mercredi 17 novembre 2021

Lectures James Ellroy-Entretien avec James Ellroy


Entretien avec James Ellroy 

“La révolution ne peut venir que des femmes”

- On pensait qu'en écrivant "Ma part d'ombre", en 1997, James Ellroy avait tourné la page de son enfance. Or l’auteur du Quatuor de Los Angeles y revient dans “La Malédiction Hilliker”, une autobiographie plus sincère et crue que jamais.
James Ellroy se met à nouveau à table. Et le menu est chargé. A nouveau le meurtre de sa mère, Jean Hilliker, retrouvée le 22 juin 1958 violée et étranglée dans un coin de la banlieue de Los Angeles. Il avait 10 ans. Trente-six ans après ce drame sordide, James Ellroy décidait de reprendre l'enquête en compagnie d'un inspecteur de police à la retraite. Ce fut Ma part d'ombre, autobiographie en noir majeur d'un éternel enfant perdu. Aujourd'hui, Ellroy remet le couvert avec La Malédiction Hilliker, sous-titré « Mon obsession des femmes ». De la mère aux épouses et amantes, de Jean à Erika en passant par Mary, Helen, Joan et Karen, de « Elle » à « Elles », l'inventaire est aussi éprouvant que fascinant. Il éclaire d'une lumière crue les sources d'une œuvre capitale. L'auteur du célébrissime Quatuor de Los Angeles (Le Dahlia noir, L.A. Confidential...) et de la trilogie Underworld USA, gigantesque entreprise de démolition du mythe de l'Amérique, apprécie à l'évidence la mise en scène de soi. Peut-être n'a-t-il jamais été aussi sincère... 

La Malédiction Hilliker est votre deuxième livre autobiographique après Ma part d'ombre, paru en France en 1997. Que vouliez-vous ajouter ? 
Ma part d'ombre était une enquête sur le viol et le meurtre de ma mère, jamais élucidés. Une manière de me réconcilier avec elle, de la reconnaître après des années de rejet. J'ai longtemps détesté ma mère, reproduisant le leitmotiv de mon père, auquel je voulais donner des preuves de mon attachement : « C'est une alcoolique et une traînée. » Je la détestais aussi parce que je la désirais de diverses façons. A l'époque de Ma part d'ombre, j'étais obsédé par le crime dont ma mère a été victime. Aujourd'hui, la situation est différente. J'ai voulu écrire ce nouveau livre parce que, par bien des aspects, il contredit le précédent. J'ai fini par comprendre que le lien entre ma mère et moi n'était pas une histoire de meurtre, mais une histoire d'amour. Je me suis peu à peu rendu compte que la ligne de force de mon existence n'était pas la mort de ma mère, mais mon obsession des femmes.

Vous avez à l'évidence le goût de la confession. A quoi correspond-il ? 
Il y a dans mon dernier roman, Underworld USA, un personnage directement inspiré d'une des femmes qui ont compté dans ma vie, Joan. A un moment, ce personnage, qui porte le même prénom, s'adresse à Don Crutchfield, un chauffeur de détective privé, solitaire, voyeur obsessionnel, dont je me sens très proche. Elle le place devant cette alternative : faire face à ce qui le hante ou ne rien faire. Personnellement, j'ai choisi. Voici une première explication. Je n'éviterai pas la seconde : ce goût de la confession tient à mon égotisme. J'adore écrire sur moi, c'est clair. Enfin, troisième raison, dans ce genre littéraire qu'on appelle les Mémoires ou l'autobiographie, peu d'ouvrages me semblent réellement justifiés parce qu'ils ne concernent strictement que ceux qui les écrivent. Dans La Malédiction Hilliker, je crois qu'il y a au moins deux thèmes universels. Ils sont au cœur de mes préoccupations : la violence envers les femmes et l'exploration des relations entre les hommes et les femmes. 

Cette hantise des violences contre les femmes remonte évidemment à votre enfance... 
Quand j'étais gamin, je lisais beaucoup de récits policiers, ils m'attiraient, mais je ne pouvais supporter les scènes de femmes maltraitées. A la télévision, c'était pareil, j'étais incapable de les regarder. Cela me ramenait à ma mère. A elle, que je voulais éviter. Et j'ai fini par écrire des livres qui, pour la plupart, traitent de ce sujet. C'est la différence entre l'enfant que j'étais et l'homme que je suis devenu.

Votre livre traite de votre quête des femmes. Vous vous décCouleur du texterivez obsédé par le sexe et en même temps vous semblez avoir une conception très romantique de l'amour... 
Je suis depuis toujours un romantique. C'est beaucoup plus important pour moi que le sexe, même dans mes relations avec les prostituées, et ça explique la présence récurrente de Beethoven dans mon livre. Ado, j'avais collé un portrait de lui au-dessus de mon lit. Beethoven est une des figures marquantes de ma vie, plus importante que celle de mon père. Je n'avais ni frère ni sœur, aucun modèle vers lequel me tourner. Alors j'ai choisi Beethoven, qui incarne à mes yeux le romantisme. Ses grandes œuvres musicales, que je cite, mes expériences mystiques, que je raconte, les romans que j'ai écrits, ces Mémoires que je viens de publier, les relations entre les hommes et les femmes telles que je les vis, sont pleins de cette vision romantique du monde. Mon livre est un manifeste contre le minimalisme à la mode, contre le postmodernisme et contre l'ironie ambiante. 

Vous laissez aussi transparaître une grande fragilité dans vos relations avec les femmes, même si l'on retrouve tous les archétypes de la virilité brutalement affirmés – la vigueur des élans amoureux, les allusions multiples à la taille du sexe de vos concurrents – qui sont de tous vos livres. 
Quand vous commencez à occuper une place importante dans la littérature et que l'on parle de vous un peu partout, des idées fausses se mettent à circuler sur votre compte. On me prête, par exemple, une jeunesse de grand criminel parce que j'ai raconté mes frasques d'adolescent. C'est vrai que j'ai fauché dans les magasins, que j'ai, à un moment de ma vie, pris l'habitude de m'introduire dans les maisons des filles qui m'attiraient et que j'observais par la fenêtre. J'y ai commis de menus larcins, j'ai tâté de l'alcool, des amphètes et de certains médicaments. Quand j'ai entendu ce qu'on racontait sur moi, j'ai essayé d'expliquer que mes exploits criminels n'avaient été que très mineurs. En vain. C'est pour cette raison aussi que j'ai voulu écrire cette nouvelle autobiographie, en exposant ma vie intérieure à cette époque-là.

Quand vous évoquez la possibilité d'avoir des enfants – que vous n'avez finalement jamais eus –, ce sont toujours des filles. Pourquoi ? 
Parce que, de cette façon, j'aurais pu être entouré d'encore plus de personnes de sexe féminin !

Dans Underworld USA, le dernier volume de votre trilogie historique sur l'Amérique des années 1960, la rédemption vient des femmes. Et c'est ce que vous cherchez auprès d'elles dans La Malédiction Hilliker. 
L'événement important, c'est ma dépression nerveuse, qui a commencé ici, à Paris, en 2001. Mon couple avec ma femme d'alors, Helen, battait de l'aile. Tous les compartiments de ma vie ont cédé d'un seul coup. J'étais perdu. Jusqu'à ma rencontre avec Joan, une femme de gauche, militante, féministe. Nos différences étaient flagrantes, tout nous séparait, apparemment nous n'étions pas faits pour vivre ensemble. Elle m'a pourtant sorti de ma dépression. Et déclenché la genèse spirituelle d'Underworld USA. Le personnage qu'elle m'a inspiré, Joan, la « Déesse rouge », est devenu une des figures centrales du roman. De même que Karen, que j'ai rencontrée plus tard, dont j'ai fait Karen Sifakis, la pacifiste. Grâce à elles, le livre s'est imposé à moi. Et c'est alors que j'ai compris que la révolution ne pouvait venir que des femmes. Cette conviction est au centre du roman.

A la fin de Ma part d'ombre, on avait le sentiment que vous aviez enfin retrouvé votre mère et que la page, d'une certaine manière, était tournée. La Malédiction Hilliker montre que vous êtes toujours à sa poursuite... 
Tout au long de ma vie, ma mère a pris de nombreuses formes féminines. Les femmes les plus importantes de ma vie, Helen, Joan, Karen, Erika sont arrivées très tard, quand j'avais 40, 50, et même 61 ans pour Erika. Comme si aucune place n'était disponible avant. Et je ne peux pas nier l'ironie qu'il y a à rencontrer, à cet âge avancé, le fantôme de Jean Hilliker, car de toutes les femmes que j'ai connues, Erika est celle qui, physiquement, ressemble le plus à ma mère.

Derrière la voix de l'homme de 62 ans, c'est parfois encore celle du petit garçon de 10 ans que l'on entend... 
Intéressant... Ce livre où je refais le chemin de tout ce que j'ai vécu est pourtant écrit dans la langue du roman noir, il emprunte son style au hard-boiled des années 1950. On y trouve nombre de mots crus, vulgaires, rugueux. Mais c'est aussi un livre où je parle de Dieu, de mon sentiment religieux, comme jamais je ne l'avais fait jusqu'à présent. Par bien des aspects, c'est mon livre le plus franc, le plus sincère.

Quel jugement portez-vous sur votre père, mort quand vous aviez 17 ans ? Quelle place tient-il aujourd'hui ? 
Ma mère était une figure mystique, elle avait de la personnalité, beaucoup de cran, c'était l'élément dominant du couple. Et puis elle a été assassinée. Mon père, dans ses meilleurs jours, était un homme amusant, il avait du bagout, mais il était faible et extrêmement fainéant. Le pasteur de notre quartier l'appelait « l'homme blanc le plus paresseux du monde ». Je suis sûr qu'il y a quelques clochards, ici à Paris, qui sont également paresseux. Mon père tiendrait son rang parmi eux. 

Comment est né votre désir d'écrire ? Est-il lié à la mort de votre mère ?J'avais ce désir bien avant la disparition de ma mère. Il me vient des livres. Très jeune, la lecture de romans était ma seule distraction. Et il me semblait que je n'avais pas besoin de travailler à l'école pour devenir écrivain. J'étais un jeune garçon solitaire dont les seuls amis et les meilleurs moments venaient des livres.

A lire votre dernier ouvrage, cela n'a pas changé. Votre obsession semble autant celle des femmes que celle d'écrire... 
C'est mon principal moteur : écrire plus et plus et plus, des livres de plus en plus ambitieux, de plus en plus vastes. Je suis content que ce texte autobiographique soit terminé. Je n'en écrirai plus jamais d'autre. Dieu merci, j'ai rencontré la femme de ma vie, Erika Schickel, à qui l'ouvrage est dédié. Aujourd'hui, à 60 ans passés, mon ambition est d'écrire des romans meilleurs que les précédents, plus longs, plus importants. Et plus profonds.

Vous écrivez souvent sur l'Histoire. Pourquoi avoir choisi la fiction plutôt que l'essai ? 
Parce que ce n'est pas la stricte vérité qui m'intéresse. Je prends les événements historiques et je les réécris selon mes propres critères. Tous ces grands événements ont été vécus et façonnés par une foule d'inconnus. Et qui le resteront. Ce sont eux que je cherche à faire surgir.

Comment procédez-vous ? 
D'abord, je mets en scène les personnages historiques. Ils sont incontournables, je les recrée. Et puis il y a les héros ellroyens, les archétypes, le combinard, le flic pourri, l'avocat véreux, le chauffeur comme Don Crutchfield dans Underworld USA. Et tous ces personnages de fiction sont embarqués dans le flot de l'Histoire. J'ai moi-même ce sentiment d'être emporté dans ce raz de marée et je joue le rôle d'une sorte d'observateur, de voyeur des événements. Il me faut cependant des années pour que l'Histoire vécue, celle des années 1960 par exemple, se présente à moi dans une forme que je puisse coucher sur le papier. J'ai besoin de recul et d'une longue maturation.

La littérature peut-elle être une consolation ? 
Elle me permet de prendre mes distances avec le monde extérieur, elle me pousse à réfléchir, me donne la possibilité de créer mon univers, de refaire l'Histoire, de faire vivre des événements de la vie réelle et d'autres sortis de mon imagination. J'ai une vie intérieure très riche, féconde ; la littérature et l'imaginaire constituent un refuge quand le monde extérieur m'est insupportable.

Vous racontez que vous passez de longues heures, dans le noir, à méditer... 
Je m'allonge dans l'obscurité, rideaux tirés, lumière éteinte, je ferme les yeux et je réfléchis. Voilà cinquante ans que je pratique la méditation dans ces conditions. Les images mentales que je projette sont à l'origine de mes livres, j'en élabore le fonctionnement, allongé dans le noir, je mets au point les détails, je définis les émotions qu'ils vont transmettre...

Voilà un Ellroy bien différent de l'image qu'il s'emploie souvent à donner, impatient, provocateur, survolté... 
C'est un numéro que je joue. J'adore me donner en spectacle. Il n'y a rien de plus ennuyeux qu'un écrivain qui ne sait pas parler en public, qui lit ses textes d'une voix timide et monotone. Alors, c'est vrai, il y a une part de provocation dans mon personnage public. Cela fait partie du spectacle.

Vous aviez situé votre premier Quatuor de Los Angeles dans les années 1940-1950. Le prochain se déroulera pendant la Seconde Guerre mondiale, c'est-à-dire avant le meurtre d'Elizabeth Short, le « Dahlia noir », survenu en 1947... 
Il commencera avec l'attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, et se terminera à la fin de la guerre. On y trouvera deux personnages en chair et en os : Elizabeth Short et Jean Hilliker.

Comme vous l'avez dit, vous affirmez aujourd'hui clairement votre foi. « La main de Dieu, écrivez-vous, n'est pas étrangère à ce qui m'est arrivé... » Vous confirmez ? 
Oui, je suis un mystique, je suis un protestant, je suis un chrétien. Je crois aussi à l'invisible, à ce que je ne peux voir ni toucher. La foi me magnétise, elle me permet d'adhérer au monde. C'est le résultat de l'éducation que j'ai reçue, peut-être aussi de mon existence solitaire, et je crois fermement que les gens qui fondent leur vie sur la foi sont plus solides.

Enfant, vous avez imaginé être responsable du meurtre de v
otre mère car vous aviez souhaité sa mort quelques semaines auparavant. Cette « malédiction » vous a longtemps poursuivi. Aujourd'hui, diriez-vous que vous êtes maudit ou sauvé ? 
Sauvé. Sans aucune hésitation, j'ai trouvé le salut.

Source : Par Michel Abescat (Télérama), publié le 02/02/2011

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire