vendredi 30 janvier 2026

Billets-Entretien avec Jean Claude Ameisen

 


Entretien avec Jean Claude Ameisen

Chaque semaine sur France Inter, ce formidable conteur transporte plus d'un million d'auditeurs sur les épaules de Darwin. Son propos : donner l'envie d'explorer le monde vivant. Et de redécouvrir sa beauté.

Depuis plus de trois ans, Jean Claude Ameisen est, pour les auditeurs de France Inter, une voix, grave et persuasive : celle du formidable conteur qui, chaque samedi matin, dans son émission Sur les épaules de Darwin, convoque et entremêle savoir scientifique, philosophie et poésie pour parler de l'univers et de la place qu'y occupe l'homme.

De l'émission ont découlé deux livres : Sur les épaules de Darwin, tome 1 (Les Battements du temps, éd. LLL, 2012) et 2 (Je t'offrirai des spectacles admirables, éd. LLL, 2013). Le premier est un best-seller (cent mille exemplaires vendus) et le second vient de paraître.

La radio n'est qu'une des activités multiples qui font les plaisirs et les jours de ce médecin et biologiste, spécialiste d'immunologie, notamment du phénomène de « mort cellulaire programmée » (ou apoptose) – auquel il a consacré le superbe ouvrage La Sculpture du vivant (éd. du Seuil, 1999) –, en outre président du Comité consultatif national d'éthique.

Né en 1951, de parents juifs polonais ayant choisi de s'installer en France – durant la guerre, sa mère avait été déportée à Auschwitz, son père enfermé dans un stalag pour Juifs –, Jean Claude Ameisen, homme souriant, patient, chaleureux, mène depuis quatre décennies une existence de chercheur de haut vol et d'énorme lecteur. Non pas une double vie, simplement une vie pleine et cohérente.

  • Comment qualifier cet exercice radiophonique que vous pratiquez ? Ce n'est pas de la vulgarisation, ni de la pédagogie…
C'est un voyage, où se croisent différents points de vue sur le monde, des approches venues d'horizons divers – scientifique, littéraire, philosophique, poétique –, dans un tissu de mots et d'idées qui n'emprisonne pas celui qui l'écoute dans un discours fini et fermé. Ce tissu est ouvert, et celui qui l'écoute est invité à le compléter. Ce que je cherche, c'est à transmettre l'envie d'apprendre et d'explorer.
Quant à la forme que j'ai choisie dès le début, lorsque Philippe Val m'a proposé de faire une émission, c'est celle du conte, dans ce qu'il a de plus ancien, qui remonte à l'enfance, au fameux « il était une fois ». L'idée est de prendre du recul, de voir d'où l'on vient, et d'essayer de se projeter vers l'avenir. Et de suggérer aux auditeurs qu'ils peuvent se l'approprier, qu'ils sont capables d'en faire eux-mêmes quelque chose.

  • Etes-vous surpris par la popularité de votre émission – plus d'un million d'auditeurs – et des livres qui la prolongent ?
Faire de la radio, c'est parler à des personnes qu'on ne voit pas. C'est ce qui m'a le plus surpris : cette distance. On se lance, on parle, et l'écho viendra plus tard. Quand sont arrivées les réactions, j'ai été ému par leur diversité. Certains des auditeurs étaient des chercheurs comme moi, ou des profs de fac ; d'autres exerçaient des professions qui n'avaient aucun rapport. D'autres encore n'avaient jamais fait d'études, ou me parlaient de l'écoute attentive de leurs enfants. Cela signifie qu'il y a énormément de niveaux de lecture et de compréhension pour une même émission.

On dit souvent que les gens n'ont pas d'appétence pour les sciences, moi je pense que leur appétit est sous-estimé. La forme du conte, c'est aussi pour cela : nous sommes tissés d'histoires et on peut entrer dans la science par le biais des histoires, comme dans n'importe quel autre domaine. Tout le monde sait qu'on peut aimer la musique sans jouer d'un instrument, ou en en jouant, mais en amateur.
En matière de science, on pense souvent que c'est tout ou rien : ou bien on est capable de tout comprendre, ou bien ce n'est même pas la peine d'essayer, on est exclu d'emblée. Ce que montre cette émission, c'est que la science fait partie de la culture générale, que ce n'est pas un domaine de spécialistes, pas plus que ne le sont la réflexion éthique ou la philosophie.

  • Cette proximité que l'on sent chez vous avec la littérature et la philosophie a-t-elle toujours accompagné votre apprentissage scientifique ?
J'ai lu des livres très tôt, vers 4 ou 5 ans. La lecture était un monde différent mais aussi réel que le monde dans lequel je vivais physiquement. Un monde complémentaire, ou une autre facette du monde réel. Après, j'ai continué, je continue toujours à lire beaucoup. Des essais, de la littérature, de la poésie, des articles scientifiques concernant des domaines très divers qui tous trouvent à me passionner.

En matière scientifique, j'ai toujours regardé le travail des autres comme une énorme bibliothèque à la disposition de chacun, à la mienne. Il y a comme un grand livre, et nous participons à ce grand livre. C'est intrinsèque à l'idée que je me fais de la transmission : ce n'est pas en tant que professeur que je transmets ; je suis un étudiant, et j'apprends, moi aussi, au fur et à mesure que je transmets.
Par ailleurs, j'aime beaucoup les essais dans lesquels il y a un bonheur d'écriture. Cela va de pair avec une forme d'élégance de la pensée. Lucrèce, en préambule à De rerum natura, qui est une œuvre scientifique, explique qu'il l'a présentée comme un poème parce que le fait que le poème soit beau aide le lecteur à mieux comprendre.

  • Cette « énorme bibliothèque » dont vous parlez renvoie à l'idée d'héritage. Est-ce une notion qui vous importe ?
Oui, l'héritage, l'origine. Parce qu'un présent coupé du passé perd beaucoup de ses sens possibles. Entre la tentation d'oublier le passé, pour se sentir libre mais pauvre, et celle de se laisser emprisonner dans le passé, il y a la liberté profonde qui consiste à se plonger dans tout ce qui nous a faits et, à partir de cette richesse, d'inventer sa liberté. D'où ce que je fais à la radio : mélanger et tisser ensemble une découverte scientifique d'il y a une semaine ou trois mois, et des découvertes, des questionnements ou des pensées qui datent d'un siècle ou de mille ans.
Le présent ne se comprend que relié au passé. Mais le passé ne nous dit rien sur ce que nous pouvons faire du présent, c'est-à-dire sur l'avenir. C'est vrai à l'échelle de l'existence de l'Univers, soit treize milliards d'années, à l'échelle de l'apparition de la vie sur Terre, il y a quatre milliards d'années, mais aussi à l'échelle de nos vies : nous ne naissons pas ex nihilo, nous sommes les enfants de nos parents, des parents de nos parents, nous parlons la langue qu'ils nous ont apprise. Mais le fait que nous connaissions ces héritages ne préfigure en rien ce que nous pouvons en faire. Il y a la part d'invention qui est propre à chacun. Que faisons-nous de ce qui nous a été légué ?

  • Appliquons cette interrogation à votre itinéraire personnel : en quoi votre choix de la science, la médecine, est-il un héritage ?
Derrière l'intérêt pour la médecine, la recherche, l'exploration de l'inconnu, le questionnement éthique, il y a sans doute ce que je sais de la Shoah, que mes parents ont vécue. Je n'ai pas toujours considéré qu'il s'agissait d'un moteur de mes actions mais, plus le temps passe, plus je pense que cela a joué un rôle important.
L'idée de catastrophe impliquant la conscience de l'extraordinaire fragilité de la vie, donc de son caractère précieux, et l'importance des notions de justice et d'injustice. Oui, cela a certainement influé sur le prix que j'attache au passé, à l'idée que la vie humaine doit être préservée, à l'interrogation qui est la mienne sur ce qui est équitable ou pas.

  • Le récit même de la Shoah était-il présent dans votre enfance ?
Oui, par ma mère. Au point que j'ai été étonné, vers l'âge de 10 ou 12 ans, de m'apercevoir que des enfants dont les parents avaient traversé la même tragédie n'en savaient rien, car leurs parents ne leur en disaient rien. Alors que, pour moi, la proximité du désastre coexistait avec l'idée qu'il n'avait pas eu pleinement lieu, puisque ma mère était encore là pour m'en parler. D'où l'idée chez moi que les tragédies, si terrifiantes soient-elles, ne parviennent pas à éteindre ce qui fait la vie.
Un autre événement a joué : j'ai su, alors que j'avais une vingtaine d'années, que mon père avait été marié une première fois, que sa première femme était morte à Auschwitz, où ma mère, qu'il ne connaissait pas, était, elle aussi. Ainsi ma mère me disait tout, sauf quelque chose de très important, et qui allait modifier la vision que j'avais de mes parents. Le fait d'apprendre cela tardivement a induit chez moi, je crois, une notion de l'étendue de nos incertitudes. La conviction que ce qu'on ne sait pas n'est jamais perceptible dans l'ampleur de tout ce qu'on connaît.

  • C'est cette conscience de la fragilité de la vie qui est à l'origine de votre choix de la médecine ?
La fragilité de la vie, donc son caractère précieux, induit la médecine. L'étendue de notre ignorance par rapport à ce qu'on croit connaître conduit à la recherche. Quant à la notion de justice et d'injustice, elle est à la base de la réflexion éthique : c'est bien beau de connaître, mais que fait-on de cette connaissance, au profit de quoi, de qui la met-on en œuvre ? Tout cela est très proche, tout se rejoint.

  • La révélation familiale que vous évoquez est présente dans votre essai sur Darwin, Dans la Lumière et les ombres. Avec La Sculpture du vivant vous parlez de la mort de votre père. Pourquoi l'autobiographie prend-elle place dans vos ouvrages scientifiques ?
La tentation existe, dans la démarche scientifique, de s'abstraire du récit de cette démarche : peu de scientifiques écrivent « je », c'est comme si la science s'écrivait toute seule. Il me semble, au contraire, que réinscrire dans les textes scientifiques ceux qui inventent, observent et spéculent permet un gain d'objectivité. Il y a un point de vue, je fais partie de ce que je dis, il n'y a pas de récit sans que j'en sois partie prenante.

Lorsque j'ai entrepris cet essai sur Darwin, c'est l'écriture qui a fait surgir une intersection entre l'histoire du darwinisme, de ses plus sombres dérives vers les théories racistes et le nazisme, et ma propre histoire, celle de ma famille confrontée à l'extermination. Un narrateur n'est sans doute jamais absent de sa narration, il y a presque une sorte d'honnêteté à ne pas le dissimuler.

  • Vous présidez depuis un an le Comité consultatif national d'éthique (CCNE), où déjà vous siégiez auparavant. Pourquoi avoir accepté cette responsabilité ?
Je crois passionnément à la transdisciplinarité. En l'élargissement du champ du regard. Les grandes découvertes naissent ainsi, du croisement des disciplines. Le pari des instances éthiques, dans le domaine biomédical, est de multiplier, auprès des experts, des regards autres et divers. Les experts sont indispensables, car ce sont eux qui décident de la dose de médicaments à administrer, ou du protocole opératoire qu'il conviendrait d'observer. Mais ils ne peuvent pas dire comment agir au mieux dans l'intérêt de la personne.

Si une question concerne ce que nous avons de plus humain, le médecin, le philosophe, l'anthropologue, le juriste, etc. auront ensemble une vision du problème qui dépasse l'angle de vue de chacun. Nous vivons dans une société étrange où il semble souvent que, dans tous les domaines, on attend des experts qu'ils nous disent non seulement quel est le problème, et quelles solutions sont possibles, mais aussi quelle solution il faudrait choisir.

En fait, il n'y a que dans le domaine biomédical qu'existe, depuis trente ans, une réflexion plus démocratique sur les implications de la connaissance en matière de respect de la personne. Diffuser la connaissance scientifique, c'est aussi augmenter la possibilité pour tout le monde de réfléchir aux implications pratiques des avancées de la connaissance.

Le rôle du CCNE n'est pas de jouer les oracles, de se substituer à la réflexion de la société, mais au contraire de l'aider à réfléchir, d'éclairer la complexité des problèmes, de contribuer à la qualité de la réflexion publique collective. De donner, à travers les avis qu'il émet, des outils minimaux pour que chacun puisse penser à des sujets qui nous concernent tous.

C'est pour cela aussi que la connaissance scientifique doit faire partie de la culture générale. C'est une question de démocratie : chacun peut s'approprier une partie au moins de ces connaissances scientifiques pour choisir individuellement et collectivement un avenir qui soit le plus humain pour tous.

  • On a l'impression que le débat éthique, dans le domaine biomédical, se concentre sur le début et la fin de la vie, est-ce le cas ?
Cette impression est à la fois vraie et fausse. Beaucoup de débats éthiques, dans le domaine biomédical, concernent le début de la vie, la transmission de la vie, la fin de vie. C'est-à-dire l'assistance médicale à la procréation, l'embryon, la génétique, les soins palliatifs, la question de l'euthanasie. Mais se pencher ainsi sur le début et la fin de l'existence n'a de sens que si la réflexion éthique porte sur tous les âges. Sinon, ce serait un peu comme dire : on va s'assurer que votre naissance, votre mort se passent au mieux, mais peu importe comment vous vivrez entre les deux.
Le CCNE a émis ainsi récemment des avis sur la santé et la médecine en prison, la situation des enfants et des adultes atteints d'autisme, les problèmes éthiques posés par les nanotechnologies, les inégalités d'accès aux soins dans le monde, etc. Il y a de nombreuses questions éthiques fondamentales, qui n'ont rien à voir avec le début ou la fin de vie, qui concernent le quotidien de millions de personnes et peuvent causer des détresses majeures : les enfants vivant sous le seuil de pauvreté, la situation des personnes handicapées, la personne âgée et le respect qui lui est dû…

Il existe une fascination spirituelle et métaphysique pour le passage de l'absence à la présence qu'est la conception, et celui de la présence à l'absence, qu'est la mort. Comment apparaît, puis disparaît un être humain : on est sur le terrain du sacré, au sens le plus large du terme. De plus, les techniques nouvelles, notamment en matière de procréation, la dissociation entre sexualité et procréation, ont bouleversé des immémoriaux humains, créant un effet de sidération. Le radicalement nouveau, l'impensable sont advenus. Il faut maintenant apprendre à les penser.

  • La conférence citoyenne sur la fin de vie vient de rendre ses avis sur le suicide assisté et l'euthanasie. Avez-vous une position personnelle sur ces questions ?
Je considère que mon rôle, à ce stade, en tant que président du CCNE, n'est pas d'exprimer une position personnelle mais d'animer de la façon la plus ouverte possible la réflexion de la société sur les questions éthiques concernant la fin de vie.

Prendre du recul, prendre en compte la complexité, explorer les différentes options, c'est ce qui permettra à la société et au législateur de s'approprier la réflexion et de s'exprimer à partir d'un « choix libre et informé ». Ce processus de « choix libre et informé », fondé sur le respect que l'on doit à l'autre, à tous les autres, est au cœur de la démarche éthique biomédicale. Il est aussi, plus largement, essentiel à la vie démocratique.

  • La recherche, la radio, l'écriture, le CCNE : comment trouvez-vous le temps de faire tout cela ?
J'ai l'illusion que je peux tout faire en même temps, avec la même énergie et la même passion. Lorsque les choses sont complémentaires, elles se tissent, et le temps perdu ici est regagné là. Tout cela, c'est du travail, mais comme disait Epicure, c'est avant tout pour moi une source de joie.

Avoir la chance de pouvoir faire ce qui vous passionne, ou d'être passionné par ce que vous faites, cela donne une tout autre signification à la notion de travail. Nous sommes toujours plus riches que ce que nous connaissons de nous-mêmes et des autres. La question est, je crois : comment laisser surgir cet inconnu ? Comment s'inventer en marchant ?

Jean Claude Ameisen en quelques dates
1951 Naissance à New York, le 22 décembre.
1998 Professeur de médecine à l'Université Paris-Diderot et à l'hôpital Bichat.
1999 La Sculpture du vivant, le suicide cellulaire ou la mort créatrice, éd. du Seuil.
2008 Dans la lumière et les ombres, Darwin et le bouleversement du monde, coéd. Fayard/Le Seuil.
2010 En septembre, première émission Sur les épaules de Darwin, sur France Inter.

A écouter
Sur les épaules de Darwin, le samedi à 11h05 sur France Inter.

A lire
Sur les épaules de Darwin T2 : Je t'offrirai des spectacles admirables.



 Source télérama Propos recueillis par Nathalie Crom 

Billets-Entretien avec Michel Serres

 


Entretien avec Michel Serres

Propos recueillis par Élisabeth Lévy
En quelques décennies, tout a changé : la naissance, la mort, le temps, l'espace. Le philosophe rappelle dans "Petite Poucette" que l'humanité a toujours gagné plus qu'elle n'a perdu.
  • Enfant d'Internet et du téléphone mobile, Petite Poucette - le surnom que vous donnez à la nouvelle génération - vit dans un monde radicalement différent de celui qu'ont connu ses grands-parents. Appartient-elle encore à la famille d'"homo sapiens" ou assistons-nous à la naissance d'un nouvel humain ?

    Michel Serres : Nouvel humain, n'exagérons pas ! La mutation en cours n'est pas tout à fait comparable à celle qui nous a fait passer à la station debout. Reste que, après l'invention de l'écriture et celle de l'imprimerie, il s'agit de la troisième rupture anthropologique de l'histoire de la personne humaine. J'en recense les principaux éléments : croissance démographique, développement urbain, chute de la part de l'agriculture dans l'activité, allongement de la durée de la vie, progrès de la médecine. Tout cela a profondément modifié notre rapport à la naissance et à la mort. Il y a quelques générations, des époux se juraient fidélité pour une dizaine d'années ; aujourd'hui, quand mes étudiants se marient, ils ont pour horizon soixante-cinq années de vie commune !
    • C'est peut-être pour cela qu'ils se marient moins... Mais, si vous parlez de la génération SMS et GPS, n'est-ce pas parce que les inventions technologiques des dernières décennies ont constitué le premier facteur de rupture ?

      Michel Serres : Bien entendu ! Les nouvelles technologies ont changé notre perception de l'espace et du temps, rien de moins ! Elles n'ont pas réduit les distances comme l'avaient fait l'âne ou le jet, elles les ont supprimées. Dans ma jeunesse, j'ai été marin ; j'étais stationné à Djibouti quand ma fiancée habitait Bordeaux. Quand ses lettres me parvenaient, elles répondaient à celles que je lui avais écrites trois ou quatre mois plus tôt, aussi me semblaient-elles très décalées. Je me demande comment on pouvait avoir une correspondance amoureuse avant Internet.
      • Diderot ne se posait pas cette question quand il écrivait à Sophie Volland. Par ailleurs, ce décalage temporel permettait une distance que l'on peut trouver appréciable. Cela dit, votre diagnostic est difficilement contestable. Ce qui l'est plus, c'est que toutes les nouveautés vous enchantent. N'êtes-vous pas un ravi de la crèche numérique ?

        Michel Serres : La formule est un peu sévère ! En revanche, j'admets volontiers éprouver une méfiance instinctive à l'égard des pessimistes. Je sais bien que le catastrophisme est vendeur, mais, voyez-vous, j'ai des enfants, des petits-enfants et des étudiants. Cela explique sans doute que je pratique un optimisme de combat.
        • L'optimisme n'exclut pas la lucidité. Or on dirait que vous vous interdisez tout jugement négatif sur l'époque. Ne voyez-vous que des avantages à la disparition des hiérarchies élève/professeur, lecteur/auteur, patient/médecin ?

          Michel Serres : Je ne vais pas me lamenter parce que les relations entre élèves et professeurs ne sont pas les mêmes qu'il y a quarante ans ! Quand je pénètre dans un amphi pour faire cours, la plupart des étudiants ont au minimum consulté Wikipédia sur les questions que je traite.
          • Connaît-on un domaine parce qu'on a lu une fiche Wikipédia ?

            Michel Serres : Savez-vous qu'il y a un peu moins d'erreurs dans Wikipédia que dans l'Encyclopædia Universalis ? En tout cas, avant que je prenne la parole, l'étudiant a déjà acquis un certain nombre d'informations, aussi ne peut-il pas y avoir présomption d'incompétence. De même, n'importe quel médecin vous explique les différentes possibilités de traitement, voire sollicite votre avis ; il y a trente ans, quand je demandais à mon médecin de m'expliquer ses choix thérapeutiques, la réponse était : "C'est moi le médecin, laissez-moi faire mon travail !"
            • Certes, mais ne cédez-vous pas à l'illusion du monde en réseau dans lequel chacun croit pouvoir être romancier, professeur... ou journaliste ?
              Michel Serres : C'est une question décisive. Il suffit de s'intéresser à la production littéraire ou musicale contemporaine pour savoir que tout le monde n'est pas Montaigne ou Mozart. Mais, en même temps, votre remarque me fait penser aux réactions suscitées par l'instauration du suffrage universel : comme vous, beaucoup de gens s'indignaient que l'on puisse donner une voix équivalente à un grand professeur et à sa concierge. Or c'est le fondement de la démocratie.
              • Le savoir, la culture peuvent-ils être démocratiques ? N'est-il pas dangereux de laisser croire que tout se vaut ?

                Michel Serres : Toute nouveauté suscite deux types de questions, les unes nouvelles, les autres récurrentes : la vôtre appartient à la seconde catégorie. Voyant arriver des livres, Leibniz, qui était bibliothécaire à Hanovre, s'indigne : cette horrible masse de livres, pense-t-il, va tout égaliser et risque de conduire à la barbarie plutôt qu'à la culture. Que vous le vouliez ou non, la démocratisation du savoir est une réalité. À 20 ans, comme j'avais acquis une double culture, en maths et en philo, je suis devenu épistémologue, ce qui consiste à analyser les méthodes et les résultats des sciences, et même à les juger. J'ai publié le premier article analysant la bombe atomique du point de vue de l'éthique des sciences. Nous étions alors une petite dizaine d'épistémologues dans le monde. Interrogez un passant sur le nucléaire, les mères porteuses, les OGM, il aura une opinion. Autrement dit : il y a aujourd'hui sept milliards d'épistémologues. Vous me direz que leurs opinions sont plus ou moins fondées. Reste que la politique ne peut pas faire abstraction de cette évolution.
                • Sans doute, mais pourquoi faudrait-il s'en réjouir ? Ne rendriez-vous pas un meilleur service à votre Petite Poucette en lui montrant ce qu'elle risque de perdre- en intériorité, en connaissance, en capacité de penser, en bonheur de lecture - dans ce monde de l'accès illimité ?

                  Michel Serres : Avant l'écriture, la transmission du savoir se faisait par oral - et les historiens ont le culot de nous dire que l'histoire commence avec l'écriture. Les gens écoutaient l'aède et étaient capables, des années après, de restituer ce qu'ils avaient entendu : ils avaient de la mémoire. Tous les dialogues de Platon commencent comme ça. Après le passage à l'imprimerie, Montaigne enseigne qu'une tête bien faite vaut mieux qu'une tête bien pleine. Avec les livres, on n'a plus besoin d'une telle mémoire ; résultat : la mémoire décline. Bref, des facultés humaines disparaissent et d'autres apparaissent. L'évolution des techniques d'enregistrement du signe change le cerveau humain, mais vous ne pouvez pas juger le cerveau né dans un contexte technologique nouveau avec les critères que vous appliquiez au cerveau né dans le monde ancien. Dans ces conditions, cela n'a aucun sens de se désoler parce que les jeunes ne lisent plus ou qu'ils n'ont pas de mémoire. Et, si vous tenez vraiment à vous désoler, vous devez aussi vous réjouir parce que les gosses illettrés de Calcutta apprennent à lire tout seuls quand on leur donne un vieil ordinateur.
                  • Vous refusez d'envisager que l'humanité puisse être perdante ?

                    Michel Serres : Pas du tout ! Je crois que la perte est féconde. Mon ami le grand préhistorien Leroi-Gourhan s'est intéressé à cette question. Il expliquait que, lorsque nous nous sommes mis debout, les deux membres antérieurs ont perdu leur faculté de portage. Mais au passage, disait-il, nous avons inventé la main, qui peut jouer du piano, caresser et faire mille choses plus intéressantes que marcher à quatre pattes. En même temps, la bouche a perdu la capacité de préhension au profit de la main, mais elle a gagné la parole. Autrement dit, chaque perte est une libération.
                    • En ce cas, que gagnons-nous en perdant le goût du savoir, l'amour de la lecture ou le respect des grandes œuvres ?

                      Michel Serres : Cela, nous ne le savons pas ! En revanche, je sais qu'on n'a pas arrêté de parler parce qu'on a inventé l'écriture, qu'on n'a pas arrêté de lire en apprenant à imprimer, qu'on n'a pas arrêté d'imprimer en inventant l'ordinateur. Les avantages des technologies ne s'annulent pas, ils se cumulent. Je vois bien que le rôle de professeur se transforme, mais je ne sais pas ce que sera le professeur de demain. De même, les nouvelles technologies engendreront une nouvelle manière de lire, un nouveau rapport à l'information.
                      • Finalement, vous croyez au sens de l'histoire. Que, par le passé, des changements considérés comme inquiétants aient engendré des progrès signifie-t-il qu'aucun changement ne peut engendrer une régression ?

                        Michel Serres : J'ai déjà connu cette régression : elle venait de l'un des pays les plus cultivés du monde et il n'y avait ni Internet ni téléphone portable. Alors, quand un vieux ronchon me dit que "c'était mieux avant", je lui réponds : "Ah oui ? Cent cinquante millions de morts !"
                        • L'homme d'avant était un animal social. Qu'en est-il de Petite Poucette ? À quelle collectivité appartient-elle et comment lui appartient-elle ?

                          Michel Serres : C'est la question la plus urgente. La naissance d'un individu d'un nouveau type rend obsolètes les appartenances de jadis. On ne sait plus comment faire couple, comment faire équipe, comment faire parti politique. En somme, l'homme a changé. Nous devons maintenant changer la société.
                            
                          Repères

                          1er septembre 1930 Naissance à Agen
                          1949 Entre à l'École navale
                          1952 Entre à Normale sup (Ulm)
                          1955 Agrégation de philosophie
                          1956-1958 Sert dans la marine nationale
                          1968 Doctorat ès lettres
                          1968 Le système de Leibniz et ses modèles mathématiques, PUF
                          1969-1995 Professeur d'histoire des sciences à Paris-I
                          1969-1977 Hermès I, II, III et IV, Éditions de Minuit, Paris
                          Depuis 1984 Professeur à Stanford
                          1990 Élu à l'Académie française
                          1995 Éloge de la philosophie en langue française, Fayard
                          2001 Hominescence, Le Pommier
                          2003 L'incandescent, Le Pommier
                          2009 Temps des crises, Le Pommier


                          Propos recueillis par Élisabeth Lévy (Le Point)  

                          Billets-Entretien avec Albert Jacquard

                           


                          Entretien avec Albert Jacquard

                          Propos recueillis par Christophe Labbé et Olivia Recasens
                          Avec "Dans ma jeunesse" (Stock), le généticien s'interroge, à partir d'une blessure secrète jamais révélée, sur ce qui fait un homme.

                          • On croyait connaître Albert Jacquard, le généticien, le feu follet médiatique, le militant permanent engagé sur tous les fronts. Voilà qu'on découvre dans ce livre un autre homme marqué au fer rouge par une blessure d'enfance. Quel est le véritable ADN d'Albert Jacquard ?
                          Albert Jacquard : Mon enfance s'est arrêtée à 9 ans à Lyon. C'était un 31 décembre, il faisait froid, il pleuvait, il y avait sans doute du verglas. Mon père conduisait. Les roues de la voiture se sont coincées dans un des rails du tramway. Et le tram est arrivé. Un choc de fin du monde. Mon plus jeune frère, 5 ans, a été tué sur le coup. Mes grands-parents paternels sont morts le lendemain. Moi, j'ai survécu. Je suis passé entre les mains des chirurgiens, qui ont fait ce qu'ils ont pu avec mon visage. Les miroirs du monde sont devenus mes ennemis intimes. Dans ma famille, on ne faisait pas de photos, je n'ai découvert que récemment à quoi je ressemblais avant l'accident. Ma belle-fille a retrouvé trois photos de moi, d'avant. Quand je me suis vu, cela ne m'a rien fait…

                          • Vous écrivez : "Celui que vous voyez, ce n'est pas moi. Albert Jacquard, vu de l'intérieur, il ne ressemble vraiment pas à ça"...
                          Albert Jacquard : Pendant trente-cinq ans, j'ai opposé aux autres un "masque de fer". Je n'ai pensé qu'à moi. Je ne me suis occupé que de moi. "Moi" remplissait l'univers. Parce que je ne me reconnaissais pas dans le regard des autres. J'ai mis du temps à le comprendre, mais la seule chose qui compte, c'est la rencontre avec les hommes. Ce sont les rencontres qui vous construisent et vous donnent de l'énergie. Quand vous vous privez de l'autre, vous commencez un peu à vous suicider. Je suis devenu un surhomme grâce aux autres. Le surhomme n'est pas un super-héros mais un être multiple. Pour devenir un surhomme, on ne peut pas compter sur Dieu, mais sur les autres. Après avoir été un autre malgré moi, je suis devenu plus que moi-même grâce aux autres. Je ne suis pas seulement un assemblage d'organes, de cellules, de molécules, d'atomes ; ce qui me "fait" aussi, c'est l'ensemble des liens que j'ai pu tisser. Il faut renoncer au concept de "personne unitaire". Ce que la science et la vie nous apprennent, c'est que "je" est une multitude. Les hommes dépendent les uns des autres pour former la communauté humaine, comme les molécules pour fabriquer un corps.

                          • Repoussé par le regard des autres, vous êtes donc allé dans les livres chercher vos premières rencontres ?
                          Albert Jacquard : Ma famille vivait à Soissons. Mon souvenir de cette ville, ce n'est pas la cathédrale, mais l'odeur d'encaustique de la bibliothèque. J'y courais dès que j'avais cinq minutes. C'était mon point d'ancrage pour ne pas couler. J'avais là le monde entier à mes pieds. Je pouvais tout apprendre, je voulais tout savoir. Sur la Russie, notamment. Pourquoi la Russie ? À cause de ma rencontre avec Dostoïevski. Avec lui, j'avais le sentiment d'approcher quelqu'un qui me parlait personnellement. Cette vie d'après l'accident avait pour moi le goût du rabiot. Cette ration inespérée que l'on reçoit en plus à la caserne.

                          • Vous racontez qu'à 9 ans vous êtes "reparti de zéro".
                          Albert Jacquard : Je suis né une seconde fois. Naître, c'est sortir du ventre de sa mère, la deuxième naissance, c'est accéder à la lucidité. L'accident m'a révélé la finitude. L'irréversibilité de la mort. Le temps va toujours dans la même direction, tout ce qui a eu lieu a eu lieu définitivement. Le cerveau que l'on reçoit à la naissance contient 100 milliards de neurones. Puis les connexions se mettent en place au rythme de 2 millions par seconde. Mais la construction de ce cerveau est aléatoire. Il suffit d'un coup de pied ou d'un sourire pour bifurquer vers autre chose, et c'est irréversible. Celui que je suis devenu, nul n'en a jamais tracé les plans. Tout le monde se fiche qu'Albert Jacquard ait existé, mais c'est un événement irréparable. Aussi irréparable que l'accident. Ce rail de tramway qui sortait du bitume, il s'en est fallu de quelques centimètres pour que l'accident n'arrive pas. Mais ce qui s'est passé ensuite a été irréparable : ma famille décimée, le ravaudage maladroit de mon visage... Mon énergie vient de là. Du sentiment qu'un jour tout sera fini et de cette passion à ne pas subir le temps. C'est la grande différence entre les animaux et nous. Eux ont conscience du temps, ils s'ennuient éventuellement, mais ils sont incapables de savoir que demain existera. La chance de l'homme, c'est qu'il peut penser : "Je serai peut-être mort demain."

                          • Cette fascination pour le temps qui passe, qui dégrade, qui arrête, vous pousse vers la biologie, puis la génétique...
                          Albert Jacquard : Ce que j'admire dans la vie, c'est sa robustesse, cette capacité à combattre le pouvoir destructeur du temps. La découverte la plus extraordinaire pour moi remonte à plus de cinquante ans. C'est celle de l'ADN. Qu'est-ce que la vie ? Dans le dictionnaire, c'est le propre des êtres qui sont nés et qui ne sont pas déjà morts, ça tourne en rond. L'ADN a changé la définition de la vie. Cette molécule a un pouvoir extraordinaire : celui de se reproduire en faisant une copie d'elle-même. Elle contient toutes les informations génétiques d'un individu. À partir de cette découverte, la vie est devenue synonyme de reproduction. Quant à savoir où va l'humanité... Ce que je sais, c'est que l'homme est localement et provisoirement présent. Le processus de la connaissance scientifique ne fait jamais appel à une croyance.

                          • Justement, vous accusez le catholicisme d'avoir fait de vous un menteur ?
                          Albert Jacquard : Après l'accident, mes parents se sont recroquevillés sur la religion ; moi, j'ai eu la révélation de la finitude, et la finitude était incompatible avec l'idée de religion. Mes parents étaient catholiques de la même façon évidente qu'ils étaient de droite. Moi, j'ai beaucoup fait semblant : semblant de croire, semblant de prier. La religion triche. Quand un théologien vous explique par exemple que Dieu est unique, qu'il est "Un". Cette unicité divine est le fondement des religions monothéistes. Pourquoi "Un" ? Pourquoi pas 25 ? "Un" est un point d'arrêt entre l'absence de Dieu et la prolifération des dieux. Et d'abord pourquoi compter Dieu ? Le plus drôle au final, c'est qu'associer le concept de Dieu au nombre "Un" conduit au... vide. En mathématiques, "un" est le nombre cardinal de l'ensemble des ensembles vides. En clair, la religion ramène à l'absence de Dieu.

                          • Pourtant, Jésus-Christ, ce révolutionnaire non violent, avait tout pour vous plaire ?
                          Albert Jacquard : Je l'ai approché par l'intermédiaire d'un jésuite, mais je n'ai pas eu de contact personnel, l'homme est resté lointain. Il n'y a pas eu de symbiose, comme avec Dostoïevski. Son programme de vie exposé dans le Sermon sur la montagne - "Aimez vos ennemis..." - est parfaitement contradictoire avec ce qui est à la base de notre société occidentale : la compétition ! Notre monde est empoisonné par la performance.

                          • Vous dénoncez le culte de la performance et vous avez fait Polytechnique, qui en est l'un des symboles !
                          Albert Jacquard : En fait, je voulais faire Normale, parce que c'était plus difficile que Polytechnique, mais j'ai été recalé en mathématiques. J'étais un élève brillant, parce que je voulais attraper le regard des autres, les séduire, avec la certitude que ce serait un échec neuf fois sur dix. À Polytechnique, il ne s'agissait pas de faire bien, mais de faire mieux que les autres. J'ai même défilé sur les Champs-Élysées avec un bicorne et une épée ! J'avais 20 ans et je ne me posais pas beaucoup de questions.

                          • Pourquoi dites-vous : "J'étais dans le camp des salauds : ceux qui laissent faire et finalement attendent que toutes les choses s'arrangent" ?
                          Albert Jacquard : Pendant la guerre, ma famille était dans le déni. "Juif", je ne savais même pas ce que signifiait ce mot. À la maison, je ne l'avais jamais entendu prononcer. Je crois pouvoir dire que nous avons oublié la guerre. Comme beaucoup, nous avons fait le dos rond en attendant que ça passe. J'avais 20 ans, j'aurais pu m'engager dans la Résistance. Je n'y ai pas songé un instant. Recroquevillé sur mon histoire personnelle, j'ai vécu la Libération comme un événement extérieur. Jusqu'en octobre 1961, j'ai été un passager de l'histoire. Et puis, un matin, j'ai ouvert le journal et découvert que, juste en bas de chez moi, la police avait jeté dans la Seine des manifestants algériens. Je n'avais rien vu, rien entendu.

                          • Aujourd'hui, on pourrait presque vous reprocher d'être "sur-engagé". Est-ce une façon de compenser ?
                          Albert Jacquard : Probablement. C'est un rattrapage. Je suis passé de l'indifférence au monde à l'engagement. J'essaie désormais d'être dans le camp de ceux qui réagissent. Ce n'est pas de la "fraternité", mais de la "solidarité". La fraternité est subie, la solidarité est désirée. J'essaie de remplir avec les autres le temps qui me reste. Agir permet aussi de se connaître. J'ai mis du temps à chercher qui j'étais. Avec l'âge, je commence à m'en approcher. Comme disent les enfants, "je brûle".

                          Repère

                          1925 Naissance à Lyon.
                          1945 Ecole polytechnique.
                          1959-1970 Rapporteur auprès la Cour des comptes.
                          1966-1967 Chercheur en génétique des populations à l'université Stanford.
                          1968 Chef du service de génétique de l'Institut de démographie de Paris.
                          1970 Doctorat d'université en génétique.
                          1972 Doctorat d'État en biologie humaine.
                          1973-1978 Expert en génétique auprès de l'OMS.



                          Propos recueillis par Christophe Labbé et Olivia Recasens (Le Point) 

                          Billets-Entretien avec André Brahic

                            


                          Entretien avec André Brahic

                           Propos recueillis par Frédéric Lewino.
                          Il est la star française de l'astronomie. Découvreur des anneaux de Neptune, astrophysicien au CEA, professeur à Paris-VII, conférencier de génie, André Brahic, 70 ans, a l'énergie et l'enthousiasme du Soleil. Si on l'écoutait, la science résoudrait certains problèmes de société : violence, crises écologique et financière.
                          •  Avons-nous encore besoin de science dans un monde en proie aux crises financières, politiques et écologiques ?
                          André Brahic : Plus que jamais ! La science ne peut pas tout résoudre, mais sans elle nous sommes sûrs de perdre. Science, éducation, recherche et culture sont les clés de notre futur. C'est la raison de mon livre. Je pousse un cri d'alarme pour appeler à replacer la science au cœur de notre société. Elle est méconnue des dirigeants de l'industrie et des médias. Les chercheurs sont trop souvent absents du gouvernement, des assemblées parlementaires et des cercles de décision. Notre vie de tous les jours utilise sans cesse les découvertes les plus récentes, qu'il s'agisse de nous déplacer, de communiquer, de manger, de nous soigner, de travailler ou de nous distraire. Pourtant, entre mon pays et ses chercheurs, le fossé se creuse.
                          • Comment faire ?
                          André Brahic : Si j'étais président, je commencerais par placer des scientifiques de grande envergure auprès de chaque ministre. Aux États-Unis, le président est entouré de plusieurs grands scientifiques qu'il consulte régulièrement. En 1990, Michel Rocard avait créé un Comité de scientifiques français et étrangers avec de nombreux Prix Nobel pour juger de la politique de recherche du gouvernement. Il en est sorti des recommandations excellentes. Malheureusement, l'expérience n'a duré que quatre ans. Quel dommage ! Je créerais également un ministère de l'Avenir chargé de la vision à long terme, les échelles de temps de la science étant bien plus longues que celles de la vie politique. Ensuite, j'interdirais à tout chercheur de remplir des dossiers administratifs. La recherche française cumule la lourdeur bureaucratique du système soviétique avec la politique à court terme du système américain. Trop de chercheurs, noyés par la bureaucratie, passent plus de temps à produire du papier qu'à faire de la science. C'est absurde ! Cette dérive est malheureusement mondiale. Il faut remplir trop de dossiers pour décrocher le moindre crédit. Les joueurs de football ou de handball qui sont devenus champions du monde ont fait l'objet d'une sélection et se sont entraînés au lieu de remplir des dossiers d'excellence en précisant le salaire de l'entraîneur ou le prix hors TVA du gazon du stade !
                          • Mais alors, quels critères choisir pour accorder les postes et les crédits de recherche ?
                            André Brahic : J'ai connu trois systèmes : le mandarinat, l'assemblée générale et le comité. Tous les trois ont trop de défauts. Pour les recrutements ou les crédits, je privilégierais la compétence et je ferais confiance à une personne triée sur le volet, mais pour une durée limitée. Ce "décideur" serait entouré d'un petit comité consultatif. On éviterait l'irresponsabilité des membres de conseils pléthoriques. Quand on détient le pouvoir de décision, on se sent responsable ! Avec un mandat de courte durée, on se préserverait du mandarinat et du clientélisme.
                            • Notre enseignement est-il adapté à la formation de cette culture scientifique que vous appelez de vos vœux ?
                              André Brahic : Non ! Je lance un appel au monde de l'éducation : nous devons faire aimer la science aux élèves, leur apprendre à penser et stimuler leur esprit critique pour les mettre à l'abri de l'intolérance et de l'obscurantisme. La culture scientifique a une place trop réduite à tous les niveaux de l'enseignement. Il faut insister sur les notions fondamentales et bannir l'apprentissage de techniques inutiles. Il est important de créer de nouveaux postes d'enseignants, mais le vrai problème est de trouver un nombre suffisant de bons candidats. Un enseignant mal formé peut se révéler plus nuisible qu'utile.
                              • Faut-il réformer l'université et les grandes écoles ?
                                André Brahic : Bien entendu ! Les grandes écoles devraient être plus proches du monde de la recherche. Quant aux universités, la priorité est d'instaurer une sélection à l'entrée. De nos jours, c'est une sélection par l'échec qui est en place et engendre des armées d'aigris. Il serait préférable d'agir dès le début afin que chacun trouve sa place. La sélection à l'entrée des grandes écoles récompense surtout les qualités de mémoire, de rapidité et de résistance au stress, mais ceux qui en sortent n'ont jamais fait de recherche. Or la recherche réclame du temps, du calme et de grandes capacités de réflexion. Les premières mesures devraient permettre de rapprocher universités et grandes écoles, d'assurer une sélection juste et appropriée et de réunir futurs chercheurs, chefs d'entreprise ou hommes politiques dans les mêmes formations.
                                • La sélection ! Vous auriez immédiatement tous les étudiants dans la rue...
                                  André Brahic : Non ! Si on explique de quoi il s'agit. Parlons plutôt d'orientation. Il n'est pas question d'éliminer quiconque du monde du savoir. Au contraire, il est important que chacun trouve une place où s'épanouir. Chanteurs d'opéra de renommée mondiale et chorales locales ne fréquentent pas les mêmes salles, mais chacun peut progresser. D'autres forteresses pourraient être bousculées. Par exemple, les classes préparatoires aux concours devraient être placées au sein des universités avec des enseignants actifs en recherche. Il ne faut pas faire preuve de brutalité, mais expliquer et faire des réformes en pente douce, comme le disait si bien Victor Hugo.
                                  • Le monde traverse aujourd'hui une crise financière majeure ; que peut faire la science ?
                                    André Brahic : Elle est le meilleur moyen de lutter contre le chômage en étant à la pointe de l'innovation et contre la violence qui est, comme chacun sait, fille de l'inculture. La crise financière n'est qu'une conséquence de l'oubli des principes de base de la physique. Les financiers ont créé un monde virtuel qui éclate quand il est rattrapé par la réalité. Les principes de conservation sont absolus. On ne peut pas créer de la richesse à partir du néant. Avoir supplanté le monde des ingénieurs par celui des managers et le monde des chercheurs par celui des bureaucrates nous a menés à une impasse. Redonnons la priorité aux vrais créateurs de richesse !
                                    • Certains opposent science et écologie.
                                      André Brahic : J'admire et je soutiens ceux qui combattent les folies humaines : pollutions, gâchis des ressources, déforestations, extermination des espèces animales, poisons industriels... Mais je m'inquiète du côté obscurantiste de certains qui, confondant science et technologie, voudraient revenir à la préhistoire. Ils oublient que la science n'est ni bonne ni mauvaise. Seules comptent les utilisations par les hommes. Un marteau peut tuer quelqu'un, il peut aussi servir à construire une maison. Si vous remplacez le mot "nucléaire" par le mot "eau" dans certains discours, vous en concluez que l'eau est très dangereuse, car on peut se noyer ou périr dans un tsunami, et qu'il faudrait éradiquer l'eau de la surface de la Terre. Pour l'eau comme pour la radioactivité, le danger est dans l'excès et non dans l'objet. Grâce à la radioactivité, la vie est apparue sur Terre et nous pouvons être soignés. Ne confondons pas le problème fondamental de la sûreté des centrales nucléaires avec le rejet de la science ! Nombre de mes ancêtres, mineurs de fond, sont morts à 50 ans de la silicose. Le charbon a déjà tué des millions d'humains. Toute production d'énergie est polluante. Nous avons besoin d'une bonne culture scientifique pour prendre les bonnes décisions.
                                      • Si vous aviez une recommandation à donner...
                                        André Brahic : Soyons enthousiastes ! Nous n'avons jamais vécu aussi vieux et nous n'avons jamais été aussi bien soignés, transmettons l'amour de la science ! L'idée de progrès est toujours vivante ! L'Europe restera loin du déclin tant qu'elle aimera la science.

                                        Repères

                                        1942 Naissance à Paris.
                                        1976 Premier modèle dynamique des anneaux de Saturne.
                                        1978 Professeur à la Paris-VII.
                                        1981 Membre de l'équipe d'imagerie de la sonde " Voyager ".
                                        1984 Découverte des anneaux de Neptune.
                                        1990 Donne son nom à l'astéroïde 3488.
                                        1991 Membre de l'équipe d'imagerie de la sonde " Cassini ".
                                        1997 Fonde un laboratoire au CEA.
                                        2000 Prix Carl-Sagan.
                                        2006 Prix Jean-Perrin.


                                        Propos recueillis par Frédéric Lewino (Le Point)

                                        Billets-Les moufles de Bernie, coulisses d'une photo

                                         



                                        Les moufles de Bernie, coulisses d'une photo

                                         

                                        Une image culte. Des milliers de mèmes et un festival de créativité. La photographie du sénateur américain Bernie Sanders, jambes et bras croisés, les mains au chaud dans des moufles en laine un peu trop grandes en pleine cérémonie d'investiture du démocrate Joe Biden mercredi 20 janvier est devenue un phénomène si viral sur internet, où “Bernie” avait déjà bonne presse, qu'elle a écrasé, en popularité, toutes les autres images de ce jour historique. 

                                         

                                        Bernie s'est soudain retrouvé sur la lune avec Neil Armstrong, à la conférence de Yalta avec Churchill, Staline et Roosevelt, en haut d'un gratte-ciel de New York, les jambes se balançant dans le vide, ou encore en compagnie des protagonistes de Forrest Gump... 

                                         



                                        L'original, on le doit au photographe de l'AFP Brendan Smialowski. Photographe au bureau de Washington depuis 2012, Brendan n'imaginait pas, évidemment, que cette photographie deviendrait un phénomène planétaire. “Comment aurais-je pu m'en douter?”, dit-il. “Bien sûr, en la prenant, je me suis dit que cela valait la peine, mais au-delà de ça... ?”   

                                         

                                        Bernie Sanders, 79 ans, est socialiste et fier de l'être dans un pays où ce mot reste décrié. Il a été deux  fois candidat à l'élection présidentielle américaine, sans réussir à se qualifier lors des primaires démocrates.  Pour ses fans, son originalité fait partie de son charme. A tel point que le hashtag #Feelthebern a dépassé #Biden le jour de l'investiture.    

                                         






                                        La journée avait commencé tôt pour Brendan, l'un des photographes responsables de la couverture de la prestation de serment de Joe Biden, sans doute le jour le plus important de l'année aux Etats-Unis. Il s'était levé à 4h00 du matin, histoire d'arriver à temps pour passer tous les contrôles de sécurité prévus dans le centre-ville, transformé en camp retranché.  

                                         

                                        Brendan devait couvrir le carré VIP, et avait passé sa matinée les yeux rivés sur les gradins, guettant notamment les moindres faits et gestes des sénateurs républicains Ted Cruz et Josh Hawley, accusés d'avoir encouragé une foule de supporters de Donald Trump à prendre d'assaut le Congrès américain pour empêcher la validation de l'élection de Joe Biden. 

                                         


                                        (AFP / Olivier Douliery)

                                         

                                        Quand Brendan a aperçu Sanders, la matinée touchait à sa fin. L'homme politique avait aussi été photographié par Olivier Douliery,  se déplaçant ici et là, mais il était alors installé tranquillement sur une chaise, maintenant la distance de sécurité devenue de rigueur en ces temps de pandémie.

                                         

                                        “C'était un morceau de vie sympathique. Bernie, égal à lui-même, un homme bien dans sa peau,  facile à percer quand on l'observe. la manière dont il est vêtu à ce moment là, sa parka marron, les moufles, on voit bien qu'il n'est pas là pour un fashion show… Il est juste, au boulot. C'était dans son planning du jour, après il enchainerait sur l'activité suivante”. Click. Brendan a bien cadré sa photo et appuyé sur le déclencheur avant de l'envoyer au desk d'édition. Sans plus.   

                                         


                                        (AFP / Brendan Smialowski)

                                         

                                        “C'est une image assez simple finalement. La beauté réside dans la simplicité de cet instant”. En quelques heures, pendant que Brendan continuait à documenter la cérémonie d'investiture du 46e président des Etats-Unis, la photographie a été partagée des milliers de fois, devenant l'un des souvenirs marquants de cette journée. L'image de l'homme et ses moufles trop grandes, reprise et transformée en multiples mèmes, a dépassé en popularité celle de la super star Lady Gaga entonnant l'hymne américain ou encore celle Kamala Harris, première femme vice-présidente des Etats-Unis.   

                                         

                                        Les gants de Sanders avaient pourtant déjà eu leur petit succès. Des comptes Twitter y étaient consacrés. Mais cet événement planétaire, les a propulsées au rang d'objet culte. C'est une enseignante du Vermont, dans le nord-est des Etats-Unis, Jen Ellis, qui les lui a offertes, après les avoir tricotées elle-même en recyclant de la laine et des bouteilles en plastique. “Il y avait déjà eu des mèmes sur les moufles, j'ai surfé sur une vague déjà existante”, s'amuse Brendan.     

                                         


                                        (AFP / Saul Loeb)

                                         

                                        Sur le moment, cependant, c'était pour Brendan une photo de plus de cette journée trépidante où il avait peu de temps pour travailler sur la composition de ses images.

                                         

                                        Quand il a le temps, Brendan aime réfléchir avant d'appuyer sur le déclencheur, et s'assure que ses photographies racontent une histoire et poussent les gens à réfléchir.  Ce n'est pas le genre de travail que l'on peut faire pendant une cérémonie d'investiture.  “Dans ces cas, je sais que ma mission est avant tout de m'assurer que l'on a de bonnes photographies, puissantes, qui permettent à ceux qui n'assistent pas à la cérémonie d'avoir une idée de son déroulement”. 

                                        Ce n'est pas la première photo virale de Brendan cependant. Peu après l'investure de Donald Trump, il a saisi cet instant où la conseillère Kellyanne Conway, déchaussée, s'est installée comme si elle était chez elle sur un canapé beige du Bureau ovale. Elle vient tout juste de prendre une photo, avec son téléphone portable, des dirigeants des principales universités noires américaines rassemblés par le président.

                                         


                                         (AFP / Brendan Smialowski)

                                         


                                        (AFP / Brendan Smialowski)

                                         

                                        Une autre image, d'une cycliste faisant un doigt d'honneur au cortège de Donald Trump, Juli Briskman, avait également fait le tour de la toile. 

                                         

                                        “Ce qui est sympa avec les mèmes de Bernie, c'est qu'ils sont joyeux. Les deux autres photographies ont donné lieu à des commentaires assez désagréables”, avoue Brendan.  La cycliste avait perdu son emploi... mais elle avait finalement obtenu un mandat local un an plus tard.  Que penser des mèmes alors Brendan ? “J'aime que l'on respecte le travail des photojournalistes, mais c'est aussi amusant de voir à quel point les gens peuvent être créatifs !”  

                                         


                                        Source : https://making-of.afp.com/les-moufles-de-bernie-coulisses-dune-photo>


                                        Brendan Smialowski

                                        Photographe basé à Washington

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                                        Jennie Matthew

                                        Adjointe à la Rédaction en Chef Centrale, Paris

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