jeudi 13 octobre 2016

Billets-Face à Poutine, la diplomatie punitive ne marche pas


Face à Poutine, la diplomatie punitive ne marche pas

Face à une Russie arrogante, manifestement en manque d’une puissance dont on se plaisait trop bruyamment à dire qu’elle avait disparu, les punitions et les évitements successifs n’ont rien apporté au peuple syrien qui souffre.

D’interminables bruissements se sont faits entendre autour de la venue annoncée de Vladimir Poutine à Paris. Ils se sont intensifiés dès lors que le projet français de résolution sur la Syrie a été déposé devant le Conseil de sécurité de l’ONU pour essuyer finalement un veto russe. Ils ont trouvé leur aboutissement dans une nouvelle occasion manquée de dire et de faire, lorsque le maître du Kremlin a lui-même annoncé le report de sa visite.

Bien étrange agitation au demeurant, vaine tempête qui nous renseigne douloureusement sur les dérives ordinaires de la diplomatie post-bipolaire. L’art diplomatique a sa fonction dans un monde de conflits, ses règles et ses raisons. Il fut inventé au fil du temps, mais institutionnalisé au moment où l’Europe était régulièrement frappée de guerres intestines et d’une incessante compétition interétatique que l’ordre westphalien avait conçu sans la moindre retenue.

La diplomatie était là, non pour parader ni s’afficher, mais tout simplement pour réduire les conflits les plus intenses et gérer les tensions les plus graves. L’usage de la force ne disparaissait point, mais combinait habilement le travail du soldat et celui du diplomate. Il en fut ainsi jusqu’en 1989 : même dans les moments les plus durs de la Guerre froide, le jeu se perpétuait.
La punition ou la tasse de thé
Avec la fin de la bipolarité, on a assisté à une tragique inversion. La diplomatie éclatait en deux morceaux : celui destiné aux rivaux, voire aux ennemis, se faisait art de la punition ; celui réservé aux amis devenait cérémonie de la tasse de thé.

Ainsi cessait-on de parler à ceux qui transgressaient nos choix et nos valeurs, et ces dernières étaient-elles mises sous le boisseau quand le malfrat était un ami, un allié ou simplement un client. Tous ceux qui s’affichaient au travers de la route occidentale étaient boycottés, sanctionnés, évités, rejetés. Ne pas parler, ne pas voir, ne pas négocier paraissait être, aux yeux de ceux qui gouvernaient en Occident, la meilleure voie pour une politique internationale qui se voulait désormais plus gendarme que partenaire…

Triple erreur en fait. Erreur de se penser suffisamment fort pour assumer seul ou en petit groupe le rôle de gendarme, dès lors qu’il n’y avait pas de gendarmerie institutionnalisée. Erreur, ensuite, de croire que parler, voir, recevoir, entendre même le diable était une manière de l’approuver. Erreur, enfin, de miser sur l’efficacité d’une posture, suffisante par sa prétention, mais inefficace dans sa portée.

Jouer de l’arme de l’humiliation, même appliquée au plus détestable de ses ennemis, crée assez d’humiliation chez celui qui est visé et sur le peuple qui en souffre pour qu’un tel art renforce le déviant plus qu’elle ne l’affaiblit. Saddam Hussein, Mugabe, Kadhafi, hier, et Poutine aujourd’hui ont su en tirer profit. Le nouveau tsar n’a jamais été aussi populaire dans son pays, lui qui dut un moment « forcer » les urnes pour être réélu ! La marginalisation imposée à la Russie post-soviétique était le début de cette nouvelle histoire qui a fabriqué les excès du poutinisme au lieu d’en affaiblir les prétentions.
Besoin de diplomatie
N’en rajoutons pas : la tragédie d’Alep, imputable en partie aux erreurs des diplomaties occidentales, ne s’arrêtera pas sous le coup d’une généreuse distribution de bonnets d’âne. Menacer la Russie de la traduire devant la Cour pénale internationale participe du dérisoire quand on sait que l’acte est juridiquement impossible, d’autant que le même jour l’allié saoudien commet lui aussi un carnage en bombardant des populations civiles yéménites.

Il faut apprendre à faire revivre la diplomatie dans un monde qui en a plus que jamais besoin, tant ses incertitudes sont élevées et ses règles inconnues faute souvent d’être même pensées. Négocier ne veut pas dire céder, aimer ni approuver. Négocier signifie dire ce que l’on veut à condition de le savoir (est-ce bien sûr à propos de la Syrie ?) pour tenter de trouver les chemins possibles de convergence. Peut-être ceux-ci n’apparaîtront-ils pas, mais au moins ceux dont le labeur est de construire des convergences auront-ils fait leur travail et ne resteront pas confinés dans l’exercice annexe des aménités entre amis.

Face à une Russie arrogante, manifestement en manque d’une puissance dont on se plaisait trop bruyamment à dire qu’elle avait disparu, les punitions et les évitements successifs n’ont rien apporté au peuple syrien qui souffre. Chassé du G8 redevenu G7, sanctionné dans ses importations et ses exportations, jusqu’à léser notre agriculture, l’Empire des tsars joue de l’exclusion qu’on lui inflige pour reconstruire sa puissance.

L’histoire a montré que seule l’intégration pensée et réfléchie pouvait contrecarrer efficacement ce genre d’appétit. Nous en sommes loin, et avons donc tout à craindre de l’avenir. En attendant, faisons vivre la diplomatie.

Source contrepoints.org
Photo By: Jedimentat44 – CC BY 2.0
Par Bertrand Badie.

The Conversation

The Conversation est un média en ligne d'information et d'analyse de l'actualité indépendant, qui publie des articles grand public écrits par les chercheurs et les universitaires.

mercredi 12 octobre 2016

Billets-Entretien avec Cécile Philippe


Entretien avec Cécile Philippe

Rendre les universités vraiment autonomes

  • De quoi s’agit-il au juste ?
Cécile Philippe : Il s’agit de donner vraiment à tous les établissements universitaires la possibilité de fixer eux-mêmes leur mode d’organisation. S’ils peuvent aujourd’hui gérer leur patrimoine, déterminer les formations qu’ils proposent et contrôlent en partie les modalités de recrutement de leurs enseignants, ils devraient aussi pouvoir sélectionner leurs étudiants et adapter leurs tarifs. Pour employer un terme juridique, l’idée est de leur donner la compétence de leur compétence.

  • Mais n’était-ce pas le but de la réforme des universités sous Nicolas Sarkozy que de redonner de l’autonomie aux universités ?
Cécile Philippe : Oui, c’était le but, mais il n’y a pas eu de réelle évolution sur la possibilité de sélectionner les étudiants et de moduler les droits d’inscription. Dans ces conditions, les universités n’ont toujours pas les moyens de leur autonomie et restent tributaires d’un financement exclusivement public, ce qui renforce leur penchant naturel au corporatisme et à l’immobilisme.

  • Le but est de rendre les universités plus efficaces ?
Cécile Philippe : Plus de 20 milliards sont dépensés chaque année pour les universités mais les résultats ne sont pas au rendez-vous : plus d’un étudiant sur deux quitte la première année de licence sur un échec. 90 000 étudiants désertent ainsi chaque année l’université avec « Bac + rien ». À ce gâchis s’ajoute celui du redoublement à la fac – 200 000 étudiants par an – chiffré à 1 milliard d’euros.

  • Alors que faut-il faire ?
Cécile Philippe : Il faut accepter de resserrer les liens entre les institutions et leurs clients et consacrer ainsi une réelle indépendance. Pour cela, il faut être capable d’affronter deux tabous en France et réintroduire deux idées, à savoir un lien financier direct entre l’établissement et les étudiants et la concurrence entre les établissements.

  • Réintroduire ? Mais cela a-t-il jamais existé en France ?
Cécile Philippe : Vous ne croyez pas si bien dire. Notre modèle républicain n’a pas su s’émanciper du modèle Napoléonien si bien qu’il y a une parfaite continuité entre le verrouillage de l’université impériale et celle de l’université républicaine. L’une comme l’autre sont construites autour d’un modèle centralisé qui ne laisse que très peu de place à la diversité.
De tels liens existaient pourtant déjà au Moyen-Âge, où les étudiants bénéficiaient d’une scolarité gratuite mais assumaient des « droits d’examens » élevés. Il faut les réintroduire car c’est le seul moyen de mettre les institutions d’enseignement au service de leurs clients.

  • Et la concurrence, comment la créer dans un système aussi centralisé justement ?
Cécile Philippe : Une possibilité concrète serait – comme dans le modèle anglais – de créer des établissements autonomes, maîtres de leur gestion, de leurs investissements, de leurs effectifs, financés sur fonds publics avec cependant la possibilité de quitter le régime général du service public sur demande des parents ou des enseignements. L’enjeu est de modifier radicalement les incitations des gestionnaires des universités pour en faire des managers, soucieux à la fois de leur gestion et de leurs étudiants.



Source Institut économique Molinari 

lundi 10 octobre 2016

Billets-La loi « Sapin 2 » : le cercueil de votre assurance vie ?


La loi « Sapin 2 » : le cercueil de votre assurance vie ?

La nouvelle loi « Sapin 2 » est un piège. Elle vise à transférer à l’Etat encore plus de pouvoir, au mépris du droit de propriété privé des épargnants.

Un peu plus de trois mois après le vote de la loi « Sapin 2 » en première lecture à l’Assemblée nationale (le 14 juin), la presse grand public commence enfin à s’emparer du sujet et mesurer l’ampleur des dégâts. Mais d’autres développements peu réjouissants, et vis-à-vis desquels les médias ont été moins bavards, se sont fait jour. En voici une synthèse.
Après l’adoption en première lecture à l’Assemblée nationale, le Sénat et la Commission des finances aggravent la situation
L’amendement à l’article 21 bis déposé par le député socialiste Romain Colas met votre épargne entre les mains d’un “Haut Conseil” en en renforçant les pouvoirs contraignants sur l’assurance. Les pouvoirs du Haut conseil de stabilité financière ou HCSF étaient déjà élevés, comme je l’expliquais dans un précédent article.

La modification du Code monétaire et financier permettra au Haut Comité de déterminer le rendement de votre fonds euros et de bloquer vos demandes de rachat, d’arbitrage et d’avances sur votre contrat d’assurance-vie (voire sur l’ensemble des contrats d’assurance-vie de droit français), si la situation financière l’exige. Adieu rendement, liquidité et sécurité !
Suite au vote du Sénat, la Commission des finances de l’Assemblée Nationale a voté le 21 septembre l’article 34 bis A lequel, outre les contraintes prévues par la loi vis-à-vis du fonds euros, élargit le dispositif de plafonnement des rachats « aux SICAV, aux fonds communs de placement, aux sociétés de placement à prépondérance immobilière à capital variable et aux fonds de placement immobilier ». Merci au sénateur socialiste Richard Yung à l’origine de cette initiative.

Par ailleurs, la même Commission a modifié l’article 21 bis de la loi pour élargir le champ d’application du dispositif de surveillance macro-prudentiel, qui était jusque-là limité aux « seules activités dont l’exécution dépend de la durée de la vie humaine » (amendement N°CF3). En clair, le dispositif n’est plus limité à l’assurance-vie… Les détenteurs d’autres types de contrats apprécieront la vision d’ensemble de nos députés !
Côté rendement, ça s’effrite…
Standard & Poor’s déclarait début septembre que d’ici 2020, la rentabilité moyenne des fonds propres des assureurs se monterait entre 1% et 1,5% par an, pour atteindre son seuil de rentabilité. Trois mois plus tôt, Olivier Mariée, directeur des activités épargne et wealth management chez Axa France, était moins optimiste puisqu’il déclarait que « le fonds en euros va baisser de façon certaine de 20 à 30 points de base par an pendant au moins les trois prochaines années. Le rendement net va donc progressivement tendre vers… 1% ». Ces propos tenus par un insider ont le mérite d’être clairs.

1%, c’est d’ailleurs le taux moyen des 700 milliards d’euros d’épargne réglementée que détiennent les ménages français (sur un patrimoine financier total de 4 460 milliards d’euros à fin 2015), comme le précise  l’Observatoire de l’épargne réglementée dans son rapport annuel pour 2015. 1,09%, pour être exact. Un niveau certes faible (quoique Michel Sapin a estimé en juillet que 0,75% pour le Livret A et 1% pour le PEL, c’est « satisfaisant ») mais  supérieur à ce qui se pratique ailleurs en Europe (0,39% en Allemagne !).

De son côté, l’ACPR, l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution a indiqué dans son étude annuelle publiée en juillet que le taux de revalorisation moyen des fonds euros pour 2015 s’élève à 2,27%, alors que la  Fédération française de l’assurance (FFA) l’estimait à 2,30% en début d’année. Je ne mentionne pas cette étude pour ce menu écart, mais parce qu’on y apprend que « près de 76% des provisions mathématiques présentent un taux technique à 0%, contre 75% en 2014 et 65% en 2012″, comme le relève L’Argus de l’Assurance. Et oui, que voulez-vous, il faut bien s’adapter aux politiques de manipulations des taux à la baisse !

Pour 2016, Fitch indiquait au mois d’août tabler sur un rendement moyen de 2,1%.
On casse le rétroviseur pour voir l’avenir en rose
Au niveau de l’Union européenne, la mise en place prévue dès le 1er janvier 2017 de PRIIPs (Packaged Retail and Insurance-based Investment Products), un nouveau règlement européen sur les produits d’investissements, a fait grand bruit. Au prétexte que « les performances passées ne préjugent en rien des performances futures » (blague de régulateur), il s’agit de mettre un terme à la diffusion par les sociétés de gestion d’actifs des performances historiques de leurs fonds d’investissement pour la remplacer par celle de trois scénarios d’estimation des performances futures de chaque unité de compte. La Commission européenne, ou comment complexifier et rendre plus opaque une situation qu’on voulait à l’origine simplifier !
Côté compagnies d’assurance…
Certains assureurs ont commencé à restreindre l’accès à leurs fonds euros. Cela a d’abord été le cas de Spirica, puis d’Apicil qui a imposé le principe d’un minimum 30% de versement en unités de compte pour accéder à l’ensemble de ses fonds euros à compter du 15 septembre.

Le mois d’août enregistrait d’ailleurs la plus faible collecte mensuelle de l’année sur les contrats d’assurance-vie, avec en particulier une décollecte de 600 millions d’euros sur les fonds euros.

Deux autres nouvelles intervenues depuis mon dernier article sur le sujet attestent de la mort programmée du fonds euros.

En mai, Generali Vie annonçait que la garantie en capital pour ses nouveaux souscripteurs serait dorénavant non plus nette de frais de gestion mais brute de ces derniers. Inutile de préciser que d’autres assureurs s’apprêtent à emboiter le pas au premier assureur-vie européen. La porte est ouverte à des taux de rendements nets de frais de gestion négatifs… La mesure ne concerne bien sûr que les nouveaux souscripteurs mais, comme le dit le sage, à part changer un homme en femme, il n’est rien que l’État ne puisse faire !

Dans la même logique, non contents des probables développements juridiques de la loi “Sapin 2”, certains assureurs profitent de l’occasion pour lancer quelques ballons d’essai en direction de notre cher personnel politique étatiste. Fin juin, c’est Thomas Buberl, le nouveau patron d’AXA, qui a déclaré à propos du fonds euros : « La garantie totale du capital doit notamment être repensée au profit d’une garantie partielle à laquelle on associerait un surplus de rendement pour l’épargnant ». No comment.

Voilà pour les nouvelles du secteur de l’assurance-vie depuis le mois de juin. Je partage avec vous une jolie définition des interventionnistes étatiques selon Hayek :

« Personne qui n’apprend rien de la nature humaine, de l’économie, de l’expérience, et qui répète les même erreurs encore et encore sans se soucier du sort de ceux et celles qu’elle écrase de ses bonnes intentions ».

Photo By: Ambient Damage – CC BY 2.0
Par Nicolas Perrin.

Source contrepoints.org

dimanche 9 octobre 2016

Recettes Marocaines-Chorba aux légumes


Chorba aux légumes

Préparation : 25 mn
Cuisson : 40 mn
Pour 6 personnes
2 gros oignons
4 blancs de poireau
2 pommes de terre
4 carottes
2 navets
4 tomates
2 branches de céleri
50 g de beurre
2 litres de bouillon de bœuf
1 cuillerée à café de curcuma
50 g de vermicelle
4 branches de persil
4 branches de coriandre
Sel
Poivre noir
1. Pelez les oignons et hachez-les. Nettoyez les poireaux, fendez-les en deux, détaillez-les en rondelles et lavez-les. Épluchez les pommes de terre, les carottes et les navets et coupez-les en dés. Plongez les tomates 10 secondes dans de l’eau bouillante, rafraîchissez-les aussitôt, pelez-les et concassez-les au couteau. Détaillez les branches de céleri en fines lamelles.
2. Faites fondre le beurre dans un faitout et, quand il est bien mousseux, faites-y revenir les oignons et les poireaux sans les laisser dorer. Ajoutez les pommes de terre, puis arrosez avec le bouillon et portez à ébullition.
3. Ajoutez alors les carottes, les navets, les tomates et le céleri dans le faitout. Salez légèrement, car le bouillon est déjà salé, poivrez largement. Ajoutez le curcuma, mélangez, couvrez. Dès la reprise de l’ébullition, comptez 20 minutes.
4. Versez le vermicelle en pluie dans la soupe et laissez cuire pendant encore 5 minutes.
5. Rincez, épongez soigneusement le persil et la coriandre, hachez-en les feuilles. Versez la soupe en soupière, parsemez de persil et de coriandre hachés et servez sans attendre.

vendredi 7 octobre 2016

jeudi 6 octobre 2016

mercredi 5 octobre 2016

Billets-Assurance-vie : êtes-vous prêts à être spoliés ?


Assurance-vie : êtes-vous prêts à être spoliés ?

Avec la Loi Sapin 2, vous ne pourrez pas récupérer vos avoirs d’assurance-vie si l’État décide de suspendre ces opérations, notamment en cas de coup de tabac sur les places boursières.

 L’Assemblée Nationale vient de prendre une position claire sur l’assurance-vie dans le cadre de la loi Sapin 2: les liquidations de contrat pourront être suspendues en cas de mauvais temps. Autrement dit, vous ne pourrez pas vendre votre contrat et récupérer vos avoirs si l’État décide de suspendre ces opérations, notamment en cas de coup de tabac sur les places boursières.
L’assurance-vie, victime collatérale de la loi Sapin 2
La loi Sapin 2 est un fourre-tout compliqué. On y trouve une série de dispositions à caractère financier.

L’une retient particulièrement l’attention : en cas de crise financière, elle autorise les assureurs à refuser la liquidation ou le rachat d’un contrat d’assurance-vie par un épargnant. Concrètement, ceux qui ont placé leurs liquidités sur un contrat d’assurance-vie en attendant leurs vieux jours et en prévision de moments difficiles (ce qui est le propre de l’assurance-vie) risquent bien d’être bloqués en cas de crise financière, pour une durée de trois mois qui pourrait tout à fait être prolongée si la situation le justifie.
Un hold-up qui ne dit pas son nom
La logique de ce dispositif est aisément compréhensible : elle constitue une sorte de porte coupe-feu destinée à limiter la contagion des crises financières. En cas de coup de tabac sur les marchés, les épargnants ont en effet le réflexe de transformer leurs avoirs en liquidités, parfois pour de bonnes raisons d’ailleurs : ils peuvent tout simplement avoir besoin de leur argent pour faire face à des dépenses imprévues (comme leur licenciement…).

Ce réflexe ne sera donc plus possible : l’argent devra rester sur le compte d’assurance-vie dès que le gouvernement actionnera le dispositif. Votre argent ne sera donc plus totalement votre argent.
La question des participations aux bénéfices
Autre disposition prévue par le texte : l’assureur pourra, si le gouvernement y consent, « truquer » les résultats du compte et minorer la participation de l’assuré aux bénéfices. Autrement dit, l’État pourra permettre à l’assureur de garder dans ces comptes tout ou partie du rendement du contrat d’assurance-vie qu’il doit à l’assuré.

Pour être clair, cette mesure est le vrai scandale de la loi Sapin 2 : elle affranchit l’assureur d’appliquer le principe selon lequel les bénéfices du contrat appartiennent à l’assuré.
La spoliation d’État
Les assureurs peuvent dire merci à Michel Sapin, qui leur rend un fier service. Dans un contexte de taux bas, les assureurs traversent un moment difficile : les rendements sont faibles, mais, même faibles, il est compliqué de les servir. En cas de risque de mort de la compagnie, l’assureur peut donc décider autoritairement d’exercer une retenue sur les avoirs d’assurance-vie que l’épargnant lui a confiés. Cette mesure est vraiment très spectaculaire… Elle en dit long sur l’état de détresse qui accable le monde financier après plusieurs mois d’assouplissement monétaire de la BCE.
Le spectre Deutsche Bank
Ces décisions tombent au moment opportun. Les rumeurs de faillite de la Deutsche Bank s’amplifient. Elles courent depuis plusieurs mois. Selon toute vraisemblance, le gouvernement allemand procèdera à la nationalisation au moins partielle de la banque pour éviter le pire. Les gouvernements européens préparent déjà leur riposte.
La loi Sapin 2 en fait partie.


Photo Bateau de l’assurance Macif, Vendée Globe 2012-2013-Arrivée de François Gabart By: ines s. – CC BY 2.0
Par Éric Verhaeghe.

Source contrepoints.org

Billets-La France doit faire confiance à sa société civile


La France doit faire confiance à sa société civile

Notre pays trop centralisé ne fait pas confiance à sa société civile. La France, par dégoût des hommes politiques, se tourne vers les extrêmes plutôt que vers des partis citoyens.

Un sentiment de fatigue et de rejet des partis classiques européens affecte aujourd’hui toute l’Europe. Scandales à répétition, crises, discrédit des politiques vus comme une élite isolée… les peuples européens sont demandeurs de changement et la France n’y échappe pas.

L’une des solutions pourrait provenir du renouvellement de la classe politique, notamment à travers les « partis citoyens ». Non composés de professionnels de la politique, ces partis, à l’image de Podemos et Ciudadanos en Espagne ou Syriza en Grèce, veulent remettre la société aux commandes et refusent les hommes politiques de carrière.

Mais, alors que toute l’Europe voit émerger ces nouveaux partis, pourquoi la France se tourne-t-elle davantage vers les extrêmes que vers sa société civile pour surmonter une crise que pourtant toute l’Europe partage ?
Une situation bien française : peu de confiance dans la société civile
La France est certainement l’un des pays les plus centralisés d’Europe. Son organisation politique se caractérise en effet par un État omniprésent, considéré comme devant agir et contrôler tous les domaines : avec 57% de son PIB consacré aux dépenses publiques, le chiffre est l’un des plus élevés dans les pays développés. C’est le reflet d’un système politique qui ne fait pas confiance à sa société civile, cette dernière étant vue comme secondaire face à la machine étatique.

À cette première explication s’ajoute celle du mode de scrutin français qui ne laisse pas beaucoup de place aux outsiders politiques. La centralité de l’élection présidentielle, ultra médiatique, pousse à une véritable professionnalisation de la politique où seuls des candidats de carrière appuyés par la machine d’un parti organisé sont armés pour gagner une telle compétition.

Par ailleurs, l’organisation de l’élection présidentielle en deux tours et avec deux candidats au second tour ancre le pays dans un bipartisme indépassable. Organisées dans la foulée de l’élection présidentielle et au scrutin majoritaire, les élections législatives laissent la part belle aux grands partis : ceux-ci bénéficient de l’effervescence de la présidentielle et du choix collectif fait lors de celle-ci.
Une nécessité urgente : profiter de l’expérience de la société civile
Le résultat de ce manque de diversité de la classe politique est pourtant dangereux. « Près de 40% des parlementaires sont des fonctionnaires alors qu’ils ne représentent que 20% de la population » assène Denis Payre, entrepreneur et fondateur de Nous Citoyens, l’un des rares mouvements politiques français se réclamant de la société civile. Absence de recul, de connaissance pratique et d’expérience dans les secteurs privés, ce manque de diversité des responsables politiques se transforme vite en manque d’ouverture.

En France, les tentatives de création de « partis citoyens » peuvent se compter sur les doigts d’une main. Parmi les plus médiatiques, on recense le Rassemblement citoyen mené par Corinne Lepage et Nous Citoyens de Denis Payre. Constatant une volonté des citoyens, désabusés par leurs représentants, de se réapproprier leur destin, ces partis citoyens se différencient des partis classiques, sans tomber toutefois dans le populisme.

Les partis citoyens appellent au remplacement d’hommes et de femmes politiques trop souvent éloignés du réel, par des acteurs associatifs, responsables économiques ou universitaires. Ces partis citoyens, vecteurs de changement et d’innovations, pourraient produire de véritables avancées. Par ailleurs, la société civile étant caractérisée par sa nature moins partisane, on pourrait imaginer que son retour aux commandes de la cité permettrait de sortir des logiques politiciennes de court terme venant empoisonner la vie politique.

Malheureusement, c’est davantage la fausse solution du populisme qui semble prendre le dessus en France et dans toute l’Europe aujourd’hui.


Photo Denis Payre, fondateur de « Nous, citoyens », by Fondapol(CC BY-NC-ND 2.0)
Par Gaël Jeanson.
Source contrepoints.org


mardi 4 octobre 2016

vendredi 30 septembre 2016

Photos-Don McCullin



Don McCullin

Photographe né en 1935 en Angleterre. Il débute la photographie comme assistant en 1956 durant son service dans la RAF.


A partir de 1961, il commence une carrière de photographe. A partir de 1966 il travaille pour le Sunday Post (jusqu’en 1984).

Il photographie la misère en Irlande, la construction du mur de Berlin en 1961, La guerre civile à Chypre (World Press Photo Award en 1964), le Salvador, le Vietnam durant 10 ans, le conflit Israelo-palestinien, les famines (Biafra, Inde, Bangladesh), et plus récemment les ravages du sida en Afrique. Il sera multiplement récompensé pour ses reportages, entrant dans les cercles les plus reconnus de photographes de presse.

McCullin fait partie des "grands reporters", qui ont parcouru le monde, qui ont traversé les conflits des années 60, 70 et 80, les conséquences de la guerre froide et d’une globalisation qui ne dit pas encore son nom.

Ils l’ont fait avec la même brutalité que les événements qu’ils ont couverts. McCullin a la rage de dénoncer, de montrer la sale gueule des conflits internationaux, de faire remonter le collatéral en première page des journaux, de donner chair aux conflits abstraits pour l’occident.

“Pendant 20 ans, je n’ai jamais refusé une invitation à me rendre à une guerre ou à assister à une révolution. Pourquoi ? Je peux sentir la raison mais je ne peux pas l’exprimer" Il fait malheureusement partie de cette génération qui va faire monter les enchères du sensationnel à son corps défendant, à la sueur de son front et au péril, parfois, de sa vie. Si ses images de la guerre du Vietnam ont eu un grand impact sur l’opinion publique et ont contribué à l’arrêt d’un conflit absurde, elles ont aussi fait entrer dans l’inconscient collectif le corps étendus couverts de linceuls, les femmes en pleurs couchées sur le cadavre de leur enfant, le visage couvert de sang des soldats exténués. Et, par une exposition répétée, à en amoindrir l’impact sur nos consciences. La légende veut que son appareil Nikon arrête une balle en 1968, qu’il soit grièvement blessé au Salvador. Elle veut aussi que le gouvernement britannique lui ai refusé sa carte de presse pour couvrir la guerre de Malouines, en raison du trop grand impact visuel de ses images.

Cette génération de producteurs d’images fortes va découvrir la banalisation de la violence et le sensationnalisme, en même temps qu’elle va se coltiner le paradoxe du photographe de reportage : vivre de ce qu’on dénonce.

Chaque photographe a sa stratégie pour faire face aux insolubles questions morales que posent son métier. McCullin, comme une poignée d’autres, semble l’avoir réglé à la testostérone, par la proximité avec le conflit, l’engagement éphémère, mais physique, immédiat et total, avec les sujets qu’il photographie.

"La compassion et le remords au Biafra, n’ont jamais cessé de me poursuivre. On s’imagine naïvement que l’intégrité suffit à se justifier en toute situation. Mais face à des humains qui meurent, soudain ce n’est plus assez : si on n’est d’aucun secours, alors on n’a rien à faire là - et en quoi étais-je donc utile au peuple biafrais ? [...]" Extrait du journal Le monde du 6/04/07.

Ses photographies de la pauvreté en Angleterre (1978), sont la quintessence de la photographie sociale engagée. Images contrastées, directes, en noir et blanc, réquisitoire matraqué sur une réalité proche et invisible.

Depuis les années 90’, McCulin a progressivement laissé tomber la couverture de l’actualité mondiale pour photographier la campagne anglaise, en noir et blanc, des paysages sombres mais enfin apaisés, que les conflits sanglants on marqués, mais dont on ne photographie plus que les traces mystérieuses, présentes mais indéchiffrables.

Il aura mis longtemps pour arriver au trop plein de violence et de douleur, il passe visiblement le reste de sa vie à se demander pourquoi.

(une biographie est sortie aux Éditions Deplire : "Unreasonable Behaviour - Risques et Périls")


Paysage d'hiver du Somerset, Grande-Bretagne (1987)

Une mère épuisée et son enfant, frontière de l'Inde et du Bangladesh (1971)

Famille entourant une femme qui vient de mourir du choléra, frontière de l'Inde et du Bangladesh (1971)

Jeune albinos souffrant de malnutrition, Biafra (1969)

Mère de vingt-quatre ans avec son enfant, Biafra (1968)

Soldat américain commotionné attendant son transport à l'arrière, Hué, Vietnam (1968)

Miliciens chrétiens chantant devant le corps d'une jeune Palestinienne, bataille de Karantina, Beyrouth, Liban (1976)

Charges des soldats britaniques sur des jeunes gens qui leur lancent des pierres, Londonderry, Irlande du Nord (1970)

Repas du soir, Bradford, Grande-Bretagne (1978)

Clochard irlandais, East-End, Londres Grande-Bretagne (1968-69)

Première équipe de jour Aciérie d'Hartlepool, Grande-Bretagne (1963)

Photos-Don McCullin


Don McCullin

Référence pour des générations de photographes, Don McCullin commente trois de ses clichés, sur les trois sujets obsessionnels de sa vie : la guerre, la misère et la région anglaise du Somerset.

Le photographe britannique Don McCullin est né sous le signe de la guerre. Gamin, il joue au petit soldat avec son frère dans les ruines de Londres bombardé par les nazis. Un petit dur, qui en grandissant s'acoquine avec les mauvais garçons de son quartier. Mais le voyou a un coup de chance. Par un concours de circonstances, une de ses ­photos d'un gang du voisinage est publiée en 1959 dans The Observer, un hebdo du dimanche. A 24 ans, il réalise qu'il gagne beaucoup mieux sa vie avec ses images qu'avec les petits boulots de plongeur en wagon-restaurant ou de coursier, effectués dès l'adolescence, après la mort de son père. Bagarreur qui cherche la bagarre, pendant trente ans, Don McCullin couvre la violence du monde, ses famines, ses conflits civils ou militaires – Chypre, Biafra, ­Salvador, Vietnam, Cambodge, Irlande du Nord, Liban, Afghanistan... Originaire d'une famille extrêmement pauvre, il con­sacre des reportages à ce qu'il appelle « l'autre guerre », celle de la misère sociale en Angleterre, avec ses éclopés, ses affamés, ses SDF, ceux qui souffrent.
C'est dans la tradition historique chère à Robert Capa qu'il photographie : au coeur de l'action, au plus près de ses sujets, et toujours en noir et blanc. Formé à l'école de la rue, il révèle un sens inné de la composition. Le jeune McCullin partait à la guerre pour l'aventure et pour éprouver son courage. Avant de la haïr, la trouver hideuse, et d'en « pulvériser » les mythes avec son objectif. Ses photos aux ­lumières sombres ne parlent que de la souffrance absurde que les hommes s'infligent. Quel que soit le camp, la guerre dans ses clichés est toujours « une défaite », dit très justement l'écrivain Jean Hatzfeld.

Salarié pendant dix-huit ans du prestigieux Sunday Times, Don McCullin en claque la porte en 1984, lors de sa reprise par Rupert Murdoch. La nouvelle ligne éditoriale le dégoûte : « C'était fini, les bébés mourant de faim dans le tiers-monde, place au barbecue dominical des hommes d'affaires en vue... ». Il se retire et photographie alors les paysages de sa région, le Somerset (dans l'Angleterre du Sud-Ouest). La marche du monde continue de le révolter. L'an passé, à 77 ans, il repart, appareil en bandoulière, du côté des rebelles en Syrie.
Véritable légende pour les jeunes générations, le « voyou de la photographie », selon ses propres termes, élevé en 1993 au grade de commandeur de l'Empire britannique par la reine, commente trois de ses images. Les trois sujets obsessionnels de sa vie.

 Le Somerset


Paysage d'hiver (Angleterre, 1991).
« Ici, dans le Somerset, il y a de forts champs magnétiques, des lignes de force qui viennent de Glastonbury et qui remontent vers le Yorkshire. Beaucoup d'énergie, d'histoires, c'est ce qui m'incite à faire ces paysages, l'énergie. Ça me permet de chasser les images des guerres. Au loin, on aperçoit une sorte de colline un peu tonique, les restes d'un temple romain. Dans mon enfance, pas de temple romain, une cour avec des poules et des rats ! Je n'ai pas oublié mes racines, je sais très bien d'où je viens. Mon travail m'a apporté une certaine reconnaissance, mais il faut être prudent avec ces choses-là. Je suis fier de ma vie, mais pas particulièrement de mes photos de guerre : elles reflètent le malheur qui arrive aux autres. Et nous, photojournalistes, avons essayé mais nous n'avons pas changé grand-chose. »

 La Guerre


Soldat américain commotionné attendant son transport à l’arrière (offensive du Têt, Huê, Sud-Vietnam, février 1968).
« Au retour de la bataille de Huê, en 1968, même si cela peut paraître difficile à croire, je n’ai pas sélectionné cette image. Elle ne figurait pas dans le choix final pour le Sunday Times Magazine pour lequel je travaillais. Et maintenant, elle dépasse en notoriété tout ce que j’ai fait là-bas.
On ne sait jamais comment les gens vont interpréter votre travail. C’est dans l’œil de celui qui regarde. Je ne pensais pas que ce soldat prendrait tant d’importance. C’est aujourd’hui une sorte d’image symbolique, universelle, le soldat traumatisé. Naturellement, c’est bien, mais je n’ai pas risqué ma vie pour rapporter cette image.
Je suis resté au moins une douzaine de jours avec les marines durant la bataille. Vers la fin, je suis passé par hasard dans cette enceinte où se trouvait un homme qui avait l’air d’avoir mille ans. J’avais un peu de temps et donc je me suis accroupi et je l’ai photographié. Je ne travaillais pas au moteur et je n’ai pris que cinq vues. Quand on regarde la planche-contact, elles sont quasi identiques. Juste après, je me suis remis en route, et un obus de mortier a explosé dans le coin. Je ne sais pas s’il a tué cet homme. Je n’ai jamais su ce qu’il était devenu. Dans une guerre, on ne s’arrête pas, on continue et on tente de survivre. »

 L'autre guerre


Consett (County Durham, Angleterre, 1974).
« Cette photographie a été prise dans la ville de Consett, comté de Durham, dans la région du Northumberland, au nord de l’Angleterre, au cours d’un reportage sur les aciéries. C’était une partie incroyablement moche de l’Angleterre, d’une véritable laideur industrielle. Ce couple s’apprête à traverser les voies de chemin de fer pour aller d’un quartier à l’autre. Ce qui m’avait beaucoup plu, c’est la cheminée d’usine dans le fond avec sa fumée à l’horizontale et les chaussures de la jeune femme. Lui, il était ouvrier. On voit que ce sont des gens très pauvres, dont la vie est dure, sans espoir d’avenir meilleur. J’ai grandi parmi des gens comme ce couple, des gens qui leur ressemblaient, qui vivaient comme eux, le milieu pauvre typique. Personne ne peut m’expliquer ce qu’est la pauvreté car je l’ai vécue, et je sais comment me comporter avec elle. Je n’ai pas de problème pour déclencher car, d’une certaine manière, je me sens le droit d’être là.
Pour un portrait comme celui-là, je m’assure que vous puissiez voir leurs yeux. Si je suis assez près, vous pourrez alors ressentir ce qu’ils pensent, et voir la clarté de leurs yeux. Leurs yeux vont parler pour eux. Ce sera leur voix. »

© Don McCullin (Contact Press Images)
Source Télérama.fr

jeudi 29 septembre 2016

Billets-Les années Chirac


Les années Chirac 

C’était quoi les années Chirac ? Comment les définir ? Quel est l’héritage du chiraquisme ?

Président de la Ve République  préféré des Français, Jacques Chirac est hospitalisé depuis une semaine pour une infection pulmonaire. Son état de santé préoccupe sa famille et suscite des marques de sympathie et des souhaits de bon rétablissement de toutes parts. Chacun en vient à repenser aux années Chirac et s’interroge : mais au fond, c’était quoi les années Chirac ? Comment les définir ? 

Les angles d’attaque concernant Jacques Chirac ne manquent pas. On peut évoquer ses atomes crochus socialo-corréziens avec Hollande, ses relations difficiles avec Nicolas Sarkozy, qui s’est rallié à Balladur en 1995 et qui a pris progressivement le contrôle de l’UMP, la professionnalisation de l’armée réalisée sous sa présidence, son engagement opiniâtre à faire de la lutte contre les accidents de la route une grande cause nationale, l’introduction bien malencontreuse du principe de précaution dans la Constitution, l’échec à convaincre les Français du bien-fondé du Traité constitutionnel européen (TCE, 2005). Ce sont des exemples.
Le refus du débat en 2002
Peut-être encore plus marquant que tout ceci, pourrions-nous ajouter sa volonté de toujours veiller à une forme d’unité de la France qui s’est manifestée dans son refus d’avoir un débat d’entre-deux tours avec J.-M. Le Pen en 2002, dans son choix de ne jamais s’allier au FN, ainsi que dans la reconnaissance des responsabilités françaises dans la déportation des Juifs et l’instauration d’une journée de commémoration de l’esclavage, tout ceci n’ayant cependant pas empêché les émeutes de 2005 et la montée inexorable du FN dans les votes des Français.

Pour ma part, je me suis livrée à une petite séance de réminiscence, non sans quelques difficultés, et dans le cours d’une vie politique longue, mouvementée, riche en retournements – d’aucuns diront en trahisons —, dont j’ai essayé de faire une revue dans l’article Les années Chirac (I), j’ai choisi de concentrer mon regard sur trois épisodes principaux : le tournant libéral de la première cohabitation avec Mitterrand de 1986 à 1988, le refus de participer à la guerre d’Irak avec les États-Unis (2003) et enfin, l’aboutissement du projet de musée consacré aux arts premiers et au cultures lointaines (2006).
Tournant libéral lors de la cohabitation de 1986 – 1988
Pour parler de cette période, le mot « tournant » est particulièrement bien choisi. Il s’applique aussi bien à la rupture initiée alors par rapport à la politique antérieure des socialistes qu’à l’évolution radicale de Jacques Chirac lui-même quant aux principes économiques qu’il favorisait auparavant. On se souvient qu’il voulait faire du RPR une force politique social-démocrate sur le mode d’un travaillisme à la française.

Avec la mise en place du programme commun de la gauche à partir de 1981, tout change et Chirac devient le chantre du libéralisme. Dans la vidéo ci-dessous, on a le plaisir de voir un Chirac très « swag » comparer Laurent Fabius à un roquet, lequel le prend assez mal et rétorque « Vous parlez au Premier ministre de la France ! » On a surtout le plaisir cocasse d’entendre Chirac écarter d’une chiquenaude les nationalisations du général de Gaulle et dire :
« Les nationalisations sont un système qui a prouvé qu’il était mauvais (…) Elles coûtent horriblement cher au contribuable (…) c’est un système d’irresponsabilité. » (débat sur TF1, octobre 1985)

C’est Édouard Balladur, ministre de l’Économie et des Finances, qui est chargé d’appliquer le programme. Il commence par une série de privatisations qui concernent aussi bien des nationalisations effectuées au lendemain de la WWII que celles du gouvernement Mauroy.
Comme souvent, la priorité du gouvernement est l’emploi. Les chômeurs, environ 600 000 en 1974, étaient passés à 1,5 million en 1981 sous l’effet du choc pétrolier. Le programme commun de la gauche n’avait rien arrangé, bien au contraire, puisqu’on en dénombrait 2,4 millions en 1986. Le gouvernement décide donc de rendre plus flexible le marché du travail en supprimant l’autorisation administrative de licenciement, en encourageant l’investissement et en faisant revenir les capitaux par suppression de l’IGF (Impôt sur les grandes fortunes établi par les socialistes) et de l’amnistie fiscale.
Priorité à l’emploi
Ces mesures, doublées d’une attention sociale développée par Philippe Seguin à l’égard du travail intermittent et des handicapés, redonneront quelques couleurs à l’économie française : l’inflation repasse sous les 3 % après avoir atteint 13,4 % en 1981, la croissance repart (4,5 % fin 1988) et le taux de chômage amorce un petit retournement de 10,5 %  en 1986 à 9,8 % en 1988.

Pour des raisons de pourrissement de la cohabitation, la droite ne sera pas reconduite en 1988. Mitterrand est réélu et Rocard succède à Chirac. Retour à la social-démocratie, qui profite surtout des mesures libérales impulsées précédemment par Jacques Chirac.
Refus de la guerre en Irak (2003)
Le 11 septembre 2001, les États-Unis sont victimes d’une attaque terroriste massive qui fait environ 3 000 morts. L’enquête pointe rapidement vers les réseaux islamistes d’Al-Qaïda et la question de la riposte se pose. Malgré un rapport de Condoleezza Rice, conseillère du Président américain pour les questions de sécurité, qui nie tout lien entre l’Irak et l’opération d’Al-Qaïda, l’administration du Président George W. Bush relance le concept de « guerre préventive » et identifie un « axe du mal » comprenant l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord. Ces pays sont accusés de fomenter le terrorisme et de détenir des armes de destruction massive.
Devant le Conseil de sécurité, les inspecteurs de l’ONU déclarent qu’ils n’ont pas trouvé trace de ces armes, mais le général Colin Powell apporte de son côté des informations (photos satellitaires, écoutes téléphoniques et même une fiole qui contiendrait de l’anthrax) propres à emporter l’adhésion des Nations unies. La France prend ses distances avec cette politique et refuse de participer à la coalition emmenée par les États-Unis à partir du 20 mars 2003 (opération « Irak Freedom »). Voir ci-dessous un extrait de l’intervention remarquée de Dominique de Villepin à l’ONU le 14 février 2003 :

Il est toujours plaisant de penser qu’un tyran est défait, et ce sera chose faite en quelques mois avec la chute du régime de Saddam Hussein et son arrestation en décembre 2003. Cette guerre apparaît pourtant comme un terrible échec, dont aussi bien Colin Powell que d’autres hauts dignitaires du renseignement américain se repentiront amèrement plus tard. « Une tache dans ma carrière », reconnaîtra Powell.

Comme le dit lui-même Jacques Chirac rétrospectivement (vidéo ci-dessous, 52″), elle a premièrement été déclarée sur la base de fausses allégations imputables à des erreurs, mais aussi à beaucoup de mensonges, et elle a secondement débouché, non pas sur la démocratisation de la région, mais sur sa déstabilisation. On en subit aujourd’hui de lourdes conséquences avec Daesh. « On n’exporte pas la démocratie dans un fourgon blindé » avait-t-il prévenu en 2003.
Passion pour le japon, arts premiers et musée du quai Branly (2006)
Il se raconte que quand Jacques Chirac a démissionné de son poste de Premier ministre de VGE en 1976, il aurait confié à ce dernier qu’il voulait quitter la vie politique, qu’il s’interrogeait sur sa vie, et qu’il envisageait même de monter une galerie d’art. Trente ans après, il est arrivé à avoir les deux, la politique et la galerie d’art !

À l’opposé de son image de Français du terroir buvant de la bière, mangeant de la tête de veau et ne trouvant rien de plus beau qu’une vache du salon de l’agriculture, Chirac cultive depuis toujours le goût des arts et professe une véritable fascination pour le Japon. Dès l’adolescence, il fréquente avec émerveillement le musée Guimet des arts asiatiques. C’est grâce à lui qu’il fera son premier voyage au Japon. Une cinquantaine suivront.

« J’ai été séduit par la virtuosité de vos potiers, par l’élégance de votre architecture, l’harmonie de vos jardins, le raffinement esthétique et la sensibilité de votre théâtre, par le rituel des lutteurs de sumo. Ainsi est née ma passion pour le Japon. » (Propos à des étudiants japonais en 1996)

Jacques Chirac est tout autant passionné de culture chinoise ou d’art africain. Contrairement à ses prédécesseurs qui se sont plutôt attachés à mettre en valeur l’art occidental dans ses traditions ou dans sa modernité (Pompidou), il imagine dès sa première élection un lieu dans lequel toutes ces cultures « lointaines » pourraient dialoguer les unes avec les autres.
Ce vœu se concrétise en 2006 avec l’inauguration du musée du quai Branly (architecte : Jean Nouvel) consacré aux arts premiers, dont les collections sont constituées d’œuvres qui s’entassaient auparavant dans les réserves du Louvre ou au musée de l’homme. Certains objets sont arrivés en France à l’époque du roi Henri III (XVIe siècle).
Musée du quai Branly Jacques Chirac
Dernièrement, le musée a été rebaptisé Musée du quai Branly Jacques Chirac. Il présente actuellement une exposition intitulée « Jacques Chirac ou le dialogue des cultures. » Dans la vidéo ci-dessous (01′ 52″), Jean-Jacques Aillagon, commissaire de l’exposition, explique combien Jacques Chirac est toujours resté très discret sur sa vaste culture et combien ce projet de musée est vraiment le fruit de sa volonté personnelle :
Conclusion
À regarder la biographie politique de Jacques Chirac, on finit par se dire qu’elle s’est développée selon trois tempos :
1. celui du mouvement et des retournements rapides pour la conquête du pouvoir,
2. celui de l’immobilité pesante instillée par le principe de précaution en toutes choses dans l’exercice du pouvoir, et
3. celui de la longue durée illustrée exclusivement par la constance de son amour pour les civilisations lointaines qui seront utilisées pour couronner sa vie politique d’une gloire culturelle ultime. 

Magnifique résultat personnel pour Chirac, piètre résultat pour la France. Et pourtant les Français s’en montrent assez satisfaits voire nostalgiques, comme l’indique une enquête d’opinion réalisée par l’IFOP les 23 et 24 septembre derniers. Il est très possible que les informations actuelles sur la santé vacillante de l’ancien Président conduisent les personnes interrogées à donner plus que d’habitude des réponses guidées par la sympathie ; toujours est-il qu’elles sont 83 % à avoir un bon souvenir des présidences Chirac (1995 – 2007) et que 48 % d’entre elles considèrent que son plus proche héritier politique est Alain Juppé.
Précisément ce Juppé à propos duquel j’ai écrit en mai 2015 un article intitulé Le cas Juppé : les promesses d’une cohabitation à lui tout seul. Par ce terme, je voulais signifier qu’Alain Juppé, qui se présentait comme « libéral, social et gaulliste » (comprendre étatiste), garantissait aux Français, avides de progrès tout en détestant le changement, de réformer sans toucher aux structures. Les reprises conjoncturelles mondiales suffiraient bien à maintenir la France au pair avec ses voisins.

C’était aussi l’idée de Hollande et c’est en fait l’idée de tous nos hommes politiques, chacun plaçant le curseur selon son positionnement à gauche, à droite ou aux extrêmes : on ne touche pas à l’État-providence, éventuellement on le renforce, on améliore parfois à la marge l’environnement entrepreneurial, et on attend la bienheureuse croissance qui nous viendra de l’extérieur. Excellente façon de se prévaloir à terme de résultats auxquels on n’a aucune part sans fâcher personne. Sauf que ça ne fonctionne pas comme ça. Nous devrions commencer à le comprendre.

Lors de sa conquête du pouvoir, la cohabitation « effective » de Chirac avec Mitterrand a été une cohabitation de rupture. Mitterrand avait voulu essayer un programme collectiviste, Chirac a lancé un programme libéral. Merci à lui : on a vu que cela donnait des résultats appréciables, on devrait commencer à en tenir compte.

Lors de son exercice du pouvoir (à partir de décembre 1995, date de l’abandon de la réforme des retraites), on est passé à une cohabitation parfois « effective » (Jospin) et parfois « théorique » qui a été en permanence une cohabitation de consensus bâtie sur les contradictions typiques d’une majorité de Français : ils font la révolution pour abattre la monarchie absolue et se retrouvent avec Napoléon 1er, ils adorent les start-ups qui prennent des risques et réussissent mais détestent les riches et veulent un statut de fonctionnaire, ils trouvent que tout est cher à commencer par leurs impôts qui sont trop élevés, mais l’idée de les voir diminuer via un retrait de l’État de l’activité économique et de leur vie quotidienne les plonge dans des transes syndicales étranges, ils tiennent au Baccalauréat, examen grandiose de fin de scolarité, mais à condition que tout le monde ou presque l’obtienne. Etc..
La recherche du consensus n’est pas une mauvaise chose en soi, mais elle peut se faire de deux façons : soit on y arrive après un débat très ouvert sur toutes les options possibles et on choisit en connaissance de cause, soit on se sert d’un consensus hâtif fondé sur « ce qu’on a toujours fait » pour mieux escamoter la poussière sous le tapis.

Malgré les milliards d’euros d’économie agités par nos candidats à la primaire de droite, malgré le progressisme et l’humanisme dont la gauche se gargarise du matin au soir sans raison, je crains hélas qu’il ne faille pas attendre pour 2017 autre chose que le consensus cache-poussière, celui qui place « l’exception » française, la « précaution » et les intérêts de court terme éternellement au-dessus du courage, de la curiosité et de l’audace, selon les codes éprouvés de l’héritage chiraquien.


Par Nathalie MP.

Source contrepoints.org