : la complexité que ces mesures engendreront pour les entreprises en France. Si la « volonté de bien faire » qui prédispose à ces mesures peut parfois être louable, les choix qui ont été faits pour leur mise en œuvre sont en totale opposition avec l’intention affichée du Président de la République et du Premier Ministre de simplifier la vie des entreprises. Les entrepreneurs de CroissancePlus ont été sensibles à ces déclarations mais aussi terriblement déçus quand ils voient qu’à peine prononcées elles sont déjà remises en cause. Et c’est le cas avec plusieurs textes législatifs récents.

1ère déception : la réforme des retraites institue un « compte personnel de prévention de la pénibilité» au profit de tous les salariés de droit privé. Dix facteurs de pénibilité ont été retenus notamment le travail de nuit ou répétitif, le bruit, les postures pénibles, la manutention manuelle de charges….La mise en œuvre de ces dispositions va être d’une complexité effroyable sans oublier les inégalités en fonction des secteurs d’activité et des fraudes pratiquement indétectables …. Au final, c’est une loi dantesque dont la mise en place va entraîner une aggravation des coûts de gestion administrative qui seront autant d’investissements en moins pour le développement de l’entreprise.

2ème déception : la loi sur la sécurisation de l’emploi instaure une durée minimale de travail de 24 heures par semaine pour les salariés à temps partiel. Son objectif est de limiter les contrats courts ; le code du travail n’imposant pas actuellement de durée minimale de travail. Ces nouvelles contraintes légales rigidifient encore un peu plus l’organisation du travail en obligeant par exemple à regrouper ces heures en journées complètes. Conscients de la situation de l’emploi aujourd’hui en France et du danger que cela représente, le législateur a prévu des dérogations par branches. Une véritable guerre de tranchée entre patronat et syndicats a donc commencé, car sans signature paritaire aucune dérogation n’est possible. C’est donc pour les entreprises une négociation avec un pistolet sur la tempe.

3ème déception : la réforme en cours de l’inspection du travail. Les inspecteurs de ce corps se verraient doter de nouveaux pouvoirs de sanction administrative et financière. Ils pourraient ainsi passer par une autre action que la voie pénale pour sanctionner les infractions d’une certaine gravité. Tous les entrepreneurs estiment que ce texte va totalement à l’encontre d’un esprit de dialogue et de confiance pour qu’une entreprise puisse se développer. Il transforme clairement l’inspection du travail en police anti-entreprises.

Les entrepreneurs de croissance sont convaincus que ces réformes sont fondées sur une erreur de diagnostic. Le législateur confirme par ces textes qu’il méconnait les entreprises. Ces dernières vivent des commandes de leurs clients qui varient en fonction de la conjoncture et de multiples aléas nationaux et mondiaux. Quand le carnet de commandes est plein, les emplois sont préservés et créés. Quand il est vide, les emplois disparaissent. D’où la nécessité de laisser à nous entrepreneurs de la flexibilité, de la liberté pour pouvoir adapter le temps de travail des collaborateurs et nous aider à créer des emplois. En interdisant demain de proposer des contrats de 15, 17 ou 23 heures, le législateur tuera le temps partiel et maintiendra des personnes au chômage voir encouragera le travail au noir.

A l’heure où les entreprises se battent pour retrouver des marges et de la compétitivité, ces nouvelles obligations légales et réglementaires sont dramatiques pour les entreprises et surtout pour l’emploi. Les entrepreneurs demandent solennellement au Gouvernement et au Parlement de renoncer à ces lois.


Source lesechos.fr

Billets-Le FN lave son linge sale en public


Le FN lave son linge sale en public

Stratégie politique ou règlement de compte familial ? La presse européenne revient sur la dernière polémique provoquée par Jean-Marie Le Pen sur la "fournée".
 
Ce n’est pas tant les propos de Jean-Marie Le Pen [il a parlé de faire une "fournée" d'artistes dont Patrick Bruel] qui ont choqué la correspondante du Soir, Joëlle Meskens : "Plus grave est l’occasion ainsi offerte à Marine Le Pen de prétendre franchir un nouveau palier dans la dédiabolisation de son parti. En condamnant pour la toute première fois la 'faute' de son père, elle fait mine de débarrasser le Front national de ses oripeaux sulfureux. Elle pourra se répandre. Voyez comme on condamne désormais les sorties de route ! Chez nous, nul racisme, nulle xénophobie ne seront tolérés ! L’épisode permet à Marine Le Pen de faire croire que l’ancienne boutique des ultras n’est plus qu’un banal parti patriote. Il offre l’occasion à la fille de faire mine de tuer le père", estime l’éditorialiste.

Amabilités filiales
Outre-Manche, The Independent souligne que la sortie du président d’honneur pourrait tout de même gêner la stratégie européenne du Front national : "Les efforts de Marine Le Pen pour organiser une alliance européenne entre les partis eurosceptiques au sein du Parlement européen ont été endommagés par les propos antisémites de son père, publiés sur le site du Front national. Jean-Marie Le Pen, fondateur et président d’honneur du parti, embarrasse le parti aseptisé de sa fille."

Son confrère britannique du Telegraph parle "d’une querelle familiale sans précédent qui a éclaté au cœur du parti d’extrême droite français, au sujet de son antisémitisme présumé. Le match d’amabilités filiales a vu Mademoiselle Le Pen accuser son père d’abîmer le parti avec des commentaires racistes alors qu’il l’accuse de transformer le Front national en un groupement 'insipide', bizarre et 'sans substance' ".

Dessin de Glez
Source Courrier International

lundi 9 juin 2014

Billet-D-DAY : l’Afrique débarquée !


D-DAY : l’Afrique débarquée !

François Hollande et le peuple français saluent la mémoire de tous ceux qui ont contribué au débarquement du 6 juin sur les côtes normandes. L'Afrique n'est pas conviée. Pourtant, sa contribution a été importante. Une énième ingratitude pour cet éditorialiste Guinée Conakry Info Boubacar Sanso Barry.

Pas de représentants de l’UA [Union africaine], de chefs d’Etat ou d’anciens combattants en provenance de l’Afrique. En soi, c’est là une négation du sacrifice que les Africains ont consenti aux Alliés pour que le débarquement et, plus globalement, la victoire soit possible. Mais ils n’en sont pas à leur première !
Naturellement, si l’on considère uniquement ce qui s’est passé à la date du 6 juin, on pourrait ne pas voir l’éminent rôle qui a été celui de l’Afrique et des Africains dans la victoire des forces alliées. Si l’on se met dans cette perspective des plus étroites, on comprendrait que Barack Obama, la Reine Elisabeth II ou encore Stephen Harper soient aux premières loges. De ce point de vue, on comprendrait même que les ennemis d’hier que sont notamment l’Allemagne, la Pologne, l’Italie, etc. soient également conviés. De ce point de vue donc, même la venue du turbulent Vladimir Poutine ne saurait surprendre. Et c’est décidément ainsi que les organisateurs de la cérémonie d’aujourd’hui perçoivent les choses.

Aucun tirailleur
Autrement, l’Afrique aurait au moins été représentée parmi les 800 vétérans étrangers attendus. Malheureusement, aucun tirailleur ne sera du rendez-vous. Ils ont été oubliés. Comme ils l’ont toujours été, du reste. De la part de la France et du monde, c’est une ingratitude flagrante à l’égard du continent africain. Parce qu’en effet, s’il est vrai que les Africains n’ont peut-être pas fait partie des troupes qui ont débarqué en Normandie, ils étaient là durant tout le processus qui a précédé ce jour historique.

L’Afrique était notamment là, servant d’assise territoriale et de cadre de repositionnement pour les forces alliées. Si elles n’avaient pas eu l’Afrique comme base arrière, les puissances alliées auraient certainement souffert de l’occupation du canal de Suez par l’Italie ou par celle des territoires asiatiques par les Japonais.

249 000 Africains mobilisés
Or, l’implication du continent berceau de l’humanité ne s’était point limitée à l’utilisation de ses ports et aéroports. Elle a également contribué à l’effort de guerre en y envoyant ses braves fils et en donnant de ses immenses richesses. A propos, des historiens estiment qu’entre 1940 et 1944, ce sont quelque 169 000 combattants qui furent mobilisés dans l’Ouest africain britannique. Pour ce qui est des colonies françaises, les mêmes auteurs estiment à 80 000 le nombre de combattants mobilisés dans le cadre des campagnes de “la France libre”. Une bonne partie n’est jamais revenue du front. L’Afrique fut également sollicitée pour participer aux dépenses militaires.

L’ombre du discours de Dakar
Comme on le voit donc, contrairement à ce qui est incarné dans la cérémonie de ce jour en Normandie, la contribution africaine à la victoire contre l’Allemagne nazie n’est pas des moindres. L’Afrique a offert son sol comme champ de bataille, ses fils comme combattants et ses avoirs comme contributions financières. Mais 70 ans après, on fait comme si elle n’avait rien fait. C’est à croire que l’objectif est de falsifier l’Histoire, en gommant la partition que les Africains y ont jouée.

Décidément, [l’ancien président français] Nicolas Sarkozy n’est peut-être pas le seul à penser que ''l’Afrique n’est pas assez entrée dans l’histoire'' ! En vérité, certains maîtres à penser tiennent toujours à la ''débarquer'' de l’Histoire. Mais, ça, c’est une autre histoire…

Photo: Le 6 juin 2014, au Château de Benouville, à l'occasion de la commémoration du 6 juin 1944 -AFP/Saul Loeb

mercredi 4 juin 2014

Billets-Place Tian’anmen 1987


Place Tian’anmen 1987

15 avril: Mort de l’ex-secrétaire général du Parti communiste chinois (PCC) Hu Yaobang écarté en 1987 pour «déviance bourgeoise». Début des rassemblements d’étudiants à Tiananmen pour célébrer son deuil.

18 avril: Pétition des étudiants au parlement pour des réformes et une plus grande ouverture.

21 avril: Après les ouvriers, les intellectuels se joignent au mouvement. 100 000 manifestants.

26 avril: Le Quotidien du peuple publie un éditorial citant Deng Xiaoping qui qualifie le mouvement étudiant d’«anti-parti» et d’«anti-socialiste» et déclare les manifestations illégales.

4 mai: Célébration du 70e anniversaire du mouvement démocratique du 4 mai 1919. Les journalistes rejoignent le mouvement.

13 mai: Début de la première grève de la faim des étudiants.

15 mai: Visite officielle à Pékin de Mikhaïl Gorbatchev.

17 mai: Marche de plus d’un million de personnes dans Pékin avec des représentants du syndicat unique et les médecins.

18 mai: Les 8 «immortels», la vieille garde dirigeante du PCC dominée par Deng Xiaoping, forcent le Bureau politique du Comité central à imposer la loi martiale qui sera effective le 20 mai.


19 mai: Le secrétaire général du PCC, Zhao Ziyang, parle avec les étudiants: «Excusez-moi, je suis venu trop tard.» Fin de la première grève de la faim.

21 mai: Purge de Zhao Ziyang qui sera remplacé par Jiang Zemin. Li Peng, tenant de la ligne dure, reste premier ministre.

23 mai: Trois personnes jettent de la peinture sur le grand portrait de Mao ornant Tiananmen. Les étudiants les remettent à la police.


29 mai: Une réplique de la statue de la liberté est érigée sur Tiananmen aux côtés du monument des martyrs révolutionnaires.

2 juin: Alors que la majorité des étudiants de la capitale est de retour dans les universités, un dernier noyau dur décide d’une nouvelle grève de la faim.

3 juin: Deng Xiaoping donne l’ordre à l’armée de déblayer la place «sans bain de sang». Dans la soirée, l’avancée de l’armée provoque les premiers affrontements avec les civils.



4 juin: La place Tiananmen est nettoyée. On dénombre 200 morts, selon les chiffres donnés plus tard par le pouvoir, 2400 selon une source de la Croix-Rouge de Pékin, plus de 2000 dans toute la Chine selon un autre document interne cité par Human Rights in China. 

Billets-Place Tian'anmen


Place Tian'anmen

Il y a 25 ans, se déroulait le massacre de Tian’anmen. Grâce à une image forte, cet évènement reste encore dans toutes les mémoires. Mais pour le peuple chinois, elle est toujours interdite. À l’heure où des velléités de contrôle de l’internet se font jour jusque dans nos plus belles démocraties, il peut-être utile de s’en souvenir.


Photo Charlie Cole

Après la mort de Mao, en 1976, la Chine est sujette à divers errements politiques. Le pouvoir tente le grand écart : libéraliser l’économie tout en conservant la dictature du parti communiste. Dès la fin des années 70, le gouvernement met en place des réformes économiques qui vont bouleverser la vie de millions de Chinois. Il y aura de nombreux nouveaux pauvres et quelques nouveaux riches. À plusieurs reprises durant les années 80, les étudiants manifestent pour obtenir plus de libertés démocratiques. Dès 1987, à la suite de l’interruption de certains processus de réforme, divers troubles sociaux se font jour. En avril 1989, après la mort de Hu Yaobang - un « libéral » limogé - les étudiants se rassemblent spontanément à la place Tian’anmen. Plusieurs manifestations ont lieu durant tout le mois. Le 26 avril, toute nouvelle manifestation est interdite par le pouvoir, mais le 27, ils sont 50’000 à manifester à Pékin et le mouvement se développe dans tout le pays.

Dès ce moment, la place Tian’anmen est occupée en permanence par des manifestants. Le 12 mai, commence une grève de la faim qui finira par être suivie par un millier d’étudiants. La population manifeste massivement son soutien. Certains jours, plusieurs centaines de milliers de personnes se retrouvent sur la place. La visite officielle de Mikhail Gorbatchev - qui à travers la Glasnost et la Perestroïka, tentait, lui aussi, de moderniser son pays - rend le gouvernement très nerveux. Le 17 mai, il devra annuler la visite de Gorbatchev à la Cité interdite. Chez les dirigeants chinois, les réformistes et les conservateurs s’affrontent et c’est finalement ces derniers, à la suite de Deng Xiaoping, qui auront le dernier mot. Le 19 mai, la loi martiale est proclamée.

Dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, l’armée entre dans Pékin et se heurte à des points de résistance dressés par les étudiants. L’« Armée populaire de libération » fait usage des ses armes à feu. Arrivée sur la place Tian’anmen elle écrasera de ses chars les grévistes de la faim restés dans leurs tentes. Des combats et des barricades dureront encore jusqu’au 8 juin. Les arrestations sont nombreuses et les premières condamnations à mort suivies d’exécutions sont rapportées dès la semaine suivante. Selon les sources, on estime que ces affrontements ont pu provoquer jusqu’à 3000 morts, sans compter les exécutions qui ont suivi. Aujourd’hui, 22 ans après, on ne sait combien de personnes sont toujours emprisonnées pour leur participation au printemps de Pékin.


Photo Stuart Franklin

La scène de l’Homme au tank se passe le 5 juin à 800 mètres de la place de Tian’anmen. Elle a été photographiée et filmée depuis un balcon de l’hôtel Beijing par plusieurs photographes : Charlie Cole (Newsweek), Stuart Franklin (Magnum), Jeff Widener (AP) et 2 équipes de télévision (CNN et BBC). L’image de l’homme de Tian’anmen a fait rapidement le tour du monde, occupant simultanément la une de la presse écrite et des journaux télévisés. Le courage (à ce moment, les tanks avaient déjà écrasé les manifestants de la place Tian’anmen et l’homme devait le savoir.

Mais il faut aussi se rappeler que dans les mois qui précédèrent, l’armée ou la police s’étaient souvent montrées très proches des étudiants) de l’homme en chemise blanche arrêtant les chars sidère les spectateurs du monde entier. Plus que de longs discours et des chiffres, elle symbolise à merveille la disproportion entre la volonté de dialogue des étudiants et la brutalité de la répression. Dans cet environnement grisâtre, cette chemise blanche, couleur de l’innocence, incarne une grâce que 100 ans de répression ne pourront effacer.

« L’image se distingue surtout d’autres grandes photos du siècle, car le sujet crée lui-même l’instant. Il n’est pas pris dans le tourbillon de l’histoire, comme la jeune vietnamienne brûlée au napalm… ». L’image est certainement une des plus emblématiques de la fin du 20e siècle. Elle est dans toutes les mémoires et marquera pour longtemps les esprits, rassemblant confusément en une seule icône, toutes les turpitudes du régime autoritaire chinois. On l’a vue ressortir dans des articles sur la répression au Tibet et, bien évidemment, à propos des derniers Jeux olympiques. Elle colle au train du régime, qui s’en rend bien compte en réprouvant et en réprimant lourdement toute évocation de cet épisode historique.


Photo Jeff Widener

La diffusion simultanée de cette image en photo et en vidéo a apporté un surcroit d’intelligibilité et de mémorisation à sa force intrinsèque. Les plus de 30 ans - c’est-à-dire ceux qui ont vu le reportage de ces événements « en direct » - peuvent dire que dans leur esprit, la version animée se confond avec celle, immobile, des photos.

L’expérience, le souvenir du mouvement se mêlent aux photos qu’on a vues dans les journaux et pour une fois on a clairement l’impression qu’on a affaire à « une photo qui bouge ». On peut dire aussi, que la version vidéo agit comme une légende de la photo et qu’en retour, la photo apporte un peu de pérennité à la vidéo.
De par son symbole fort, l’image pourra occasionnellement dépasser la notion strictement chinoise comme véhicule d’un concept de non-violence, à l’instar de la célèbre photo de Marc Riboud - La fille à la fleur - dont on a un peu oublié le contexte pour ne se souvenir que de son expression.

Qu’est-il advenu de l’homme en blanc ? Les hypothèses les plus diverses ont cours. Elles vont de sa rapide arrestation, suivie d’une exécution, à une vie paisible et anonyme hors de Chine.

mardi 3 juin 2014

Billets-Syrie… élection mascarade


Syrie… élection mascarade

Cette présidentielle que Bachar El-Assad a tenu à organiser n’est qu’une farce électorale, alors que plus de la moitié du pays échappe au régime et que 9 millions de Syriens sont réfugiés ou déplacés.
 
La décision de Bachar El-Assad d’organiser une nouvelle élection présidentielle est sans doute plus brutale pour les Syriens que la répression sauvage que son régime mène contre eux.

Car la violence déchire leur corps mais respecte leur cerveau, alors que cette farce électorale est une humiliation sans pareille. La brutalité pure suppose que les Syriens sont forts et doivent être anéantis, tandis que les prendre pour des imbéciles relève d’une volonté de les réduire à moins que rien. Ce mépris s’affiche clairement dans la candidature de Bachar El-Assad à la présidence de la République, vécue comme une blague grossière. Et le rire est en effet la seule réponse que mérite cette mascarade.

D’autant qu’Assad s’est présenté comme le septième candidat parmi 24 au total, avant que la Cour constitutionnelle n’en valide finalement que 3, dont celle de Bachar Hafez El-Assad. Il est certain que le fonctionnaire chargé de rédiger et de diffuser la liste des candidats a grincé des dents et tenté de demander à ses supérieurs de le dispenser de cette responsabilité. Car si demander l’autorisation de se présenter n’irrite pas Bachar, elle fait se retourner de colère Hafez, son père, dans sa tombe.

L’événement est donc une blague en soi, un sujet de plaisanterie exemplaire. Mais c’est devenu hélas un fait réel qu’il faut traiter avec sérieux. Avec sa nouvelle “démocratie”, Assad pousse la délicatesse jusqu’à encourager des commentateurs et des observateurs parmi ses partisans, en Syrie et au Liban, à participer à l’opération de crétinisation en se demandant en toute naïveté, dans des émissions de télévision, si [une telle élection, avec trois candidats, “démocratique”] ne constituerait pas une première en Syrie depuis cinquante ans.

La stupéfaction de ces observateurs ne serait pas plus grande s’ils assistaient à la résurrection du Christ trois jours après sa crucifixion, accompagnée d’éclairs et de coups de tonnerre, exactement telle que les chrétiens se la figurent. On suggère implicitement qu’une main obscure a empêché la tenue d’élections pendant longtemps et qu’Assad s’est rebellé contre cette force, qui pourrait être l’impérialisme et le sionisme. Toutefois, même une mémoire affaiblie se souvient que le parti Baas gouverne la Syrie depuis 1963 et que Hafez El-Assad lui-même l’a dirigée pendant trente ans à partir de 1970, avant d’offrir la présidence à son fils Bachar.

Le régime considère donc son peuple avant tout comme un imbécile facile à tromper. Sauf qu’il demande aujourd’hui à cet imbécile, qui n’a pas été consulté depuis cinquante ans, de s’exprimer en votant. Comme si le résultat du scrutin n’était pas connu d’avance. Et comme si des millions de Syriens tués, expulsés et déplacés par Assad n’étaient pas hors d’état de voter. Le fond du message n’est pas seulement le mépris pour les Syriens, mais surtout le mépris pour les principes universels. Le régime dit en substance : vous voulez des élections ? En voici, et avec des concurrents pour M. le Président.

Quant à l’idée initiée par la Grèce antique appelée “démocratie”, nous pouvons la reformuler nous-mêmes, perchés sur un pied, entre deux tueries. Tout peut être préparé comme un repas rapide, au mépris des centaines d’ouvrages sur les règles de la démocratie. Il s’agit là d’un message de profond dédain pour le monde, invité à croire que la démocratie est née en Syrie entre deux barils d’explosifs. Cet excès d’assurance rappelle le régime de la Corée du Nord. L’isolement et le délire, qui amènent un dirigeant à se moquer tout à la fois de son peuple, du reste du monde et des principes universels, conduisent finalement le chef lui-même à passer pour un crétin.

Dali, œuvre de la série “The Syrian Museum”, de l’artiste syrien Tammam Azzam, actuellement exposé à l’Institut des cultures d’Islam.

Source Courrier International

Billets-Les super-riches de 1987 et leur fortune


Les super-riches de 1987 et leur fortune

Les super-riches ne deviennent pas automatiquement encore plus riches avec le temps. Contrairement à ce que Thomas Piketty prétend, il n’est pas facile de conserver son patrimoine dans une économie de marché. Démonstration.

Nombreux sont ceux qui ont une vision statique de la richesse et font l’erreur de croire que si une personne devient riche, elle et ses héritiers seront riches – et chaque fois plus riches – pour toujours. Sans aller plus loin, l’économiste à la mode, Thomas Piketty, essaie de démontrer dans son ouvrage, Le Capital au XXIe siècle, qu’il est très probable qu’existe une tendance au sein du capitalisme plaçant la rentabilité du capital au-dessus du taux de croissance de l’économie, de sorte que la classe capitaliste accumulerait chaque fois plus une portion croissante du revenu national, aggravant ainsi les inégalités sociales.

Piketty pense également probable que les plus riches au sein de la classe capitaliste ont de plus grandes facilités pour obtenir un taux de rendement supérieur que celui des capitalistes de moindre dimension, ce qui fait que la tendance naturelle du capitalisme serait que les super-riches (et leurs héritiers) s’emparent de portions croissantes de la richesse totale. Afin de démontrer ce point, Piketty passe en revue la liste des milliardaires élaborée annuellement par Forbes : si on agrège la richesse de la cent millionième partie de la population mondiale adulte en 1987 (les 30 personnes les plus riches du monde) et si on la compare à la richesse de la cent millionième partie de la population mondiale adulte en 2010 (les 45 personnes les plus riches du monde), on arrive à la conclusion que celle-ci a grandi à un taux moyen réel de 6,8% (en décomptant l’inflation) : le triple de la croissance annuelle moyenne de l’ensemble de l’économie mondiale (2,1%).

Les super-riches, donc, sont chaque fois plus super-riches selon Piketty, et non pas parce qu’ils le mériteraient grâce à leur bonne gestion en tant qu’entrepreneur, mais simplement pour avoir accumulé une énorme quantité de richesse capable de se reproduire en pilote automatique. Comme le dit Piketty : « Une des leçons les plus frappantes du classement de Forbes est que, dépassé un certain seuil de richesse, toutes les grandes fortunes, qu’elles aient eu leur origine dans l’héritage ou l’entreprise, croissent à des taux extrêmement élevés, indépendamment du fait que leur propriétaire travaille ou non. »

Cependant, Piketty fait un saut logique inadmissible : que la richesse de la strate la plus riche de la société ait augmenté à un taux de rendement annuel moyen de 6,8% entre 1987 et 2010 ne signifie pas que les personnes riches de 1987 soient les mêmes qu’en 2010. Par exemple, si l’individu A est en 1987 la personne la plus riche du monde avec 20 milliards de dollars, il pourrait arriver qu’en 2010 cette personne A soit complètement ruinée et qu’un autre individu B devienne, à ce moment, la personne la plus riche du monde avec 40 milliards. À partir de ce fait, conclurons-nous que la conservation et l’accroissement de la richesse est un processus simple et automatique qui ne requiert aucune adresse personnelle de la part du propriétaire ? Évidemment non.

Par chance, il n’est nul besoin de se lancer dans des hypothèses théoriques sur la croissance de la richesse des super-riches entre 1987 et aujourd’hui puisque nous pouvons, simplement, étudier ce qu’il est advenu des super-riches de 1987. Leur richesse a-t-elle augmenté depuis lors à un rythme de 6,8% annuel, comme l’affirme Piketty, est-elle restée stationnaire, ou a-t-elle diminué, ces super-riches étant remplacés par d’autres créateurs de richesse ?

Les dix hommes les plus riches du monde en 1987
En 1987, la revue Forbes commença a élaborer sa liste de milliardaires. Si on y jetait un coup d’œil trois décennies plus tard, on serait probablement surpris de ne connaître pratiquement personne. Et non, la raison principale n’est pas que nombre d’entre eux seraient morts, mais bien que pratiquement tous ont vu leur patrimoine s’épuiser d’une façon très considérable.

  • Commençons par l’homme le plus riche du monde en 1987 : le Japonais Yoshiaki Tsutsumi, avec une fortune estimée à 20 milliards de dollars. La dernière fois qu’il fit son apparition dans la liste de Forbes date de 2006 et sa richesse avait fondu à 1,2 milliard de dollars, ce qui, en comptant l’inflation, équivalait à 678 millions. Depuis lors sa fortune a continué sa chute et il ne figure même plus dans la liste de Forbes. Mais en prenant comme référence la dernière valeur connue (678 millions de pouvoir d’achat similaire à celui de 1987), nous nous trouvons devant le fait que sa richesse aurait fondu de 96% depuis 1987 : selon Piketty, elle aurait dû être multipliée par six.

  • Continuons avec un autre Japonais, Taikichiro Mori, le deuxième homme le plus riche du monde en 1987. À l’époque, il amassait une fortune de 15 milliards qui le rendit en 1991 l’homme le plus riche du monde, dépassant Tsutsumi. Taikichiro Mori décéda en 1993 et légua sa fortune à deux de ses fils : Minoru Mori et Akira Mori. Le patrimoine aujourd’hui combiné de ses deux fils est de 6,3 milliards de dollars, équivalents à 3,075 milliards de dollars de 1987 : un effondrement de 80% de leur richesse.

  • Je n’ai pas été en mesure de trouver les chiffres correspondant à la fortune actuelle des hommes (ou de leurs héritiers) des troisième et quatrième places de la liste, Shigeru Kobayashi et Haruhiko Yoshimoto, avec une fortune de 7,5 et 7 milliards de dollars respectivement. Mais le fait qu’ils aient pleinement investi dans le secteur immobilier japonais en 1987 et qu’il n’existe aucune trace d’eux (ou de leurs familles) sur Internet, laisse suggérer qu’ils n’ont pas connu un meilleur sort que Tsutsumi et Mori.

  • Le cinquième rang de la liste était occupé en 1987 par Salim Ahmed Bin Mahfouz, agent de change professionnel et créateur de la plus grande banque d’Arabie Saoudite (National Commercial Bank of Arabia Saudi). En ce temps, il jouissait d’une fortune de 6,2 milliards de dollars. En 2009 décéda son héritier, Khalid bin Mahfouz, avec une richesse de 3,2 milliards, équivalents à 1,7 milliards de 1987 ; c’est-à-dire un appauvrissement de 72,5%

  • Au sixième rang, nous trouvions les frères Hans et Gad Rausing, maîtres de la multinationale suédoise Tetra Pak : ensemble, ils pouvaient compter sur un patrimoine de 6 milliards de dollars. Actuellement, Hans Rausing, âgé de 92 ans, possède un patrimoine de 12 milliards de dollars (et occupe la place 92 parmi les plus riches du monde) ; Gad est mort en 2000, mais on estime que ses héritiers accumulent une fortune de 13 milliards de dollars. Au total donc, ils sont passés de 6 milliards de dollars à 25. Cependant, en éliminant l’inflation, il se trouve que l’enrichissement a été bien moindre : de 6 milliards à 12,2, ce qui équivaut à un taux de rendement annuel moyen de 2,7%, Très éloigné du 6,8% que suggère Piketty.

  • En septième place, il y avait un trio de frères : les frères Reichmann, propriétaires de Olympia and York, un des plus grands promoteurs immobiliers du monde. Leur richesse était elle aussi estimée à 6 milliards de dollars, mais cinq ans plus tard ils furent les protagonistes d’une des banqueroutes les plus fameuses de l’histoire, ce qui réduit leur patrimoine à 100 millions de dollars. Un des frères arriva à renaître de ses cendres et aujourd’hui la richesse de ses héritiers est estimée à quelques 2 milliards de dollars, équivalents à 975 millions de 1987 : c’est-à-dire une perte de 84%.

  • Le huitième rang était occupé par un Japonais, Yohachiro Iwasaki, avec une fortune de 5,6 milliards. Son héritier, Fukuzo Iwasaki, mourut en 2012 avec un patrimoine de 5,7 milliards, équivalents à 2,8 milliards de 1987 ; c’est-à-dire des pertes patrimoniales de 50%.

  • Un meilleur sort fut réservé au neuvième homme le plus riche du monde en 1987, le Canadien Kenneth Roy Thomson, propriétaire de Thomson Corporation (faisant partie aujourd’hui du groupe Thomson Reuters). En ce temps, il disposait d’un patrimoine de 5,4 milliards de dollars et, quand il mourut en 2006, il avait réussi à l’augmenter jusqu’à 17,9 milliards, équivalents à 9,3 milliards de 1987. Dans ce cas, son taux de rendement annuel moyen grimpa à 2,9% ; de nouveau, très éloigné des 6,8% garantis par Piketty.

  • En dernier, nous trouvons Keizo Saji, avec un patrimoine de 4 milliards de dollars. Saji mourut en 1999 avec une fortune de 6,7 milliards de dollars, ce qui en décomptant l’inflation de la période le laissait avec 4,6 milliards ; autrement dit, un rendement annuel moyen de 1,1%.

Conserver son capital est très difficile
Au contraire de ce que beaucoup imaginent et de ce que Thomas Piketty prétend démontrer, il n’est pas facile du tout de conserver son patrimoine dans une économie de marché ; il est toujours à la merci des préférences changeantes des consommateurs, de l’apparition de nouveaux concurrents qui peuvent finir par nous évincer ou de la possible surévaluation (et de l’effondrement ultérieur) du prix des actifs. Il est faux de dire qu’il existe un seuil à partir duquel l’accumulation du capital s’opère d’une manière presque automatique.

Au contraire, plus grand est le patrimoine personnel d’un individu plus il est compliqué de le rentabiliser ; les opportunités pour réinvestir tout son capital à de hauts taux de rendement sont très rares à moins de faire le saut vers d’autres marchés où normalement on n’a aucun avantage compétitif. Les mêmes raisons qui conduisent les États à être de piètres gestionnaires de capitaux servent à expliquer pourquoi les milliardaires restent sans idées et facultés pour gérer leur fortune… au point qu’ils puissent se trouver dans l’incapacité de se réinventer et finissent en voyant leurs propriétés décimées. Ce n’est pas pour rien que la sagesse populaire à ce sujet vaut plus que les élucubrations de nombre d’économistes myopes : from shirtsleeves to shirtsleeves in three generations. De fait, aujourd’hui, il ne faut même pas trois générations, il suffit de trois décennies pour perdre presque tout.

En 2013, les noms Tsutsumi, Mori, Reichmann, Iwasaki ou Saji sont presque sans importance. De même, en 1987, beaucoup des hommes les plus riches du monde actuel – Bill Gates, Amancio Ortega, Larry Ellison, Jeff Bezos, Larry Page, Sergey Brin ou Mark Zuckerberg – travaillaient dans un garage, ou étudiaient au lycée, ou jouaient dans un jardin d’enfants. Nous verrons combien d’entre eux resteront sur la liste dans trois décennies et quels autres créateurs de richesse géniaux y seront entrés.


Source contrepoints.org

lundi 2 juin 2014

Billets-Agnès Bun reporter vidéo en Ukraine


La journaliste Agnès Bun dans l'est de l'Ukraine (photo: Roman Pilipey)
Agnès Bun est une reporter vidéo de l'AFP basée à Hong Kong.

Agnès Bun reporter vidéo en Ukraine

Slaviansk (Ukraine), 19 mai 2014 - Avant de partir trois semaines couvrir les tensions dans l'Est de l'Ukraine entre l'armée et les rebelles pro-russes, je n'avais jamais couvert de conflit.
Etrangement, les explosions qui font trembler les murs de ma chambre d'hôtel en pleine nuit, le poids du casque et du gilet pare-balles, le bruit assourdissant des balles qui sifflent près de mes oreilles, la tension, la violence… Rien ne me surprend vraiment.

Comme tout le monde, j'ai vu des films, lu des livres sur le sujet. Et avant de partir, des amis plus expérimentés, reporters de guerre pour certains, m'ont abreuvé de conseils. L'AFP m'a également fait suivre, en février, une solide formation pour journaliste en environnement hostile. Elle m'a appris les bases, les réflexes à adopter lorsque je suis en reportage en milieu à risques. Tout cela n’enlève rien au poids des choses. Mais du coup, lorsqu'elles me tombent dessus, je l’accepte, presque avec résignation: je m'y attendais.


Un soldat des forces spéciales ukrainiennes prend position sur une barricade pro-russe abandonnée près de Slavyansk, le 24 avril 2014 (AFP / Kirill Kudryavtsev)

Mais ce à quoi rien ni personne ne m'a préparée, ce sont ces moments de grâce qui triomphent, entre deux épisodes de violence.
Comme ce moment à un poste de contrôle où la tension est à son comble: des habitants pro-russes hurlent sur des soldats ukrainiens qui montent la garde. « Traîtres! »
Les soldats, visage impassible, maintiennent leur position.
Avec mes collègues, le vidéaste Paul Gypteau et le reporter texte Max Delany, nous allons les voir, nous nous faisons discrets; nous savons que nous marchons sur des œufs, les soldats sont nerveux.
Et là, un soldat s'avance vers moi. Je me dis que c'est fichu, que nous devons arrêter de filmer et qu'il va nous demander de partir.
En réalité, il vient déposer un chaste baiser sur ma joue, comme un collégien: il veut seulement pouvoir dire à sa mère qu'il a « embrassé une fille française »...

Quelques minutes plus tard, des véhicules de l'armée ukrainienne arrivent. Les habitants, des personnes âgées pour la plupart, tentent de les arrêter à mains nues. Des coups de feu sont tirés en l'air, à quelques mètres de nous. La magie est rompue.
Je pensais qu'être sur un terrain de conflit, c'était vivre dans une tension permanente, sept jours sur sept. En réalité, aux brefs moments de violence succèdent de longues plages d'accalmie. Chacun reprend ses habitudes, la vie continue.
Parfois, hostilité et normalité se côtoient, dans un curieux mélange.
Comme à ce poste de contrôle où des rebelles tentent de nous confisquer un gilet pare-balles. Nous parvenons finalement à les convaincre de nous le laisser. Tout au long des négociations, les insurgés me proposent du thé, du café, m'offrent des chocolats. Ils ont beau tenter de me détrousser, ils restent civilisés.


Un rebelle pro-russe monte la garde à un poste de contrôle à Slaviansk, le 15 mai 2014 (AFP / Vasily Maximov)

D'ailleurs aux points de contrôle, côté insurgés comme côté soldats, je reçois souvent des friandises, des mains même des hommes armés jusqu'aux dents qui vérifient mes papiers, fouillent le coffre de la voiture. Des gestes candides qui font un peu baisser la tension.

Autre présent inattendu: lors de mon premier jour à Slaviansk, bastion des insurgés encerclé par l'armée où je passe une semaine en compagnie de mon collègue du texte Bertrand de Saisset et du photographe Vasily Maximov, un habitant m'offre une douille d'AK47. « Souvenir », me dit-il en souriant.

Mais hélas, parfois la violence se rappelle brutalement à nous.
Je me souviens, le jour de la Fête de la Victoire le 9 mai, avoir été émerveillée de voir tous ces gamins gambader à Slaviansk, au milieu des chars paradés par les insurgés, fleurs et fusils à la main. Je me suis rendue compte que j'en croisais assez peu d'ordinaire. Les enfants sont une vision rare en zone de conflit. Les écoles sont fermées, les parents les ont envoient ailleurs pour les protéger.


Un rebelle pro-russe pose avec un enfant à Kostyantynivka, dans l'est de l'Ukraine, le 28 avril 2014 (AFP / Vasily Maximov)

L'après-midi même, après la parade militaire, mon collègue Bertrand de Saisset et moi faisons un tour dans la ville, pour voir s’il y a quelque chose à couvrir, une histoire à raconter. Nous tombons sur des gens du coin, près d’un bac à sable. Ils nous invitent à partager une bière, des chips avec eux, leurs enfants jouent à côté.
Je ne parlais pas un mot de russe avant de venir, et je ne baragouine que les quelques mots et gros mots d’usage après quelques semaines. Mais je me sens acceptée, nous discutons avec les mains, avec l'aide de mon collègue qui parle couramment russe. Nous échangeons des tranches de nos vies respectives, si différentes.

Et puis l’une des femmes reçoit un coup de fil.
Son visage s'assombrit, le rideau tombe: un garçon d’environ 12 ans s’est fait tirer dessus, à quelques pas de mon hôtel, au beau milieu de l'après-midi.


Funérailles d'un activiste pro-russe tué pat balles à Krasnoarmeysk, le 13 mai 2014 (AFP / Fabio Bucciarelli)

Alors nous repartons, la mort dans l’âme. Il faut nous rapprocher, vérifier l’histoire.
Nous avions presque oublié que nous étions dans une ville assiégée; le conflit a fini par nous rattraper. On ne court pas plus vite que les balles, par moments.
Pour ma part, la chance ne m’abandonne pas. Un beau jour, Avec mon collègue Max Delany, nous sommes pris dans un échange de tirs croisés entre l'armée ukrainienne et des insurgés, près d'un poste de contrôle à la sortie de Slaviansk. Les balles sifflent près de nous. Ils nous faut courir, en dépit du poids du gilet pare-balles, de la caméra pour moi, nous abriter derrière des murets, nous jeter par terre à chaque détonation, tenter de sortir de là.

Pendant que je cours, mon micro se débranche, sans que je le remarque, trop occupée à trouver un endroit où me réfugier. Ce n'est qu'en visionnant mes images, plus tard, que je découvre qu'elles sont muettes. Frustrant.
Mais sur le coup, je n'ai pas le temps de m'en rendre compte. Des personnes ont été touchées à quelques mètres de nous à peine.

Dans ces moments-là, le temps s'accélère et ralentit tout à la fois, juste assez longtemps pour que des scènes d'une violence extrême se gravent dans mon cerveau. Un homme touché aux jambes gisant dans son sang, au beau milieu des tirs. Il lève les bras, sans doute pour appeler à l'aide, mais impossible de le secourir sans se prendre une balle soi-même.
Le sentiment d'impuissance est terrible. J’apprendrai plus tard qu'il a succombé à ses blessures.
Un autre homme a été touché dans sa voiture. Mon collègue et moi aidons à le traîner à l'abri sur le bas-côté. Mais il décède quelques minutes plus tard, à moins qu'il n’ait déjà été mort.


Poste de contrôle de l'armée ukrainienne près d'Izum, dans la région de Donestsk, le 15 mai 2014 (AFP / Genya Savilov)

Plus tard, je discute avec une journaliste qui a également côtoyé des tirs d'un peu trop près. Elle m’explique que ce moment a été décisif pour elle. Qu'elle ne repartira plus jamais faire ce genre de reportage.
De mon côté, même lorsque je cours pour éviter les balles, pas un moment je ne remets en question ma présence dans ce pays, ma profession. J'ignore pourquoi.
Dans ma tête, au beau milieu du chaos, mes pensées sont étonnamment claires, calmes. Je crois qu'avant même de partir, j'avais accepté la possibilité d'être blessée ou pire.
Au fond, le plus dur pour moi n’est pas de risquer ma vie. Bien sûr, je suis tendue quand je me rends sur le front des combats, quasi quotidiennement à Slaviansk. Un jour, nous passons près d'une roquette tombée au sol qui, miraculeusement, n'a pas explosé.
Mais le plus éprouvant, ce n'est pas cela.


Un rebelle pro-russe guette à un poste de contrôle près de Slavyansk, le 30 avril 2014 (AFP / Vasily Maximov)

Avec mes collègues, nous rencontrons des personnages attachants. Un rebelle surnommé « le Tchétchène », arborant un tatouage de Sioux sur l’épaule. Un soldat ukrainien au sourire tellement juvénile. Un insurgé avec qui nous partageons un fou rire improbable au beau milieu d'une interview. Un autre au physique imposant, kalachnikov à la main, qui jure qu'il ne me tirera jamais dessus.
Et puis parfois nous apprenons le lendemain, ou quelques jours plus tard, que leur poste a été attaqué, qu’il y a eu des morts, des blessés. On se prend à se demander s’ils en font partie.
D’un coup la mort a potentiellement un visage, un sourire disparu pour toujours. Ça fait réfléchir.

Avec mes collègues, nous nous efforçons de ne pas juger, de ne pas prendre partie. A force de côtoyer rebelles et soldats, j'ai souvent l’impression qu’ils ne savent pas toujours ce qu’ils font, ni pourquoi ils se battent. La situation en serait presque comique, si tous ces gens n’avaient pas une kalachnikov en bandoulière.
Dans ce genre de mission, l'entente avec les autres reporters avec qui nous travaillons est essentielle. Je garde de très beaux souvenirs de complicité partagée avec des collègues et confrères, de tous âges, de tous pays. Une fraternité naturelle dans l’adversité. Notamment ce moment où, rentrés de Slaviansk avec le reporter Bertrand de Saisset, nous dînons à Donetsk. Des feux d'artifice explosent soudain dans le ciel. Nous sursautons tous les deux, tendus, puis nous nous regardons, sourire aux lèvres.


Un rebelle pro-russe pendant la parade du Jour de la victoire à Donetsk, le 9 mai 2014 (AFP / Genya Savilov)

Il faudra sans doute un moment avant que nous arrêtions de prendre pétards et feux d'artifice pour des explosions de mortiers.
Bien sûr, il y a des scènes, des visions violentes qui me hantent et ne partiront jamais.
Avant cette mission, j'avais déjà couvert le typhon Haiyan aux Philippines, qui avait fait plusieurs milliers de morts. En tant que reporter, on avance, on accumule des souvenirs. Chacun a sa limite, et il faut être assez fort pour avoir la sagesse de sentir quand on la frôle.
La puissance des souvenirs heureux, de ces moments de grâce… Pour moi, malgré la mort, la violence, c’est la preuve que la vie triomphe, malgré tout. Pour l'instant, plus que jamais, je veux continuer à aller témoigner du courage de ceux qui se battent au quotidien pour mener une vie normale, dans des circonstances qui ne le sont pas.


 Un rebelle pro-russe pose à un poste de contrôle à Slaviansk, le 10 mai 2014 (AFP / Vasily Maximov)


Source blogs.afp.com

Billets-Construction de l'empire Google


Construction de l'empire Google

  • Septembre 1998
Naissance de Google.
Larry Page et Sergueï Brin présentent une version expérimentale de leur moteur de recherche.

  • Octobre 2000
> Arrivée de la publicité. AdWords sélectionne des textes publicitaires en fonction des résultats d’une recherche.

  • Juin 2003
> Lancement d’AdSense.
Cette régie publicitaire en ligne sélectionne et publie les annonces en fonction du contenu d’une page.

  • Octobre 2006
> Google acquiert la plateforme vidéo YouTube pour 1,8 milliard de dollars. Aujourd’hui, plus de cent heures de vidéos sont chargées chaque minute.

  • mai 2007
> Street View. Des appareils photo spéciaux installés sur des voitures prennent des clichés à 360 degrés pour les services Google Maps et Google Earth.

  • Septembre 2008
> Lancement de Chrome, qui fait concurrence à Internet Explorer (Microsoft) et à Firefox (Mozilla) pour occuper la place de leader des navigateurs Internet.

> Riposte au système d’exploitation iOS 6 d’Apple, Google Android 4.1 équipe près de 80 % des smartphones.

  • novembre 2011
> The New York Times évoque les recherches de Google en matière d’intelligence artificielle. Le projet prendra plus tard le nom de Google Brain.

  • septembre 2012
> La Californie autorise des tests avec des voitures sans conducteur.


  • février 2013
> Présentation des Google Glass. Cette paire de lunettes suscite une vive opposition : certains considèrent sa caméra intégrée comme une atteinte à la vie privée.


  • mai 2013
> Google achète Makani Power : la start-up développe des sortes de dragons volants qui, à faible altitude, génèrent de l’électricité éolienne et la transmettent au sol via un câble.

  • juin 2013
> Présentation du projet Loon. Un réseau de ballons doit relier à Internet les régions les plus reculées de la planète.

  • septembre 2013
> Création de Calico. Le laboratoire de bio­technologie mène des recherches sur la santé et l’allongement de la vie.

  • décembre 2013
> Google collectionne les entreprises robotiques, dont Boston Dynamics, spécialisée dans les robots qui marchent et sont capables de porter des charges. Les robots de Google grimpent sur des échelles et courent comme des guépards.

  • janvier 2014
> Pour 3,2 milliards de dollars, Google rachète Nest, un fabricant de thermostats intelligents. Il souhaite faire son entrée dans l’“Internet des objets”.


> Google X Lab planche sur une lentille de contact pour diabétiques qui mesure la glycémie dans le liquide lacrymal.