dimanche 1 février 2026

Billets-Entretien avec Niel Young

 



Entretien avec Niel Young

Propos recueillis par Hugo Cassavetti (Télérama)
Canadien épris d'Amérique, le moissonneur battant du rock trace sa route le regard planté dans le rétro. A l'image de son dernier album, chaînon idéal entre passé et présent.

Neil Young, 67 ans, est un monument. Moins inaccessible que Bob Dylan, mais tout aussi insaisissable. Depuis ses premiers succès en 1967 avec le Buffalo Springfield, puis Crosby, Stills, Nash & Young, et surtout une carrière solo démarrée presque aussitôt, le colosse canadien aux pieds d'argile – tempérament erratique et santé fragile – a publié une quarantaine d'albums parfois déroutants, souvent brillants. Une route panoramique cabossée, hantée par sa voix puissamment plaintive et sa guitare, tantôt douce et acoustique, tantôt dévastatrice et électrique. Un parcours qui ne renie jamais rien de son passé, au point d'en exhumer la moindre note gravée un jour pour mieux avancer, encore et toujours. L'artiste Neil Young est multiple : rocker rustique fermement attaché à la terre, amateur obsessionnel de technologie de pointe. Le plus instinctif et futé des bisons du binaire est une force de la nature dénuée de cynisme, sur qui on peut toujours compter. Le rocker imprévisible nous a reçus, en Californie, à deux pas du ranch qu'il a acquis au sud de San Francisco, il y a plus de quarante ans. Dans le restaurant au cœur de la forêt, où il a rencontré sa femme, Pegi, en 1978. Conversation avec une légende vivante, qui vient de sortir Ameri­cana, un album enfiévré… de chansons traditionnelles.

Sur Americana, vous réinterprétez des standards du folklore américain. Un besoin de retourner aux sources, aux racines de la musique ?
C'était loin d'être mon intention au départ. En fait, j'ai passé quelques mois à rédiger une autobiographie qui paraîtra à l'automne. Je préfère appeler ça des Mémoires, parce qu'il s'agit de souvenirs de moments de ma vie, de gens que j'ai croisés, d'idées, d'obsessions qui me poursuivent depuis toujours. Comme un va-et-vient permanent entre le passé et le présent. J'y raconte ma rencontre, il y a presque cinquante ans, avec Steve Stills, au Canada. Ou bien mon lien très fort avec les musiciens de Crazy Horse, vers qui je reviens régulièrement depuis 1969 !


Vous avez enregistré avec Crazy Horse. Vous ne l'aviez pas fait depuis 2003…
En écrivant notre histoire, j'ai ressenti un besoin urgent de jouer avec eux. Je les ai rappelés – Billy Talbot, Ralph Molina et Frank « Poncho » Sampedro – et, comme à chaque fois, la magie était là. Je ne connais aucun équivalent à la force qui nous pousse lorsqu'on est tous les quatre. Pour le livre, je m'étais replongé dans l'époque des Squires, mon premier groupe, au Canada, au début des années 60, et j'ai eu envie de revisiter mon répertoire d'alors avec toute la puissance de Crazy Horse. Comme Steve Stills, avec les Au Go-Go Singers, ou aussi Tim Rose qui m'avait beaucoup influencé, nous jouions beaucoup d'adaptations de chansons folk américaines, avec un son et un traitement plus électriques, plus modernes. Des titres comme ClementineOh Susanna… Mais nous ne les avions jamais enregistrés. Americana est venu de là : reprendre les choses où je les avais laissées.


Vous avez tout enregistré d'une traite…
Presque. Les morceaux sont assez simples, on a joué à l'instinct. Mais on n'avait que cinq ou six chansons. Et comme on s'amusait bien, on en a cher­ché d'autres. Avec l'aide de mon label – on oublie qu'une maison de disques sert essentiellement à faire vivre la musique ! –, on en a sélectionné une trentaine d'autres. Des vieux airs interprétés par Odetta, Leadbelly, Mahalia Jackson… Et l'on s'est vite retrouvés avec un album sous le bras, avant même que j'écrive la moindre nouvelle chanson ! Mais Americana n'est pas qu'un simple album de reprises. Ces chansons du patrimoine appartiennent à tout le monde, surtout en Amérique. Elles transcendent la notion de reprise. En les entendant sur bandes, le directeur de la maison de disques a tenu un discours sur leur puissance, expliqué à quel point c'était bouleversant de les réentendre ainsi, dans le contexte actuel de l'Amérique. Je me suis dit qu'il avait raison. Que nous allions bien plus loin que ma petite histoire de chansons inachevées avec les Squires.


Du coup, le projet a pris une autre tournure…
J'ai pensé qu'en cette année électorale il fallait enfoncer le clou. Je voulais des vidéos pour illustrer ces chansons qui parlaient de l'Amérique d'autrefois mais dont le propos demeurait souvent d'actualité. Plutôt que de tourner des films neufs, on a recherché des documents d'époque qui colleraient avec les textes. On a trouvé un tas de vieux films incroyables. Comme Back to the farm, des années 20, pour accompagner Get a job, avec ce fermier qui voit tous ses employés agricoles le quitter pour aller travailler à la ville et qui, à la fin, est contraint de fai­re de même. Get a job (« Trouve du boulot »), le thème reste actuel, non ? Ou God save the Queen, avec des images du couronnement de la reine, suivies de celles d'une Amérique libérée de la domination britannique, en construction… Comme les chansons, les images d'époque en disent bien plus long que n'importe quel clip que l'on aurait tourné aujourd'hui. God save the Queen, je l'ai interprété pour rappeler aux Américains d'où ils venaient, que c'était leur hymne aussi jusqu'à ce qu'ils fassent leur révolution.

Journey through the past était le titre d'un de vos albums. Ce voyage dans le temps vous pousse-t-il toujours en avant ?
Sûrement ! Cela définit bien un projet comme Americana. C'est fou de faire un disque aussi moderne avec du matériel aussi ancien. J'avais également envie de redonner son sens au mot « americana », au moment où il semble se résumer à un genre musical. L'americana, c'est aussi bien du mobilier, des photos, des objets : tout ce qui renvoie au fondement d'une culture spécifiquement américaine. Comme la musique folk, dont l'essence même est de se régénérer perpétuellement. Il s'agit d'une musique vivante, qui doit évoluer, vivre avec son temps. Ces chansons m'ont inspiré un autre album dans la foulée. Le passé ne sert qu'à nourrir positivement le présent.

Vous êtes très réactif à ce qui se passe aux Etats-Unis. Pourtant, vous avez gardé votre nationalité canadienne…
Parce que je suis canadien. Mais je vis ici depuis longtemps et j'y suis bien. Je me sens avant tout citoyen de la Terre. Et puis, j'ai un avantage à rester canadien : cela me donne une perspective. Je perçois toujours l'Amérique d'un point de vue extérieur. Et je ne con­nais pas un seul Américain qui y parvienne. Ils ne voient leur pays que de l'intérieur. Comme ils voient le reste du monde, d'ailleurs.

Ces chansons ne résonnent-elles pas aussi avec votre jeunesse ? Prenez Oh Susanna et son joueur de banjo errant...
Je n'y avais pas pensé ! Mais j'ai bien commencé, tout petit, à jouer d'un ukulélé puis du banjo. Et puis, bien sûr, j'ai pris la route, pour la Californie, en 1966, dans mon corbillard… High Flying Bird, Travel on… J'ai toujours été passionné par toutes les formes de locomotion, les avions, les voitures, les trains. Lorsque j'étais petit, la voie ferrée passait juste derrière la maison. Je l'arpentais pendant des heures. J'entendais déjà la musique qui se bousculait dans ma tête. J'ai un train électrique gigantesque que j'entretiens toujours dans une grange spécialement aménagée. C'est ainsi que je me détends.


L'écriture du livre a-t-elle été facile ?
J'ai adoré rassembler mes souvenirs et mes idées par écrit. Ça ne change pas trop de ce que j'ai toujours fait. Je suis un collectionneur compulsif. On me perçoit toujours comme ce type totalement obsédé par l'archivage de son œuvre, de la moindre note qu'il a gravée. Mais je fais ça pour tout ! Dès que je m'intéresse à quelque chose, il n'y a pas de limites à ma curiosité, à ma soif de tout posséder. Vous n'imaginez pas, à ma mort, le cauchemar que ce sera…

Vous avez une bonne mémoire ?
Souvent, j'ai l'impression d'en perdre la tête ! Je fais tellement de choses en même temps que c'est impossible de me souvenir de tout, d'un coup. Mais j'ai découvert que tout revenait à un moment ou à un autre. Chaque nouvelle idée en réveille une ancienne. Le livre puis le disque Americana n'ont été qu'une suite de projets qui me renvoyaient à d'autres, d'autrefois, et en inspiraient aussi de nouveaux. Parce qu'on a enregistré un album de chansons neuves avec Crazy Horse dans la foulée ! Et puis il y a ce film qui me tient à cœur, que je réalise sur le prototype de voiture « propre » que j'ai conçu, la Lincvolt. Sans oublier un autre livre que j'ai déjà bien entamé : l'histoire de toutes les voitures qui ont traversé ma vie. A quel moment elles sont apparues, les personnes avec qui j'étais, à qui je les ai achetées, où elles m'ont emmené, etc. Bref, tout ce qu'elles m'ont appris.

Votre production d'albums est proche de celle de votre père, Scott Young, célèbre auteur de romans sportifs…
C'est vrai, il n'arrêtait pas. Il en a publié une bonne quarantaine. Je l'ai toujours vu derrière sa machine à écrire, à débiter ses articles et ses bouquins, à un ry­thme effréné. Peut-être que je tiens beaucoup plus de lui que je ne l'ima­ginais… En tout cas, j'ai découvert qu'écrire faisait partie de moi. Avec l'âge, je vais m'y consacrer vraiment. Tant que mon cerveau fonctionnera convenablement.

Votre santé fragile (la polio enfant, l'épilepsie, une tumeur au cerveau) ainsi que celle de vos enfants (deux fils tétraplégiques) expliqueraient-elles votre endurance ?
Je ne sais pas ce qui permet aux autres de fonctionner ou non. Mais c'est certain que les problèmes de santé, notamment ceux de mes enfants qui ont toujours été une priorité, m'ont rendu beaucoup plus fort. Face à ces difficultés, en m'investissant complètement dans leur bien-être, je me suis senti enrichi. Tout devient un combat, mais en même temps, tout devient beaucoup plus intense. On apprécie le moindre fragment de bonheur, la vie, tout ce que la plupart des gens prennent pour un dû.

Cette vitalité, on la retrouve dans votre musique…
C'est thérapeutique. Au début des années 80, on a perçu mes albums Re-ac-tor ou Trans comme une perte d'inspiration, après Rust never sleeps. Or, pour moi, ce sont mes albums les plus passionnés. Ils étaient le reflet du travail phénoménal que ma femme et moi consacrions quotidiennement à aider notre fils Ben à communiquer… Vous n'imaginez pas l'énergie que me procure la musique. Lorsque je viens de jouer avec Crazy Horse, je suis vidé physiquement, mais spirituellement, je me sens indestructible. J'ai ressenti cela dès que j'ai commencé à jouer avec Steve Stills nos fameuses joutes de guitares.

Harvest, de 1971, est votre album le plus populaire. Il est important pour vous ?
Pas plus que tous les autres. Les gens le placent à part, mais ce n'est qu'un de mes nombreux enfants ; je ne vois pas en quoi il serait meilleur ou supérieur aux autres. En tout cas, il ne m'a pas empêché de faire des disques beaucoup plus sombres après, comme Time fades away ou Tonight's the night. J'ai souvent dit que Harvest m'avait placé au milieu de la route, sur un boulevard, mais que je me sentais tout aussi bien, et même souvent mieux, sur le bas-côté. On en revient toujours aux transports. J'aime en changer. Parfois, j'ai même envie de voler. Il y a tant de manières différentes pour arriver à destination, pourquoi ne pas les essayer toutes ?


La plupart de vos contemporains, dès qu'ils se penchent sur leur passé, n'arrivent plus à avancer…
C'est le piège que je veux éviter à tout prix. Je me suis fixé une règle stricte : ne jamais consacrer plus de temps à travailler sur mes archives que sur mes projets futurs. Le présent doit rester prioritaire. C'est si facile de se laisser engluer par le passé…

Que vous ont appris vos Mémoires ?
Que j'ai été mû par une force étrange, persistante, à aller au bout des choses. J'ai toujours cherché à apprendre comment être bien avec les autres. Pour qu'ils m'accordent une valeur, pour que je n'aie pas le sentiment d'avoir vécu une vie inutile ; pour contribuer au monde et y laisser une belle trace. Longtemps, j'ai cultivé un sentiment d'aigreur, cette impression d'avoir raison contre les autres. Mais avoir raison est moins important que d'être un bon ami. Ce livre m'a permis de réaliser cela. Je ne veux plus me consacrer qu'au positif, à devenir meilleur. A voir défiler ma vie, j'ai compris que, sans m'en rendre compte, j'étais maître de mon destin. Maintenant, je le sais.

Quelle est la pire chose qui soit arrivée au rock'n'roll ? La drogue ou l'argent ?
L'argent. Parce qu'avec l'argent vient le pouvoir. Celui de changer les choses pour le meilleur ou pour le pire. Et l'industrie du disque ne s'en est malheureusement pas servie pour préserver la musique, la qualité du son. Elle n'a eu aucune vision. Plutôt que de chercher à sauver sa raison d'être, elle a laissé la qualité du produit se détériorer. A la qualité, elle a préféré la merde. La technologie a toujours su évoluer, progresser, sauf pour le son proposé aux consommateurs. On leur a fait croire que le CD était supérieur au vinyle, alors qu'il s'agissait d'un mensonge. Les gamins n'ont plus de référence. Ils n'ont connu que le CD. J'ai plein de vieux copains qui pensent devenir sourds parce qu'ils n'entendent plus la musique comme avant. Mais elle n'est juste plus là ! C'est l'oreille des jeunes générations qui est en danger…

Vous aimez votre voix ?
Ha, ha ! ma voix… C'est sûr qu'avec ma voix de crécelle, si j'étais candidat à The voice, je me ferais dégager fissa. C'est comme Bob Dylan. Il me fait toujours rire. Il dit souvent : « Je ne suis pas Caruso, mais quand même… » Et c'est vrai. Il y a des tonnes de meilleurs chanteurs que nous. Mais peu d'aussi marquants. Ma voix n'est peut-être pas terrible, mais au moins, c'est la mienne.

1945 Naissance à Toronto.
1966 Fonde le Buffalo Springfield avec Stephen Stills à Los Angeles.
1969 Festival de Woodstock, avec Crosby, Stills, Nash & Young.
1972 L'album Harvest, avec le tube Heart of gold.
1979 Rust never sleeps, avec Hey Hey my my.
1989 Freedom, avec Rockin’in the free world.
1995 BO du film Dead Man, de Jim Jarmusch.
2009 Publication du premier volume de ses archives musicales (1963-1972).

 

Billets-David Bowie

  David Bowie : Un mutant

A l'occasion de la sortie de “The Next Day”, retour sur les métamorphoses et les audaces de Bowie, qui a toujours su bouleverser le cours et les codes du rock.


1973. Masayoshi Sukita photographie la star à New York. © Masayoshi Sukita
  
Neuf ans de réflexion. L'homme qui a su orchestrer ses multiples renaissances a géré avec brio son absence. De son vrai-faux adieu à la scène en 1973 à son éclipse subite, en juin 2004, pour raisons de santé, David Bowie a toujours su maîtriser son destin. Retiré d'une course qui a vu tant de ses contemporains frôler l'usure, la répétition, David Bowie a stoppé net la banalisation vers laquelle sa dernière trilogie d'albums l'entraînait.

Convalescent, mais surtout libre de ses mouvements, il s'est contenté d'observer les mutations artistiques et esthétiques, l'évolution économique d'une industrie qu'il a en partie anticipée (introduction de son catalogue, dont il détient tous les droits, en Bourse dès 1997). Pour constater qu'absent il demeurait très présent. Lui, dont l'art s'est abreuvé de tous les grands – reconnus ou obscurs – qui l'ont précédé, a vu son œuvre kaléidoscopique, impossible à réduire à un style puisqu'il les a presque tous abordés, imprégner les sillons et l'esprit, le style ou l'ambition des jeunes générations. Ils ont tous en eux quelque chose de David Bowie. La voix, la classe ou la présence en moins.

C'est bon de se sentir irremplaçable. Et désiré. Pas une année ne passe sans que bruissent les pires rumeurs sur les réseaux sociaux. Bowie, génie de la com, ne dit rien. Le tweet ne passera pas par lui. Il connaît la valeur de la rareté. Qui d'autre, à notoriété égale, aurait pu s'enfermer dans un studio new-yorkais pour graver un album dans le secret ? L'existence de The Next Day n'a été connue que le jour – le 8 janvier 2013, date de son 66e anniversaire – où Bowie l'a décidé. Et a créé un buzz inouï. Bowie manquait, assurément. Et, avec lui, cet espoir d'être désarçonné par un nouveau tour de passe-passe, une de ces réinventions dont il a le secret.

The Next Day ne peut égaler ses chefs-d'œuvre passés. Mais il n'a rien du disque de trop. Il témoigne de la vitalité d'un artiste toujours singulier. Un joli pied de nez, aussi. A l'heure où une exposition célébrant son œuvre va s'ouvrir à Londres, David Bowie refuse de se laisser muséifier. Il demeure vivant, imprévisible et fascinant.

Un artiste unique dans lequel on guette toujours la flamme de celui qui, pendant une décennie de folie, a su modifier à plusieurs reprises le cours et les codes du rock. Un homme de son et de vision que nous avons choisi de célébrer dans ses plus belles années. Ses débuts charmants, en quête d'identité ; sa réalisation à travers son invention de l'icône glam ultime ; et sa période de doute et d'angoisse, qui lui a inspiré ses plus grandes audaces musicales et artistiques.

David Bowie, androgyne génie
Plus fascinant que jamais, Bowie devance les modes. Le glam rock est moribond ? Il prépare déjà une nouvelle mue…


1973. Photo de Brian Duffy pour la pochette intérieure d'Aladdin Sane. © Duffy / Duffy Archive

Septembre 1971. A peine le dernier titre de Hunky Dory bouclé en studio, David Bowie est pris d'une frénésie : les chansons de son disque suivant s'imposent déjà comme des évidences, à graver dans l'urgence. Cette intuition, Bowie la doit à Mick Ron­son, guitariste et arrangeur virtuose. La complicité trouvée avec ce timide alter ego ­venu ­­du Nord a donné des ailes au second couteau pop, déterminé à ravir la couronne glam à Marc Bolan.

« Five years, that's all we've got... » Cinq ans, c'est tout ce qu'il nous reste. La voix du chanteur se brise en hurlant le ­finale de ce qui est peut-être sa plus belle chanson. La plus atypique dans sa construction, la plus caractéristique d'un répertoire qui ne procédera désormais plus par imitation. Le titre, qui ouvre The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars, l'album de la consécration, publié en juin 1972, marque le basculement d'un outsider, tâtonnant et joueur, en maître absolu de sa création. Sa voix, d'abord, aux mille intonations et expressions, fragile mais d'une justesse rare, n'appartient plus qu'à lui. L'enregistrement de Five Years, comme tant d'autres à venir, se fit en une prise, Bowie, littéralement en larmes, puisant au plus profond de son être ses mots cinglants et désespérés.
Jusqu'à Ziggy, Bowie se cherchait. En créant ce personnage de star extraterrestre, héritier de Vince Taylor, Iggy Pop et autres figures cultes de la mythologie rock, Bowie trouvait enfin qui il était : la créature rock ultime, flamboyant marginal triomphant jusque dans la mise en scène de sa mort programmée (Rock'n'roll Suicide), là où ses inspirateurs restaient maudits.

L'ère est encore aux cheveux longs ? Sur les conseils de sa femme, Angie, Bowie les coupe, comme pour souligner plus encore son androgynie. Blond pour la photo de pochette, il passe au rouge, pour mieux répondre aux couleurs vives de ses délirantes tenues japonaises. Bowie déclare à la presse qu'il « [est] gay, et l'[a] toujours été ». Le timing est parfait. Quinze ans après Presley, l'Anglais incarne à nouveau le trouble sexuel, l'interdit, la liberté. Ziggy Bowie devient l'idole dotée de toutes les vertus : le style, le physique, le costume, l'attitude et, plus que tous ses contemporains, les chansons.

Car plus rien n'arrête Bowie, qui se met à écrire des classiques à la vitesse de la lumière. Pour lui et les autres. All the young dudes sauve la carrière en chute libre de Mott the Hoople. Lou Reed et Iggy Pop sont aux abois ? Bowie les produit, généreux et pas fou : il ne perd jamais le contact avec ceux qui l'ont nourri. Car, si Bowie est un vampire, il demeure un fabuleux passeur, toujours prompt à citer ses sources. De Jean Genet (The Jean Genie) à George Orwell (1984 étant à l'origine de Diamond Dogs), il ouvre son jeune public à un monde infini de culture et de sous-culture.
Cet homme étrange, irréel, au corps si fin, au visage si fascinant, barré d'un éclair multicolore, devient le sésame vers une vie autre, plus belle, plus intéressante, plus sensuelle. Son rock dur, glam, concis, s'autorise un élégant grand écart entre music-hall et jazz. Et Pin Ups, disque de reprises, rend autant hommage aux encore sous-estimés pionniers sixties (KinksPretty ThingsSyd Barrett...) qu'il inscrit Bowie dans leur directe lignée.

Les modes sont éphémères, Bowie les devance. Jusqu'à épuisement. Physique. Le glam rock est déjà moribond lorsqu'il boucle Diamond Dogs, en 1974. Une ultime ode rebelle (Rebel rebel) achève les années de folles extravagances. Entre décadence, déchéance et régénérescence, une nouvelle mue commence.

David Bowie: Un prince de la soul 
Bowie abandonne les masques et les soieries bariolées, il donne dans le rhythm'n'blues de mutant. Puis, il invente encore un personnage : le Thin White Duke est né.


1976. The Archer : Station to station tour, photographie de John Rowlands. © John Robert Rowlands

En 1974, il suffit de partir en Amérique pour s'évanouir dans un univers parallèle. Ordonnateur de ses savantes disparitions, David Bowie l'a parfaitement compris. Après quelques mois de silence, il reparaît de l'autre côté de l'Atlantique et le choc est considérable pour ses fans d'ici, qui reçoivent les nouvelles et les images au compte-gouttes. Ziggy a troqué les masques et les soieries bariolées pour un costume d'une pâleur d'azur et un brushing roux de jeune dandy.

Dans la mise en scène sophistiquée d'un show qui vire à la comédie musicale, ses chansons se sont métamorphosées avec lui, transportées par un rythme et des guitares funky piqués aux meneurs de revue « black » de l'époque, James Brown ou les Jackson 5. Les comptes rendus brossent le portrait en pâmoison d'une star idéalement absente, tout en pose, théâtre et distance, sans un mot pour son public, s'éclipsant sans adieu ni rappel (« David Bowie a quitté le bâtiment », dit un message laconique diffusé par la sono pour calmer les foules, comme aux temps hystériques du jeune Elvis).

Au fil de quelques maigres entretiens, on apprend, émerveillé, que Bowie considère le rock comme une pauvre valeur du passé (« une vieille dame édentée », proclamera-t-il). Il est ailleurs. Complètement « parti » dans un pays où tout lui semble étranger, y compris lui-même. Il ne quitte pas sa limousine et celle-ci le dépose souvent, la nuit, sur les avenues de Harlem, aux portes de l'Apollo Theater, où il va écouter les jeunes princes soul qui affolent l'époque.

« Tous les chanteurs anglais ont rêvé, un jour ou l'autre, d'être noirs », commente son producteur Tony Visconti. Certes, mais cette greffe est autrement stupéfiante. En ces temps de black power, de groove tout-puissant et de héros aux superpouvoirs érotiques, Bowie n'est pas un simple Londonien, chic et androgyne, qui vient se régaler des pulsions orgiaques de la musique noire. Il est plus blanc que blanc, il est diaphane, aussi translucide qu'un fantôme, dont la voix et l'élégance émaciée, entre Dietrich et Sinatra, inventent un rhythm'n'blues de mutant.

Dans les studios où s'est étoffé le légendaire son de Philadelphie, fétiche de l'Amérique noire, il enregistre le déroutant Young Americans, porté par un tube funky, Fame (ébauché avec John Lennon dans le studio de Jimi Hendrix), où il s'épanche sur les angoisses de la gloire. Il court superbement à sa perte. La cocaïne est un stimulant à double tranchant, qui menace d'avoir sa peau.

On perd régulièrement sa trace et, quand on le retrouve, il est au bord de la dépression, replié dans un studio de Hollywood où, entre tarot et magie noire, il redistribue les cartes et pose les premiers jalons d'une série de chefs-d'œuvre qui le feront dériver de Los Angeles à Berlin, toujours isolé, superbe et étranger.

En 1976, un an avant la déferlante punk, Station to station est une prodigieuse vision du futur, un hallucinant collage de sons et de sentiments qui entremêle les transes hypnotiques de la techno à venir, les harmonies et le lyrisme intemporel de la soul et du cabaret. Il invente pour cet album un personnage dont il ne se séparera plus et qu'on retrouvera dans les somptueuses brumes de pop électronique de Low ou Heroes : « the Thin White Duke throwing darts in lovers' eyes » (le mince duc blanc qui plante ses flèches dans les yeux des amoureux). Un homme venu d'ailleurs. Celui dont on attendra toujours fébrilement le retour. ­

David Bowie: Un hippie brechtien
David Jones devient David Bowie et l'acte de naissance du glam rock est signé. La mutation décisive approche : une star va éclore.


1971. Séance photo pour la pochette de Hunky Dory, par Brian Ward. © Brian Ward / Sony

Un jeune faon sanglé de tweed. Ainsi paraît David Bowie en juin 1967 sur la pochette d'un album qui porte juste ce nom. Le joli garçon déjà photogénique a 20 ans, vient de se réinventer une première fois. Jusqu'ici, il était David Jones, un frêle « mod » cherchant sa place dans des groupes éphémères de rhythm'n'blues. Sous cette nouvelle marque, celle d'un fameux couteau (le bowie knife), il peine encore à trancher dans l'air du temps.

C'est la saison des fleurs à Londres, où règne le chatoyant Sgt. Pepper's des Beatles. Les miniatures pop composées et chantées par Bowie, accompagnées par sa douze-cordes et le son d'un groupe assez spartiate, ont un curieux goût de cabaret. Quinze ans avant son hommage à Baal, il est déjà brechtien. Acteur de sa musique autant que musicien.

« Nous pensions qu'il avait un avenir dans la comédie musicale », confie un peu plus tard l'éditeur des chansons de Bowie (il a notamment les Rolling Stones à son catalogue) à Tony Visconti. Le jeune producteur américain, débarquant en plein Swingin' London, est fasciné par ce gandin bizarre et stylé, qui voue la même passion au rock'n'roll de Little Richard, au jazz de Gerry Mulligan, à l'underground pop de Frank Zappa. Viré par sa maison de disques après des débuts en sourdine, Bowie s'initie à l'art du mime chez Lindsay Kemp et monte avec sa muse Hermione, danseuse de ballet, des groupes au parfum hippie et volatil : Turquoise, Feathers…

Ce Bowie-là est un touche-à-tout sans direction précise, un paon quelque peu évanescent qui pose en robe et se pare des couleurs et coutumes du moment. Il peut mimer l'invasion du Tibet par les Chinois sur une scène, et quelques mois plus tard parader en « homme arc-en-ciel » sur une autre, pour une soirée que Tony Visconti voit comme l'acte de naissance du glam rock, où le scintillement des étoffes répond à des tempos désormais plus électriques. On est alors en février 1970.

L'année précédente est sorti un nouvel album de David Bowie, dont on a tiré son premier succès, Space Oddity. Une ode de circonstance aux premiers pas de l'homme sur la Lune. Mais aussi une chanson complexe et majestueuse, dépassant le cadre folk-rock où s'inscrivent la plupart de ses créations. Bowie dut l'imposer à son producteur, qui n'y croyait pas. S'il n'a pas encore d'identité musicale forte, il a déjà du flair. Mais peine à refaire le coup avec le disque suivant, The Man who sold the world, en dépit du potentiel du morceau-titre (auquel Kurt Cobain rendra justice bien plus tard).

Hunky Dory, à la fin d'une année 1971 qui a vu s'envoler vers la gloire son camarade et rival Marc Bolan avec T-Rex, est le chant du cygne du « premier » David Bowie.

Précédant de quelques mois sa mutation décisive… A l'image du portrait impressionniste illustrant l'album, il exhale encore une fraîcheur indécise et frémit de la grâce des commencements. Pop exubérante, berceuse au nouveau-né, grande ballade narrative et quelques exercices d'admiration qui dessinent Bowie en fan transi avant qu'il ne devienne star à son tour : dans Song for Bob Dylan, Andy Warhol ou Queen Bitch (un pastiche de Lou Reed), il joue encore à être un autre, avec une délectation palpable. Et quand il recopie (Fill your heart, du comédien-chanteur américain Biff Rose), c'est avec élégance.

Après viendra le temps du contrôle et du pouvoir, ces drogues dures auxquelles un créateur ne s'adonne jamais sans dommage. Pour l'heure, ce David de 24 ans, les yeux vairons balayés par une longue mèche, batifole encore en falzar à pinces, cultivant une vague ressemblance avec Lauren Bacall. On ne sait plus ce qui chez lui est naturel ou composé : désinvolture dandy, accent cockney... Mais l'a-t-on jamais su ?

Source Télérama

Billets-Entretien avec Thierry Marx

 


Entretien avec Thierry Marx

Thierry Marx, l’étoile de la cuisine moléculaire
L’étoilé et médiatique chef Thierry Marx, apôtre de la cuisine moléculaire, s'insurge contre les archaïsmes de la profession. Et nous explique pourquoi il a ouvert une école.
Thierry Marx a souvent été le métèque du milieu culinaire, traînant derrière lui les casseroles de ses origines modestes et une enfance de petit dur sauvé par son apprentissage chez les Compagnons du Devoir. Parachutiste un jour, bourlingueur toujours, pratiquant les arts martiaux et la gastronomie de haut niveau, il impressionne par l'équilibre qu'il a désormais atteint pour défendre la cuisine moléculaire, mais aussi la cuisine de rue. « Le luxe, dit-il, c'est de la lumière sur le beau. »

  • Quelle est la recette pour devenir un cuisinier accompli ?
Lever le nez de ses casseroles pour observer et absorber le monde. La cuisine n'est pas qu'un assemblage plus ou moins habile d'ingrédients, mais une histoire d'hommes, de rencontres, de partage, d'ouverture à la science et aux arts qui, à un moment donné, avec une grande détermination, signent un style. Sinon, on ne dépasse jamais ce que reproduit la tradition, de génération en génération.
Dans les années 1970, le voyage au Japon marque certains de nos grands chefs. Ils découvrent le menu dégustation, l'écriture graphique d'une recette, le travail à l'assiette, quand, chez nous, on présentait un plat à la table. L'écho de la cuisine japonaise, c'est aussi toute une approche, allant de la découpe à la sophistication épurée dans la préparation d'un produit, pour le respecter et l'exprimer au plus juste. Alors Michel Guérard pense à la cuisine minceur, Bernard Loiseau pratique la cuisine à l'eau, Alain Chapel proclame, dans un livre : « La cuisine, ce n'est pas que des recettes. »

  • Mais les critiques de l'époque sont plutôt épicées ?
« Des fossoyeurs de la gastronomie française », écrivent alors les chroniqueurs, qui pointent le ridicule d'un micro­steak juché sur deux petits pois. Effectivement. Mais, en art, le problème n'est jamais le créateur, plutôt le copieur maladroit, le surfeur de tendance qui flaire le filon financier. Cette approche plus saine, plus légère, moins embourgeoisée de notre patrimoine culinaire mettra trente ans à s'installer. La cuisine française est juste quand il n'y a pas de conflit entre tradition et innovation. A partir des années 1990, de grands chefs émergent dans le monde entier et savent brillamment, selon leur culture, interpréter notre base de recettes. La France garde un savoir-faire unique : une cuisine d'auteur.

  • Aujourd'hui, la grande affaire, c'est le moléculaire !
Le grand Satan en personne ! Un mot qui n'entre pas dans l'univers fantasmé de la gastronomie, un mot qui résonne comme nucléaire. Pourtant, le terme médecine nucléaire, lui, ne fait plus peur... Evitons les débats ridicules. Un sachet de plantes plongé dans de l'eau bouillante produit une réaction moléculaire et une saveur qui s'appelle le thé. Je ne trafique rien. J'étudie la structure d'un produit, je le déconstruis, le reconstruis. Je ne joue pas au petit chimiste, mais sur les lois physiques des molécules, sans additifs ni adjuvants. Purifiez un jus d'huître, qui est un condensé de calcium, et mettez-le au contact d'un jus de pamplemousse, tout en pectine et en acides : cela gélifie tout seul. Je me débarrasse donc de la gélatine industrielle, un produit transformé bourré de sulfites.
Cela nécessite de travailler au plus juste du produit frais, et une expérimentation constante. Dans mon laboratoire, avec le physicien Raphaël Haumont, j'utilise le thermoplongeur, la centrifugeuse à 6 000 tours, la cryoextraction (l'extraction par le froid), les ultrasons, la haute pression. Et nous fonctionnons en cerveau collectif, entourés de gens de différents milieux, à la recherche d'une émotion. C'est elle qui valide une trouvaille. Je veux bien répondre à mes détracteurs, mais après qu'ils se sont penchés sur les exhausteurs de goût utilisés par le glacier du coin ou sur le condensé de microbes qu'il y a sur les torchons dont les cuisiniers se ceignent en permanence. Ma cuisine est saine, naturelle, répond au désir de bien-être de notre époque.


Les mains de Thierry Marx : son capital

  • Mais quand vous emprisonnez la quintessence d'une pulpe de tomate dans une bille gélifiée, on peut rester perplexe devant cette dématérialisation.
Vous avez la bille en bouche, vous attendez, vous attendez... et elle explose. Subitement, le goût jaillit vers le cerveau. Vous avez vécu une émotion nouvelle, cérébrale. N'oublions pas que 80 % de notre perception gustative sont d'origine olfactive. En face de vous, vous avez un client qui vous fait confiance au point d'ingérer dans son intimité ce que vous lui préparez. C'est fort comme lien. S'il a le moindre doute sur une préparation, sur sa raison d'être, vous fermerez votre restaurant à court terme.

  • La science est donc l'avenir de la cuisine ?
Le cuisinier est rarement un créateur, mais un faiseur, au sens noble. C'est la science qui l'a fait progresser, et l'intuition d'hommes éclairés. Talleyrand se sert de la cuisine comme art diplomatique au congrès de Vienne, pousse Antonin Carême à élever la cuisine académique au rang des beaux-arts et perfectionne la chaîne du froid dans les caves de ses châteaux. Pasteur rend la cuisine propre. Auguste Escoffier (1846-1935), Le Guide culinaire duquel j'ai appris par cœur quand j'étais commis, avoue sa perplexité devant la réaction de Maillard, une réaction chimique qui agit sur la caramélisation des viandes.
Il écrit : « La cuisine, sans cesser d'être d'un art, sera de moins en moins empirique et de plus en plus précise. Apprenez-moi la chimie. » Autre exemple : au début du XIXe siècle, habitude était prise d'accélérer la cuisson des légumes secs en y ajoutant du bicarbonate de soude. C'est le pharmacien d'Escoffier qui lui suggère de tenter l'expérience avec de l'eau de Vichy. Alors il extirpe de vieilles carottes d'hiver de sa cave, les tourne joliment et les fait cuire à l'eau de Vichy. Elles en ressortent tendres, d'un orange printanier, débarrassées d'un surcroît d'amidon. La carotte Vichy n'est pas un truc de régime, mais déjà une approche moléculaire.

  • Vous proposez une cuisine de l'épure. Comment la définissez-vous ?
Se débarrasser du superflu pour viser l'utile. La maturité, c'est d'éviter la surenchère sur un produit. J'aime soumettre les jeunes gars issus des instituts culinaires les plus réputés à une épreuve. Sortir entrée, plat, dessert avec un seul légume. Une boule de céleri, par exemple. Je mets aussi à leur disposition un peu de technologie. Ils sont tétanisés. Ils commencent à éplucher et jettent les peaux, puisque c'est ce qu'on leur a enseigné. Je les arrête ! Nettoyez-les, faites-les infuser à 80 degrés et vous obtiendrez un bouillon parfumé. Avant d'atteindre le cœur sucré du céleri qui donnera un bon sorbet, travaillez la partie périphérique en semoule végétale. Et le tour est joué ! Seulement ils n'ont pas appris à prendre du recul, à tenter des choses un peu folles. Un cerveau éveillé à l'art, à la littérature, à la musique sera plus utile à votre métier que les conseils d'un confrère. N'oublions jamais le client, défini par Brillat-Savarin : « L'homme se nourrit. Seul l'homme d'esprit sait manger. »

  • Vous-même n'avez jamais été guetté par l'excès ?
Au château de Cordeillan-Bages, à Pauillac, je me suis lâché, car j'exerçais dans un magnifique bâtiment du XVIIIe siècle, où je me sentais obligé de montrer que j'étais un type très moderne. Par moments, j'en ai probablement un peu rajouté... A Paris, au Mandarin Oriental, l'architecture très contemporaine, les couleurs, un jeu de formes préparent le client à une forme d'initiation presque ésotérique. Il entre dans une autre approche de la dégustation, cette fameuse émotion cérébrale qui exige que je me tienne au plus près, au plus juste du produit, tout en inventant. Quand je suis dans mon labo, où tout est marbre et inox, où tout est moche, je suis exclusivement dans l'analyse sensorielle et gustative, dans un « note à note ».



  • En 2005, à Pauillac, vous dites à votre équipe : « Le jour où on touche la troisième étoile, on ouvre un kebab. » C'est une provocation ? 
Non, une conviction. Un chef parvenu à un certain niveau doit réfléchir à ce qu'il peut faire pour la gastronomie dans son ensemble, au supposé conflit entre une cuisine très chère et une cuisine qui serait réservée à des couches sociales modestes. Cela commence par la lutte contre la malbouffe. En 2009, à Blanquefort (33), j'ai ouvert un atelier de cuisine nomade, destiné à relancer la restauration de coin de rue, d'échoppe, de stand monoproduit.
Je forme des gens à aborder leur concept de restauration sur une identité : la paella de la grand-mère, des sandwichs goûteux, un cassoulet, un tajine. J'ai très vite obtenu un certificat de qualification professionnelle pour ces jeunes, dotés d'une formation économique, technique et sanitaire. 84 % d'entre eux se sont déjà installés. Cela crée de l'emploi et éduque aussi notre future clientèle. La cuisine suit l'ascenseur social, quand il a la chance de fonctionner. Dans les années 1960, l'ouvrier devenait contremaître, voire petit patron, et finissait par se payer un étoilé au Michelin. Il y venait, car toute sa vie il avait mangé dans des bistrots populaires une cuisine bien faite. Il se formait le goût. Avec la crise, avec des enfants désormais éduqués par cet ersatz de restauration qu'on trouve dans les cafétérias, la chaîne s'est rompue. Il faut en reconstituer les maillons.

  • A quel projet répond l'école que vous avez également ouverte à Paris ?
Son nom, Cuisine mode d'emploi(s), se réfère clairement aux débouchés. La profession doit réformer ses archaïsmes. A quoi bon former, et à prix fort, dans des grands instituts, des jeunes qui ne savent pas rouler, tourner correctement une omelette ? Comment peut-on encore, à notre époque, multiplier les commis de cuisine payés une misère ? Moi, en douze semaines, j'inculque les bases : quatre-vingts gestes à apprendre, autant de fiches techniques, par exemple savoir émincer des oignons, reconnaître les ingrédients, maîtriser quatre cuissons pour les viandes et les poissons, quatre desserts. Mes jeunes sont opérationnels immédiatement, et très demandés. Vous réalisez que cette profession offre 54 000 postes à pourvoir !
Mais je passe un contrat moral avec mes collègues. Je leur demande de les manager, pour les aider à entreprendre des projets personnels, pour ne pas qu'ils se morfondent. Un jeune qui me dit « Chef, je resterai toujours avec vous » se ment à lui-même, et, moi, de mon côté, je ne peux pas lui garantir une évolution au sein de mon équipe. Je dois l'aider à se sentir libre, responsable, à prendre le bon vent. Si un second me quitte pour juste devenir second chez un autre, je le mets en garde : « Ton chef te méprisera. Cela vaut 500 euros de plus ? Reste encore six mois à mes côtés pour aller au bout de tes capacités, et tu repartiras par la grande porte, en chef ! » Je suis préoccupé par la manière de sortir ce pays de l'ornière par des actes citoyens.

  • Comment garder à la fois la tête dans les étoiles des guides gastronomiques et les pieds sur terre ?
Le judo, le tai-chi, le jujitsu, que je pratique, m'enracinent dans l'énergie de la terre, m'empêchent de m'égarer dans la quête d'une saveur ultime, me recentrent sur ce qu'est la cuisine : le lien le plus fort entre les individus. Le contact des jeunes aussi. Quand je les bassine avec un mode de cuisson au degré près, et qu'ils me démontrent qu'avec leur manière toute simple ils parviennent au même résultat, cela m'empêche parfois de bégayer dans des recherches sophistiquées.

  • Que cherchiez-vous dans la cuisine spectacle de Top chef, bien loin de votre éthique ?
Une visibilité médiatique bien utile pour trouver du sponsoring pour mes activités de formation. Ensuite, depuis les Médicis, la cuisine, c'est aussi du spectacle. Aujourd'hui, on accourt encore du monde entier pour jouir du cérémonial de la découpe du canard au sang, à La Tour d'Argent. Top chef, et peu importe le palmarès, c'est montrer aux jeunes professionnels que, sans détermination, ils ne s'en sortiront pas. Et on n'y humilie personne, on émet des avis sur des plats. Cela ne rejoint pas cette télé-réalité qui s'acharne à mettre en lumière ce qu'il y a de plus moche chez les individus.

  • D'où venez-vous ?
Fils d'immigrés polonais, je suis né à Belleville, j'ai vécu à Ménilmontant avec une vision, des odeurs assez planétaires de la cuisine. Mon terroir, c'étaient les supermarchés. Je l'ai payé cher. On m'a souvent écarté au profit d'un commis breton supposé avoir une meilleure connaissance des terroirs. Combien de fois, aussi, depuis l'école, ai-je entendu : « Ce n'est pas pour quelqu'un comme toi ! » Jusqu'au George V, où, jeune homme, je postulais pour le plus humble des postes, qu'on me refusa au prétexte inavoué que j'habitais alors une cité de Champigny-sur-Marne.

  • Pourquoi vous êtes-vous obstiné ?
Après ma formation de pâtissier, et beaucoup d'errances, je me trouvais en Australie, bombardé malgré moi aux fourneaux, à cause de mes origines françaises. Avec le Gringoire et Saulnier, un petit livre de recettes classiques, je faisais illusion. Je ne parlais pas anglais, mais je goûtais le bonheur, l'émerveillement des Philippins, des Asiatiques qui travaillaient avec moi, quand je montais une sauce hollandaise... loupée une fois sur deux.

  • Qu'avez-vous retenu de votre formation au sein des Compagnons du Devoir ?
Une fraternité ouvrière réelle, sérieuse, sans complaisance, fondée sur une critique sans autre enjeu que celui de vous faire progresser. « Salaire honnête, repos. Du premier naît l'harmonie, du second l'anarchie », dit le Compagnon.

  • Quel y était votre surnom ?
« Ile-de-France, le désir de bien faire. »

  • Thierry Marx en dix dates
1962 Naissance à Paris.
1976-1979 Compagnon du Devoir reçu à Tours.
1980-1982 Service actif, puis engagement au Liban.
1982-1986 Commis chez Ledoyen, Jamin, Taillevent, Chapel.
1987 Restaurant Roc en Val à Tours. 1ère étoile au Michelin.
1996 Château de Cordeillan-Bages, à Pauillac (Gironde).
1999 2 étoiles au Michelin.
2009 Création de l'Atelier de cuisine nomade de Blanquefort (33).
2010 Ouverture du Mandarin Oriental, à Paris 1er.
2012 2 étoiles au Michelin. Création du Centre de formation aux métiers de la restauration, à Paris 20e.


Propos recueillis par Bernard Mérigaud  (Télérama)

samedi 31 janvier 2026

Billets-Dieu : Une Question de Foi ou de Preuve ?

  


Dieu : Une Question de Foi ou de Preuve ?

La question de l'existence de Dieu est l'une des plus anciennes et des plus débattues dans l'histoire de l'humanité. Elle a traversé les siècles, les civilisations, et continue d'alimenter les discussions philosophiques, théologiques, et scientifiques. Pourtant, il existe une position intéressante qui mérite d'être explorée : l'idée que l'on ne peut ni prouver l'existence de Dieu, ni prouver sa non-existence. Mais que signifie cela réellement ? Et quelles en sont les implications pour notre compréhension du monde ?

La Nature de la Preuve

Pour commencer, il est essentiel de comprendre ce que signifie "prouver" quelque chose. En science, une preuve repose sur des données empiriques, des observations reproductibles, et des modèles théoriques qui expliquent ces observations. Cependant, Dieu, tel qu'il est généralement conçu dans les grandes religions, est souvent décrit comme transcendant, immatériel, et hors de portée de notre compréhension humaine. Cela place Dieu dans une catégorie à part, où les outils traditionnels de la science et de la raison ont peu de prise.

L'Argument de l'Inaccessibilité

Si Dieu existe, selon cette perspective, il n'est pas soumis aux lois de la nature que nous pouvons observer et mesurer. Par conséquent, il n'est pas surprenant que nous ne puissions pas prouver son existence de la même manière que nous prouvons la gravité ou la structure de l'ADN. De même, l'absence de preuve n'est pas nécessairement la preuve de l'absence. Le fait que nous ne puissions pas prouver que Dieu existe ne signifie pas automatiquement que Dieu n'existe pas.

L'Inconnue du Non-Être

D'un autre côté, prouver la non-existence de quelque chose est notoirement difficile, voire impossible, surtout quand il s'agit de concepts abstraits ou d'entités immatérielles. Par exemple, comment prouver que les licornes, les fées, ou les dragons n'existent pas quelque part dans l'univers ou dans une autre dimension que nous ne pouvons pas observer ? De la même manière, prouver que Dieu n'existe pas relève d'un défi insurmontable, car cela demanderait de démontrer l'absence totale de quelque chose dans un contexte infiniment vaste et potentiellement inconnu.

Foi vs Raison

Ce double constat — l'impossibilité de prouver l'existence ou la non-existence de Dieu — nous ramène à la nature même de la croyance. La foi, par définition, n'a pas besoin de preuves. Elle repose sur des convictions personnelles, des expériences subjectives, et parfois des traditions culturelles profondément ancrées. Pour ceux qui croient en Dieu, l'absence de preuve scientifique n'est pas un obstacle, mais plutôt une confirmation que Dieu est au-delà du monde matériel.

À l'inverse, pour les athées ou les agnostiques, l'absence de preuve peut être interprétée comme un signe de l'inexistence de Dieu, ou du moins de son absence de pertinence dans notre monde observable. Ils pourraient soutenir que, faute de preuves, il est plus rationnel de ne pas croire en l'existence de Dieu, ou du moins de rester dans le doute.

Conclusion : Un Choix Personnel

En fin de compte, la question de l'existence de Dieu pourrait ne jamais trouver de réponse définitive. Le débat restera probablement ouvert aussi longtemps que l'humanité existera. Ce qui importe, ce n'est peut-être pas tant la preuve ou l'absence de preuve, mais la manière dont chacun choisit de vivre avec cette incertitude. Que l'on soit croyant, athée ou agnostique, il est crucial de reconnaître la complexité de la question et de respecter les choix et les convictions des autres.

Ainsi, dans un monde où l'on ne peut ni prouver ni réfuter l'existence de Dieu, il revient à chacun de décider ce en quoi il souhaite croire — ou de choisir de ne pas croire — et de vivre en conséquence.