mercredi 26 septembre 2012

Billets-Entretien avec André Brahic



Entretien avec André Brahic

 Propos recueillis par Frédéric Lewino.
Il est la star française de l'astronomie. Découvreur des anneaux de Neptune, astrophysicien au CEA, professeur à Paris-VII, conférencier de génie, André Brahic, 70 ans, a l'énergie et l'enthousiasme du Soleil. Si on l'écoutait, la science résoudrait certains problèmes de société : violence, crises écologique et financière.
  •  Avons-nous encore besoin de science dans un monde en proie aux crises financières, politiques et écologiques ?
André Brahic : Plus que jamais ! La science ne peut pas tout résoudre, mais sans elle nous sommes sûrs de perdre. Science, éducation, recherche et culture sont les clés de notre futur. C'est la raison de mon livre. Je pousse un cri d'alarme pour appeler à replacer la science au cœur de notre société. Elle est méconnue des dirigeants de l'industrie et des médias. Les chercheurs sont trop souvent absents du gouvernement, des assemblées parlementaires et des cercles de décision. Notre vie de tous les jours utilise sans cesse les découvertes les plus récentes, qu'il s'agisse de nous déplacer, de communiquer, de manger, de nous soigner, de travailler ou de nous distraire. Pourtant, entre mon pays et ses chercheurs, le fossé se creuse.
  • Comment faire ?
André Brahic : Si j'étais président, je commencerais par placer des scientifiques de grande envergure auprès de chaque ministre. Aux États-Unis, le président est entouré de plusieurs grands scientifiques qu'il consulte régulièrement. En 1990, Michel Rocard avait créé un Comité de scientifiques français et étrangers avec de nombreux Prix Nobel pour juger de la politique de recherche du gouvernement. Il en est sorti des recommandations excellentes. Malheureusement, l'expérience n'a duré que quatre ans. Quel dommage ! Je créerais également un ministère de l'Avenir chargé de la vision à long terme, les échelles de temps de la science étant bien plus longues que celles de la vie politique. Ensuite, j'interdirais à tout chercheur de remplir des dossiers administratifs. La recherche française cumule la lourdeur bureaucratique du système soviétique avec la politique à court terme du système américain. Trop de chercheurs, noyés par la bureaucratie, passent plus de temps à produire du papier qu'à faire de la science. C'est absurde ! Cette dérive est malheureusement mondiale. Il faut remplir trop de dossiers pour décrocher le moindre crédit. Les joueurs de football ou de handball qui sont devenus champions du monde ont fait l'objet d'une sélection et se sont entraînés au lieu de remplir des dossiers d'excellence en précisant le salaire de l'entraîneur ou le prix hors TVA du gazon du stade !
  • Mais alors, quels critères choisir pour accorder les postes et les crédits de recherche ?
André Brahic : J'ai connu trois systèmes : le mandarinat, l'assemblée générale et le comité. Tous les trois ont trop de défauts. Pour les recrutements ou les crédits, je privilégierais la compétence et je ferais confiance à une personne triée sur le volet, mais pour une durée limitée. Ce "décideur" serait entouré d'un petit comité consultatif. On éviterait l'irresponsabilité des membres de conseils pléthoriques. Quand on détient le pouvoir de décision, on se sent responsable ! Avec un mandat de courte durée, on se préserverait du mandarinat et du clientélisme.
  • Notre enseignement est-il adapté à la formation de cette culture scientifique que vous appelez de vos vœux ?
André Brahic : Non ! Je lance un appel au monde de l'éducation : nous devons faire aimer la science aux élèves, leur apprendre à penser et stimuler leur esprit critique pour les mettre à l'abri de l'intolérance et de l'obscurantisme. La culture scientifique a une place trop réduite à tous les niveaux de l'enseignement. Il faut insister sur les notions fondamentales et bannir l'apprentissage de techniques inutiles. Il est important de créer de nouveaux postes d'enseignants, mais le vrai problème est de trouver un nombre suffisant de bons candidats. Un enseignant mal formé peut se révéler plus nuisible qu'utile.
  • Faut-il réformer l'université et les grandes écoles ?
André Brahic : Bien entendu ! Les grandes écoles devraient être plus proches du monde de la recherche. Quant aux universités, la priorité est d'instaurer une sélection à l'entrée. De nos jours, c'est une sélection par l'échec qui est en place et engendre des armées d'aigris. Il serait préférable d'agir dès le début afin que chacun trouve sa place. La sélection à l'entrée des grandes écoles récompense surtout les qualités de mémoire, de rapidité et de résistance au stress, mais ceux qui en sortent n'ont jamais fait de recherche. Or la recherche réclame du temps, du calme et de grandes capacités de réflexion. Les premières mesures devraient permettre de rapprocher universités et grandes écoles, d'assurer une sélection juste et appropriée et de réunir futurs chercheurs, chefs d'entreprise ou hommes politiques dans les mêmes formations.
  • La sélection ! Vous auriez immédiatement tous les étudiants dans la rue...
André Brahic : Non ! Si on explique de quoi il s'agit. Parlons plutôt d'orientation. Il n'est pas question d'éliminer quiconque du monde du savoir. Au contraire, il est important que chacun trouve une place où s'épanouir. Chanteurs d'opéra de renommée mondiale et chorales locales ne fréquentent pas les mêmes salles, mais chacun peut progresser. D'autres forteresses pourraient être bousculées. Par exemple, les classes préparatoires aux concours devraient être placées au sein des universités avec des enseignants actifs en recherche. Il ne faut pas faire preuve de brutalité, mais expliquer et faire des réformes en pente douce, comme le disait si bien Victor Hugo.
  • Le monde traverse aujourd'hui une crise financière majeure ; que peut faire la science ?
André Brahic : Elle est le meilleur moyen de lutter contre le chômage en étant à la pointe de l'innovation et contre la violence qui est, comme chacun sait, fille de l'inculture. La crise financière n'est qu'une conséquence de l'oubli des principes de base de la physique. Les financiers ont créé un monde virtuel qui éclate quand il est rattrapé par la réalité. Les principes de conservation sont absolus. On ne peut pas créer de la richesse à partir du néant. Avoir supplanté le monde des ingénieurs par celui des managers et le monde des chercheurs par celui des bureaucrates nous a menés à une impasse. Redonnons la priorité aux vrais créateurs de richesse !
  • Certains opposent science et écologie.
André Brahic : J'admire et je soutiens ceux qui combattent les folies humaines : pollutions, gâchis des ressources, déforestations, extermination des espèces animales, poisons industriels... Mais je m'inquiète du côté obscurantiste de certains qui, confondant science et technologie, voudraient revenir à la préhistoire. Ils oublient que la science n'est ni bonne ni mauvaise. Seules comptent les utilisations par les hommes. Un marteau peut tuer quelqu'un, il peut aussi servir à construire une maison. Si vous remplacez le mot "nucléaire" par le mot "eau" dans certains discours, vous en concluez que l'eau est très dangereuse, car on peut se noyer ou périr dans un tsunami, et qu'il faudrait éradiquer l'eau de la surface de la Terre. Pour l'eau comme pour la radioactivité, le danger est dans l'excès et non dans l'objet. Grâce à la radioactivité, la vie est apparue sur Terre et nous pouvons être soignés. Ne confondons pas le problème fondamental de la sûreté des centrales nucléaires avec le rejet de la science ! Nombre de mes ancêtres, mineurs de fond, sont morts à 50 ans de la silicose. Le charbon a déjà tué des millions d'humains. Toute production d'énergie est polluante. Nous avons besoin d'une bonne culture scientifique pour prendre les bonnes décisions.
  • Si vous aviez une recommandation à donner...
André Brahic : Soyons enthousiastes ! Nous n'avons jamais vécu aussi vieux et nous n'avons jamais été aussi bien soignés, transmettons l'amour de la science ! L'idée de progrès est toujours vivante ! L'Europe restera loin du déclin tant qu'elle aimera la science.

Repères

1942 Naissance à Paris.
1976 Premier modèle dynamique des anneaux de Saturne.
1978 Professeur à la Paris-VII.
1981 Membre de l'équipe d'imagerie de la sonde " Voyager ".
1984 Découverte des anneaux de Neptune.
1990 Donne son nom à l'astéroïde 3488.
1991 Membre de l'équipe d'imagerie de la sonde " Cassini ".
1997 Fonde un laboratoire au CEA.
2000 Prix Carl-Sagan.
2006 Prix Jean-Perrin.


Propos recueillis par Frédéric Lewino (Le Point)

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