vendredi 25 septembre 2026

Billets-Un brin de sémiologie : la lutte des crasses


Un brin de sémiologie : la lutte des crasses

Au premier plan, Emmanuel Grégoire. Costume marine, chemise claire, cravate. Dans une main, la vapoteuse levée à hauteur de lèvres. Dans l’autre, les lunettes de soleil. Rien d’autre. Pas un sac, pas une poignée tendue, pas même l’ombre d’un objet qui servirait à autre chose qu’à lui-même. Ses deux mains sont occupées par des accessoires de confort. C’est déjà tout le récit : l’homme souriant qui passe n’a rien à porter. À sa gauche, un cran plus bas dans la fonction mais encore dans la lumière : le chef de cabinet. Même costume, mêmes lunettes noires, sourire de cortège. Et, au bout du bras, le grand Longchamp vert. Le Pliage. L’objet-totem du Parisien qui « fait son marché ». Sauf que ce n’est pas le maire qui le porte. Sciences Po mène à tout, y compris à devenir valet d’un accessoire de classe. Le vert n’est pas innocent non plus : couleur de l’écologie municipale, du tote bag moral, du marché responsable. Ici, il pèse au bout d’un bras subalterne, et le mythe est sauvé. Derrière eux, plus petite dans le cadre, coincée entre deux tentes : une femme noire à l’afro volumineux, lunettes, chemisier blanc, jupe droite, appareil photo en bandoulière. Deux pas en retrait. Exactement l’espace que le langage du corps réserve à qui accompagne sans précéder. Le look cite Angela Davis autant que l’élue de terrain. C’est un énoncé politique cousu sur une silhouette. « Je suis de là. Je suis la diversité. Je suis la lutte. » Sauf que l’image la place derrière ceux qui n’ont pas besoin de le dire. Le marché, lui, n’est pas un lieu. C’est un fond. Fripes à cinq euros, nappe à fruits, sac plastique blanc, enfant en t-shirt, vendeuse assise. Les habitants occupent les bords. Le pouvoir traverse. Il ne s’arrête pas. Le maire coupe le cadre et avance vers nous : il est l’image. Le collaborateur est le satellite proche, assez près pour profiter de la lumière, assez bas pour porter le fardeau. La femme appartient déjà au décor autant qu’au cortège. On reconnaît le vieux schéma : l’homme ouvre la marche, l’autre suit. Sauf qu’ici ce n’est plus un couple. C’est une institution. Deux régimes de tissu s’affrontent et ne se touchent pas. D’un côté l’uniforme de l’État -costume, cravate, poignet qui dépasse. De l’autre le textile du vrai marché, cheap, coloré, accroché. Au milieu, le look militant de l’élue, trop chargé de signes pour n’être qu’un vêtement, trop reculé dans le cadre pour gouverner la scène. Chaque objet est un attribut, comme dans une peinture d’histoire. La vapoteuse : la clope de ceux qui ont fait la transition et ne roulent pas au diesel, un geste d’aisance, la bouche se dirigeant vers une verge de métal tiède pendant que d’autres portent. Les lunettes à la main : le masque du notable, disponible, ni porté ni rangé. Le Longchamp : « je suis un Parisien comme vous », mais le porteur dit le contraire. L’appareil photo de l’élue : elle documente pendant qu’on la documente. Double statut, sujet et instrument. Personne n’est tout à fait à sa place -sauf le maire. Et puis il y a ce que le cadre expose sans le nommer. Une femme noire à l’afro militant, dans un marché populaire, ça « fait vrai ». Ça habille la gauche parisienne de sa bonne conscience. La diversité n’est pas absente. Elle est exposée. Représentation dans le champ, pouvoir au centre. On a emmené l’icône. On ne lui a pas donné le pas. Le plus important n’apparaît pas. C’est le troisième homme : le photographe, le communicant, celui qui a cadré cette seconde, trouvé l’image bonne, et l’a laissée sortir. Quelqu’un a pensé : voilà le maire parmi les gens. Quelqu’un n’a pas vu -ou a vu et s’en est moqué- que le suzerain a les mains libres, que le sac bourgeois est porté par un subordonné, et qu’une femme en look de lutte marche dans l’ombre portée du costume.

Le discours dit proximité, féminisme, diversité, hyperproximité. Le cadre dit autre chose : la phallocratie 3.0 en tournée dans un décor populaire.

Source :


Didier Maïsto
@DidierMaisto

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