dimanche 15 décembre 2013

Billets-Le blues des intellos précaires


Le blues des intellos précaires

De la com au marketing en passant par le Net, les "boulots à la con" se sont multipliés, laissant un goût amer à de jeunes cadres prolétarisés qui rêvent de retour au concret, voire de travail manuel. La figure du plombier incarnera-t-elle la résistance à la dictature du 2.0 ? Enquête.

Et vous, avez-vous un «boulot à la con» ? A la rentrée, l'anthropologue américain David Graeber fustigeait, dans un essai publié sur le Net, les «bullshit jobs», tous ces métiers du tertiaire, dans la com, le marketing, les services, les ressources humaines qui, selon lui, ne servent à rien et sont improductifs (on pourrait aussi ajouter une bonne partie des métiers dits «littéraires» - journalisme à la chaîne, travail de fourmi dans l'édition, recherche universitaire poussive...).

L'expression «boulot à la con» a eu un succès immense (pour une fois, c'était un vrai buzz...), chacun dans notre «économie de la connaissance» se reconnaissant dans la charge. Graeber rejoignait les nombreuses analyses et ouvrages qui ont décrit, depuis quelques années, le malaise des jeunes cadres en «quête de sens», tous ces «manipulateurs de symboles» déprimés, qui voudraient retrouver du concret, du solide, etc.

Parallèlement, nos concitoyens manifestent un désir toujours plus fort de revenir à des activités manuelles : boom exponentiel du bricolage, du jardinage, de la cuisine à la maison et des émissions comme «Top chef», retour au terroir, à son potager, fantasme de la chambre d'hôte, etc. Dernier exemple en date : le succès des tech shops et autres fab labs, ces ateliers qui, aux Etats-Unis, mettent à la disposition du public des outils sophistiqués (imprimantes 3D, etc.) pour fabriquer toutes sortes de choses soi-même.

Cette dévalorisation du travail intellectuel au sens large (du «travail mental», dit le philosophe Yves Michaud) et cette revalorisation du travail manuel sont parfaitement résumés dans le livre culte du philosophe américain Matthew Crawford, auteur d'un Eloge du carburateur (La Découverte), paru en 2010, au succès grandissant, devenu le bréviaire de toute une génération. Il y raconte son parcours de gratte-papier ultradiplômé à la tâche insignifiante (il rédigeait des notes de synthèse universitaires pour un think tank) et sa résurrection quand il s'est mis à réparer des motos vintage.


Cette bascule du cérébral vers le manuel est un des grands fantasmes de l'époque.
La figure du plombier, clé de 12 à la main, va-t-elle incarner la résistance à l'ère de la dictature du 2.0 ? Ou bien ce nouvel engouement pour le travail artisanal n'est-il qu'un fantasme un peu vain ? Il est temps de se remonter les manches pour y répondre.

Si travailler avec sa tête ne passionne plus autant qu'avant, c'est, bien sûr, pour des raisons économiques. Obsédés par la course à la rentabilité, le monde de la presse, de l'éducation, de l'édition, et du tertiaire en général, ont réduit les budgets, acceléré les cadences.

C'est ce qu'avaient précocement montré Anne et Marine Rambach dans leur ouvrage les Nouveaux Intellos précaires, dès 2009, où l'on apprenait que 53 % des RMIstes à Paris étaient des intellos ou des artistes ! «Un métier comme celui de traducteur, de journaliste pigiste, d'architecte free lance, d'assistant à la fac peut être passionnant en soi. Mais, quand vous êtes obligé de l'accomplir toujours plus vite, en enchaînant les missions, en bâclant le travail, vous perdez le sens de ce que vous faites», explique Anne Rambach.


Un travail trop morcelé
Internet a eu un rôle non négligeable d'accélérateur dans cette paupérisation des tâches. Comme le déplore cette journaliste senior d'un magazine hebdomadaire national : «Il y a une grande différence entre les journalistes de notre site Internet et ceux du journal papier. Les premiers sont jeunes, beaucoup moins payés, travaillent à des cadences infernales, soudés à leur bureau. Ils ne vont plus sur le terrain, doivent se contenter de recycler des infos trouvées sur le Web, les traiter en articles courts, formatés, et les recracher aussitôt dans les tuyaux pour créer du clic...»

Bref, à l'instar de bien d'autres, le métier de journaliste est en phase de prolétarisation avancée. On a vu apparaître des OS du buzz, ouvriers standardisés sur la grande chaîne de l'information, serrant et vissant polémiques débiles après controverses insignifiantes pour nourrir la bête insatiable qu'est devenu le Web !

Ce qui est vrai du journalisme à l'ère numérique l'est pour tous les métiers. «Dans le secteur du tertiaire, à tous les échelons, on assiste à un travail de bureau de plus en plus répétitif, automatisé, morcelé, fait de collectes de données, de reporting, de réunions et d'évaluations sans fin, explique le philosophe Yves Michaud, spécialiste des questions d'éducation. Les organisations sont trop complexes, trop hiérarchisées, noyées dans les procédures de contrôle et d'administration. Les gens ne voient plus le résultat de ce qu'ils font, n'en comprennent plus la logique. D'où un sentiment d'ennui et d'aliénation.»

Climat paranoïaque
Pour Yves Michaud, les métiers du tertiaire connaissent aujourd'hui ce qu'ont connu les activités manufacturières dans les années 50 : le développement d'un travail à la chaîne, vide de sens, «en miettes», pour reprendre l'expression du sociologue Georges Friedmann. D'autres parlent d'une «bureaucratisation néolibérale», selon l'expression de Béatrice Hibou, qui ne serait pas l'apanage de la fonction publique mais connaîtrait un vrai élan dans le secteur privé. On est loin des tirades émues des penseurs libéraux vantant l'efficacité sans faille du monde de l'entreprise.

Dernier problème, les métiers intellectuels sont, par définition, très difficiles à évaluer, chacun y étant livré au jugement subjectif de son supérieur. D'où une insécurité permanente. «Dans les métiers de bureau, explique Matthew Crawford, il n'existe pas de standards concrets à l'aune desquels on puisse juger le travail, comme dans la sphère artisanale. On ne peut pas dire à son chef : "Mais, là, regardez, ça marche ! c'est droit, c'est carré..." On n'est jamais sûr de ce que l'autre va penser. Les salariés passent donc leur temps à anticiper le jugement de l'autre, à essayer de le séduire, de le convaincre. Cela crée un climat assez paranoïaque...»

Selon l'auteur, un électricien, lui, peut se permettre de faire la gueule dans son travail. Il n'a pas à être dans la séduction. L'important, c'est que le système électrique fonctionne... Ah, l'heureux homme !

Dans ces conditions, on comprend tous ces bobos, cols blancs et autres encravatés qui veulent travailler dans la vigne, ouvrir des ateliers de cuisine, se recycler dans le jardinage de balcon du VIIIe arrondissement... Dans notre époque dématérialisée, ils souhaitent du concret, s'accrocher enfin à quelque chose. N'est-ce pas tout le sens du film phénomène Gravity, où une CSP + en totale lévitation n'en finit pas de s'agripper, des deux mains, pour retrouver le sens de l'existence ?

«Ces jours-ci, chacun souhaite revenir à un univers solide, où l'on voit le fruit de son travail, où l'on débouche sur une réalisation visible, dont on est le maître», confirme Yves Michaud. Ce qui provoque plaisir et satisfaction. Le travail manuel nous apparaît, à tort ou à raison, comme la seule activité vraiment libre, où l'on ne subit pas mais où l'on agit, «effet de la puissance du travailleur et source de puissance, comme disait le philosophe Alain, dans ses Propos sur le bonheur, en 1925, travail réglé par le travailleur lui-même, d'après son savoir propre et selon l'expérience, comme d'un menuisier qui fait une porte».

Cette façon de ne compter que sur soi a un autre avantage : on y est moins soumis au risque de la sous-traitance ou de la délocalisation. Commentaire de Matthew Crawford : «Aujourd'hui, un radiologue qui interprète une image en vue d'un diagnostic sait qu'on peut envoyer cette image par mail à un radiologue indien, qui fera le même travail pour 10 fois moins cher...» Alors que votre problème de toilettes qui fuient, personne ne viendra d'Inde exprès pour le résoudre... Le travail manuel nous ancre ainsi dans le monde à l'heure où nous nous sentons si flottants, si dématérialisés.

En bon heideggérien, Crawford défend l'idée de «l'être à portée de main». C'est par la maniabilité des choses que nous connaissons le monde et que nous nous connaissons nous-mêmes, et non par la représentation de ces choses : «Quand vous réparez un moteur et qu'il ne marche pas, vous êtes remis en cause. Vous ne pouvez pas rester dans la toute-puissance infantile du consommateur, qui se contente de remplacer un objet cassé par un nouveau. Et quand vous arrivez à réparer quelque chose, vous prenez en charge le monde, même très modestement. Vous continuez à le faire fonctionner.»

De cette «agentivité», l'auteur tire des implications sur notre rapport à la politique et à la citoyenneté. Un adepte du travail manuel serait plus apte, selon lui, à envisager qu'on peut agir sur le cours du monde. Vaste programme...

Un repli réactionnaire
Le travail manuel serait-il donc la panacée ? Si, en effet, ses attraits sont nombreux, à l'heure des IPhone et de la dématérialisation du monde, les choses ne semblent pas si simples. Benjamin Simmenauer, philosophe de formation et directeur d'un cabinet d'études, House Of Common Knowledge, explique : «Ce désir de vouloir retourner à la terre et aux métiers artisanaux est bien réel, mais il s'apparente souvent à un fantasme plus qu'à une réalité, et ne concerne qu'une toute petite élite. La vérité est que la vie à la campagne reste très rude - voir le mouvement des "bonnets rouges" - et que les métiers manuels sont devenus eux aussi très aseptisés et standardisés.»

Selon lui, tout ce discours sur la réapparition de l'artisanat ne serait, en fait, que la manifestation de sa disparition quasi définitive... «Le monde devient de plus en plus complexe, difficile et angoissant, alors on se replie de façon un peu nostalgique, voire réactionnaire, sur un passé idéalisé. Ainsi, j'observe que dans Eloge du carburateur, il existe cette opposition un peu tendancieuse entre un travail de bureau efféminé et un travail à l'atelier, où l'on glorifierait une sociabilité virile, sans chichis... Il y a là un fantasme du retour à la différence des sexes, à l'ancienne, qui est un peu dérangeante...» Un enfant, c'est un papa et une maman ? Un travail, c'est une main et un marteau ?

De même, Yves Michaud s'oppose à la distinction opérée par David Graeber entre métiers productifs (éboueurs, mécaniciens, infirmières...) et non productifs (attachés de presse, avocats d'affaires, managers...) «Je ne crois pas du tout que cette opposition soit pertinente. Le vrai problème, aujourd'hui, est de redonner du sens au travail quel qu'il soit, manuel ou intellectuel. Il faut le débureaucratiser, simplifier des organisations inutilement complexes, redondantes, hiérarchisées. Redonner le sens de l'autonomie aux travailleurs. C'est un problème de management, qui n'est pas lié au contenu du travail lui-même...»

Le philosophe fait d'ailleurs remarquer que des artisans manuels comme Crawford, qui répare de vieilles motos, sont devenus des travailleurs très minoritaires, qui exercent pour l'industrie du luxe, et dont le parcours ne saurait représenter un modèle...

Comme le dit Anne Rambach : «Il est absolument absurde de penser que tout le monde pourrait devenir artisan ou travailleur manuel ! Ces métiers sont très durs, très fatigants et, en outre, ils exigent souvent une vraie compétence et une vraie vocation. En fait, si le travail manuel - bricolage, jardinage, cuisine - intéresse autant les gens, c'est justement parce que c'est un hobby. On s'y adonne d'autant plus qu'on se désintéresse d'un travail qui a perdu tout son sens. Il ne saurait constituer un idéal professionnel !»

Bref, tout le monde ne deviendra pas réparateur de vieilles motos. Si vous souffrez dans votre profession «intellectuelle», il va falloir rendre votre «job à la con» un peu moins con (si c'est possible et si vous en avez toujours un), tout en vous consacrant à vos heures perdues, et pour votre plus grand plaisir, à réparer vous-même vos toilettes qui fuient...

La vérité vraie sur le travail de bureau
L'anthropologue David Graeber a déterré une vérité qui dérange. Comme le dit l'auteur de Dette : 5 000 ans d'histoire (Les Liens qui libèrent), les progrès immenses de productivité auraient dû nous amener à travailler quinze heures par semaine, ainsi que l'avait prédit Keynes dès les années 30 (ce que martelait aussi Jeremy Rifkin dans les années 90 avec la Fin du travail). Que s'est-il passé ? Comme le capitalisme et la morale commune ont horreur du vide, le système a engendré, selon Graeber, tout un tas de métiers insignifiants censés nous occuper : «Le secteur qui a augmenté le plus étant celui des services, des emplois administratifs et des fonctionnaires.»


Résultat : les salariés ont des horaires très soutenus, bien qu'ils effectuent leur travail réel en deux ou trois heures par jour, «passant le reste de leur temps à aller dans des séminaires de motivation, à mettre à jour leur page Facebook ou à télécharger des séries télé». Tant d'études pour en arriver là ? Vite, donnez-nous une clé de 12 pour faire enfin quelque chose d'utile !

Après le Gymnase Club, le Brico Club !
Les tech shops, makerspaces et autres fab labs sont la nouvelle lubie aux Etats-Unis. Dans ces ateliers high-tech, situés à chaque coin de rue, qui proposent des outils sophistiqués au grand public (il suffit d'être abonné, comme dans un club de gym), chacun peut imaginer et créer les objets qu'il souhaite. Selon certains, ces nouvelles pratiques vont révolutionner l'industrie manufacturière en Amérique. Prototypes, meubles, électroménager, habits en tout genre...

Voici venu l'ère des makers (les gens qui fabriquent des choses), selon le titre du livre à succès de Chris Anderson, ex-rédacteur en chef à Wired, geek qui a retrouvé les joies du fait main. Le premier fab lab s'est installé en France à Gennevilliers, dans les locaux de la fac. On peut, entre autres, s'y initier aux machines à découpe laser et surtout aux imprimantes 3D, véritable établi miracle de l'ère 2.0. Bricorama n'a qu'à bien se tenir.


Photo-CHAMUSSY/SIPA
Source marianne.net

Billets-Une France trop aidée ?


Une France trop aidée ?

À en juger par l’actualité récente, et la déferlante de Bonnets-Rouges bretons, la France renoue cet hiver avec les ébullitions régulières qui l’agitent de temps en temps. Cette fois-ci, les mouvements de grogne ne prennent pas naissance dans le service public et ne sont pas alimentés par des syndicats orfèvres de l’immobilisme calculé, ce qui donne une dimension différente à ce qu’on observe : les politiciens semblent un peu perdus, tant dans la majorité que dans l’opposition, pour gérer ou tenter de récupérer ces mouvements.
Et les hésitations des uns et des autres devant ces protestations fiscales s’expliquent notamment par le rapprochement difficilement miscible de revendications contradictoires ; d’un côté, il semble évident que ces manifestations se basent sur un ras-le-bol fiscal que les dénégations des petits journaux de la gauche n’ont aucun succès à discréditer. Oui, à l’évidence, le peuple en a assez de se faire tondre, surtout qu’en face s’accumulent les résultats pathétiques voire catastrophiques, en plus de dettes gigantesques que rien, dans la situation actuelle, ne permet de justifier réellement. D’un autre côté, on ne peut s’empêcher de noter les revendications, moins audibles mais bien présentes, d’une continuité des subventions qui arrosent assez généreusement la Bretagne.

Si le message de grogne fiscale est parfaitement compréhensible, celui d’une conservation des subventions l’est nettement moins : pour redistribuer, il faut d’abord aller ponctionner, et dans ce cadre, cette grogne comme beaucoup d’autres montre qu’elle comprend au moins une part de revendications purement catégorielles et qui échappe au bon sens économique. Il semble logique d’accompagner la baisse de la pression fiscale, la baisse de la ponction, d’une baisse proportionnelle de la redistribution. Ce raisonnement, peu semblent prêt à le faire ou, tout du moins, à le revendiquer haut et fort.
Pourtant, il y aurait tant à y gagner !
En effet, depuis des décennies de collectivisme plus ou moins discret, depuis le basculement de l’État français dans la redistribution tous azimuts, le peuple français s’est clairement habitué à l’idée que sans celle-ci, le pays sombrerait dans le chaos. En cela, il aura été fort bien aidé par une classe de politiciens de plus en plus médiocres et démagogues, qui, dans le seul but de conserver ses prébendes, avantages et postes lucratifs, aura brossé le peuple dans le sens du poil, celui qui ne grattouille pas et ne remet en rien ses conceptions pourtant fausses.
Bercé dans l’illusion que cette redistribution, toujours croissante, pourrait fonctionner quoi qu’il arrive, toute une génération de Français s’est faite à l’idée qu’il en serait ainsi ad vitam aeternam : retraite, assurance santé, protection contre le chômage, aides de plus en plus nombreuses pour tous les petits et gros tracas de la vie, politique extrêmement accommodante de distribution de l’argent des autres (les riches ou les générations à venir, peu importe). D’année en année s’est alors instaurée l’idée que sans ces milliers de béquilles, le peuple tomberait, s’effondrerait, perclus de douleurs, de bleus et de ces horions infligés par, tour à tour, le (méchant) patronat, le (vilain) libéralisme, la mondialisation (ignoble) ou le capitalisme aussi triomphant qu’horrible, apatride et cosmopolite.
Et chaque jour, chaque mois, chaque année qui passent voient se multiplier les politiciens qui, ayant rangé leurs gonades dans un placard poussiéreux d’un autre siècle, abondent dans ce sens. Tous se bousculent au portillon, prétendant avoir la bonne solution pour aider toujours plus de personnes, pour assister toujours plus de malheureux, pour protéger toujours plus de misérables et de nécessiteux.
Et plus ils « aident », plus il y en a.

  • Mais le peuple français a-t-il tant besoin d’aide ?
La France, cet hexagone aux paysages magnifiques, à trois façades maritimes, au centre de l’un des endroits les plus densément peuplés et les plus riches du monde, aux infrastructures routières nombreuses et bien entretenues, au réseau ferré développé, qui ne manque ni d’eau, ni de soleil, ni de terres arables, parcouru par des milliers de kilomètres de fibre optique qui la placent dans les pays les mieux dotés en matière de télécoms, ce pays qui dispose d’une population vigoureuse et nombreuse, qui sait produire tant de richesses, ce pays a-t-il vraiment besoin de toutes ces aides ?
Où est passé le peuple qui vit naître sur son sol des individus comme les frères Lumières, les Blériot, Michelin, Foucault, Eiffel ou Pasteur, qui révolutionnèrent le monde par leurs inventions et dont les bienfaits sont encore palpables aujourd’hui ? Pourquoi un peuple qui découvrit le PVC, inventa l’aspirine, le tube au néon ou le béton précontraint devrait voir dans l’avenir une telle menace au point de se recouvrir d’un gros maquis d’aides et de redistribution, couvertures si épaisses qu’on ne peut s’empêcher maintenant de les comparer à un linceul ?
Qu’est devenue la patrie de Bastiat dont les écrits sont connus dans le monde entier mais soigneusement ignorés ici ? Qu’est donc devenu ce pays qui réussit à produire, en 1789, une Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen qui servit et sert encore de référence en matière de droits essentiels ? Où est passée la vigueur et le courage de ce peuple qui découvrit la moitié de ce qui allait devenir les États-Unis et le Canada, qui, il y a moins de deux siècles, tutoyait le premier empire mondial ?
Anesthésié par des décennies de confort aussi doucereux qu’artificiel issu d’un collectivisme de plus en plus intrusif, et de la création d’une dette colossale, le peuple a oublié qu’il n’a, en réalité, jamais eu besoin de ces tombereaux d’aides et de béquilles, de ces tonneaux de moraline épaisse et gluante qui l’empêchent à présent de progresser. Toujours plus replié sur lui-même, regardant avec obstination vers le passé, tremblant de peur à l’idée de se projeter dans l’avenir, il a laissé les clefs du pays à une clique de parasites politiques, syndicalistes et corporatistes qui se sont empressés de piller tout ce qu’il y avait à piller.
Comment s’étonner du discours de la vermine lorsqu’enfin, le peuple se réveille un peu de sa léthargie comateuse et demande des comptes : « Tout ceci n’est pas sérieux, si vous protestez contre les ponctions, c’est que vous protestez contre le vivre-ensemble, voyons, contre toutes ces douces protections qu’on a mis en place pour vous ! Demander à réduire la taille de l’État, non, ce n’est pas diminuer la ponction, ce n’est pas réduire les gabegies, les gaspillages, les avantages iniques d’une petite clique de prébendiers, c’est, bien sûr, diminuer le coton moelleux des hôpitaux, le capitonnage précieux du chômage, la protection douillette et indispensable d’une retraite bien méritée, assurément ! »

Pas étonnant que le peuple sente monter l’explosion sociale ! Qui l’écoute ? Qui, dans le spectre politique, ne s’en tient pas à des solutions d’exclusion, de repli, d’abandon, de distribution de bonbons ? Qui est capable de susciter l’espoir ? Qui regarde vers l’avenir et abandonne l’idée d’un État protecteur tous azimuts pour qu’enfin puissent s’exprimer les formidables ressources qui sommeillent dans les individus de ce peuple qui a montré, pendant des dizaines de siècles, qu’il sait relever tant de défis ?
Qui est capable de dire : oubliez l’État, oubliez le socialisme, oubliez cette sécurité chimérique que vous n’avez jamais eu et que vous n’aurez jamais ?
Et maintenant, qui aura le courage de dire « Faites-vous confiance ! » ?


Source contrepoints.org (auteur h16)

Recettes Desserts-Mousse de banane au citron vert


Mousse de banane au citron vert

Préparation : 10 mn
Cuisson : sans
Pour 4 personnes
1 citron vert
4 bananes
100 g de sucre en poudre
2 pincées de cardamome moulue
4 blancs d’œufs
1 pincé de sel
1. Pressez le citron vert. Pelez les bananes. Mixez les bananes avec le jus de citron, la moitié du sucre et la cardamome.
2. Battez les blancs en neige avec une pincée de sel, et en versant petit à petit le reste de sucre.
3. Incorporez très délicatement les blancs en neige à la crème de banane. Répartissez la mousse dans quatre coupes et placez celles-ci au réfrigérateur en attendant de servir.

Cette mousse relevée de cardamome est un dessert parfait pour l’hiver.

Conseil
Décorez les mousses avec le zeste râpé de citron vert.


vendredi 13 décembre 2013

Billets-Entretien avec Glenn Greenwald


Entretien avec Glenn Greenwald

Glenn Greenwald : “Je suis assis sur une montagne de documents, chacun d’entre eux est digne d’intérêt.”
Le journaliste qui fait trembler les Etats-Unis détient les documents qu'Edward Snowden a emportés en quittant la NSA. Il a accepté de nous parler.

Depuis cinq mois, perché sur les hauteurs de Rio de Janeiro, Glenn Greenwald, 46 ans, publie chaque jour sa dose de révélations sulfureuses. L'ancien avocat, ex-blogueur reconverti dans le journalisme de combat au Guardian, est devenu une superstar médiatique. Nourri par Edward Snowden, un ancien analyste de la National Security Agency, il révèle au monde entier l'ampleur de la surveillance à laquelle se livre la plus secrète des agences de renseignement américaines.
Les grands journaux (Le Monde, Der Spiegel, El País, The New York Times…) exploitent sans relâche ses documents ; l'Etat américain, lui, aimerait bien remettre la main dessus.
En tongs et short de bain au bar d'un grand hôtel de São Conrado, un quartier chic de sa ville d'adoption, le journaliste explique pourquoi et comment il est devenu l'aiguillon du scandale, en même temps que sa caisse de résonance. Entre deux calamars frits et un cabernet sauvignon commandés dans un portugais impeccable, il nous raconte les coulisses du plus gros scoop de l'année… et comment il a failli passer à côté.
Hyperactif, volubile, volontiers vitupérant, Glenn Greenwald égratigne les dérives sécuritaires des Etats-Unis en même temps que les « pratiques toxiques » d'une presse qu'il voudrait dynamiter, et révolutionner. Mis au ban de son propre pays, il refuse d'abdiquer. Après plusieurs semaines de pourparlers, l'ennemi numéro un et demi de l'administration Obama a accepté de nous rencontrer.

  • Est-ce que vous avez peur ?
J’ai conscience des risques, y compris physiques : je suis en possession de milliers de documents secrets, qui dérangent la moitié des agences de renseignement de la planète. Comme il s’agit de la plus grosse fuite de l’histoire de l’espionnage américain, le gouvernement a l’impression d’avoir perdu tout contrôle, d’avoir été attaqué dans sa légitimité, et la pression est immense pour qu’une tête soit placée sur une pique.
Puisque Edward Snowden est réfugié en Russie, je suis le deuxième sur la liste [dans une récente interview au Washington Post, Eric Holder, le secrétaire à la Justice américain, a réfuté toute velléité de l’administration de poursuivre Greenwald].

  • Les autorités américaines essaient-elles de vous intimider ?
Et bien, la police britannique a interpellé mon compagnon à l’aéroport d’Heathrow, l’a gardé enfermé pendant neuf heures au nom d’une loi antiterroriste, en le menaçant de poursuites. Le jour suivant, le gouvernement américain a indiqué anonymement dans une dépêche de Reuters qu’il s’agissait « d’envoyer un message ». N’est ce pas de l’intimidation ?
Les autorités américaines essaient de faire passer du journalisme pour de l’espionnage en tordant la réalité : Keith Alexander, général 4 étoiles qui dirige la NSA, a même déclaré que nous « vendions ces documents », un crime passible de la prison à perpétuité.

  • Vous pensez pouvoir retourner aux Etats-Unis ?
La situation est ironique : j’ai déménagé au Brésil il y a huit ans parce que la loi américaine empêchait mon compagnon [brésilien, ndlr] de vivre aux Etats-Unis, et maintenant, c’est à mon tour de ne plus pouvoir y retourner. Mais je refuse d’être excommunié pour avoir simplement pratiqué mon métier de journaliste.
Heureusement, le Brésil est extrêmement bienveillant à mon égard. Le gouvernement de Dilma Roussef a publiquement affirmé qu’il me défendrait face au gouvernement américain, et le Sénat, qui m’a auditionné, a voté en faveur d’une protection policière à mon domicile. Dans la rue, les gens m’apostrophent et me remercient, notamment depuis que je suis apparu dans Fantastico, l’émission-phare de Globo.


  • Quelles sont les conséquences concrètes de ces pressions dans votre vie quotidienne ?
Je sais que je suis constamment sous surveillance électronique. Je ne parle jamais de sujets sensibles au téléphone, et j’utilise uniquement des formes sophistiquées de chiffrement. Certains amis ne veulent plus m’envoyer d’e-mails, les gens qui me rendent visite se demandent s’ils doivent emmener un ordinateur, et quand ils le font, ils effacent l’intégralité de leur disque dur avant de repartir, au cas où leur matériel serait saisi.
Récemment, j’ai participé à un tournoi de tennis, et tout le monde blaguait en disant qu’il ne fallait pas jouer en double avec moi. Même si c’était de l’humour, cela prouve à quel point la peur d’être associé à moi infiltre les esprits.

  • Parfois, vous aspirez à un retour au calme ?
J’aimerais bien retrouver une routine (rires). Je continue d’espérer que ma vie revienne à la normale. A chaque fois que j’ai l’impression de voir le bout du tunnel, l’horizon s’obscurcit de nouveau. Je vis avec, parce que je pense que la normalité n’est pas une valeur cardinale, mais en tant qu’être humain, c’est difficile de conserver un équilibre, même précaire.
J’essaie de m’assurer que ma santé physique et mentale sont intactes, de me convaincre que je suis entouré, de trouver d’autres centres d’intérêt pour me motiver. Je ne dors jamais plus de quatre à cinq heures par nuit, ce qui n’est pas sain. J’essaie de m’imposer un peu d’exercice, j’ai repris le yoga, je m’occupe de mes chiens, je passe du temps avec mon compagnon, nous essayons parfois de partir en week-end…

  • Vous pensez que nous sommes surveillés à cet instant précis ?
Je croise toujours des individus louches. Parfois, ils sont juste bizarres, à d’autres moments ils sont sans doute en train de me surveiller. Quand vous êtes dans ma situation, vous devez faire le choix de ne pas céder à la paranoïa. C’est contraignant de ne pas pouvoir mener une conversation librement, mais je ne peux rien y faire. Quand je suis dans ma voiture, dans ma maison, je sais qu’il y a une forte probabilité que mon intimité n’existe pas.

  • Pourquoi Edward Snowden vous a-t-il choisi ? Comment votre collaboration s’est-elle mise en place ?
En décembre 2012, il m’a envoyé un e-mail aux contours très vagues. Il me demandait simplement d’installer ce logiciel de chiffrement pour pouvoir communiquer de manière confidentielle. Je lui ai répondu que j’allais le faire, sans donner suite. Vous savez, il y a un Edward Snowden sur un million de personnes. 99% du temps, on me contacte pour me proposer des histoires inintéressantes, et je n’ai pas pensé qu’il en valait la peine. Il était extrêmement discret, et rétrospectivement, c’est l’adjectif qui le décrit le mieux.
Mais il a persévéré. Il m’a envoyé un guide qui détaillait étape par étape le processus d’installation, puis une vidéo explicative, qui m’expliquait clic par clic ce que je devais faire. Comme je ne réagissais toujours pas, il a commencé à se sentir frustré. Je le comprends. Comment confier à un type les documents les plus explosifs de l’histoire de la NSA s’il n’est même pas capable d’installer un logiciel pour les récupérer ? A ce moment, il a contacté Laura Poitras [une réalisatrice de documentaires basée à Berlin et spécialisée dans ces questions, ndlr], qui lui a conseillé de travailler avec… moi.
Après avoir passé dix ans dans les prétoires à défendre les libertés civiles, j’avais commencé à m’intéresser au virage radical de la politique américaine après le 11-Septembre, en ouvrant un blog, Unclaimed Territory, en octobre 2005. Snowden cherchait quelqu’un d’agressif, connaissant ces dossiers, qui ne se laisserait pas intimider par les pressions. Il avait très peur d’aller voir le New York Times ou le Washington Post, en risquant sa liberté, en mettant sa vie en jeu, pour que l’histoire soit finalement enterrée sous la pression du gouvernement, comme c’est souvent arrivé ces dernières années. Il voulait s’assurer que tous les documents seraient publiés.


  • Vous avez donc fini par installer ce fameux logiciel…
Laura m’a aidé à me mettre à niveau technologiquement, et j’ai pu parler à Snowden vers la mi-mai. Il était déjà à Hongkong, ce qui nous a beaucoup intrigués. Il insistait pour que nous le rejoignions là-bas, et il m’a envoyé deux douzaines de documents, impressionnants. Le lendemain, je sautais dans un avion pour New York afin de rencontrer les rédacteurs en chef du Guardian, et dans la foulée, je partais à Hongkong.

  • Quel regard portez-vous sur la réaction du public ?
Au tout début de notre collaboration, Snowden m’a confié qu’il avait peur de l’indifférence générale. Or, cette affaire est allée bien au-delà de nos attentes, elle a ouvert de multiples brèches, politiquement, diplomatiquement. La réaction des gouvernements le prouve, ces révélations ont été prises très au sérieux.
Contrairement à ce qu’on entend de plus en plus, les citoyens ont redécouvert la notion de vie privée, même ceux qui claironnent qu’ils n’ont rien à cacher. Ils protègent leurs comptes sur des réseaux sociaux avec des mots de passe, ils mettent des serrures sur leurs portes, et réagissent quand ils s’aperçoivent que leurs moindres faits et gestes peuvent être surveillés.
Il y a six mois, 5% des e-mails que je reçois étaient accompagnés d’une clé PGP. Aujourd’hui, 60% d’entre eux sont chiffrés ; de plus en plus de médias, comme Forbes ou le New Yorker, déploient des plateformes sécurisées ; les consciences se réveillent et je pense que de nouveaux outils vont apparaître, afin de rendre à tout un chacun la possibilité de communiquer en privé sans que l’Etat n’interfère.

  • Vous reste-t-il beaucoup de documents à publier ?
La majorité. Nous en parlons régulièrement avec Snowden par l’intermédiaire d’un chat sécurisé. Je ne peux pas dire que le pire est à venir – les gens s’habituent à ces révélations – mais il y a plusieurs documents sur ce que collecte la NSA et sur la façon dont ils le font qui vont choquer. Je suis assis sur une montagne de documents, et chacun d’entre eux est digne d’intérêt.
J’ai été contacté par des journalistes du monde entier, qui veulent travailler avec moi sur les dossiers qui concernent leur pays. Légalement, je ne peux pas me contenter de leur donner ce qui les intéresse, parce que je me transformerais en source. Je peux seulement être un journaliste, alors je dois contribuer à leurs enquêtes, co-signer leurs articles. C’est extrêmement chronophage mais je ressens de la culpabilité à ne pas pouvoir travailler plus vite. J’ai d’ailleurs embauché un assistant.

  • Le soldat Manning a été condamné à trente-cinq ans de prison pour avoir fourni des documents à WikiLeaks. Est-ce que vous pensez qu’il est encore possible de protéger une source à 100% ?
Le gouvernement américain est capable d’intercepter la moindre communication, de savoir qui parle avec qui, à quelle fréquence, par quel moyen. Aujourd’hui, il est presque impossible pour une source de contacter un journaliste sans être détecté.
Quand nous avons commencé à publier les premières révélations, un journaliste du Guardian, qui a travaillé à Washington pendant plusieurs années, nous a dit qu’il n’arrivait plus à joindre qui que ce soit au téléphone. Ses interlocuteurs ne voulaient pas que leurs métadonnées puissent être rattachées au Guardian. Pour toutes ces raisons, la surveillance a complètement dévoyé le processus de collecte de l’information, et c’est un dommage collatéral extrêmement puissant.

  • D’autant plus que l’administration Obama poursuit les lanceurs d’alerte, les whistleblowers , avec une sévérité sans précédent. Vous n’avez pas peur que les candidats au sacrifice viennent à manquer ?
Quand vous créez une situation dans laquelle un whistleblower n’a d’autre issue que celle de finir sa vie en prison, c’est dissuasif. Pourtant, Snowden a été le témoin de ce qui est arrivé à Manning, et ça ne l’a pas arrêté. Le courage est contagieux [c'est aussi la devise de WikiLeaks, ndlr], et les whistleblowers inspirent des vocations.
C’est un processus contre lequel le gouvernement ne peut rien. D’une certaine façon, leur brutalité ne fera qu’empirer les choses. Plus l’Etat montre à quel point il est abusif, plus des citoyens penseront qu’il a besoin d’être défié. A Hongkong, avec la documentariste Laura Poitras, nous voulions faire honneur au courage de Snowden en travaillant dans le même esprit. Avant de se lancer, les journalistes du Guardian ont réagi comme une institution traditionnelle, en analysant les risques. Puis ils ont été « contaminés » à leur tour.

  • L’affaire Snowden vous a fait une sacrée publicité…
Dès le début, nous avons décidé que je serai celui qui engage le débat public et passe à la télévision. Laura déteste ça. Quant à Snowden, non seulement il refusait d’attirer l’attention sur lui, mais nous étions persuadés qu’il allait rapidement être rattrapé par la justice américaine. Quand il a disparu fin juin, nous avons vraiment cru que nous allions le retrouver dans une salle d’audience, les menottes aux poignets.
Je sais qu’Edward est satisfait de la façon dont j’ai rempli mes engagements vis-à-vis de lui, et c’est tout ce qui m’intéresse. J’aurais pu publier un ou deux articles, tourner les talons, remporter des prix et signer un contrat avec un éditeur. Ça aurait aidé ma carrière. Mais j’ai choisi de travailler avec des médias du monde entier, et j’ai été très clair sur le fait que je compte bien publier ces documents jusqu’au dernier.

  • Est-ce qu’aujourd’hui, vous considérez encore Snowden comme une source, ou est-il devenu plus que ça ?
Il est une source, évidemment, mais il est aussi quelqu’un que j’admire beaucoup. Il est héroïque ! Avec Laura et lui, nous avons vécu l’expérience de toute une vie, et je me sens lié à lui en tant qu’être humain. Je m’inquiète de son sort, et je ne vais pas mentir en disant qu’il ne s’agit que d’une source. Il y a des implications légales à parler d’amitié, mais nous avons une relation importante à mes yeux, fondée sur l’admiration.
  
  • Vous avez été avocat, blogueur… Vous considérez-vous aujourd’hui comme un journaliste ?
Bien sûr ! Etre journaliste, pour moi, consiste à tenir pour responsables les puissants en révélant au public ce qu’ils planifient dans l’ombre. En tant qu’ancien avocat, je pense que la loi et le journalisme ont beaucoup de choses en commun. Pour certains médias, je reste un blogueur. Je pouvais le comprendre quand j’ai commencé à écrire, seul, sans faire partie d’aucune organisation, mais aujourd’hui, c’est surtout un moyen de discréditer mon travail en me tenant à l’écart d’un sérail dont je n’ai jamais fait partie.

  • Vous avez été mal reçu ?
Les journalistes regardent les scoops comme une valeur boursière, donc je suis devenu important à leurs yeux. Mais je ne me suis fait pas de nouveaux amis pour autant. Beaucoup de journalistes de Washington sont des lâches. Ils agitent les bras en répétant à quel point les fuites sont dangereuses.
Bob Woodward [l’un des deux journalistes qui a révélé l’affaire du Watergate, ndlr] est devenu l’un des plus riches, si ce n’est le plus riche journaliste du monde en publiant des livres contenant toutes sortes d’informations classifiées. Mais personne ne trouve rien à y redire parce que ses sources sont des officiels de haut rang qui protègent les intérêts américains. Ces journalistes ne pensent pas que les fuites sont intrinsèquement mauvaises, ils pensent qu’elles le sont si elles nuisent au gouvernement.

  • Vous pensez qu’il est impossible de bien faire son métier dans un grand média ?
C’est possible, si vous êtes capable de le faire en dépit de l’institution et non grâce à elle. Prenez l’exemple de James Risen. Son article le plus notable de la décennie révélait que l’administration Bush espionnait sa propre population sans mandat. Il lui a valu un Pulitzer. Pourtant, il lui a fallu quatorze mois pour réussir à le publier, à cause du veto de la Maison-Blanche, que le New York Times n’a pas contesté. Il a obtenu gain de cause parce qu’il a signé un contrat avec un éditeur, or son journal n’avait pas envie que son propre journaliste lui pique un scoop.
Si Risen a été capable de faire ce que j’appelle du journalisme antagonique, c’est contre son propre employeur. Ces pratiques vantées par de gros médias américains, comme l’idée que vous n’avez pas le droit d’exprimer votre opinion dans vos articles, ou que certains articles ne doivent pas être publiés pour des raisons de sécurité, sont en réalité assez nouvelles. Le journalisme le plus remarquable de l’histoire américaine a été incarné par des personnes aux convictions affirmées.

  • Vous avez écrit que « le journalisme est une forme d’activisme ». Vous voulez dire que le mythe de l’objectivité est synonyme de mauvais journalisme ?
C’est malhonnête de prétendre au lecteur qu’il existe une forme de machine mathématiquement équilibrée, presque inhumaine, capable de dire la vérité sans qu’aucune considération subjective n’entre dans l’équation. C’est si pompeux. Si vous étudiez chaque choix journalistique, qui vous citez, qui a droit aux premières lignes, qui est enfoui au bas de l’article, quelle actualité mérite qu’on s’y arrête, qui vous choisissez de croire, tous sont enracinés dans la subjectivité. Prétendre le contraire est totalement illusoire.

  • Où vous situez-vous politiquement ?
On m’accuse d’être socialiste ou libertarien, mais beaucoup de gens pensent aussi que je suis de droite. Bill Keller, l’ancien rédacteur en chef du New York Times, m’a comparé simultanément à Lénine et au Tea Party ! J’ai des convictions profondes, je pense qu’un gouvernement n’a pas tous les droits. Je suis choqué que mon pays – devenu une nation militariste – utilise la violence et outrepasse les lois internationales pour atteindre ses objectifs.
Pour autant, je refuse toute étiquette parce qu’il serait trop facile de discréditer mon activité. Les gens se diraient « Il est Républicain, alors… » ou « Il est Démocrate, alors… ». D’ailleurs, j’ai reçu des soutiens dans chaque rang du Congrès, publiquement ou en privé.

  • Malgré tout, certains politiciens vous considèrent comme un « traître»…
C'est une tactique traditionnelle, ce n'est pas l'apanage du gouvernement américain. Quand vous attaquez les intérêts de ceux qui sont au pouvoir, vous êtes automatiquement accusé de faire du mal à votre pays. Dans la culture politique américaine récente, le gouvernement a l'habitude de criminaliser les journalistes, mais ce qui est impressionnant, c'est que le gouvernement n'est plus en pointe dans ces campagnes de dénigrement : ce sont des journalistes, ou ce que certains appellent des éditorialistes. C'est une victoire propagandiste extraordinaire pour un gouvernement de conditionner ses journalistes pour qu'ils attaquent ceux qui veulent rendre le monde plus transparent.

  • C’est parce que vous n’avez pas foi en l’institution que vous avez quitté le Guardian et décidé de vous lancer dans ce projet de site d’information avec Pierre Omidyar, le fondateur d’eBay, qui a investi 250 millions de dollars ?
Il faut bâtir sa propre institution. A Hongkong, j’avais songé à quitter le Guardian pour créer une organisation avec Laura Poitras et Jeremy Scahill [un journaliste américain qui a notamment écrit un livre explosif sur la société militaire privée Blackwater, ndlr].
J'avais peur qu'en cas de poursuites contre le Guardian, cela interfère avec le processus journalistique, et qu'une action en justice leur prenne énormément de temps et de ressources [le 4 décembre, Alan Rusbridger, le rédacteur en chef du quotidien britannique, a affirmé devant une commission d'enquête du Parlement qu'« [il] ne se laisserai[t] pas intimider », ndlr].
Nous voulions donc notre propre site, et nous songions déjà à nous adjoindre les services de personnes en accord avec nos méthodes de travail : des fact-checkers bénévoles ou des avocats acceptant de travailler pro bono. Nous cherchions des investisseurs, quand, à la fin du mois de septembre, Omidyar m’a appelé au téléphone. Quand il m’a exposé son plan, je lui ai répondu : « J’ai l’impression que vous m’avez piqué mon idée ». A peine avions-nous raccroché que nous étions déjà en train de bâtir l’équipe.
Depuis, nous avons recruté une douzaine de personnes, dont trois travaillent à Rio avec moi. Nous ne cherchons pas uniquement des journalistes d’investigation spécialisés dans la sécurité nationale et les libertés publiques, nous allons également couvrir l’économie, l’écologie ou le sport, et ce qui compte, c’est la philosophie de travail. Je ne peux pas encore vous donner le nom du site ou sa date de lancement, mais ça ne devrait pas tarder… C’est drôle, Pierre et moi ne nous sommes encore jamais retrouvés dans la même pièce.


Source telerama.fr
Propos recueillis par Olivier Tesquet, envoyé spécial au Brésil (Télérama)

Billets-Un combattant disparaît


Un combattant disparaît

On le savait à l'article de la mort depuis le printemps, mais c'est finalement le 5 décembre que Nelson Mandela s'est éteint, au terme d'une vie faite de combats et de quête de la justice. Emprisonné de longues années sous le régime de l'apartheid, premier président d'une Afrique du Sud "arc-en-ciel", promoteur du dialogue et de la réconciliation, Prix Nobel de la paix, présence forte et souriante, Nelson Mandela restera longtemps dans le cœur des hommes et les livres d'histoire. Il avait 95 ans.

Dessin de Dario Castillejos
Source Courrier International

jeudi 12 décembre 2013

Billets-L’État creuse, la France inquiète


L’État creuse, la France inquiète

Et pendant que tout ce que compte la planète de politiciens importants se remet doucement d’une perte qui aura eu le mérite d’occuper l’espace médiatique pendant plusieurs jours, l’État français continue son petit bonhomme de chemin avec une alacrité surprenante pour un corps atteint d’obésité morbide. Il faut dire que la pente, assez raide, l’aide bien. Reste à savoir si son inertie, de plus en plus importante, l’autorisera à éviter le mur en bas de la descente.
Pour le moment, les effets d’annonces se multiplient, probablement pour calmer les inquiétudes qui apparaissent un peu partout concernant les finances françaises. Officiellement, donc, le gouvernement travaille d’arrache-pied pour diminuer les dépenses publiques. Des petits milliards grattés ici, des gros milliards économisés là, et rapidement, on parle de gros sous ! Chouette, la France avait justement besoin d’un peu de nettoyage dans les arrosages parfois compulsifs, irréfléchis et contre-productifs d’argent des autres. Et c’est donc avec une certaine fanfare médiatique qu’un Ministre, Jean-Marc Ayrault — certains chuchotent qu’il serait même le Premier — annonce 50 milliards d’euros d’économies supplémentaires sur les dépenses. Fouyaya, voilà qui représente un vrai effort. Oups, j’allais oublier : ce sont des économies qui s’étalent jusqu’en 2017, ce qui fait quatre années pleines, et donc 12.5 milliards d’économies par an, ce qui est nettement plus modeste.
En attendant que ces (modestes mais) bonnes résolutions soient gentiment mises en place, dans la pondération et le calme réfléchi inhérents à tous les changements profonds surtout lorsqu’il s’agit de dépenser moins, quelques petites coupes volontairement douloureuses et visibles ont été imposées (comme, par exemple, les restrictions de carburant de certaines gendarmeries) ; si la ficelle est évidemment énorme, c’est politiquement habile puisque cela permet d’attendrir le contribuable en lui faisant mouiller ses petits yeux sur d’hypothétiques catastrophes en devenir : on préfèrera donc couper les dépenses de papeterie, de carburant, de munitions, d’heures supplémentaires de profs ou d’infirmières avant de diminuer les indemnités des parlementaires, tailler dans les privilèges des hauts fonctionnaires ou des hauts gradés, nettement moins nombreux, mais foutrement plus coûteux que la dotation diesel de la gendarmerie de Champignac.
Seulement, ces artifices lacrymogènes écartés, on ne peut s’empêcher de noter que parallèlement, et bien malgré ces micro-coupures budgétaires, … les dépenses de l’État continuent d’augmenter. Oui, vous avez bien lu, vous ne rêvez pas, et contrairement à ce que la fine équipe de clowns à roulettes claironne d’un bout à l’autre du paysage audiovisuel français, la situation ne s’améliore en rien. En substance, après avoir pilonné les Français sous les taxes et les ponctions à hauteur de 20 milliards d’euros supplémentaires, les rentrées fiscales ont permis d’éviter un dérapage massif des finances publiques, puisque le déficit budgétaire (à 86 milliards d’euros) est inférieur à celui de l’année dernière à même époque (94.6 milliards), mais reste malheureusement zut et crotte supérieur de 14 milliards à ce qu’il aurait dû être si le socialisme triomphant avait déboulé comme prévu.
Apparemment, il avait (encore une fois) piscine et on se retrouve avec le merdouillage social-démocrate habituel constitué d’une forte dose d’impôts, d’une grosse louche de prélèvements, d’une bonne rasade de taxations, d’un nappage de chômage, de deux cuillerées à soupe d’amateurisme, d’une pincée de n’importe quoi, enfourné un peu trop longtemps et démoulé trop chaud ce qui assure à cette pâtisserie fiscale un solide statut d’étouffe-chrétien que tous les Français vont devoir avaler en 2014, bouchée après bouchée.


Cazeneuve, dit Bernie « Bercy », avait pourtant tout fait pour que passe inaperçue l’augmentation des dépenses de plus de 5 milliards d’euros en un an. Mais voilà : le chômage continue de fricoter avec les sommets (pendant que Montebourg fait l’andouille sur Twitter, la France a détruit 15.600 emplois au troisième trimestre), et la croissance refuse de revenir. L’idée générale qu’un cycle favorable s’installe à nouveau pour doper les idioties économiques de Hollande apparaît comme un rêve de plus en plus improbable. Mais surtout, la machinerie étatique continue grand train : même sans revenir sur les primes qu’attribuent les ministres aux cabinets et autres fonctionnaires travaillant sous leur férule, et sans vouloir m’attarder plus que ça sur le scandale lamentable de l’annulation de la dette de l’Humanité, torchon communiste en déshérence de lectorat, de rédaction mais manifestement pas de lobbyistes — ce qui fait toujours 4 millions d’euros partis en fumées collectivistes inutiles au frais du contribuable — on ne peut s’empêcher de voir que les petits fours sont gobés comme jamais, que ce soit littéralement alors que les fêtes approchent et que les municipalités, les conseils généraux, régionaux, ambassades ou autres institutions publiques vont ouvrir en grand le robinet à pognon public, ou plus symboliquement, avec les opérations récentes en Centrafrique.
En effet, comme le note avec justesse Alex Korbel dans une interview à Voice Of Russia, pour le ministre de la défense, la mission française en Centrafrique devrait durer 6 mois. Or, si l’on se rappelle que les mêmes prévisions ont été faites lorsque la France a commencé son engagement au Mali, et si l’on retient qu’onze mois plus tard, elle y est encore présente avec un millier d’hommes, tout porte à croire que cette opération centrafricaine, qui nous coûte une blinde chaque jour qui passe et dont on peine franchement à voir l’utilité, va plus que probablement durer elle aussi bien plus de six mois…
On pourrait s’étendre sur les autres dépenses somptuaires plus ou moins débiles de l’État, comme le fait de déplacer un sacré paquet de monde pour une cérémonie officielle dans plusieurs avions, histoire sans doute de ne pas user Air Farce One, mais ce n’est même pas la peine : tout le monde voit que l’État est en déficit chronique, qu’il creuse même de plus en plus vite, mais qu’il montre aussi des signes de frénésie dans les dépenses qui ne s’accordent absolument pas avec l’idée qu’on pourrait se faire de l’austérité, de la bonne gestion, ou même d’une économie quelconque de moyens. Le fait que ces dépenses continuent obstinément d’augmenter n’est pas sans rappeler la situation d’un autre pays, la Grèce, qui avait prétendu faire de l’austérité et qui n’avait en réalité rien fait dans ce sens.  
Le souci, c’est que ces comportements finissent par provoquer de l’inquiétude.
L’État français inquiète ceux qui ont les yeux rivés sur les indicateurs économiques et financiers, par exemple. Ainsi, un stratégiste d’Axa Investment Managers note que les réformes structurelles dont la France a besoin sont très loin d’avoir été faites, ce qui se traduit par des baisses de compétitivité, une balance commerciale très déficitaire, une baisse des marges des entreprises et un accroissement de la viscosité du marché du travail. En outre, il déplore la faible crédibilité budgétaire de l’État qui continue à se planter vigoureusement, et ne montre aucun signe d’amélioration significative. Pire, à ce rythme, une nouvelle dégradation de la note souveraine n’est pas à écarter.
Et l’État inquiète ses voisins ; la récente affaire opposant les Suisses à l’administration fiscale française, qui tente actuellement de réimposer les travailleurs frontaliers normalement sujets à l’imposition suisse, illustre assez bien les tensions qui s’installent alors que les finances françaises montrent de plus en plus de signes de déplétion totale. Au détour d’un petit article de la RTS, on apprend par exemple qu’un élu suisse s’interroge franchement sur les problèmes de l’État français à lever l’impôt :
« Je me suis demandé après cette lettre si la France a des problèmes budgétaires, pour lever l’impôt », ironise le conseiller d’État sans cacher ses sérieuses inquiétudes.
L’année 2013 s’achève dans quelques semaines qui doivent paraître bien longues pour certaines administration françaises en mal de fonds. Certes, du point de vue du président qui n’aime pas les riches, c’est une réussite : des riches, il y en a de moins en moins. Mais l’inquiétude qui se lit ici ou là, concernant l’aptitude de l’État à boucler ses fins de mois, n’arrête pas de croître. Comme absolument rien n’est fait pour diminuer les dépenses, et que les rentrées sont de plus en plus médiocres, que peut bien nous réserver 2014 ?
À mon avis, ce pays est foutu.

Source contrepoints.org 

mercredi 11 décembre 2013

Billets-L'apprentissage des maths


L'apprentissage des maths

L'apprentissage des maths, un problème à résoudre.
Depuis la Révolution, la France a choisi les maths pour dénicher ses futures élites. Mais, souvent aride, leur enseignement rebute. Peut-on leur rendre un peu de magie ?

 Comment j'ai détesté les maths : voilà un titre (celui du film d'Olivier Peyon, sorti en salles le 27 novembre) qui parle à tout le monde. Moins une question, d'ailleurs, qu'un constat clinique sur la place des mathématiques dans notre pays : Olivier Peyon a haï les maths, et des millions de Français ont fait comme lui, à Paris, Lille ou Marseille, hier comme aujourd'hui. Une détestation quasi « naturelle » qui paraîtrait incongrue à des Chinois – parce qu'en Chine, personne ne hait les maths. En France, si. Depuis longtemps.
Pour l'historien des mathématiques Jean Dhombre, le terreau occidental dans lequel ont poussé l'algèbre et la géométrie est en effet empoisonné. « Aristote, le père de tous les professeurs, disait pis que pendre des mathématiques, explique ce professeur à l'EHESS. Les maths, c'était l'abstraction hors de la vie. Or, l'harmonie, la capacité à vivre avec les autres ne peuvent dépendre d'une abstraction : il n'y a pas de triangles dans la nature ! » Cette défiance originelle se double vite d'une raillerie froide, cette fois littéraire : « Les Grecs se moquaient de l'esprit du mathématicien, ce type qui se crée des problèmes inutiles, comme la fameuse quadrature du cercle évoquée par Aristophane dans Les Oiseaux. » Le pli est pris : le matheux, tout comme l'avare avec son trésor ou l'astrophysicien qui, à force de regarder le ciel, finit par tomber dans le puits, sera l'homme d'une idée fixe. Cette réputation de vivre dans un monde à part le poursuivra longtemps – Rabelais ou La Fontaine rient eux aussi de cet hurluberlu occupé à des choses irréelles – et puisque les maths isolent du monde, on ne les enseignera pas. CQFD.

  • Un outil de sélection
Tout change en 1789. Que Robespierre, meilleur élève parmi les révolutionnaires, n'ait jamais ouvert un livre de mathématiques n'empêche pas la Révolution de faire entrer les maths à l'école et, plus important, d'en faire une discipline hautement sélective. 1794 : création des écoles Polytechnique, Normale et des Arts et métiers ! Le calcul est politique : « L'idée est de juger les gens avec un thermomètre neutre, explique Jean Dhombre. De ne plus les classer en fonction de leur naissance ou de leur habileté à manier l'épée, mais sur leur capacité à maîtriser les maths. » Laplace, Monge, Carnot et Fourrier – révolutionnaires et forts en maths – donnent l'exemple. Les maths décollent. Leur usage comme principe d'évaluation égalitaire suit son bonhomme de chemin tout au long du XIXe siècle, avant de connaître un formidable succès après la Seconde Guerre mondiale : « Pendant l'Occupation, toutes les élites avaient flanché et soutenu Pétain, rappelle Dhombre. On se demande alors : comment choisir à l'avenir des élites qui ne commettent pas les mêmes erreurs ? Avec les maths ! »
A partir des années 1970, les maths se veulent encore plus égalitaires. On les dit « modernes ». En changeant l'approche et le vocabulaire de la discipline, on espère les rendre plus « pures » mathématiquement et plus accessibles aux classes populaires. Mais c'est tout le contraire qui se produit ! Elles sont devenues plus élitistes, abstraites et incompréhensibles que jamais, pour les élèves comme pour… leurs profs. Elles ont même remplacé le latin et la dictée dans le rôle du « briseur de rêves », ce juge de paix qui sépare le bon grain (hier les forts en thème ; les matheux aujourd'hui) de l'ivraie (les autres). Des milliers d'élèves, qui se rêvaient médecin, vétérinaire ou pilote, se voient fermer la porte parce qu'ils ne comprennent rien au jargon « moderne ». 
« Trouver des mots pour décrire des images mentales ­– autrement dit expliquer les maths – est une chose difficile », reconnaît François Sauvageot. Professeur en mathématiques supérieures (math sup), ancien de Normale sup et de Princeton et viscéralement opposé à la sélection par les maths, il ne se fait pas à l'idée que sa passion traîne une réputation d'aridité alors que lui la voit si accueillante. Mais il le comprend : « En France, on enseigne les maths dans un langage codé, un jargon austère qui isole l'élève : on ne se demande pas concrètement comment se reproduisent les lapins, on théorise immédiatement avec la suite de Fibonacci ! »
A Nantes, où il enseigne, Sauvageot a créé un one-maths-show qui rend les problèmes de maths amusants et surtout palpables (comme le font d'ailleurs les Chinois dès l'école primaire) ! Il attaque la topologie algébrique par les nœuds du magicien Houdini, demande à ses élèves « comment accrocher un tableau avec trois clous, avec la certitude que le tableau tombe si on en enlève un », et si l'énoncé faire rire les élèves, assure-t-il, c'est gagné. Objectif déclaré : que les élèves comprennent mieux le monde, la société, les assiettes des impôts ou les modes électoraux, toutes choses qui ont une implication mathématique pour qui veut/peut bien la voir : « Prenez le système électoral uninominal à deux tours, propose Sauvageot. Par définition, ce système tue le centre, fait monter les extrêmes et radicalise les deux camps. C'est mécanique ! » Pardon : mathématique.
Mais les ruisseaux buissonniers ne changent pas le cours du fleuve : le prof d'élite reconnaît qu'il passe beaucoup plus de temps sur des exercices barbants, dans l'optique des concours de fin d'année, que sur l'étude du zéro et de l'infini. Conclusion footballistique, comme le dit un des protagonistes du film d'Olivier Peyon, la façon dont on enseigne les maths dans notre pays : « C'est comme si on demandait à un joueur de foot de faire cinq années de jongles avant de l'autoriser à jouer son premier match » !

  • Plus qu'une matière, le reflet de notre vie
La cicatrice aristotélicienne est mal refermée. Et s'il n'y avait que l'histoire ou les techniques d'enseignement glaciales pour expliquer le désamour tenace des écoliers français ! Mais l'inconscient s'en mêle... et l'équation devient quasi insoluble. C'est une des pistes de travail de la psychopédagogue (spécialisée en maths) Anne Siety. Les mots des maths, explique-t-elle, sont lourds de sens, et nous touchent de plus près qu'on ne croit : « Ecoutons ce vocabulaire. On entend : "repère", "identité remarquable", "zéro", "vide", "infini", "dériver", "opération", "matrice", "complexes", "racines", "origine"… Autant de termes qui parlent de l'humain dans ce qu'il a de plus intime. » L'abstraction des mathématiques nous amène à remplir ces termes d'un contenu personnel, sans même que nous nous en apercevions. Les blocages que nous rencontrons en maths nous parlent de nous. Il faut les écouter. Et Anne Siety de raconter l'histoire d'un garçon de 12 ans qu'on croyait incapable de calculer. En fait, il se trompait chaque fois que le résultat attendu était négatif. Jusqu'à ce qu'il parvienne à dire, en larmes, que trouver un nombre négatif, c'était comme perdre aux billes. Avec ses copains, chaque fois qu'une partie de billes tournait mal pour lui, il modifiait la règle du jeu.
 Un discours analytique qui fera peut-être sourire les incrédules. Pourtant, bien des nœuds se défont quand on prend soin d'écouter les jeunes victimes de l'algèbre et de la géométrie : « Leur grande question, c'est : à quoi servent les maths ? », poursuit Anne Siety. Ils y répondent en répétant consciencieusement ce qu'on leur a dit, que « les maths, c'est très important, pour construire des fusées, pour acheter le pain... » Une ritournelle qui pèse. Quand on fait remarquer à un élève que peut-être les mathématiques ne servent à rien – ou du moins ne lui servent à rien pour l'instant –, son soulagement est immédiat. Il se demande alors ce qu'il pourrait y trouver. Il est mûr pour le détricotage, long et plein d'imprévus, du filet qui l'empêchait de comprendre.


« En fait, jusqu'en terminale scientifique, les maths racontent ce qu'on sait déjà – traduit en théorie abstraite, rappelle Anne Siety. Les rotations, on les connaît depuis qu'on est monté sur un manège ; le point d'inflexion d'une courbe, on en fait l'expérience sur les toboggans. Il s'agit juste de retrouver à quel endroit c'est rangé en nous. Et de comprendre qu'un bon élève en maths, ce n'est pas nécessairement celui qui trouve du premier coup – c'est souvent celui qui accepte d'errer avant d'arriver à la solution. » Errer pour transformer ces maths froides, lestées par la grande histoire et nos (par)cours particuliers, en un lieu accueillant, joyeux. Errer pour (re)découvrir qu'en fait, faire des maths, c'est délicieux.



 Illustration : Jean Julien pour Télérama
Source Télérama