jeudi 19 novembre 2015
Billets-«Vendredi 13» : sous la grandeur, l’opportunisme
«Vendredi 13» : sous la grandeur, l’opportunisme
Quand François Hollande a pris place vendredi
soir au Stade de France pour assister à un match de foot amical entre la France
et l’Allemagne, c’était une soirée bien classique qui débutait pour lui. En
plus de l’intérêt du jeu, il pouvait seulement espérer ne pas se faire trop
huer par le public, contrairement à ce qui s’était passé à plusieurs reprises
lors de déplacements antérieurs. Malgré les sombres prévisions des services de
renseignements français quant à une nouvelle attaque depuis les attentats de
Charlie, il n’imaginait certainement pas qu’il en sortirait en urgence,
exfiltré par ses gardes du corps, pour échapper à titre personnel à la
boucherie répandue dans Paris par des terroristes islamistes à la fois très à
l’aise pour agir et totalement déterminés à tuer et à mourir.
Au-delà des réactions
de dégoût, au-delà des condamnations sans appel, au-delà de la promesse de ne
pas nous laisser intimider par des assassins, cet événement tragique nous a
soudainement tous placés dans une situation politique nouvelle. Nous les Français,
déjà largement déstabilisés par les attentats de janvier, sommes inquiets de
voir de telles tueries se reproduire et nourrissons des craintes pour notre vie
et celle de nos proches. Vendredi soir, le temps politique s’est pour ainsi
dire arrêté sur une seule dimension, et cela va rester vrai pendant encore
quelques semaines : notre demande de sécurité pour nous et de fermeté à
l’encontre des terroristes est plus élevée que jamais. Qui peut aujourd’hui,
mieux que quiconque, entendre cette demande et y répondre ? François Hollande,
Président de la République et Chef des armées, assisté de son gouvernement.
De façon parfaitement
imprévue donc, notre François Hollande, dont la cote de popularité était
toujours accrochée autour de son plus bas il y a seulement dix jours, se
retrouve au centre des attentions, au centre de l’action et au centre des
décisions pour nous faire passer ce cap authentiquement difficile. Dans le
contexte de l’union sacrée réclamée par les Français, les oppositions quelles
qu’elles soient en sont réduites à faire de la figuration sur une ligne de
crête extrêmement périlleuse : faire entendre une différence sans donner
l’impression de casser l’unité et la solidarité nationale.
Dès vendredi soir,
dans la foulée des attentats, dans l’ambiance de stupéfaction douloureuse qui a
suivi, les déclarations immédiates de François Hollande ont donc eu toute la
portée et toute la grandeur voulue. En substance, a-t-il déclaré, les terroristes
veulent semer l’effroi, mais la France est une Nation forte qui saura se
défendre « et qui une fois encore saura
vaincre les terroristes. » Pour ce faire, François Hollande a
annoncé avoir décrété l’état d’urgence dans toute la France, fait venir des
renforts militaires à Paris, et fermé les frontières. Le Conseil des ministres
s’est rassemblé immédiatement après pour décider de la marche à suivre. Le
lendemain, le Président de la République a décrété un deuil national de trois
jours et a annoncé qu’il s’adresserait aux députés et aux sénateurs réunis en
Congrès à Versailles le lundi suivant « pour
rassembler la Nation dans cette épreuve ».
Je pense qu’à ce
stade, tout le monde peut convenir que François Hollande a fait ce qu’il
fallait, qu’il a eu les mots de compassion, de réconfort, de résistance et
d’autorité qui venaient spontanément sur toutes les lèvres et qu’il a pris les
bonnes décisions, celles qui s’imposaient et que tout chef d’État dans sa
position aurait prises. La grandeur fut donc bien au rendez-vous.
Cependant, on ne peut
s’empêcher de relever quelques formules malheureuses ou ambiguës dans les
propos du Président. Tout d’abord, l’annonce du rétablissement des contrôles
aux frontières est légèrement déplacée ou très mal formulée. En effet, le
sommet international sur le réchauffement climatique COP21 qui doit s’ouvrir ce
30 novembre au Bourget et s’achever le 11 décembre 2015 réunira plus de
quatre-vingt chefs d’État et de gouvernement, dont Obama et le Président
chinois pour le jour d’ouverture. Dans cette perspective hautement protocolaire
exigeant une sécurité parfaite, Laurent Fabius a annoncé officiellement le 6
novembre dernier que nos frontières nationales seraient fermées du 13 novembre
au 13 décembre inclus, comme le permettent les accords de Schengen dans
certaines circonstances remplies par la conférence en question. Il n’y avait
donc aucun contrôle à rétablir, puisque c’était fait depuis le matin. Mais ne
chipotons pas, l’heure est grave.
Plus délicat, François
Hollande nous assure, comme indiqué plus haut, que la France « une fois encore saura vaincre les terroristes
». Formulation malheureuse s’il en est. Suite aux tueries de janvier,
après lesquelles le gouvernement nous avait garanti comme aujourd’hui sa plus
totale dédication à la lutte contre le terrorisme, la survenance des
spectaculaires attentats du « Vendredi 13 » sonne comme un terrible
échec. Ils sont au contraire la preuve accablante et sanglante que la France
n’a pas su vaincre le terrorisme. On nous a pourtant dotés ce printemps d’une
loi Renseignement qui devait tout résoudre en donnant à la police des pouvoirs
de surveillance des télécommunications de tous les Français sans exception, et
sans décision judiciaire. On nous explique maintenant qu’elle n’est pas
entièrement opérationnelle, alors que pour mieux faire passer son adoption on
nous garantissait il y a quelques mois qu’il ne s’agissait jamais que de faire
rentrer dans un cadre légal sécurisé des pratiques parfaitement courantes et
respectueuses des droits. C’est un élément qu’on est obligé de garder à
l’esprit alors qu’on peut s’attendre, comme en janvier, à un renforcement de
l’arsenal sécuritaire dans les prochains jours. Mais broutille que tout cela,
l’heure est trop grave pour ce genre de remarque indécente.
J’en arrive maintenant
aux mesures de plus long terme annoncées lundi dernier par François Hollande
aux parlementaires réunis dans la solennité républicaine du château de
Versailles. Dans la première partie de son discours, le Président de la
République a détaillé les éléments de la riposte militaire extérieure envers
Daesh, à savoir frappes aériennes sans relâche, renforcement de la coalition,
rapprochement avec Poutine et Obama. Mais je voudrais surtout souligner les
dispositions retenues pour lutter contre le terrorisme sur notre sol. Et de ce
point de vue-là, la rapidité avec laquelle François Hollande souhaite agir,
ainsi que le flou de ses intentions pour obtenir des pouvoirs élargis, ne sont
pas pour nous rassurer, même s’il insiste sur sa volonté de disposer d’outils
exceptionnels « sans compromettre
l’exercice des libertés publiques ».
Il s’agit d’abord de
voter dès la fin de la semaine une loi permettant de prolonger l’état d’urgence
des douze jours prévus par décret à trois mois en « adaptant
son contenu à l’évolution des technologies et des menaces. » L’état
d’urgence permet notamment d’effectuer des perquisitions à domicile et
de fixer des assignations à résidence, opérations très utiles dans le cadre
d’une traque de terroristes, mais il contient également des dispositions sur
l’interdiction des rassemblements ou sur le contrôle de la presse et des
spectacles qui en font un puissant, trop puissant, outil de contrôle des
citoyens dans la durée.
Il s’agit ensuite de
changer la Constitution dans les meilleurs délais pour repenser l’article 16
concernant les pleins pouvoirs dévolus au Président de la République et
l’article 36 dédié à l’état de siège. François Hollande, s’appuyant
astucieusement sur une ancienne proposition d’Édouard Balladur pour,
espère-t-il, piéger la droite, voudrait y inclure l’état d’urgence afin de
disposer de cet outil dans la durée sans avoir à passer par l’état de siège.
Heureusement que Monsieur Hollande a précisé son attachement aux libertés
publiques, car ces propositions, qui tendent à donner une permanence aux
procédures d’exception, ont tout d’une atteinte aux libertés fondamentales.
Enfin, cerise sur le
gâteau, la lutte contre le terrorisme va permettre bien opportunément de faire
sauter une contrainte colossale qui pesait sur les épaules du gouvernement : le
bouclage du budget 2016. Comme rien ne saurait être plus important que la sécurité
des Français, c’est « en conscience »,
depuis le plus profond de ses valeurs morales et républicaines, que François
Hollande a annoncé la création de 8500 postes dans la police, la gendarmerie,
la justice et les douanes, ainsi que l’abandon des suppressions de postes
prévues dans l’armée. Rien n’est précisément chiffré, mais on peut s’attendre à
« un surcroît de dépenses »
comme il s’en est expliqué lui-même devant les parlementaires (voir aussi la
vidéo de 2′ 21″ ci-dessous) :
« Toutes
ces décisions budgétaires seront prises dans le cadre de la loi de finances qui
est en ce moment même en discussion pour 2016. Elles se traduiront
nécessairement, et je l’assume devant vous, par un surcroît de dépenses mais
dans ces circonstances, je considère que le pacte de sécurité l’emporte sur le
pacte de stabilité. »
Quelle formule
magnifique ! « Le pacte de sécurité
l’emporte sur le pacte de stabilité », ce pacte de l’Union
européenne qui demande à chaque pays membre de maintenir son déficit public
sous la barre des 3% du PIB, cette contrainte synonyme d’austérité et de casse
du service public ! Ô surprise, Pierre Moscovici, ancien ministre français de l’Économie
bombardé commissaire européen par Hollande comme madame la baronne place sa
femme de chambre comme gardienne dans ses immeubles, nous donne son blanc-seing
!
Car, entendons-nous
bien, la justice, la police et l’armée ont besoin de moyens supplémentaires. Ce
qui ne va pas, ce n’est pas de leur en donner, à condition du reste qu’ils
soient bien utilisés, mais c’est qu’il aurait fallu procéder à des arbitrages sur
d’autres dépenses afin de ne pas empirer les dérapages de nos dépenses
publiques et de notre dette. Or de cela, il n’est bien sûr pas question. Il en
est d’autant moins question que dans des circonstances aussi graves, alors que
tant de familles sont en deuil, un peu de décence ne serait pas de trop. Sauf
que de décence en dépense, on risque de finir ruinés et privés de toute
capacité à agir.
Mais pour l’instant,
sur le plan politique, tout va très bien pour le Président, champion inégalé de
la dépense publique et de la « synthèse ». Le renforcement
sécuritaire risquait de froisser quelques sensibilités à gauche, mais pour ceux
qui seraient froissés ainsi, François Hollande a ouvert les vannes budgétaires.
L’abandon de la rigueur budgétaire risquait de froisser quelques sensibilités à
droite, mais pour ceux qui seraient froissés ainsi, François Hollande a tracé
une politique sécuritaire à faire peur à toute la famille Bush réunie.
Dans ces merveilleuses
conditions, pleines de décence et de solennité, il n’est pas exclu que François
Hollande réussisse à retourner à son avantage une autre contrainte pesante, les
élections régionales des 6 et 13 décembre prochains, dont il a annoncé le
maintien (on espère bien, elles ont déjà été repoussées deux fois) :
« Les rythmes de notre démocratie ne sont pas
soumis au chantage des terroristes. Les élections régionales se dérouleront aux
dates prévues. » (discours au Congrès le 16 novembre 2015)
Ces élections
s’annonçaient catastrophiques pour le parti socialiste. L’énorme investissement
du champ régalien par le Président Hollande dans une France encore sous le choc
pourrait lui apporter un peu de répit, voire quelques sièges supplémentaires,
d’autant plus que début décembre, il sera beaucoup trop tôt pour s’apercevoir
que le discours martial et dépensier de François Hollande a largement excédé
les résultats non seulement espérés mais réalisés.
Photo: François Hollande (Crédits : Mathieu Delmestre/Parti
socialiste, licence CC-BY-NC-ND 2.0, via Flickr)
Source contrepoints.org
mercredi 18 novembre 2015
Billets-Modifier la Constitution pour lutter contre le terrorisme
Modifier la Constitution pour lutter contre le
terrorisme
Dans son discours
prononcé le 16 novembre devant le Congrès (prérogative dont disposent les chefs
de l’État depuis la réforme constitutionnelle de 2008 voulue par Nicolas
Sarkozy et combattue – à raison d’ailleurs – par la gauche !), le Président
Hollande a souhaité que la Constitution soit modifiée pour lutter « contre le
terrorisme de guerre ». Il a expliqué que les deux outils à sa disposition
dans le texte de 1958 modifié n’étaient pas adaptés, les articles 16 et 36
respectivement consacrés aux pouvoirs exceptionnels du Chef de l’État et à
l’état de siège. L’objectif est donc de réviser la Constitution afin
d’autoriser l’adoption de mesures exceptionnelles, sans que pour autant il
faille recourir à l’état d’urgence et sans compromettre l’exercice des libertés
publiques.
De prime abord,
pareille proposition peut surprendre de la part de François Hollande. En effet,
ses 60 engagements pour la France de 2012 n’en font nullement référence. Aucune
réforme constitutionnelle de ce type ne se trouve aux propositions 46 à 51. Quant
à la proposition 60 et dernière – une place qui marquait le peu de cas que le
candidat laissait à cette idée… -, elle est encore plus vague que les
précédentes : « Je serai toujours vigilant dans
l’action contre le terrorisme ». Pourtant, il y a trois ans, le
terrorisme était déjà d’actualité…
Le rejet de l’article
16 définit une grande partie de l’ADN constitutionnel de la gauche. Les
pouvoirs exceptionnels du Président sont couramment qualifiés par les
socialistes de liberticides, et il est difficile de leur donner tort. Pourtant,
François Mitterrand, maître ès reniements il est vrai, s’est fort bien
accommodé de son maintien. Et après le Comité Vedel, la Commission Balladur
s’est contentée en 2007 d’encadrer les pouvoirs exceptionnels en prônant la
possibilité d’une saisine du Conseil constitutionnel au terme d’un délai de 30
jours d’application afin de juguler les dérives de type gaullien en 1961. En
effet, « la diversité des menaces potentielles
qui pèsent sur la sécurité nationale à l’ère du terrorisme mondialisé justifie
le maintien de dispositions d’exception », était-il justifié. Le
constituant, lors de la révision de 2008, a suivi sur ce point l’avis de la
Commission, mais il n’en a pas été de même de la modification souhaitée de
l’article 36 qui visait à aligner le régime de l’état d’urgence sur celui de l’état
de siège, et à les définir dans une loi organique.
Un rejet que François
Hollande semble subitement regretter aujourd’hui. En effet, il juge les deux
articles constitutionnels inadaptés. D’abord, les conditions ne sont pas
remplies pour mettre en œuvre l’article 16 puisque le fonctionnement régulier
des pouvoirs constitutionnels n’est pas interrompu. À vrai dire, elles ne
l’étaient guère en 1961, mais le Président actuel n’entend point mettre ses pas
dans ceux, controversés, du Général de Gaulle, et cela est tout à son honneur.
Ensuite, au-delà des conditions de fond, le chef de l’État ne désire pas
transférer à l’autorité militaire les pouvoirs de police générale par le
truchement de l’article 36.
C’est la raison pour
laquelle le Président souhaite une révision de la Constitution afin que les
pouvoirs exceptionnels puissent être exercés, mais conformément à l’état de
droit. Il est difficile de le contredire sur le second point : à partir du
moment où les circonstances deviennent exceptionnelles, le droit a tendance à
devenir dérogatoire et les libertés sont en danger. Si le Président décide
d’utiliser l’article 16 – et il est susceptible de le faire de manière
discrétionnaire -, il peut prendre toutes les mesures exigées par les
circonstances, et ce au mépris de la « séparation des pouvoirs ». Quant à
l’état de siège, il donne un large pouvoir aux autorités militaires. N’oublions
pas non plus que l’état d’urgence, actuellement en vigueur, autorise entre
autres, selon une loi de 1955 modifiée par une ordonnance de 1960, les
perquisitions de jour et de nuit, et le contrôle de l’ensemble des médias.
Il est permis de ne
pas être convaincu par la proposition de François Hollande. La première
question est de savoir si elle n’est pas chimérique. Des mesures prévues en cas
de circonstances exceptionnelles peuvent-elles vraiment respecter les libertés
publiques ? N’est-ce pas faire le jeu des extrémistes que de porter atteinte
aux principes d’une démocratie libérale, qu’il s’agisse des terroristes ou des
partis radicaux ? Il ne faut jamais oublier que l’État s’accroît toujours avec
les guerres. Aussi François Hollande ne laisse-t-il pas d’inquiéter quand il
assume, avec force opportunisme, un surcoût de dépenses, le « pacte de sécurité » l’emportant sur le « pacte de stabilité ». Les finances
publiques, en déshérence, ne seraient-elles pas mieux tenues si l’État
remplissait ses vraies missions de défense intérieure et extérieure du
territoire plutôt que de s’éparpiller dans le « social » ? Un État omnipotent
verse inévitablement dans l’impuissance.
La question demeure
aussi de savoir si l’arsenal législatif et constitutionnel, complété par la
jurisprudence, n’est pas largement suffisant. Car il ne faut pas oublier que
l’autorité administrative dispose aussi de la théorie des circonstances
exceptionnelles qui assouplit le principe de légalité. Mais n’est-ce pas un
défaut bien français que d’appeler au vote de nouveaux textes avant de songer à
appliquer complètement ceux qui existent déjà ? L’expérience constitutionnelle
française prouve d’ailleurs depuis la Révolution que les mesures de suspension
de l’ordre constitutionnel normal ne sont guère probantes.
Faudrait-il de toute
façon accroître les prérogatives du Président alors même que le régime de la Ve
République est unique au sein des pays civilisés : un régime parlementaire à
présidence (très) forte ? Quitte à renforcer les pouvoirs de l’exécutif, ne vaudrait-il
pas mieux renforcer ceux du Gouvernement et du Premier Ministre, directement
responsables devant la représentation nationale ?
On pourra également
s’interroger sur le point de savoir si, devant les réalités du pouvoir, le
Président socialiste n’opère pas un revirement dans la pensée constitutionnelle
de gauche, guère favorable aux mesures constitutionnelles d’exception, quelles qu’elles
soient. D’ailleurs, lors des débats à l’Assemblée nationale le 26 mai 2008 sur
le projet de loi constitutionnelle, l’article 16 avait fait l’objet d’un tir de
barrage de la gauche pour le supprimer ou à tout le moins pour l’encadrer
drastiquement. Une disposition alors chaudement défendue par la droite aux fins
explicites de lutte contre le terrorisme…
Enfin, il semble
contradictoire que François Hollande, après avoir appelé à la création d’un
nouvel outil qui permette de prendre des mesures exceptionnelles sans pour
autant recourir à l’état d’urgence, annonce que le Parlement sera saisi d’un
projet de loi… prolongeant ce dernier pour une durée de trois mois !
Photo : déclaration des droits de l’homme credits Alain
Bisotti (licence creative commons)
Source contrepoints.org
mardi 17 novembre 2015
lundi 16 novembre 2015
Billets-Guerre et guerre
Guerre et guerre
Scène de panique dans les environs de la place de
la République à Paris, le 13 novembre 2015 (AFP / Dominique Faget)
PARIS, 15 novembre 2015 – Tout commence par un
coup de téléphone chez moi, ce vendredi soir, alors que je suis photographe de
permanence à Paris. La rédactrice en chef photo de l’AFP m’annonce que des
coups de feu auraient été tirés dans le dixième arrondissement de la capitale.
Pour le moment, on ne sait rien de plus. C’est peut-être un attentat, mais cela
peut aussi bien être un simple fait divers, un règlement de comptes.
Avec mon
collègue Kenzo Tribouillard, nous sommes parmi les premiers photographes à
arriver sur place. Dans les environs de la place de la République, la situation
est très confuse. Les gens courent dans tous les sens mais on ne sait pas
encore pourquoi. On parle de fusillade, mais je n’entends aucun tir. C’est une
situation de peur aveugle, de panique face à un danger inconnu.
La terrasse du Café Bonne Bière peu après
l'attaque, le 13 novembre (AFP / Anthony Dorfmann)
Tout à
coup, je me retrouve poussé par la police dans un restaurant avec un groupe de
passants place de la République. Je n’ai aucune envie d’entrer là, je veux
rester dans la rue pour continuer à faire mon travail, mais je n’ai pas le
choix! Les agents ont reçu l’ordre de mettre tout le monde en sécurité et ne
veulent rien entendre. Je reste coincé une bonne demi-heure dans le sous-sol de
ce restaurant, avant de réussir à négocier ma « libération ». Très tendus, les
policiers me mettent en garde, essayent de me dissuader de sortir, mais ils me
laissent finalement partir. Enfin de retour dans la rue, je prends quelques
photos un peu floues des environs de la place de la République pour illustrer
la panique qui reste à son comble. Passants et secouristes courent dans toutes
les directions.
Les secours s'activent près de la place de la
République (AFP / Dominique Faget)
Entretemps,
j’ai obtenu par téléphone des renseignements plus précis sur ce qui est en
train de se produire à Paris cette nuit-là. On sait désormais qu’une prise
d’otages sanglante est en cours au Bataclan, très près de là où je me trouve.
Un cordon de police bloque l’accès au lieu du drame, mais je me débrouille pour
le franchir. Arrivé à proximité de la salle de concert, je choisis un
emplacement où je peux à peu près voir ce qui se passe et je décide de ne plus
le quitter. Si je change d’endroit, je risque de rater quelque chose ou de me
faire éjecter du périmètre. Je reste donc planté là les cinq ou six heures
suivantes, à photographier les rescapés et les victimes qui ont réussi à
s’enfuir du Bataclan et qui, traumatisés, sont pris en charge par les
secouristes et les forces de l’ordre.
Une blessée est prise en charge par les secours
près du Bataclan (AFP / Dominique Faget)
Ces
derniers jours, j’entends beaucoup parler de « scènes de guerre », de «
situation de guerre », de « médecine de guerre ». Mais il faut tout de même
relativiser. Ce vendredi 13 novembre, nous assistons à Paris à une série
d’attentats terroristes, à des massacres aveugles, aux plus graves événements
que la capitale française ait connus depuis la Libération. Mais ce n’est pas la
guerre.
Des journalistes se mettent à l'abri près du
Bataclan pendant la prise d'otages (AFP / Dominique Faget)
La guerre,
comme celle que j’ai couverte au Liban, au Tchad, ou beaucoup plus récemment
dans l’est de l’Ukraine, c’est vivre dans une peur quotidienne de la mort,
avoir sans cesse l’impression d’être en sursis, n’être en sécurité nulle part.
C’est voir chaque jour des gens tomber autour de soi, sous les balles et les
obus qui pleuvent sur des villes entières, et les cadavres joncher les
trottoirs sans que personne n’ose les ramasser. La guerre, c’est quand on
risque à chaque instant de se retrouver à la merci d’un tireur isolé, d’un fou,
ou d’un de ces innombrables voyous armés qui sillonnent sans contrôle la
plupart des zones de conflit du monde. C’est quand on ne peut pas compter sur
la police pour assurer sa sécurité, quand des milliers de réfugiés se lancent
sur les routes. La médecine de guerre, c’est quand on doit amputer à la hâte un
membre qu’on aurait pu sauver dans des circonstances normales.
La police scientifique au travail sur l'une des
terrasses attaquées (AFP / Kenzo Tribouillard)
Alors oui,
dans un sens, c’est la guerre. La France est en guerre contre le terrorisme. Le
groupe Etat islamique nous a déclaré la guerre. C’est une guerre au sens
politique du terme, et sous le coup de l’émotion beaucoup de gens peuvent être
tentés d’utiliser ce mot pour parler de la situation dans Paris ce 13 novembre.
Rue de Charonne, le 14 novembre (AFP / Loïc
Venance)
Mais
contrairement à ce qui se produit dans une vraie guerre, la police et les
services de secours peuvent ici faire leur travail, établir des périmètres de
sécurité, protéger les passants, soigner les blessés, évacuer les morts sans
qu’ils restent à l’abandon des jours durant dans la rue. Même au cœur de cette
nuit du 13 novembre, la plupart des bistrots et restaurants restent ouverts et,
partout ailleurs dans la ville, la situation est normale. Deux jours après le
drame, la vie a repris son cours. On assiste parfois à des scènes très dures,
émouvantes, mais une fois que les attentats sont passés la situation ne
présente plus aucun danger. Alors qu’une guerre, c’est tout autre chose. Pour
ne parler que de nous, journalistes, ce sont les gilets pare-balles qui pèsent
une tonne et les casques que nous devons porter dès que nous mettons le nez
dehors, et la crainte permanente d’être pris pour cible.
Alors non,
aussi tragiques que soient les attentats de Paris, je n’aime pas parler de
guerre. La guerre, ce serait par exemple si de tels attentats se produisaient
tous les jours pendant des semaines. C’est sans doute ce que souhaitent ceux
qui ont causé cette tragédie. Mais ce n’est heureusement pas le cas.
Dominique Faget est un photographe de l’AFP basé à
Paris. Cet article a été écrit avec Roland de Courson.
Source blogs.afp.com/makingof
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