mardi 2 juin 2020

Billets-Qu’est-ce qu’un athée?


Qu’est-ce qu’un athée?

Nous sommes le plus souvent endormi par la vie, le succès, le confort, mais aussi par les soucis quotidiens, nos petites occupations, nos loisirs « et chacun de nous meurt affairé » comme dit si bien Epicure. Le réveil arrive parfois, le plus souvent brutalement et dans la douleur : un accident, un drame ou une quelconque épreuve vient bouleverser notre petite tranquillité, notre petite indifférence paresseuse. Et là l’essentiel s’impose: malgré tout le réconfort de nos proches, y-a-t-il une raison à notre malheur? Un sens à notre existence? y-a-t-il une aide surnaturelle qui viendrait tout régler pour le mieux? y-a-t-il un réconfort absolu d’un Être tout aimant?

Être athée, c’est vivre sans ce réconfort, sans cette aide, sans réponse à nos questions de sens. Apprendre à vivre entre hommes, seul, sans Providence ni réconfort transcendant: voilà l’exigence morale de l’athée.

Être athée c’est apprendre à voler de ses propres ailes, c’est être responsable de ses valeurs et de sa morale. Dure exigence, mais oh combien satisfaisante… Sincèrement, vivre sans notre illusion qu’il existe quelque part quelqu’un ou quelque chose qui correspond à nos désirs les plus forts c’est prendre un rude chemin, le plus étroit de tous et le moins emprunté. Pourquoi renoncer au réconfort et au sens? Pourquoi l’athéisme? Par lucidité, par amour du réel, même indifférent et silencieux qu’il est, par refus de se soumettre à nos illusions i.e. à prendre nos désirs les plus chers pour la réalité qui n’a pas l’habitude de coïncider avec nos désirs, même les plus infimes : que penser du désir de tous nos désirs?

Être athée c’est avoir le bonheur comme fin et la vérité comme norme. C’est apprendre donc à être heureux dans la lucidité: telle est l’exigence première d’une âme philosophique, telle est la voie de la sagesse…

Être athée c’est comprendre qu’il n’y a qu’un seul monde, celui-ci, notre monde naturel si impitoyable et si indifférent à nos désirs; un monde silencieux qui n’a rien à dire qui n’écoute pas, un monde ou tout est hasard et nécessité. C’est comprendre qu’il n’y a qu’une seule vie, celle-ci. Apprendre à vivre seul sans dieux, c’est apprendre à mourir, toutes nos petites morts, jusqu’à la dernière. C’est apprendre que le devenir emporte tout, que rien ne dure éternellement et donc que rien ne mérite qu’on s’y cramponne, qu’on s’y enchaîne, pas même nos rêves… Désespérance, la mort aura le dernier mot, qui n’en est pas un…

Être athée pourtant c’est s’apercevoir que tout est à faire, tout est à inventer. C’est prendre conscience que nous avons à charge de devenir humain, nous qui le désirons tant: humain, jamais trop humain…

Être athée c’est apprendre à être responsable du seul monde que nous avons, à préserver ses richesses naturelles et culturelles et donc apprendre le respect de la diversité. Tolérance et miséricorde, nous sommes seuls, nous ne pouvons compter que sur nous…

Être athée enfin, c’est lutter. Lutter contre nos propres illusions, contre le fanatisme, l’intolérance et l’indifférence. C’est lutter pour un monde plus humain et en paix.

Être athée c’est donc construire notre tour de Babel sans que les dieux viennent semer la discorde entre les hommes…

On pourrait se demander pourquoi tant de philosophie et tant d’athéisme? Et justement, à quoi bon tant penser si la vie n’en devenait plus heureuse, plus vertueuse et plus acceptable? Un maître en incroyance, athéisme et matérialisme, André Compte-Sponville aime à répéter la définition d’Epicure de la philosophie: «La philosophie est une activité qui, par des discours et des raisonnements, nous procure la vie heureuse.» Ayons donc la vie pour objet, la raison pour moyen, la vérité comme norme et le bonheur pour but. Pardonnons à Dieu ou au Destin de n’être pas et vivons du mieux que nous pouvons…


Billets-On ne combat pas le terrorisme en abandonnant nos libertés chéries


On ne combat pas le terrorisme en abandonnant nos libertés chéries

Les événements tragiques du « Vendredi 13 » nous rappellent combien la liberté est importante à préserver et difficile à vivre.

Nous sommes après le « Vendredi 13 », à l’heure des décombres, du deuil et des questionnements. À l’heure de la réalité durement admise, à l’heure de la sincérité plus que jamais nécessaire. À l’heure de ce mouvement, plus ou moins grave selon les circonstances, qui nous fait rentrer au plus profond de nous pour y chercher le prédicat le plus reculé sur lequel bâtir un comportement et parfois toute une vie. 

J’ai développé un blog en réaction aux attentats Charlie de janvier. Cette violence voulait faire taire toute critique contre l’islam, et je sentais que ce n’était plus le moment de renoncer à parler. Le matin du « Vendredi 13 », Contrepoints a publié un article de ma main sur Poutine. J’y exprimais toutes mes réticences à l’égard de ce dirigeant autoritaire et criminel, ennemi des libertés individuelles, non sans quelques exemples précis pour soutenir mon propos. Dans la discussion âpre et nourrie qui a suivi en commentaires, j’ai pu mesurer l’extrême attraction, la rassurance quasi hypnotique qu’il exerçait sur les très nombreux tenants d’un Poutine, homme fort et couillu, qui sauve la Russie, lui redonne sa fierté et « bute les terroristes musulmans jusque dans les chiottes ».

J’ai pensé que si jamais je ne me rappelais plus très bien pourquoi j’avais commencé à rédiger des billets, je le savais maintenant très clairement : la liberté, si terriblement difficile à vivre, même parfois pour ceux qui s’en réclament, est fragile et précieuse. Elle doit être défendue partout et perpétuellement, tant son contraire, le totalitarisme dans tous ses degrés divers, est séduisant au point même de sembler reposant et valorisant s’il est présenté dans les bons conditionnements.

Le soir même, la série des attentats de Paris, de même obédience islamiste que celle de janvier, venait confirmer dans le sang de cent trente victimes décédées et trois cent cinquante blessés la guerre virulente que Daesh, régime de pensée et d’action totalitaire, s’acharne à infliger autant à son propre corps social qu’aux sociétés libres.

Faut-il en conclure alors que le « protocole Poutine » est le bon ? Que nous ne vaincrons le terrorisme qu’au prix d’une remise complète de nos existences entre les mains d’un homme fort, éventuellement vertueux, ce qui n’est certes pas le cas du Président russe, mais indiscutablement notre maître ? Autrement dit, que nous ne détruirons ceux qui s’en prennent à nos libertés chéries qu’en abandonnant en route ces libertés ?

La question n’est absolument pas rhétorique puisque les attentats de janvier ont débouché à très brève échéance sur la loi Renseignement qui, sous couvert de lutte anti-terroriste, organise la surveillance des télécommunications de tous les Français sans décision judiciaire. Le pire étant que tous les spécialistes du renseignement s’accordent pour dire que cette loi ne sera pas le moins du monde efficace en ce domaine. Dès lors, pourquoi une telle loi existerait s’il ne s’agissait pas en fait de donner au pouvoir en place des moyens de contrôle étendus sur les individus ? Pourquoi appeler Poutine et ses dangereuses manigances contre la presse, l’opposition et internet de nos vœux puisque dans le même temps nous détestons les comportements similaires de nos propres dirigeants, égorgement d’un ours à mains nues en moins  ?

Selon moi, c’est un biais cognitif que d’associer l’image d’un tyran musclé à une politique de fermeté toujours intelligente et gagnante tandis que nos dirigeants démocratiques sont associés à une idée de mollesse couarde et indécise. Un État libéral attaqué a tous les droits de se défendre avec la plus grande vigueur dans la mesure où il applique sans faiblir toutes ses prérogatives régaliennes plutôt que de se dépenser dans d’inutiles tentatives de régler au millimètre près la composition des couches-culottes et des vins AOC. Nous sommes en guerre, c’est indiscutable, c’est Daesh qui le veut ainsi. Nous sommes en état de légitime défense, c’est tout aussi indiscutable, et nous avons les moyens de nous défendre contre ces fumiers, en redonnant des moyens au renseignement ciblé classique par exemple, ou autre exemple, en engageant des procédures contre tous les individus qui sur notre sol ont été fichés comme terroristes, et en laissant tomber les politiques de fichage et d’affichage liberticides telles que la loi Renseignement.

Une autre leçon à tirer de ces événements est en rapport avec la culpabilité. Si l’on veut mesurer avec toute la justesse possible ce que les terroristes de Daesh veulent nous enlever, il est important de ne pas se tromper de coupables. Les terroristes expliquent leurs actes en disant qu’ils nous punissent pour la Syrie, la Libye etc., et se positionnent en justiciers, conséquence d’un fait générateur qui serait de notre seule et unique initiative. L’Occident est coupable, toujours coupable. Cela fait partie de leur discours révolutionnaire, cela vise à nous désarmer, cela vise à nous faire plier et à nous obliger à nous rendre, mais c’est absolument faux.

J’en veux pour preuve que « Vendredi 13 » comme en janvier, les attaques terroristes ont visé deux réalités éternelles : l’esprit des Lumières de l’Occident à travers la liberté d’expression des dessinateurs de Charlie Hebdo et la liberté de choix et de mouvement des Français qui sont sortis au restaurant, au bar ou au concert, et les juifs, boucs émissaires constants de toutes les frustrations, à travers les prises d’otages de l’Hyper Cacher et du Bataclan, salle de concert qui fut déjà la cible d’attentat anti-sémites.
J’affirme donc que ni Hollande, ni Obama, ni Merkel, ne sont coupables d’avoir, par leurs politiques maladroites au Moyen-Orient ou en Afrique, déclenché la réaction en chaîne du terrorisme islamiste qui nous frappe. Le terrorisme islamiste nous déteste no matter what et aurait frappé anyway. On peut cependant dire que les politiques maladroites et indécises de Obama ou Hollande ou leurs semblables se sont révélées incapables de régler le problème et sont maintenant très utiles à Daesh pour servir de prétexte à toutes ses exactions.

Le soir du « Vendredi 13 », des hommes, dotés de deux bras, deux jambes et une conscience comme vous et moi sont entrés volontairement dans une salle de spectacle et dans des restaurants, armés jusqu’aux dents. Volontairement, ils ont plongé la salle dans le noir, créant la peur et la panique, et se soustrayant eux-mêmes à l’épreuve terrifiante de regarder leurs futures victimes dans les yeux. Volontairement, ils ont tiré, parfois par grandes rafales aveugles, parfois en visant directement la tête. Volontairement, ils avaient un gilet piégé et se sont fait sauter. Ces hommes sont bel et bien les coupables car sinon il faudrait en déduire qu’ils n’ont pas de conscience. Or il en ont une, comme nous.

Stefan Zweig a trouvé la formulation parfaite pour décrire tout ceci : « Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme » (dans Conscience contre violence ou Castellion contre Calvin, 1936). Les terroristes du « Vendredi 13 » ne défendaient ni doctrine, ni veuve, ni orphelin, ni eux-mêmes. Dotés d’une conscience qu’ils avaient volontairement décidé d’abolir au profit d’un pouvoir totalitaire, dans un mouvement de naufrage nihiliste que les systèmes totalitaires appellent toujours, ils ont tué des humains.

C’est au nom de la conscience que nous avons tous que la liberté est à la fois si importante à préserver et si difficile à vivre. Car à bien y réfléchir, que représente l’appel à l’homme fort, si ce n’est une aspiration à abolir notre conscience dans celle de quelqu’un d’autre ? Et que représente la liberté, si ce n’est un face à face permanent entre nous et notre conscience, qui nous investit à tout jamais de l’obligation de responsabilité ?

Nous vivons dans une société ouverte. Imparfaite (lois mémorielles, loi Renseignement) mais ouverte. Ce matin comme hier, des centaines de Français comme moi se sont penchés sur leur ordinateur pour mettre par écrit et afficher au grand jour ce qu’ils pensaient des terribles événements que nous vivons depuis des mois. J’ai confiance que de ce foisonnement d’expression et d’idées émergera les voies subtiles qui nous permettront de nous défendre sans faiblir en restant des sociétés ouvertes au sein desquelles la liberté est la valeur cardinale.


Source contrepoints.org

Billets-Pourquoi perdre son temps à voter ?


Traduction : Votez pour Personne ! Personne ne tiendra ses promesses, n’écoutera vos problèmes, n’aidera les pauvres et les chômeurs. Personne ne se soucie de vous ! Si Personne est élue, les choses iront mieux pour tout le monde. Personne ne dit la vérité !

Pourquoi perdre son temps à voter ?

Le seul moyen de soustraire sa vie au pouvoir des politiciens est l’abstention.

Les régionales sont enfin passées. Une nouvelle pantalonnade s’est jouée sous nos yeux et je peux maintenant vous en parler comme l’émotion commence à retomber.

Les chiffres sont catastrophiques pour la « droite » qui ne profite pas des errements du gouvernement en place. La « gauche » s’en sort plutôt bien avec un bilan toutefois catastrophique. La véritable inquiétude provient des scores du Front National et surtout de sa progression entre les deux tours, gagnant des voix dans toutes les régions, ce qui laisse présager une réserve de voix. Le scoop de la soirée : les étatistes de tous bords ont gagné et ils pourront se partager les sièges.

Je ne vais pas vous parler des résultats aujourd’hui. Je vais vous parler du vote en lui-même car, s’il y a bien un débat qui a retenu mon attention pendant ces diverses joutes, jérémiades et autres sorties réussies de M. Bartolone, c’est bien la légitimité de l’élection. Les abstentionnistes – dont je fais partie – ont été traités au soir du premier tour et pendant la semaine d’entre deux tours des pires noms, allant jusqu’aux insultes de M. Enthoven.

Qu’est ce que le vote ?

Nous sommes en France dans une démocratie représentative où une oligarchie (la « classe politique ») est élue au pouvoir. Le vote doit permettre au citoyen de choisir parmi ces candidats celui qu’il veut porter au pouvoir. Le politicien serait le représentant élu par les votants pour s’exprimer en leur nom. En conséquence, il serait le représentant de l’intérêt général de ses électeurs.

Kenneth Arrow, économiste américain qui fut prix Nobel d’économie en 1972, développa un théorème reprenant un précédent énoncé de Condorcet selon lequel :
« Il est impossible de définir l’intérêt général à partir des choix individuels. On ne peut définir de façon cohérente une préférence collective en agrégeant des préférences individuelles. Les décisions d’un état (même démocratique) ne peuvent donc pas être légitimes. Ce « théorème d’impossibilité » s’énonce ainsi (en simplifiant, car il s’agit d’un théorème mathématique de théorie des ensembles qui réclame une démonstration élaborée) :
Il n’existe pas de fonction de choix social (un système de vote) qui puisse convertir des préférences individuelles en une décision agrégée cohérente, hormis dans le cas où la fonction de choix social coïncide avec les choix d’un seul individu (« dictateur »), indépendamment du reste de la population. »

Le théorème d’Arrow affirme qu’une collectivité ne peut procéder à un choix social indiscutable. Je vous invite à consulter les articles en liens pour la démonstration ou la vidéo sur le paradoxe de Condorcet ici. (3 min 30)

Le vote en soi n’est pas toujours représentatif de la majorité – et ce ne sont pas les socialistes qui ont voté Estrosi dans le Sud-Est qui me contrediront – mais le politicien élu par la suite est-il un juste représentant de l’intérêt de ses électeurs ?

Le mythe de l’intérêt général

Il est essentiel de nous poser cette question : comment un politicien peut-il représenter l’ensemble des électeurs ? Nous entendons souvent après une élection la personne élue déclarer qu’elle va représenter « l’ensemble des citoyens », mais comment est-ce possible ? Peut-elle représenter ceux qui n’ont pas voté pour elle, ceux qui ont voté contre elle et ceux qui ont voté pour elle ? Sur un thème donné, une décision précise à prendre, comment peut-elle connaître, sans le consulter, l’avis de ceux qu’elle représente ? Quand bien même elle le connaîtrait, l’ensemble des citoyens représentés ne peut être unanime sur la question : le représentant ira donc contre une partie des individus qu’il est censé représenter.

Prenons un exemple extrême : si une majorité d’électeurs décident de voter pour tuer la minorité, devons-nous en conclure que c’est un suicide démocratique, puisque c’est l’expression de l’intérêt général ? Cela prouve que les électeurs ne sont pas le gouvernement et que celui-ci ne représente en aucun cas le peuple. Car dans ce cas extrême, il s’agit, et tout le monde en sera d’accord, d’un meurtre de masse. Voir la citation de Rothbard dans cet article, que je n’ai volontairement pas mise dans ce billet pour éviter tout point Godwin et que j’ai donc paraphrasé.


La démocratie, c’est deux loups et un agneau votant ce qu’il y aura au dîner. La liberté, c’est un agneau bien armé qui conteste le scrutin.

L’école du choix public a également traité cette question de l’intérêt général : la politique est un marché comme un autre, avec ses offreurs (les politiciens par le biais des lois et plus généralement toutes réglementations) et ses demandeurs (les électeurs, entreprises). Offre et demande s’appuyant l’une sur l’autre, chaque partie réclame une augmentation constante du rôle de l’État. Le but est évidemment d’augmenter la rapine publique et de s’en partager les gains :
  • aux politiciens : le pouvoir, l’influence et les rentes.
  • aux électeurs : les subventions, « cadeaux fiscaux », augmentation des prestations sociales, niches, barrières à l’entrée, marchés publics …

La démocratie n’a donc pas évité l’émergence des oligarques qui, par ce mythe de l’intérêt général, s’accordent des largesses. Pour se maintenir au pouvoir, ceux-ci ont recours à des « mesurettes » et ne réforment donc jamais, suivant le théorème de l’électeur médian, permettant l’émergence de mouvances extrêmes lorsque la situation se dégrade.

« L’État, ou pour rendre les choses plus concrètes, le gouvernement, se compose d’une bande de types exactement comme vous et moi. Ils n’ont, tout bien considéré, aucun talent particulier pour les affaires du gouvernement ; ils n’en ont que pour accéder à une fonction et la garder. Dans ce but, leur principal procédé consiste à chercher des groupes de gens qui courent désespérément après quelque chose qu’ils ne peuvent pas se procurer, et à promettre de le leur donner. Neuf fois sur dix, cette promesse ne vaut rien. La dixième fois, elle est tenue en pillant A afin de satisfaire B. En d’autres termes, le gouvernement est un courtier en pillage, et chaque élection est une sorte de vente aux enchères par avance de biens à voler. » H.L. Mencken.

« Abstention piège à con ! » ou la démocratie est elle une servitude ?

Les non votants ne sont pas responsables des incompétents que les votants choisissent. L’argument « si tu n’as pas voté tu ne peux pas te plaindre » ne tient pas.

Il va falloir arrêter de culpabiliser ceux qui ne sont en rien responsables du chantier que les votants créent seul. Qu’ils assument donc leurs erreurs ! Même si ce n’est pas leur candidat qui est élu, ils sont coupables dans le sens où ils ont voulu un maître en participant à ce jeu stupide que l’on appelle « élection » et ils en ont eu un. Le votant essaye d’imposer sa vision de la société aux autres et surtout à ceux qui ne votent pas.

« L’égoïste n’est pas celui qui vit comme il lui plaît, c’est celui qui demande aux autres de vivre comme il lui plaît ; l’altruiste est celui qui laisse les autres vivre leur vie, sans intervenir. » Oscar Wilde.


Les haineux vont haïr, les étatistes vont étatiser.

L’abstentionniste est donc une personne qui n’a pas ou plus envie de participer à ce jeu de pouvoir, qui n’a pas ou plus le désir de spolier son voisin, qui veut laisser vivre autrui dans le respect mutuel de ses droits. Quelle plus belle preuve de civisme que celle-là ?

Dernier point que j’aimerais aborder : L’histoire d’un esclave de Robert Nozick, qui enseigna la philosophie à Harvard – extrait de son livre Anarchie, État et Utopie.

Dans cet exposé, Nozick nous conte l’histoire d’un esclave en 9 étapes. Cet esclave, c’est vous. (Vous pouvez les retrouver en vidéo ici)

  • Étape 1 : vous travaillez totalement pour un maître brutal et tyrannique qui vous bat selon son bon vouloir.
  • Étape 2 : le maître établit des règles et ne vous bat que lorsque vous les enfreignez et vous accorde un peu de temps libre.
  • Étape 3 : vous avez le droit de rejoindre un groupe d’esclaves et le maître, en se basant sur des principes acceptés par vous tous, décide de la répartition des biens entre vous.
  • Étape 4 : le maître vous accorde du temps de repos et vous ne travaillez pour lui plus que 3 jours sur 7, les 4 jours restant sont à votre disposition.
  • Étape 5 : vous pouvez travailler où vous le désirez mais vous devez verser au maître 3/7 de votre revenu (qui correspondent au 3 jours sur 7 que vous travailliez pour lui précédemment). Il peut également vous rappeler à n’importe quel moment pour son service sans que vous puissiez refuser et d’augmenter à tout moment la part de votre travail que vous lui devrez.
  • Étape 6 : le maître donne le droit de vote à tous sauf à vous. Ils peuvent décider démocratiquement de ce qui est autorisé ou non, la partie de votre revenu qui sera prise et dans quel programme ce revenu sera dépensé.
  • Etape 7 : le maître ne vous accorde toujours pas le droit de vote mais vous avez le droit d’essayer de convaincre ceux qui ont ce droit afin de tenter de les influencer.
  • Étape 8 : vous avez le droit de vote ! Mais seulement pour trancher en cas d’égalité. Votre vote ne sera dépouillé que si une égalité parfaite est constatée. Nozick précise qu’aucune égalité lors d’un vote n’a jamais été constatée.
  • Étape 9 : vous avez le droit de vote sans restriction ! Mais dans la pratique, votre vote n’est utile que s’il y a égalité parfaite faisant que votre vote fait pencher la balance d’un côté ou de l’autre, revenant donc à l’étape 8. Et il n’y a jamais eu d’égalité.

La question est la suivante : à quelle étape, entre la première et la neuvième, cette histoire est devenue autre chose que l’histoire d’un esclave ?


Peut être devrais tu voter pour un autre maître esclavagiste ?

Pour terminer, en quoi voter pour un parti autoproclamé « républicain », qu’il soit socialiste de droite ou de gauche, est aujourd’hui différent du Front national, qui est socialiste national ? Il est d’ailleurs assez drôle de noter que la vie politique de notre pays se résume à front républicain contre front national. On voit comment le gouvernement actuel prépare la dictature de demain, vous pouvez consulter cette liste de perquisitions et autres joyeusetés mise en ligne par la Quadrature du net.

Oui, ne pas empêcher le Front national d’accéder au pouvoir peut être une erreur. Mais l’erreur n’est-elle pas plutôt de lui donner la capacité d’avoir du pouvoir en légitimant l’emprise des politiciens sur vos vies, et ça, chers votants, c’est vous seuls qui leur accordez. Les abstentionnistes, au contraire, ont bien compris que le seul moyen de soustraire à ce pouvoir est de ne plus participer.

Par Nicolas Bruel.

Source contrepoints.org

Billets


Billets-Découvrez pourquoi la monnaie actuelle est malsaine


Découvrez pourquoi la monnaie actuelle est malsaine

Regardez le système financier avec les yeux de l’inventeur de Bitcoin, Satoshi Nakamoto : vous allez comprendre pourquoi la monnaie imposée par les États n’inspire pas confiance.

Entrez un instant dans la peau de Satoshi Nakamoto, l’inventeur de Bitcoin et voyez donc le système bancaire et monétaire avec ses yeux, vous comprendrez alors pourquoi Bitcoin est une innovation cruciale.
Notre monnaie de tous les jours est déjà bien virtuelle.
D’après les statistiques de la banque centrale européenne (la BCE), l’Euro est produit électroniquement à plus de 90% par un simple jeu d’écriture comptable… et pour les 10% restant, avec du papier, un peu d’encre et une bonne grosse imprimante rotative. Ainsi la planche à billets est progressivement remplacée par des ordinateurs à billets encore plus efficaces.

Pour autant, ce n’est certainement pas cet aspect digital de la monnaie qui est de nature à effaroucher notre Satoshi, enfin pas directement. En revanche savoir qui a le droit de se servir d’un ordinateur à billets et selon quelles règles voilà qui a de quoi retenir toute son attention.
Qui émet la monnaie ?
Eh bien, a priori, ni vous, ni moi, en tout cas pas le citoyen lambda. S’il s’y essaie en autodidacte, ça risque d’être très mal vu. Le fait de falsifier la monnaie ayant cours légal (article 442-1 du Code pénal) ou d’émettre une autre monnaie que celle ayant cours légal (article 442-4 du Code pénal) est considéré comme un crime, puni dans le premier cas par une peine de 30 ans de prison et 450 000€ d’amende et dans le second cas par 5 ans de prison et 75 000€ d’amende. Plutôt sévère comme sanction !

Surtout si on tourne quelques pages de ce code surprenant et qu’on y découvre que « le fait de soumettre une personne à des tortures ou à des actes de barbarie [n’]est puni [que] de quinze ans de réclusion criminelle » article 222-1 du Code pénal, idem pour le viol, article 222-23 du Code pénal. De là à affirmer qu’il est moins grave de torturer ou de violer quelqu’un que d’imprimer des faux billets… il fallait être législateur pour en avoir l’audace ! Les lois du législateur sont impénétrables, le citoyen en revanche…

Mais trêve de digressions. La gestion de l’émission monétaire (Euro, Dollar, Yen etc.) est l’apanage, d’une part des banques centrales (BCE, FED, BoJ etc.) et d’autre part, ce qui est moins connu, des banques commerciales (Crédit Agricole, BNP, Dexia etc.) qui créent aussi de la monnaie en pratiquant ce qu’on appelle un système de réserves fractionnaires, à savoir qu’elles prêtent davantage de monnaie à leurs clients qu’elles n’en ont en réserve, selon des modalités strictement définies par nos bienveillants législateurs, cela va de soi.
Fiat Money
Les anglo-saxons appellent ces monnaies, Euro, Dollar et toutes les monnaies étatiques en général, des monnaies fiat. Le mot Fiat venant du latin et signifiant : « qu’il en soit ainsi ». En effet ce sont des monnaies dont l’acceptation à un cours officiel est imposée par la loi à tous les citoyens d’une zone géographique donnée. On dit de ces monnaies fiat qu’elles ont un cours légal et forcé.

En France c’est le Code pénal (article R642-3 du Code pénal), qui rend obligatoire sur le sol français l’acceptation des euros à leur cours officiel tout en interdisant l’acceptation, la détention ou l’utilisation de toute autre monnaie que la monnaie officielle (article R642-2 du Code pénal).
Ce qu’il faut retenir de tout ceci, c’est que la valeur des monnaies fiat, contrairement à celle des monnaies métalliques qu’elles sont venues remplacer, ne dépend plus de la rareté naturelle du support avec lequel elles sont produites, ni d’une quelconque promesse de convertibilité en or, ou autre chose, mais uniquement de la loi et par conséquence de la sagesse et de l’intégrité de ceux qui l’écrivent et la font respecter.

Le débat est donc ouvert à propos de la sagesse et de l’intégrité de nos banquiers centraux et de tous ceux en charge de la politique monétaire.
Si l’Histoire doit nous servir de guide
Le concept de monnaie à cours légal et forcé n’est pas nouveau, la première expérience de monnaie fiat remonte au XIIIème siècle. Elle est attribuée à Kubilai Khan, petit-fils de Gengis Khan, qui le premier avait compris l’immense pouvoir que confère le monopole monétaire à celui qui le détient. Malheureusement cette première expérience se solda par un premier fiasco, cette monnaie perdant en moins de 30 ans 80% de sa valeur.

Dévaluations et crises que connaîtront de nombreuses monnaies papier tout au long de l’histoire : sur les 786 principales monnaies papier émises au cours des derniers siècles (exceptées les très nombreuses monnaies chinoises d’avant 1935), 609 ont disparu soit 77% des monnaies étudiées, leur durée de vie n’ayant été en moyenne que de 17 ans. Quant aux 177 monnaies encore en circulation aujourd’hui, leur moyenne d’âge est de 37 ans. Ainsi il n’est pas improbable du tout de connaître plusieurs monnaies fiat au cours d’une vie, pour ma part j’en suis à 2, mes parents à 3. Les monnaies fiat se font et se défont, je vous laisse faire votre propre compte.

L’inflation est le principal fléau de la monnaie papier, dans 19% des cas la monnaie est brutalement détruite par des épisodes d’hyperinflation. Mais même lorsqu’elles ne sont pas détruites, des monnaies pourtant anciennes et respectables, garanties par de puissants États, sont drastiquement et systématiquement affectées par l’inflation. La livre sterling (Pound Sterling GBP), la plus ancienne monnaie fiduciaire ayant cours (320 ans d’existence) a perdu 92% de sa valeur depuis 1971, idem pour le Dollar américain (USD) qui au cours de ses 222 ans d’existence a perdu 97% de sa valeur, dont 83% de dépréciation depuis 1971 seulement !.
Cette funeste tendance de la monnaie fiat à perdre sa valeur a d’ailleurs été parfaitement analysée par de nombreux grands esprits. Voltaire disait déjà en son temps :

« Une monnaie papier, basée sur la seule confiance dans le gouvernement qui l’imprime, finit toujours par retourner à sa valeur intrinsèque, c’est-à-dire zéro. »

De même que le Général de Gaulle affirmait :

« Parier contre l’or revient à parier sur les gouvernements. Celui qui parie sur les gouvernements et leur papier monnaie parie contre 6 000 années d’histoire de l’humanité. »
Bien entendu on peut espérer que cette fois-ci ce soit différent, que les erreurs du passé aient été assimilées, que désormais de solides institutions encadrent fermement la production et la circulation monétaire et que youpi, tout soit bien géré ! C’est possible en effet, néanmoins quand on s’intéresse à l’Euro, on est aussi en droit d’avoir de sérieux doutes.
L’Eurosystème
L’Euro comme toutes les monnaies fiat naît d’une volonté politique, celle d’établir une monnaie unique entre les différents États membres d’une union économique et monétaire (UEM). C’est le traité de Maastricht de 1992 qui définit les règles fondamentales à l’introduction de l’Euro, dictant notamment les conditions que les États membres doivent remplir pour adopter l’Euro.
Ces conditions portent le doux nom de « critères de convergence » et sont incluses depuis 1997 dans ce qu’on appelle le « Pacte de stabilité et de croissance ». Ces critères supposent notamment le respect d’une certaine discipline budgétaire. Discipline, bien entendu, qu’ont promis de respecter, la main sur le cœur, tous les représentants des États signataires du traité.
Néanmoins, si malgré ses promesses les plus sincères, un État membre venait à ne pas respecter ses engagements budgétaires, le pacte de stabilité prévoit le déclenchement d’une procédure de déficit excessif à son encontre. L’État membre devant alors corriger ses déficits dans une échéance impartie, faute de quoi il est passible de sanctions.

Eh bien accrochez-vous : Sur les 27 États membres de l’Union européenne, 24 font actuellement l’objet d’une procédure pour déficit excessif (dont 15 des 17 Etats ayant adopté l’euro) ! Ça a quand même quelque chose d’effrayant de penser que sur 27 États membres, 24 ne respectent pas leur engagements !

Ajoutez à cela qu’à l’échelle nationale notre État Français dépense systématiquement plus qu’il ne gagne depuis 40 ans ! Que le dernier budget équilibré remonte à 1974, ce qui nous fait un total de 40 années consécutives de déficit public ! Et vous commencerez peut être à ressentir les premiers frissons d’effroi quant aux capacités de nos autorités administratives à gérer sainement la monnaie qu’elles nous imposent.

Mais le plus grand danger, la principale source d’angoisse de Satoshi, réside dans le fait que ce système concentre entre quelques mains seulement un pouvoir incommensurable. Le conseil des gouverneurs, l’organe de décision suprême de la BCE, dont très probablement vous ne connaissez ni le visage, ni le nom d’aucun de ses membres, excepté peut-être celui de son président Mario Draghi, définit et met en œuvre la politique monétaire européenne.

Cela signifie que ce groupe de 22 banquiers centraux est en mesure de prendre, à sa discrétion, des décisions portant sur des montants monétaires considérables, (des milliers de milliards d’euros !), et dont les effets (inflation, bulles spéculatives…) se répercuteront ensuite sur tous les citoyens européens, sans bien entendu, que ces derniers n’aient été consultés au préalable.

À titre d’exemple on peut citer la mise en place en décembre 2011 et février 2012 de deux mesures dites pudiquement « non conventionnelles » (VLTRO), destinées à prêter à des banques en difficulté des montants astronomiques : 1018 milliards d’euros. La mise en place en mai 2010 d’un programme d’achat (indirect) d’obligations d’État (Grecques, Espagnoles etc.) nommée SMP (Securities Market Program) qui s’est élevé à 210 milliards d’euros en deux ans et continue maintenant sous un autre nom OMT (Opérations monétaires sur titres).

Enfin comment ne pas parler du programme actuel d’assouplissement quantitatif de la BCE, (Quantitative Easing, QE pour les anglophones) qui apporte actuellement 60 milliards d’euros par mois de liquidités sur les marchés et qui vient compléter les opérations extraordinaires (merveilleuses, fabuleuses…) de refinancement des banques nommées cette fois T-LTRO et dont la dernière édition a été souscrite à hauteur de 98 milliards d’euros par les banques au taux d’ami de 0,05%.

Il pleut, au gré de la météo des dieux de la BCE, des milliards d’euros sur les marchés financiers. Le CAC 40 est luxuriant, mais ça reste quand même très localisé, jusqu’à présent pas une goutte n’est tombée sur mon compte en banque.
A-t-on oublié Montesquieu ?
« Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser »

A-t-on pour but de satisfaire l’ambition de Mayer Amshel Rothschild (1743-1812) :
« Donnez-moi le contrôle sur la monnaie d’une nation et je n’aurai pas à me soucier de ceux qui font ses lois. »

Telle est l’angoisse de Satoshi Nakamoto !

Entendons-nous bien, il ne s’agit pas de dire qu’un organisme privé ferait mieux qu’un organisme public ou vice versa, ce n’est pas le sujet.

Le problème réside dans la concentration excessive des pouvoirs. Cette capacité qu’a un petit comité de décider qui a le droit de disposer de la monnaie créée, selon quelles modalités, d’en imposer le cours forcé et légal aux citoyens, d’interdire toute concurrence à son monopole sous peine d’emprisonnement, c’est cela le plus grand danger du système !

Alors comment fait-on pour se prémunir de ces abus, comment se dote-t-on d’une monnaie saine ?
Les alternatives à ce système
Cet article étant déjà assez long, nous conclurons en citant de nouveau Montesquieu :
« Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. »

Appliquée à la monnaie, la solution historique consiste à limiter le pouvoir des émetteurs en recourant à des supports monétaires naturellement rares tels les métaux précieux. Par ailleurs, il est également urgent de repenser le rôle des citoyens, non pas en sujets captifs d’un système et d’une monnaie imposée par des technocrates non élus, mais en tant qu’arbitres et acteurs du système.

Il faut donc rompre avec le monopole bancaire de l’émission monétaire et enfin donner le droit aux citoyens de choisir librement parmi des monnaies complémentaires celle qu’ils jugent la mieux gérée, la mieux adaptée à leurs besoins et la plus proche de leurs valeurs. C’est seulement de la sorte que chaque citoyen pourra peser sur la politique monétaire de son pays et rester maître de son argent.

Notons pour conclure que l’innovation technologique Bitcoin s’inscrit parfaitement dans cette logique, il s’agit du premier protocole permettant une gestion et un contrôle communautaire, à grande échelle, de la monnaie. Bitcoin est la première monnaie open-source et participative de l’histoire ! Voilà un fantastique contre-pouvoir monétaire à la portée de chaque citoyen du globe. Certains grincent des dents, mais on peut adorer. Merci Satoshi !

Source contrepoints.org
Photo Money Laundering – Euros By: Images Money – CC BY 2.0
Par Benoît Huguet.


Fondateur et responsable d'édition de BitConseil.fr. Après 3 années passées en Argentine à goûter aux joies quotidiennes d'un gouvernement corrompu et d'une inflation à deux chiffres, il découvre Bitcoin en novembre 2012 et développe depuis une véritable passion pour les monnaies pair à pair, la comptabilité par Blockchain et l'économie du partage.

Billets-Pierre Bourdieu

Pierre Bourdieu, un homme de contre-pouvoirs

Alors que commence la publication de ses cours, la critique de l’État par le sociologue Pierre Bourdieu reste d'une urgente actualité. Retour sur la pensée d'un esprit très critique.



A mesure que croissait sa notoriété, le sociologue disparu il y a dix ans devenait de plus en plus militant. (Photo : inconnu)

L’État ? « Un jeu dans lequel tout le monde se ment et ment à d'autres en sachant qu'ils se mentent. » L'homme officiel ? « Un ventriloque qui parle au nom de l’état. » Ainsi le subversif Pierre Bourdieu achevait-il, au Collège de France, son cours du 1er février 1990, Sur l’État, aujourd'hui co­édité par Le Seuil et Raisons d'agir. Bourdieu et le politique ? Le sujet fait débat, voire polémique. « La lecture de ce cours s'impose à l'approche des élections, à l'heure où la crise financière précipite le démantèlement du service public. Le prolongement de l’État dynastique dans notre État bureaucratique se révèle encore d'une folle actualité sous l'ère Sarkozy », annonce Patrick Champagne, qui a établi l'édition du texte avec d'autres spécialistes, inaugurant ainsi la publication intégrale des cours et séminaires du sociologue.

“Quand je remplis un formu­laire administratif
- nom, prénom, date de naissance -,
je comprends l’État.” Pierre Bourdieu

Sur l’État se donne surtout comme la route de crête de la pensée (politique) de Bourdieu, déchiffreur par excellence des mécanismes de domination, dynamiteur des ordres établis. Qu'est-ce que l’État, en effet, sinon l'instance suprême qui détient le monopole de la domination ? L’État est le principe même de l'ordre public : il opère des classifications, des hiérarchies. Il impose une vision du monde officielle, légitime, c'est-à-dire tacitement reconnue par tous. Or, c'est la fabrication même de cette légitimité mensongère, la violence sourde de cette domination que Bourdieu a pen­sées de livre en livre. Le sociologue a analysé ce qui n'aura finalement jamais cessé de l'étonner : le fait que l'ordre social se reproduise sans sourciller, demeurant tel qu'en lui-même. Il suffit de ne rien faire pour que les choses se perpétuent, tant les dominés intériorisent leur domination.

Quelques années plus tôt, prenant pour cible privilégiée l'école, lieu même de la reproduction des élites, Bourdieu montrait que les individus sont déterminés par leur place dans la société, dressés à agir en fonction de ce que leur classe sociale attend d'eux. Il n'en va pas autrement avec l’État : « Quand je remplis un formu­laire administratif - nom, prénom, date de naissance -, je comprends l’État ; c'est l’État qui me donne des ordres auxquels je suis préparé », décrypte le sociologue. Cet État nous entoure familièrement, sans que nous y pensions forcément : calendrier social, vacances scolaires, achat de maison sont des pratiques régies par sa main. Mais ne nous y trompons pas : sous ses airs collectifs, il n'est en rien la chose au monde la mieux partagée... Le champ politique reste un microcosme, un univers gouverné par des spécialistes, fondé sur l'exclusion du plus grand nombre. Loin de nous unir, l'Etat nous divise. D'un côté, les clercs, de l'autre, les profanes. Dominants contre dominés…

« Mais ceux que Bourdieu ne cesse d'appeler les profanes, ce sont les citoyens justement ! Le peuple n'est pas cette masse ignorante qu'il décrit, ni les partis, des entreprises », s'indigne Jean Baudouin, professeur de scien­ces politiques venu du droit. Sous son titre perfide, Pierre Bourdieu. Quand l'intelligence entrait enfin en politique ! 1982-2002, son brûlot ne fait pas dans la dentelle : « Le géant de la pensée sociologique se révèle un nain de la proposition politique » ! Ou encore : « Bourdieu ne comprend rien aux principes fondamentaux de la démocratie. » L'auteur va même jusqu'à déclarer que le politique est l'« impensé », le trou noir de la sociologie bourdieusienne, alors que Bourdieu ne parle que de ça ! De quoi faire enrager ceux que ce non-spécialiste désigne avec mépris comme les « dévots » du so­ciologue, réactivant ainsi la chasse à la secte « bourdivine », remettant de l'huile sur le bûcher ardent alimenté par tous ceux qui adorent diaboliser Bour-Dieu...

Bourdieu dynamite les apparences,
les illu­sions, déconstruit ce que considérons
com­me allant de soi.

Un feu qui fait souvent crépiter des différends idéologiques. Car deux visions du politique s'affrontent ici : une vision (morale et juridique) qui a foi dans les principes démocratiques, rempart au totalitarisme, et une vision (critique) qui se méfie de tous les pouvoirs. L'opinion publique tout comme les sondages, censés être démocratiques, ne sont aux yeux de Bourdieu qu'une supercherie, cachant l'avis des puissants. Au fond, Jean Baudouin ne supporte pas cette défiance que le politique inspire à Pierre Bourdieu. Il s'étrangle d'ail­leurs devant cette « énormité » proférée par le sociologue dans Contre-feux : « Je considère que le travail de démolition de l'intellectuel critique, mort ou vivant - Marx, Nietzsche, Sar­tre, Foucault, et quelques autres que l'on classe en bloc sous l'étiquette de "pensée 68" - est aussi dangereux que la démolition de la chose publique. »

Bourdieu persiste et signe : « Il n'y a pas de démocratie effective sans vrai contre-pouvoir critique. » Et ce contre-pouvoir, c'est la sociologie qui est en mesure de l'exercer. Le sociologue dévoile les processus masqués, enfouis au tréfonds de la société. Il dynamite les apparences, les illu­sions, déconstruit ce que nous croyons naturel, ce que nous considérons com­me allant de soi. « Détrui­re le sens commun », « organiser le retour du refoulé », « dire à la face de tous ce que personne ne veut savoir », autant d'actions impérieuses (et ô com­bien politiques) menées par la sociologie, ce sport de combat. Au judo, on se sert de la force de son adversaire pour le faire tomber... En socio, l'action sur le monde social passe par la connaissance de ses mécanismes. Une métaphore martiale popularisée en 2001 par le documentaire de Pierre Carles consacré à Bourdieu, La sociologie est un sport de combat : « Le titre s'est vite imposé tant cette discipline sert à se défendre contre la domination symbolique. Loïc Wacquant, l'un des disciples de Bourdieu, a une image très forte : la sociologie nous permet de ne pas être agi par le monde social comme un bout de limaille dans un champ magnétique », se souvient le réalisateur.
D'abord cantonnée à ses livres, défensive, la pensée de Bourdieu est devenue de plus en plus militante, offensive, à mesure qu'augmentait sa notoriété. En 1995, le sociologue s'est engagé corps et âme dans le mouvement social, soutenant les grèves déclenchées par le plan Juppé sur les retraites et la Sécurité sociale. Cet engagement, il l'a vécu comme une « fureur légitime », un quasi-devoir : « Ceux qui ont la chance de pouvoir consacrer leur vie à l'étude du monde social ne peuvent rester, neutres et indifférents, à l'écart des luttes dont l'avenir de ce monde est l'enjeu », a-t-il décrété. Luttant sur tous les fronts contre « l'invasion néolibérale », Bourdieu s'est fait alors plus visible dans les médias. Il venait en outre de diriger La Misère du monde, volume paru en 1993, qui donnait la parole à un peuple en souffrance. Ce best-seller inattendu a mis le sociologue sur le devant de la scène ; on le voit ainsi débattre avec l'abbé Pierre dans une Marche du siècle consacrée à l'exclusion.

Bourdieu a élaboré le concept d'intellectuel collectif,
contre la figure de l'intellectuel total incarnée par Sartre.

Le mouvement des chômeurs de 1998 lui apparaît alors comme un « miracle social ». Il enchaîne les pétitions, multiplie les soutiens, allu­me un peu partout ses contre-feux, milite pour une Europe sociale, critique la « troïka néolibérale Blair-Jospin-Schröder », appelle de ses vœux une gauche vraiment de gau­che et crée un collectif, Raisons d'agir, qui publie de petits essais accessibles conçus comme des armes de poing, tels Sur la télévision, signé de sa main, ou Les Nouveaux Chiens de garde, de Serge Halimi. « Le savoir est mis en commun, partagé entre chercheurs et militants, explique Gisèle Sapiro, qui dirige le Centre européen de sociolo­gie et de science politique. Bourdieu a élaboré le concept d'intellectuel collectif, contre la figure de l'intellectuel total incarnée par Sartre - capable d'embrasser tous les sujets -, et dans le prolongement de l'intellectuel spécifique défini par Foucault - qui, lui, intervient sur ses thèmes de recherche relevant de ses compétences, comme la prison ou la sexualité. Mais il est faux de croire que Bourdieu se serait engagé à la seule fin de sa vie. Toute sa pensée est politique : il a traité les sujets les plus brûlants, comme l'Algérie dans les années 1950, la démocratisation scolaire et culturelle dans les années 1960, la technocratie dans les années 1970. Et son mode d'enga­gement reste la science. Attaquer le Bourdieu engagé sert souvent de prétexte à ceux qui n'ont pas les moyens de critiquer sa théorie. »

« Bourdieu a fait son Mai 68 avec presque trente ans de retard ! » se gausse Jean Baudouin. Il aiguise son persiflage sur une contradiction apparente : « Le Bourdieu des Héritiers [1964] est très critique envers l’État, jugé oppresseur, tandis que celui de La Misère du monde [1993] encense l’État providence ». Un balancement que le cours sur l’État permet justement de comprendre, rappelle Patrick Champagne : « Réalité à double face, l’État est une machine complexe qui instaure une domination sym­bolique, mais peut être aussi le lieu d'une libération. » Bourdieu parle à cet égard de la main droite et de la main gauche de l’État - l'économi­que et le politique, d'un côté, le social, de l'autre. Jean Baudouin remarque encore que Bourdieu n'a pas arrêté de critiquer la République, alors que normalien, agrégé, professeur au Collège de France, fils d'un paysan devenu petit fonctionnaire, il en avait reçu tous les honneurs. Un fils indigne et turbulent ? Ces attaques, Bourdieu les connaissait par cœur. Il les a lui-même parées dans son Esquisse pour une auto-analyse : « Dénonciateur de la gloire et des honneurs, écrit-il à la troisième personne, il est avide de gloire et d'honneurs ; pourfendeur des médias, il est "médiatique" ; contempteur du système scolaire, il est asservi aux grandeurs d’École, et ainsi de suite à l'infini »... Pas facile d'échapper à cette intelligence réflexive. A la main gauche et la main droite de Pierre Bourdieu... 


A lire
Trois titres de Pierre Bourdieu :


La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d'enseignement (1970), prolongement de la réflexion entamée dans Les Héritiers (1964) sur la fonction reproductrice de l'école.

 La Distinction. Critique sociale du jugement (1979), analyse de la construction sociale des goûts, des jugements esthétiques.

Méditations pascaliennes (1997), critique de la philosophie abstraite, « scolastique », placée sous le signe de Pascal, autre destructeur des apparences, des illusions humaines.

A lire


Sur l'Etat. Cours au Collège de France 1989-1992, de Pierre Bourdieu, éd. établie par Patrick Champagne, Rémi Lenoir, Franck Poupeau et Marie-Christine Rivière

 Pierre Bourdieu. Quand l'intelligence entrait enfin en politique ! 1982-2002, de Jean Baudouin 


Source Télérama


lundi 1 juin 2020

Billets-La bureaucratie… le cancer français


La bureaucratie… le cancer français

L’incapacité persistante et de plus en plus embarrassante (même les Suisses, pourtant modèles de retenue, font à présent de l’humour sur le sujet !) de l’État français à maîtriser ses dépenses témoigne de l’absolu pouvoir de la bureaucratie dans ce « pays foutu ». Quel que soit le président du moment, la couleur (ou le genre) du gouvernement, la majorité en place dans les chambres dites ‘représentatives’, ou l’âge du capitaine, malgré la nécessité de plus en plus impérieuse d’enfin stopper l’hémorragie financière entamée il y a des décennies – beaucoup ici considèrent d’ailleurs que le point de non-retour a d’ores et déjà été dépassé –, malgré la prise de conscience populaire de ce triste état de fait, il faut constater que rien n’y fait : les dépenses publiques françaises continuent d’augmenter à chaque minute qui passe. Aucun ministre n’arrive à calmer le galop déchaîné de son mammouth dédié, aucun député n’ose s’avancer pour être de ceux qui bloqueront pour la première fois le vote du budget et seraient immédiatement désignés responsables des ruades brutales que ne manquerait pas d’effectuer immédiatement tout ce que le pays compte de fonctionnaires directement pris au portefeuille.

En très bref : ce sont les administrations qui règnent sur la France.
Les politocards, vus, revus et entendus ad nauseam n’en sont finalement que les têtes empaillées, déconnectées mais brandies pour détourner l’attention des véritables points faibles de la bête, ils sont les multiples masques d’une hydre visqueuse et translucide, des faces que l’on paie fort cher pour faire pur acte de représentation – un spectacle comico-tragique auquel on doit d’ailleurs pas mal d’excellents articles d’H16.


L’ennemi, le vrai, le froid et maléfique adversaire de toute justice, de tout bonheur et de tout espoir, c’est la bureaucratie. Cette idée funeste que Les Choses Doivent Se Dérouler Selon Les Règles Parce Que, Pardi, Il Faut Des Règles, au mépris de toute empathie, de toute réflexion, de toute considération pour quiconque, et que la moindre déviation, le moindre pas hors des clous décrétés, ne peut qu’être réprimé (et automatiquement puni de l’amende de la catégorie adéquate)… est en train de nous achever, après nous avoir bien essorés, rincés, étrillés et lacérés non-stop pendant des années.

Si vous tenez à votre âme, si vous voulez sauver ce qui peut encore l’être, par pitié : niez l’autorité, moquez-la. Ridiculisez les petits chefs. Balayez les convenances, la pression sociale interne, le conformisme administratif et les procédures rigides comme la vaste hallucination collective absurde qu’ils constituent réellement. Remettez tout en question. Voyez enfin les institutions de ce pays, et tout ce que vous croyez nécessaire à la bonne marche de la civilisation – élections forcément gages de démocratie, parlement forcément représentatif, information forcément de masse, consentement forcément implicite à l’impôt, critères de moralité forcément établis par « en haut », respect forcément dû aux élites et aux assermentés, monnaie forcément issue de l’État, retraite forcément par répartition, assurance santé forcément collective, école forcément publique, etc., pour ce que c’est vraiment : pure superstition.

Ralliez-vous au genre humain, faites face à la peur de votre liberté, abandonnez le monstre hideux de la soumission aveugle et administrative à l’autorité.


Source contrepoints.org