dimanche 1 février 2026

Billets-La mort… à 27 ans

 La mort… à 27 ans


Brian Jones (The Rolling Stones)
Né le 28 février 1942 – décédé le 3 juillet 1969
Age: 27 ans

Dans la nuit du 2 au 3 juillet 1969, peu après minuit, Brian Jones est retrouvé inconscient au fond de sa piscine à Cotchford Farm dans le Sussex, par Janet Lawson, une amie qu'il a invitée. Cette dernière prévient la petite amie suédoise de Brian qui est infirmière, Anna Wohlin. Celle-ci tente de le réanimer mais lorsque le médecin arrive, il est déclaré mort. L'autopsie révèlera que Brian Jones avait pris une certaine quantité d'amphétamine et d'alcool mais aussi que sa santé était particulièrement détériorée. Son foie et son cœur étaient hypertrophiés en raison de son usage massif d'alcool et de drogues. Le rapport d'autopsie conclut à une "mort par mésaventure" (death by misadventure).

Néanmoins, rapidement, de nombreuses rumeurs circulent autour des circonstances de sa mort. L'une des plus communes serait que la mort de Brian Jones serait consécutive à un meurtre. Certaines théories (sans fondement) impliquent même certains Rolling Stones, particulièrement Mick Jagger et Keith Richards dans le meurtre. Cependant, le meurtrier présumé qui est souvent cité serait Frank Thorogood, un entrepreneur chargé de la rénovation de la maison du musicien des Stones. Ce dernier aurait avoué sur son lit de mort en 1994, à Tom Keylock, un ami de Brian, qu'il avait tué le musicien

Les Rolling Stones rendront hommage à leur ancien guitariste deux jours après sa mort, à l'occasion d'un concert gratuit programmé de longue date dans Hyde Park, afin entre autres à l'origine, de présenter leur nouveau guitariste: Mick Taylor. Le 5 juillet 1969, devant 300 000 spectateurs, Mick Jagger lit des extraits d'Adonaïs de Percy Shelley en hommage à Brian Jones. S'ensuit un lâcher de papillons blancs. Le groupe démarre le concert avec une reprise d'une chanson de Johnny Winter: I'm Yours and I'm Hers qui était l'un des préférés de Jones.

Brian Jones est enterré le 10 juillet 1969 dans le cimetière de Cheltenham. Les seuls Rolling Stones présents sont Charlie Watts et Bill Wyman.

Brian Jones est entré dans le « 27 Club » regroupant les figures de la musique décédées à 27 ans.


Jimi Hendrix
Né le 27 novembre 1942 – décédé le 18 septembre 1970
Age: 27 ans

Le 18 septembre 1970, Hendrix est retrouvé mort au Samarkand Hotel (Londres). Les circonstances exactes de sa mort sont toujours l'objet de controverses, même si la thèse principale selon laquelle il serait mort étouffé par son vomi, consécutivement à un abus de barbituriques (Vesparax) lié à une prise d'alcool semble être la plus probable. Néanmoins, James Tappy Wright, son ancien assistant, affirme en 2009 qu'Hendrix aurait été assassiné par Michael Jeffery en lui faisant ingurgiter de force des pilules et de l'alcool.

Il est enterré à Seattle, sa ville natale, le 1er octobre 1970, en dépit de sa volonté d'être inhumé à Londres.

Il est entré dans le Club des 27 regroupant les figures de la musique décédées à vingt-sept ans.


Janis Joplin
Née le 19 janvier 1943 – décédée le 4 octobre 1970
Age: 27 ans

À l'automne 1970, elle enregistre l'album Pearl avec son nouveau Full Tilt Boogie Band et le producteur de Phil Ochs et des Doors, Paul A. Rothchild. Le lendemain même de l'enregistrement de Me and Bobby McGee - qu'elle n'aura jamais entendu - le 4 octobre 1970, Janis Joplin est découverte morte d'une surdose d'héroïne dans sa chambre d'hôtel, deux semaines après Hendrix (mort le 18 septembre), surdose probablement due à une héroïne trop pure. Ses derniers enregistrements complets sont Mercedes-Benz ainsi qu'un chant pour l'anniversaire de John Lennon le 9 octobre 1970 ; Lennon racontera plus tard, à l'animateur Dick Cavett, que l'enregistrement n'est arrivé chez lui à New York qu'après la mort de Janis.

Elle est incinérée au cimetière Westwood Village Memorial Park à Westwood, un quartier de Los Angeles, en Californie, et ses cendres sont dispersées du haut d'un avion dans l'océan Pacifique. Quinze jours plus tard, conformément à ses dernières volontés (elle avait laissé un chèque de 2 500 dollars à cet effet), une immense fête rassemble ses amis. Sur le faire-part, on pouvait lire « Drinks are on Pearl » (Les boissons sont offertes par Pearl).


Jim Morrison (The Doors)
Né le 8 décembre 1943 – décédé le 3 juillet 1971
Age: 27 ans

Le 5 juillet, cependant, une rumeur court à Los Angeles selon laquelle Jim Morrison serait mort. Rien de bien alarmant : au cours des années 1967-1968, il s'était rarement écoulé un mois sans que de telles rumeurs courent. Néanmoins dépêché à Paris le 6 juillet, le manager des Doors, Bill Siddons, ne peut que constater la mort du chanteur, décédé dans sa baignoire dans la nuit du 2 au 3 juillet. L'inhumation a lieu le 7 juillet, au cimetière du Père-Lachaise, où se trouve toujours la tombe de Morrison.

Les circonstances de la mort de Morrison ont donné lieu à de nombreuses spéculations, d'autant plus qu'à son arrivée, Bill Siddons n'a pas vu le corps de Jim Morrison mais le cercueil censé le contenir. Aucune autopsie ni examen n'a été pratiqué sur le cadavre, la cause officielle du décès étant une simple crise cardiaque. La vie d'excès menée par Morrison pendant six ans (il abusait de l'alcool, participait volontiers à des orgies et se vantait d'avoir pris deux cents fois de l'acide) accrédite cette version des faits. La version de la crise cardiaque dans son bain est la plus répandue, car c'est ainsi que la police l'a retrouvé.

Cependant, des témoins affirment avoir vu Morrison ce soir-là dans un bar parisien branché, le Rock 'n' Roll Circus. Selon cette version, Morrison aurait pris de l'héroïne et serait mort d'une surdose dans les toilettes du bar alors qu'il était venu chercher de l'héroïne pour Pamela Courson auprès de deux hommes travaillant pour Jean de Breteuil. Présentes sur place, et par crainte du scandale, la chanteuse Marianne Faithfull et la réalisatrice Agnès Varda auraient alors dégagé le corps et l'auraient ramené jusqu'à l'appartement que Morrison partageait avec Pamela Courson. D'après Sam Bernett, à l'époque gérant du Rock 'n' Roll Circus, les deux dealers qui avaient vendu l'héroïne à Morrison l'auraient emmené eux-mêmes dans son appartement rue Beautreillis après qu'un médecin, présent dans le bar, a constaté le décès, et l'y ont mis dans un bain.

Une troisième version, développée dans la biographie de Stephen Davis, explique que Jim a bu toute la journée du 2 juillet en compagnie de Alain Ronay. En fin de journée, le journaliste le laisse dans un café et prend le métro pour aller rejoindre la chanteuse Marianne Faithfull avec qui il doit dîner. Jim est ensuite aller dîner au restaurant avec sa compagne, Pamela Courson. De retour dans leur petit appartement de la rue Beautreillis très tard dans la nuit, ils dansent sur des disques de The Doors. Pamela prend de la cocaïne ramenée de Chine par Jean de Breteuil, ce qui sera responsable de la mort de Jim Morrison. Cette poudre, appelée China White dans le milieu, a été sniffée d'abord par Pamela, puis par Jim. Vers 3 heures du matin le couple s'endort et, deux heures plus tard, Jim se réveille, souffrant. Il décide de prendre un bain et se met à vomir des bouts d'ananas et l'alcool ingurgités la veille. Pam se réveille en sursaut pour lui porter secours mais se rendort aussitôt. Vers 6 heures, après avoir appelé Pamela, toujours endormie, Jim prononce sa dernière phrase : "Are you still there ?" ("Es-tu toujours là ?"), puis il meurt dans la baignoire. Deux heures plus tard, Pam se réveille précipitamment et constate que Jim n'est pas avec elle. Elle se rue vers la salle de bain, mais s'aperçoit que la porte est fermée à clé. Elle contacte son ami maudit, Jean de Breteuil, pour lui demander de l'aider à appeler la police car Pam ne parle pas français. Jean arrive chez elle une demi-heure plus tard, appelle les urgences, puis repart rapidement et quitte le sol français. Jim aurait été trouvé mort dans sa baignoire par les pompiers, avec des hématomes sur la peau. Pensant qu'il souffre d'une hémorragie interne, ils essayent de le ranimer, en vain. Le décès sera constaté environ 45 minutes plus tard, par le Dr Max Vassille, médecin légiste.


Kurt Cobain (Nirvana)
Né le 20 février 1967 – décédé le 5 avril 1994
Age: 27 ans

Le 8 avril 1994, un électricien nommé Gary Smith découvre le corps de Cobain dans la pièce située au-dessus du garage (souvent appelée « la véranda ») de sa maison du Lac Washington. Smith, arrivé dans la matinée pour effectuer des travaux de maintenance, avait aperçu le corps depuis l'extérieur. Ne voyant pas de signes apparents de violence sur le corps à part un peu de sang à l'oreille, il pense dans un premier temps que Cobain n'est qu'endormi avant de comprendre son erreur. Il découvre ensuite sous un pot de fleur un texte qu'il suppose être une lettre expliquant un suicide. Un fusil, acheté pour Cobain par son ami Dylan Carlson, est découvert à côté du corps. Le rapport de l'autopsie pratiquée par la suite conclut à un suicide d'une balle dans la tête. La date de la mort est estimée au 5 avril 1994.
Dans la lettre d'adieu présumée, qui s'adresse à « Boddah », l'ami imaginaire d'enfance de Cobain, celui-ci cite une phrase de la chanson Hey Hey, My My (Out of the Blue) de Neil Young : « It's better to burn out than to fade away » (« Mieux vaut brûler franchement que s'éteindre à petit feu »). Young en a été profondément marqué, et a écrit une partie de son album de 1994 Sleeps with Angels en mémoire de Cobain. Le 10 avril, une veillée accessible au public est organisée au parc d'attraction « Seattle Center » ; environ 7 000 personnes y assistent. Des messages pré-enregistrés de Krist Novoselic et Courtney Love y sont diffusés. Dans son intervention, Love lit des parties de la lettre d'adieu, en les commentant, reprochant à Cobain sa décision. Vers la fin de la veillée, elle y fait une apparition, distribuant des vêtements qui ont appartenu à Cobain à ceux qui restaient. Le corps de Kurt Cobain fut incinéré. Ses cendres furent divisées en trois parties : une partie fut stockée dans un temple bouddhiste à New York, une autre dispersée dans la rivière Wishkah (État de Washington) et le reste était revenue à Courtney Love.

Il est entré dans le « club des 27 », qui regroupe les figures de la musique décédées à 27 ans.


Amy Winehouse
Née le 14 septembre 1983 – décédée le 23 juillet 2011
Age: 27 ans

Le 23 juillet 2011, la chanteuse est retrouvée morte dans son appartement dans le quartier Camden Town à Londres. Du fait de sa mort à 27 ans, plusieurs médias estiment qu'elle rejoint le « club des 27 » (groupe d'artistes influents du rock et du blues morts à l'âge de 27 ans).

De nombreux artistes lui rendent un dernier salut et son major français du label AZ déclare que « dans deux siècles, on parlera encore d’elle ». Selon la presse britannique, elle se remettait mal de sa séparation avec Reg Traviss.

Ses obsèques se déroulent trois jours plus tard, le 26 juillet 2011 à Londres, dans la plus stricte intimité.

(« Le nombre de musiciens qui meurent à l’âge de 27 ans est vraiment remarquable à tous points de vue. Bien que les humains meurent régulièrement à tous âges, il y a un pic statistique pour les musiciens qui meurent à l’âge de 27 ans. »)
Charles R. Cross, biographe de Jimi Hendrix et Kurt Cobain
source: Wikipédia

Et s’il n’était question que de ces artistes… Mais ce n’est pas le cas. Divers sites Internet ont recensés les musiciens de rock et de blues de toutes époques qui sont décédés à l’âge de 27 ans et, si l’on se fie à la liste que l’on retrouve sur Wikipedia, ils sont au nombre de 39 (en excluant ceux que l’on retrouve ci-haut)! Tellement nombreux, donc, qu’on les répertorie dans un groupe appelé « 27 Club » ou « Forever 27 Club » ou encore « Club 27″.

Pour plus de détails, je vous réfère à l’article de Wikipedia (en anglais) intitulé "27 Club", où vous retrouverez la liste de ces musiciens ainsi que différentes références s’attachant à analyser ce phénomène.

Billets-Entretien avec Keith Richards

 


Entretien avec Keith Richards

“Depuis presque cinquante ans, je m’efforce de faire tenir les Stones”

Propos recueillis par Hugo Cassavetti (Télérama)
Pour beaucoup, il est le rock incarné. Abîmé par des années d'excès mais indestructible, fier garant de la longévité et de l'indéfectible crédibilité des Rolling Stones, Keith Richards, 66 ans, publie son autobiographie. Un livre aussi épais qu'épique, aussi drôle que terrifiant, dans lequel l'homme qui a érigé sa science unique du riff en art majeur se raconte comme il a vécu : en homme libre, avec des principes et un sens moral bien à lui. De son enfance modeste dans une grande banlieue de Londres à la création, encore adolescent, des Rolling Stones, en 1961. De sa passion pour le blues authentique à sa vie extrême, en marge des lois et de la société. De son éternelle relation conflictuelle avec son frère ennemi, Mick Jagger, à ses amours et amitiés singulières et déjantées. Life raconte cinquante ans d'un parcours consacré à maintenir la flamme sacrée du « greatest rock'n'roll band in the world ». Richards le trompe-la-mort, véritable pirate des temps modernes, malicieux et sensible, impitoyable et lucide, nous a reçu, à New York, en exclusivité. 


  • Longtemps, surtout dans les années 1970, vous avez figuré en tête du classement des rockers qui ne passeraient pas l'année. Vous avez intitulé votre livre Life (« La Vie »). C'est ironique ?
Alors que j'étais à mi-parcours de la rédaction du livre, mon éditeur m'a envoyé un projet de couverture. Il l'avait appelé My life (« Ma vie »). Ce n'était qu'un titre provisoire. Quand j'ai vu ça, j'ai réfléchi cinq minutes et j'ai barré le « My ». « Ma vie », c'était trop ronflant, prétentieux. « La Vie », ça me convient bien.

  • Parce que, derrière votre image autodestructrice, le livre révèle avant tout un être combatif, accroché à sa passion et à ses idéaux ?
Tant qu'on n'a pas à se pencher sur son existence, on n'y pense jamais. On vous dit « vous avez une histoire extraordinaire à raconter ». Première nouvelle. J'ai toujours eu l'impression de vivre au jour le jour, sur le fil du rasoir, d'avoir échappé à ceci, de m'être sauvé in extremis de cela, d'avoir évité la prison de justesse. Et puis, une fois plongé dans mes souvenirs, j'ai réalisé qu'il s'agissait d'un parcours hors du commun. Revoir toute sa vie défiler devant ses yeux, passer deux années à revivre son passé, c'est une drôle d'expérience, très chargée en émotions. Parfois aussi très douloureuse. Se souvenir d'humiliations subies à l'école, ou reparler de Tara, le petit garçon que j'ai perdu, bébé, en 1976. C'est une blessure qui ne cicatrise jamais, la rouvrir, c'est dur... Voilà comment un projet qu'on imagine plaisant et léger peut faire basculer dans des gouffres insoupçonnés.

  • Vous sentez-vous toujours proche du jeune Keith, enfant unique, chétif et déterminé, élevé à Dartford, dans le Kent ?
Oui, c'est assez étonnant. Le temps brouille les repères, on se croit toujours loin de l'enfant qu'on a été parce qu'on vit au présent. James Fox, qui a écrit ce livre avec moi, m'a poussé à aller toujours plus profond. Je pense avoir raconté le plus sincèrement possible la façon dont j'ai vécu. Le plus dur a été de supprimer des souvenirs embarrassants pour certains. J'ai vu des gens faire de drôles de choses que leur mari, femme ou enfant n'ont pas besoin de savoir... A l'arrivée, je n'ai pas trahi mes rêves d'adolescent : devenir musicien, enregistrer des disques, être libre... Mais la façon dont ma vie s'est déroulée reste un mystère. Je ne suis sûr que d'une chose : jamais je n'ai voulu être une star. Ma seule ambition était de jouer de la guitare. Mais, très vite, la célébrité m'est tombée dessus. J'ai compris qu'il fallait trouver un moyen de faire avec, sans qu'elle me vampirise. C'était un mal nécessaire pour faire de la musique comme je l'entendais.

  • Brian Jones, le premier guitariste des Stones, s'est laissé piéger par cette célébrité...
Quand on devient une star, il faut le prendre comme un jeu. Ce n'est pas très difficile, ça peut même être assez amusant. Mais beaucoup de musiciens se prennent vite pour des dieux. Brian Jones particulièrement. Ce type qui pouvait être aussi charmant que détestable est tombé dans le panneau ! Jusque-là, les Rolling Stones étaient cinq gars soudés par leur amour de la musique. Mais il n'existe rien de plus fragile qu'un groupe de rock. Il suffit d'un maillon faible et la chaîne explose. Il a donc fallu être impitoyable. Les Stones ont toujours survécu ainsi : en se débarrassant des maillons faibles (1).


  • Brian Jones était pourtant, à l'origine du groupe, non seulement le musicien le plus accompli mais aussi le plus puriste d'entre vous...
Oui, c'est bien le plus tragique dans cette affaire. Au début, nous n'étions qu'une bande de gamins idéalistes. Notre seule envie était de transmettre notre amour du blues, de faire connaître ces musiciens américains incroyables dont on essayait d'interpréter au mieux les chansons. Et puis, d'un coup, nous sommes devenus célèbres et nous avons vu Brian devenir dingue. Cette folie en a atteint tellement avant et après lui, d'Elvis à Michael Jackson. Moi, je me suis toujours préservé. Je n'ai jamais perdu de vue ce qui était le fondement de mon existence, ce groupe inespéré. Aujourd'hui, il reste encore Mick Jagger et Charlie Watts. Le noyau central, originel, est toujours là. Il ne faut pas y toucher. Je serais capable de tuer celui qui chercherait à le détruire.

  • D'où vient l'extraordinaire longévité des stars ?
Ce que les Stones ont accompli avec le temps est unique. L'énergie qui nous unit est miraculeuse. Il existe des centaines de guitaristes meilleurs, plus talentueux, plus virtuoses que moi, mais cela n'a jamais été mon souci. Tout ce qui m'intéresse, c'est de créer un son. Voilà la vraie magie des Rolling Stones. Ce ne sont pas les musiciens qui manquent et, pourtant, il y en a très peu avec qui j'aimerais travailler. Je suis lié à un batteur, Charlie Watts, fidèle comme un roc, et ça me suffit. C'est avec lui qu'on a bâti un art du rythme bien à nous. Tout ce que j'ai pu inventer au cours des ans repose sur cette force qu'il m'apporte. On se connaît si bien qu'on peut prendre tous les risques. La musique des Stones n'a jamais été une science exacte, tout se joue dans l'entre-deux, dans la complicité entre Mick, Charlie et moi. Sans oublier Ron Wood, un guitariste avec qui je m'entends parfaitement.

  • Dans le livre, vous êtes très sévère avec Mick Jagger, avec cette fascination qu'il avait pour les puissants, sa volonté de tout contrôler et, plus tard, son désir de faire cavalier seul...
Aujourd'hui encore, je ne comprends toujours pas ce qui s'est passé. Au fond, son problème principal, ce sont les femmes. Il les veut toutes... Quel imbécile ! Après, ça m'est bien égal, s'il veut un harem au Tibet, tant mieux pour lui. Du moment qu'il est heureux, ça me va. Car une chose est certaine, une alchimie exceptionnelle nous lie.


  • Vous dites qu'à un moment il a décollé vers « jet-set land » tandis que vous avez sombré dans « dope land »... C'est à partir de là que votre relation d'amour et de haine a commencé.
Ouais. Mais, en même temps, qui a dit qu'il fallait rester copains à vie, inséparables et d'accord sur tout, pour qu'une relation comme la nôtre puisse perdurer ? Nos rapports ont toujours été faits de clashs et de conflits... Je tiens aussi à dire que cette opposition entre lui et moi est infime par rapport à ce qui nous unit toujours. Parce que, finalement, la seule chose qui compte, c'est la musique. Depuis presque cinquante ans, je m'efforce de faire tenir ce groupe et, à ce jour, j'ai rempli ma mission.

  • Votre approche particulière de la musique vous vient d'où ? 
De mon grand-père Gus, qui jouait du violon et du saxophone. C'est lui qui m'a encouragé à jouer de la guitare, qui m'a initié. Il m'a appris Malagueña, le premier morceau sur lequel je m'écorchais les doigts du matin au soir. Surtout, il m'a prodigué ce conseil : « Tu sais, gamin, tant que tu joueras seul, tu auras toujours l'impression d'assurer. Mais essaie avec quelqu'un d'autre et tu verras, ce n'est jamais gagné. » Je n'ai pas bien compris à l'époque ce qu'il voulait dire, ni même s'il parlait seulement de musique ! Mais je n'ai pas tardé à faire de sa leçon une règle de vie. Fabriquer des chansons, c'est comme travailler sur un métier à tisser : mélanger les instruments, les sons, à un point où il est quasi impossible de les démêler, de savoir précisément qui joue quoi. C'est pour ça que peu de gens arrivent à jouer correctement un morceau des Stones. Parce que je joue sur cinq cordes, avec un doigté précis, particulier, et un rapport au temps qui m'est propre. Ça n'a rien à voir avec la technique ou la virtuosité. Juste du style, du feeling. Comme Chuck Berry, Muddy Waters, Phil Everly et tous ces musiciens qui m'ont inspiré.

  • Vous êtes retourné à Dartford pour la première fois depuis des dizaines d'années...
Oui, pour le livre. Tout m'a paru si petit. A l'époque, c'était moi qui étais petit et malingre, tout le reste me paraissait grand. Mais les gens n'ont pas changé. Je suis allé chez le coiffeur et j'avais l'impression de rentrer au bercail. J'ai retrouvé chez les coiffeuses les mêmes attitudes, la même façon de parler qu'il y a cinquante ans ! Des pures « Dartford girls ». Et je me suis dit que la musique qu'écoutent ces filles aujourd'hui provient de tout ce que les Rolling Stones ont bouleversé autrefois. C'est ce qui m'émeut le plus. J'ai réussi à transmettre la musique que j'aimais. Dommage que, pour y arriver, on soit obligé de se coltiner ce star-système qui a détruit tant d'amis proches, comme Jimi Hendrix ou Gram Parsons. Combien de fois ai-je essayé de leur dire de ne pas aller trop loin...

  • Vous-même avez testé jusqu'à l'extrême vos limites avec la drogue. Mais, semble-t-il, davantage dans le souci de vous protéger que de vous détruire...
Ça paraît bizarre, mais il y a beaucoup de ça. Evidemment, la démarche n'était pas consciente. Mais le fait d'être junkie m'a permis de garder les pieds sur terre, ou du moins dans le caniveau ! Quand on est sur la route, comme je l'étais avec les Stones, le souci principal du junkie que j'étais était de trouver de la bonne came. Ce qui rend la vie assez simple, en définitive, car on ne se concentre que là-dessus : ne pas se faire avoir pour ne pas planter les autres, pouvoir assurer le soir en concert. Dans le milieu de la dope, vous n'êtes qu'un junkie comme un autre : il n'y a pas d'idole du rock'n'roll qui tienne. Pas de risque de se prendre pour un dieu, du coup.


  • De la même manière, vous avez exposé votre premier fils, Marlon, à cette vie « rock'n'roll ». Là encore, pour le protéger. Vous l'avez emmené en tournée avec vous à 7 ans, en 1976...
La famille, c'est important pour moi. J'ai emmené Marlon avec moi pour ne pas le laisser avec sa mère, Anita [Pallenberg, NDLR], qui était sérieusement à côté de la plaque à l'époque. Je pensais que Marlon serait plus en sécurité avec moi. J'ai assumé un rôle de papa et de maman avec lui. Bien sûr, ça fonctionnait surtout à l'instinct mais, à l'arrivée, tout le monde s'en est plutôt bien tiré. Marlon me servait de copilote quand je conduisais. On parcourait tous les deux l'Europe en voiture, de concert en concert. Quelque part, l'héroïne - et, que les choses soient claires, je ne recommanderais à personne d'en prendre ! - a bâti un mur autour de moi, qui m'a certainement beaucoup préservé de la folie qui nous entourait à l'époque.

  • Dans les années 1980, lorsque Jagger vous lâchait pour tenter une carrière solo, vous étiez dévasté. Vous avez alors renoué avec votre père, avec qui vous aviez coupé les ponts à 17 ans.
Mon père était un type très rigide qui ne comprenait pas que je veuille faire de la musique. J'étais fils unique et la dernière fois que je l'avais vu, je quittais la maison, ma guitare sous le bras. Il m'a lancé un « bonne chance, fils, va rejoindre les milliers d'autres guitaristes qui crèvent de faim... », et je ne l'ai plus revu. J'avais laissé un homme austère et sobre – au mieux, il s'autorisait une bière le week-end – et, vingt ans plus tard, je retrouvais un rude gaillard qui descendait sans broncher une bouteille de rhum par jour. Est-ce lui qui a fini par me ressembler ou l'inverse ? Toujours est-il qu'on est devenus inséparables. Lui qui n'était sorti d'Angleterre qu'une seule fois, le temps de sauter sur une mine en Normandie pendant la guerre – il boitait –, m'a suivi autour du monde. Il était devenu adorable, tout le monde l'aimait. Je m'absentais cinq minutes, et je le retrouvais avec la comédienne Brooke Shields sur les genoux !


  • John Lennon aurait eu 70 ans cette année. Dans Life, vous affirmez qu'avec Gram Parsons il est le musicien dont vous vous sentiez le plus proche...
J'ai toujours pensé que John était un peu frustré, insatisfait, d'être un Beatle ! Comme s'il se sentait coincé dans une bulle. Il voulait prendre des risques, essayer des choses nouvelles. Les trois autres me paraissaient beaucoup plus prudents. Mais John venait toujours me voir. On passait pas mal de temps à discuter de musique, à écrire des chansons qui n'ont jamais vu le jour !

  • A quel point était-ce calculé de vous présenter comme les anti-Beatles ?
Nous étions vraiment comme ça : mal fagotés et avec des mauvaises manières. Mais c'est Andrew Loog Oldham, notre manager, qui a su l'exploiter. Sous la direction de Brian Epstein, le manager des Beatles, c'est lui qui avait façonné l'image du Fab Four, avec leurs petits costumes. Mais les deux hommes se sont fâchés et Andrew a été viré. Il s'est dit alors : « Il doit bien y avoir un autre groupe aussi bon et avec un potentiel aussi gros que les Beatles. » Et il nous a trouvés. Il a voulu nous faire porter des costumes, mais en vain. Puis il a eu l'idée de génie : promouvoir notre côté voyous, faire de nous le groupe qui ferait passer les Beatles pour d'aimables petits toutous !

  • C'est aussi Andrew Loog Oldham qui vous a forcés à écrire des chansons ensemble, vous et Mick...
Il nous a dit que si on voulait durer, il fallait qu'on écrive nos propres chansons. Il nous a désignés, Mick et moi, et enfermés dans une cuisine en disant qu'on ne sortirait de là que lorsqu'on aurait composé une chanson. C'est ainsi qu'a jailli As tears go by. Ce qui nous paraissait impensable nous est venu facilement. Le tandem Jagger-Richards était né. Parfois, je me dis qu'on devrait peut-être s'enfermer à nouveau avec Mick dans une cuisine pour composer ! Je sais que, quoi qu'il se soit passé entre nous, nous sommes toujours capables de retrouver cet état d'esprit.

  • Lorsque votre mère, Doris, était mourante, vous êtes allé à l'hôpital lui jouer de la guitare. Notamment, Malagueña, le morceau que vous avait appris son père, Gus...
C'est un morceau spécial. Vers la fin des années 1960, on était allés au Pérou, avec Mick et Anita. On a voulu visiter le Machu Picchu et on est tombés en panne dans un bled paumé. Les gens ne savaient pas qui nous étions, ils nous regardaient avec méfiance. Alors j'ai sorti ma guitare et j'ai joué Malagueña. Et leur visage a changé. Ils nous ont accueillis et hébergés pour la nuit... C'est dire ce que je dois à Gus, à ma guitare, à cette chanson. Quant à ma mère, je lui dois plus encore. Je l'aime pour tout le sang qui coule dans mes veines. Et cet amour infini pour la musique qu'elle m'a transmis. Souvent, lorsqu'on devient musicien, en maîtrisant la technique, on perd la joie pure de l'apprécier en toute simplicité. Le plaisir intense d'entendre une chanson, sans l'analyser, que j'ai toujours malgré tout mon bagage, me vient de Doris. Je peux encore me laisser emporter par un air et le chanter, comme elle, un peu faux...

(1) Brian Jones, anéanti par la drogue, fut limogé par Jagger et Richards en juin 1969. Quelques semaines plus tard, on le retrouvait mort dans sa piscine.

A lire
Life, de Keith Richards, éd. Robert Laffont, 664 p., 22,90 EUR. Parution le 28 octobre 2010.

Billets-Entretien avec Niel Young

 



Entretien avec Niel Young

Propos recueillis par Hugo Cassavetti (Télérama)
Canadien épris d'Amérique, le moissonneur battant du rock trace sa route le regard planté dans le rétro. A l'image de son dernier album, chaînon idéal entre passé et présent.

Neil Young, 67 ans, est un monument. Moins inaccessible que Bob Dylan, mais tout aussi insaisissable. Depuis ses premiers succès en 1967 avec le Buffalo Springfield, puis Crosby, Stills, Nash & Young, et surtout une carrière solo démarrée presque aussitôt, le colosse canadien aux pieds d'argile – tempérament erratique et santé fragile – a publié une quarantaine d'albums parfois déroutants, souvent brillants. Une route panoramique cabossée, hantée par sa voix puissamment plaintive et sa guitare, tantôt douce et acoustique, tantôt dévastatrice et électrique. Un parcours qui ne renie jamais rien de son passé, au point d'en exhumer la moindre note gravée un jour pour mieux avancer, encore et toujours. L'artiste Neil Young est multiple : rocker rustique fermement attaché à la terre, amateur obsessionnel de technologie de pointe. Le plus instinctif et futé des bisons du binaire est une force de la nature dénuée de cynisme, sur qui on peut toujours compter. Le rocker imprévisible nous a reçus, en Californie, à deux pas du ranch qu'il a acquis au sud de San Francisco, il y a plus de quarante ans. Dans le restaurant au cœur de la forêt, où il a rencontré sa femme, Pegi, en 1978. Conversation avec une légende vivante, qui vient de sortir Ameri­cana, un album enfiévré… de chansons traditionnelles.

Sur Americana, vous réinterprétez des standards du folklore américain. Un besoin de retourner aux sources, aux racines de la musique ?
C'était loin d'être mon intention au départ. En fait, j'ai passé quelques mois à rédiger une autobiographie qui paraîtra à l'automne. Je préfère appeler ça des Mémoires, parce qu'il s'agit de souvenirs de moments de ma vie, de gens que j'ai croisés, d'idées, d'obsessions qui me poursuivent depuis toujours. Comme un va-et-vient permanent entre le passé et le présent. J'y raconte ma rencontre, il y a presque cinquante ans, avec Steve Stills, au Canada. Ou bien mon lien très fort avec les musiciens de Crazy Horse, vers qui je reviens régulièrement depuis 1969 !


Vous avez enregistré avec Crazy Horse. Vous ne l'aviez pas fait depuis 2003…
En écrivant notre histoire, j'ai ressenti un besoin urgent de jouer avec eux. Je les ai rappelés – Billy Talbot, Ralph Molina et Frank « Poncho » Sampedro – et, comme à chaque fois, la magie était là. Je ne connais aucun équivalent à la force qui nous pousse lorsqu'on est tous les quatre. Pour le livre, je m'étais replongé dans l'époque des Squires, mon premier groupe, au Canada, au début des années 60, et j'ai eu envie de revisiter mon répertoire d'alors avec toute la puissance de Crazy Horse. Comme Steve Stills, avec les Au Go-Go Singers, ou aussi Tim Rose qui m'avait beaucoup influencé, nous jouions beaucoup d'adaptations de chansons folk américaines, avec un son et un traitement plus électriques, plus modernes. Des titres comme ClementineOh Susanna… Mais nous ne les avions jamais enregistrés. Americana est venu de là : reprendre les choses où je les avais laissées.


Vous avez tout enregistré d'une traite…
Presque. Les morceaux sont assez simples, on a joué à l'instinct. Mais on n'avait que cinq ou six chansons. Et comme on s'amusait bien, on en a cher­ché d'autres. Avec l'aide de mon label – on oublie qu'une maison de disques sert essentiellement à faire vivre la musique ! –, on en a sélectionné une trentaine d'autres. Des vieux airs interprétés par Odetta, Leadbelly, Mahalia Jackson… Et l'on s'est vite retrouvés avec un album sous le bras, avant même que j'écrive la moindre nouvelle chanson ! Mais Americana n'est pas qu'un simple album de reprises. Ces chansons du patrimoine appartiennent à tout le monde, surtout en Amérique. Elles transcendent la notion de reprise. En les entendant sur bandes, le directeur de la maison de disques a tenu un discours sur leur puissance, expliqué à quel point c'était bouleversant de les réentendre ainsi, dans le contexte actuel de l'Amérique. Je me suis dit qu'il avait raison. Que nous allions bien plus loin que ma petite histoire de chansons inachevées avec les Squires.


Du coup, le projet a pris une autre tournure…
J'ai pensé qu'en cette année électorale il fallait enfoncer le clou. Je voulais des vidéos pour illustrer ces chansons qui parlaient de l'Amérique d'autrefois mais dont le propos demeurait souvent d'actualité. Plutôt que de tourner des films neufs, on a recherché des documents d'époque qui colleraient avec les textes. On a trouvé un tas de vieux films incroyables. Comme Back to the farm, des années 20, pour accompagner Get a job, avec ce fermier qui voit tous ses employés agricoles le quitter pour aller travailler à la ville et qui, à la fin, est contraint de fai­re de même. Get a job (« Trouve du boulot »), le thème reste actuel, non ? Ou God save the Queen, avec des images du couronnement de la reine, suivies de celles d'une Amérique libérée de la domination britannique, en construction… Comme les chansons, les images d'époque en disent bien plus long que n'importe quel clip que l'on aurait tourné aujourd'hui. God save the Queen, je l'ai interprété pour rappeler aux Américains d'où ils venaient, que c'était leur hymne aussi jusqu'à ce qu'ils fassent leur révolution.

Journey through the past était le titre d'un de vos albums. Ce voyage dans le temps vous pousse-t-il toujours en avant ?
Sûrement ! Cela définit bien un projet comme Americana. C'est fou de faire un disque aussi moderne avec du matériel aussi ancien. J'avais également envie de redonner son sens au mot « americana », au moment où il semble se résumer à un genre musical. L'americana, c'est aussi bien du mobilier, des photos, des objets : tout ce qui renvoie au fondement d'une culture spécifiquement américaine. Comme la musique folk, dont l'essence même est de se régénérer perpétuellement. Il s'agit d'une musique vivante, qui doit évoluer, vivre avec son temps. Ces chansons m'ont inspiré un autre album dans la foulée. Le passé ne sert qu'à nourrir positivement le présent.

Vous êtes très réactif à ce qui se passe aux Etats-Unis. Pourtant, vous avez gardé votre nationalité canadienne…
Parce que je suis canadien. Mais je vis ici depuis longtemps et j'y suis bien. Je me sens avant tout citoyen de la Terre. Et puis, j'ai un avantage à rester canadien : cela me donne une perspective. Je perçois toujours l'Amérique d'un point de vue extérieur. Et je ne con­nais pas un seul Américain qui y parvienne. Ils ne voient leur pays que de l'intérieur. Comme ils voient le reste du monde, d'ailleurs.

Ces chansons ne résonnent-elles pas aussi avec votre jeunesse ? Prenez Oh Susanna et son joueur de banjo errant...
Je n'y avais pas pensé ! Mais j'ai bien commencé, tout petit, à jouer d'un ukulélé puis du banjo. Et puis, bien sûr, j'ai pris la route, pour la Californie, en 1966, dans mon corbillard… High Flying Bird, Travel on… J'ai toujours été passionné par toutes les formes de locomotion, les avions, les voitures, les trains. Lorsque j'étais petit, la voie ferrée passait juste derrière la maison. Je l'arpentais pendant des heures. J'entendais déjà la musique qui se bousculait dans ma tête. J'ai un train électrique gigantesque que j'entretiens toujours dans une grange spécialement aménagée. C'est ainsi que je me détends.


L'écriture du livre a-t-elle été facile ?
J'ai adoré rassembler mes souvenirs et mes idées par écrit. Ça ne change pas trop de ce que j'ai toujours fait. Je suis un collectionneur compulsif. On me perçoit toujours comme ce type totalement obsédé par l'archivage de son œuvre, de la moindre note qu'il a gravée. Mais je fais ça pour tout ! Dès que je m'intéresse à quelque chose, il n'y a pas de limites à ma curiosité, à ma soif de tout posséder. Vous n'imaginez pas, à ma mort, le cauchemar que ce sera…

Vous avez une bonne mémoire ?
Souvent, j'ai l'impression d'en perdre la tête ! Je fais tellement de choses en même temps que c'est impossible de me souvenir de tout, d'un coup. Mais j'ai découvert que tout revenait à un moment ou à un autre. Chaque nouvelle idée en réveille une ancienne. Le livre puis le disque Americana n'ont été qu'une suite de projets qui me renvoyaient à d'autres, d'autrefois, et en inspiraient aussi de nouveaux. Parce qu'on a enregistré un album de chansons neuves avec Crazy Horse dans la foulée ! Et puis il y a ce film qui me tient à cœur, que je réalise sur le prototype de voiture « propre » que j'ai conçu, la Lincvolt. Sans oublier un autre livre que j'ai déjà bien entamé : l'histoire de toutes les voitures qui ont traversé ma vie. A quel moment elles sont apparues, les personnes avec qui j'étais, à qui je les ai achetées, où elles m'ont emmené, etc. Bref, tout ce qu'elles m'ont appris.

Votre production d'albums est proche de celle de votre père, Scott Young, célèbre auteur de romans sportifs…
C'est vrai, il n'arrêtait pas. Il en a publié une bonne quarantaine. Je l'ai toujours vu derrière sa machine à écrire, à débiter ses articles et ses bouquins, à un ry­thme effréné. Peut-être que je tiens beaucoup plus de lui que je ne l'ima­ginais… En tout cas, j'ai découvert qu'écrire faisait partie de moi. Avec l'âge, je vais m'y consacrer vraiment. Tant que mon cerveau fonctionnera convenablement.

Votre santé fragile (la polio enfant, l'épilepsie, une tumeur au cerveau) ainsi que celle de vos enfants (deux fils tétraplégiques) expliqueraient-elles votre endurance ?
Je ne sais pas ce qui permet aux autres de fonctionner ou non. Mais c'est certain que les problèmes de santé, notamment ceux de mes enfants qui ont toujours été une priorité, m'ont rendu beaucoup plus fort. Face à ces difficultés, en m'investissant complètement dans leur bien-être, je me suis senti enrichi. Tout devient un combat, mais en même temps, tout devient beaucoup plus intense. On apprécie le moindre fragment de bonheur, la vie, tout ce que la plupart des gens prennent pour un dû.

Cette vitalité, on la retrouve dans votre musique…
C'est thérapeutique. Au début des années 80, on a perçu mes albums Re-ac-tor ou Trans comme une perte d'inspiration, après Rust never sleeps. Or, pour moi, ce sont mes albums les plus passionnés. Ils étaient le reflet du travail phénoménal que ma femme et moi consacrions quotidiennement à aider notre fils Ben à communiquer… Vous n'imaginez pas l'énergie que me procure la musique. Lorsque je viens de jouer avec Crazy Horse, je suis vidé physiquement, mais spirituellement, je me sens indestructible. J'ai ressenti cela dès que j'ai commencé à jouer avec Steve Stills nos fameuses joutes de guitares.

Harvest, de 1971, est votre album le plus populaire. Il est important pour vous ?
Pas plus que tous les autres. Les gens le placent à part, mais ce n'est qu'un de mes nombreux enfants ; je ne vois pas en quoi il serait meilleur ou supérieur aux autres. En tout cas, il ne m'a pas empêché de faire des disques beaucoup plus sombres après, comme Time fades away ou Tonight's the night. J'ai souvent dit que Harvest m'avait placé au milieu de la route, sur un boulevard, mais que je me sentais tout aussi bien, et même souvent mieux, sur le bas-côté. On en revient toujours aux transports. J'aime en changer. Parfois, j'ai même envie de voler. Il y a tant de manières différentes pour arriver à destination, pourquoi ne pas les essayer toutes ?


La plupart de vos contemporains, dès qu'ils se penchent sur leur passé, n'arrivent plus à avancer…
C'est le piège que je veux éviter à tout prix. Je me suis fixé une règle stricte : ne jamais consacrer plus de temps à travailler sur mes archives que sur mes projets futurs. Le présent doit rester prioritaire. C'est si facile de se laisser engluer par le passé…

Que vous ont appris vos Mémoires ?
Que j'ai été mû par une force étrange, persistante, à aller au bout des choses. J'ai toujours cherché à apprendre comment être bien avec les autres. Pour qu'ils m'accordent une valeur, pour que je n'aie pas le sentiment d'avoir vécu une vie inutile ; pour contribuer au monde et y laisser une belle trace. Longtemps, j'ai cultivé un sentiment d'aigreur, cette impression d'avoir raison contre les autres. Mais avoir raison est moins important que d'être un bon ami. Ce livre m'a permis de réaliser cela. Je ne veux plus me consacrer qu'au positif, à devenir meilleur. A voir défiler ma vie, j'ai compris que, sans m'en rendre compte, j'étais maître de mon destin. Maintenant, je le sais.

Quelle est la pire chose qui soit arrivée au rock'n'roll ? La drogue ou l'argent ?
L'argent. Parce qu'avec l'argent vient le pouvoir. Celui de changer les choses pour le meilleur ou pour le pire. Et l'industrie du disque ne s'en est malheureusement pas servie pour préserver la musique, la qualité du son. Elle n'a eu aucune vision. Plutôt que de chercher à sauver sa raison d'être, elle a laissé la qualité du produit se détériorer. A la qualité, elle a préféré la merde. La technologie a toujours su évoluer, progresser, sauf pour le son proposé aux consommateurs. On leur a fait croire que le CD était supérieur au vinyle, alors qu'il s'agissait d'un mensonge. Les gamins n'ont plus de référence. Ils n'ont connu que le CD. J'ai plein de vieux copains qui pensent devenir sourds parce qu'ils n'entendent plus la musique comme avant. Mais elle n'est juste plus là ! C'est l'oreille des jeunes générations qui est en danger…

Vous aimez votre voix ?
Ha, ha ! ma voix… C'est sûr qu'avec ma voix de crécelle, si j'étais candidat à The voice, je me ferais dégager fissa. C'est comme Bob Dylan. Il me fait toujours rire. Il dit souvent : « Je ne suis pas Caruso, mais quand même… » Et c'est vrai. Il y a des tonnes de meilleurs chanteurs que nous. Mais peu d'aussi marquants. Ma voix n'est peut-être pas terrible, mais au moins, c'est la mienne.

1945 Naissance à Toronto.
1966 Fonde le Buffalo Springfield avec Stephen Stills à Los Angeles.
1969 Festival de Woodstock, avec Crosby, Stills, Nash & Young.
1972 L'album Harvest, avec le tube Heart of gold.
1979 Rust never sleeps, avec Hey Hey my my.
1989 Freedom, avec Rockin’in the free world.
1995 BO du film Dead Man, de Jim Jarmusch.
2009 Publication du premier volume de ses archives musicales (1963-1972).

 

Billets-David Bowie

  David Bowie : Un mutant

A l'occasion de la sortie de “The Next Day”, retour sur les métamorphoses et les audaces de Bowie, qui a toujours su bouleverser le cours et les codes du rock.


1973. Masayoshi Sukita photographie la star à New York. © Masayoshi Sukita
  
Neuf ans de réflexion. L'homme qui a su orchestrer ses multiples renaissances a géré avec brio son absence. De son vrai-faux adieu à la scène en 1973 à son éclipse subite, en juin 2004, pour raisons de santé, David Bowie a toujours su maîtriser son destin. Retiré d'une course qui a vu tant de ses contemporains frôler l'usure, la répétition, David Bowie a stoppé net la banalisation vers laquelle sa dernière trilogie d'albums l'entraînait.

Convalescent, mais surtout libre de ses mouvements, il s'est contenté d'observer les mutations artistiques et esthétiques, l'évolution économique d'une industrie qu'il a en partie anticipée (introduction de son catalogue, dont il détient tous les droits, en Bourse dès 1997). Pour constater qu'absent il demeurait très présent. Lui, dont l'art s'est abreuvé de tous les grands – reconnus ou obscurs – qui l'ont précédé, a vu son œuvre kaléidoscopique, impossible à réduire à un style puisqu'il les a presque tous abordés, imprégner les sillons et l'esprit, le style ou l'ambition des jeunes générations. Ils ont tous en eux quelque chose de David Bowie. La voix, la classe ou la présence en moins.

C'est bon de se sentir irremplaçable. Et désiré. Pas une année ne passe sans que bruissent les pires rumeurs sur les réseaux sociaux. Bowie, génie de la com, ne dit rien. Le tweet ne passera pas par lui. Il connaît la valeur de la rareté. Qui d'autre, à notoriété égale, aurait pu s'enfermer dans un studio new-yorkais pour graver un album dans le secret ? L'existence de The Next Day n'a été connue que le jour – le 8 janvier 2013, date de son 66e anniversaire – où Bowie l'a décidé. Et a créé un buzz inouï. Bowie manquait, assurément. Et, avec lui, cet espoir d'être désarçonné par un nouveau tour de passe-passe, une de ces réinventions dont il a le secret.

The Next Day ne peut égaler ses chefs-d'œuvre passés. Mais il n'a rien du disque de trop. Il témoigne de la vitalité d'un artiste toujours singulier. Un joli pied de nez, aussi. A l'heure où une exposition célébrant son œuvre va s'ouvrir à Londres, David Bowie refuse de se laisser muséifier. Il demeure vivant, imprévisible et fascinant.

Un artiste unique dans lequel on guette toujours la flamme de celui qui, pendant une décennie de folie, a su modifier à plusieurs reprises le cours et les codes du rock. Un homme de son et de vision que nous avons choisi de célébrer dans ses plus belles années. Ses débuts charmants, en quête d'identité ; sa réalisation à travers son invention de l'icône glam ultime ; et sa période de doute et d'angoisse, qui lui a inspiré ses plus grandes audaces musicales et artistiques.

David Bowie, androgyne génie
Plus fascinant que jamais, Bowie devance les modes. Le glam rock est moribond ? Il prépare déjà une nouvelle mue…


1973. Photo de Brian Duffy pour la pochette intérieure d'Aladdin Sane. © Duffy / Duffy Archive

Septembre 1971. A peine le dernier titre de Hunky Dory bouclé en studio, David Bowie est pris d'une frénésie : les chansons de son disque suivant s'imposent déjà comme des évidences, à graver dans l'urgence. Cette intuition, Bowie la doit à Mick Ron­son, guitariste et arrangeur virtuose. La complicité trouvée avec ce timide alter ego ­venu ­­du Nord a donné des ailes au second couteau pop, déterminé à ravir la couronne glam à Marc Bolan.

« Five years, that's all we've got... » Cinq ans, c'est tout ce qu'il nous reste. La voix du chanteur se brise en hurlant le ­finale de ce qui est peut-être sa plus belle chanson. La plus atypique dans sa construction, la plus caractéristique d'un répertoire qui ne procédera désormais plus par imitation. Le titre, qui ouvre The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars, l'album de la consécration, publié en juin 1972, marque le basculement d'un outsider, tâtonnant et joueur, en maître absolu de sa création. Sa voix, d'abord, aux mille intonations et expressions, fragile mais d'une justesse rare, n'appartient plus qu'à lui. L'enregistrement de Five Years, comme tant d'autres à venir, se fit en une prise, Bowie, littéralement en larmes, puisant au plus profond de son être ses mots cinglants et désespérés.
Jusqu'à Ziggy, Bowie se cherchait. En créant ce personnage de star extraterrestre, héritier de Vince Taylor, Iggy Pop et autres figures cultes de la mythologie rock, Bowie trouvait enfin qui il était : la créature rock ultime, flamboyant marginal triomphant jusque dans la mise en scène de sa mort programmée (Rock'n'roll Suicide), là où ses inspirateurs restaient maudits.

L'ère est encore aux cheveux longs ? Sur les conseils de sa femme, Angie, Bowie les coupe, comme pour souligner plus encore son androgynie. Blond pour la photo de pochette, il passe au rouge, pour mieux répondre aux couleurs vives de ses délirantes tenues japonaises. Bowie déclare à la presse qu'il « [est] gay, et l'[a] toujours été ». Le timing est parfait. Quinze ans après Presley, l'Anglais incarne à nouveau le trouble sexuel, l'interdit, la liberté. Ziggy Bowie devient l'idole dotée de toutes les vertus : le style, le physique, le costume, l'attitude et, plus que tous ses contemporains, les chansons.

Car plus rien n'arrête Bowie, qui se met à écrire des classiques à la vitesse de la lumière. Pour lui et les autres. All the young dudes sauve la carrière en chute libre de Mott the Hoople. Lou Reed et Iggy Pop sont aux abois ? Bowie les produit, généreux et pas fou : il ne perd jamais le contact avec ceux qui l'ont nourri. Car, si Bowie est un vampire, il demeure un fabuleux passeur, toujours prompt à citer ses sources. De Jean Genet (The Jean Genie) à George Orwell (1984 étant à l'origine de Diamond Dogs), il ouvre son jeune public à un monde infini de culture et de sous-culture.
Cet homme étrange, irréel, au corps si fin, au visage si fascinant, barré d'un éclair multicolore, devient le sésame vers une vie autre, plus belle, plus intéressante, plus sensuelle. Son rock dur, glam, concis, s'autorise un élégant grand écart entre music-hall et jazz. Et Pin Ups, disque de reprises, rend autant hommage aux encore sous-estimés pionniers sixties (KinksPretty ThingsSyd Barrett...) qu'il inscrit Bowie dans leur directe lignée.

Les modes sont éphémères, Bowie les devance. Jusqu'à épuisement. Physique. Le glam rock est déjà moribond lorsqu'il boucle Diamond Dogs, en 1974. Une ultime ode rebelle (Rebel rebel) achève les années de folles extravagances. Entre décadence, déchéance et régénérescence, une nouvelle mue commence.

David Bowie: Un prince de la soul 
Bowie abandonne les masques et les soieries bariolées, il donne dans le rhythm'n'blues de mutant. Puis, il invente encore un personnage : le Thin White Duke est né.


1976. The Archer : Station to station tour, photographie de John Rowlands. © John Robert Rowlands

En 1974, il suffit de partir en Amérique pour s'évanouir dans un univers parallèle. Ordonnateur de ses savantes disparitions, David Bowie l'a parfaitement compris. Après quelques mois de silence, il reparaît de l'autre côté de l'Atlantique et le choc est considérable pour ses fans d'ici, qui reçoivent les nouvelles et les images au compte-gouttes. Ziggy a troqué les masques et les soieries bariolées pour un costume d'une pâleur d'azur et un brushing roux de jeune dandy.

Dans la mise en scène sophistiquée d'un show qui vire à la comédie musicale, ses chansons se sont métamorphosées avec lui, transportées par un rythme et des guitares funky piqués aux meneurs de revue « black » de l'époque, James Brown ou les Jackson 5. Les comptes rendus brossent le portrait en pâmoison d'une star idéalement absente, tout en pose, théâtre et distance, sans un mot pour son public, s'éclipsant sans adieu ni rappel (« David Bowie a quitté le bâtiment », dit un message laconique diffusé par la sono pour calmer les foules, comme aux temps hystériques du jeune Elvis).

Au fil de quelques maigres entretiens, on apprend, émerveillé, que Bowie considère le rock comme une pauvre valeur du passé (« une vieille dame édentée », proclamera-t-il). Il est ailleurs. Complètement « parti » dans un pays où tout lui semble étranger, y compris lui-même. Il ne quitte pas sa limousine et celle-ci le dépose souvent, la nuit, sur les avenues de Harlem, aux portes de l'Apollo Theater, où il va écouter les jeunes princes soul qui affolent l'époque.

« Tous les chanteurs anglais ont rêvé, un jour ou l'autre, d'être noirs », commente son producteur Tony Visconti. Certes, mais cette greffe est autrement stupéfiante. En ces temps de black power, de groove tout-puissant et de héros aux superpouvoirs érotiques, Bowie n'est pas un simple Londonien, chic et androgyne, qui vient se régaler des pulsions orgiaques de la musique noire. Il est plus blanc que blanc, il est diaphane, aussi translucide qu'un fantôme, dont la voix et l'élégance émaciée, entre Dietrich et Sinatra, inventent un rhythm'n'blues de mutant.

Dans les studios où s'est étoffé le légendaire son de Philadelphie, fétiche de l'Amérique noire, il enregistre le déroutant Young Americans, porté par un tube funky, Fame (ébauché avec John Lennon dans le studio de Jimi Hendrix), où il s'épanche sur les angoisses de la gloire. Il court superbement à sa perte. La cocaïne est un stimulant à double tranchant, qui menace d'avoir sa peau.

On perd régulièrement sa trace et, quand on le retrouve, il est au bord de la dépression, replié dans un studio de Hollywood où, entre tarot et magie noire, il redistribue les cartes et pose les premiers jalons d'une série de chefs-d'œuvre qui le feront dériver de Los Angeles à Berlin, toujours isolé, superbe et étranger.

En 1976, un an avant la déferlante punk, Station to station est une prodigieuse vision du futur, un hallucinant collage de sons et de sentiments qui entremêle les transes hypnotiques de la techno à venir, les harmonies et le lyrisme intemporel de la soul et du cabaret. Il invente pour cet album un personnage dont il ne se séparera plus et qu'on retrouvera dans les somptueuses brumes de pop électronique de Low ou Heroes : « the Thin White Duke throwing darts in lovers' eyes » (le mince duc blanc qui plante ses flèches dans les yeux des amoureux). Un homme venu d'ailleurs. Celui dont on attendra toujours fébrilement le retour. ­

David Bowie: Un hippie brechtien
David Jones devient David Bowie et l'acte de naissance du glam rock est signé. La mutation décisive approche : une star va éclore.


1971. Séance photo pour la pochette de Hunky Dory, par Brian Ward. © Brian Ward / Sony

Un jeune faon sanglé de tweed. Ainsi paraît David Bowie en juin 1967 sur la pochette d'un album qui porte juste ce nom. Le joli garçon déjà photogénique a 20 ans, vient de se réinventer une première fois. Jusqu'ici, il était David Jones, un frêle « mod » cherchant sa place dans des groupes éphémères de rhythm'n'blues. Sous cette nouvelle marque, celle d'un fameux couteau (le bowie knife), il peine encore à trancher dans l'air du temps.

C'est la saison des fleurs à Londres, où règne le chatoyant Sgt. Pepper's des Beatles. Les miniatures pop composées et chantées par Bowie, accompagnées par sa douze-cordes et le son d'un groupe assez spartiate, ont un curieux goût de cabaret. Quinze ans avant son hommage à Baal, il est déjà brechtien. Acteur de sa musique autant que musicien.

« Nous pensions qu'il avait un avenir dans la comédie musicale », confie un peu plus tard l'éditeur des chansons de Bowie (il a notamment les Rolling Stones à son catalogue) à Tony Visconti. Le jeune producteur américain, débarquant en plein Swingin' London, est fasciné par ce gandin bizarre et stylé, qui voue la même passion au rock'n'roll de Little Richard, au jazz de Gerry Mulligan, à l'underground pop de Frank Zappa. Viré par sa maison de disques après des débuts en sourdine, Bowie s'initie à l'art du mime chez Lindsay Kemp et monte avec sa muse Hermione, danseuse de ballet, des groupes au parfum hippie et volatil : Turquoise, Feathers…

Ce Bowie-là est un touche-à-tout sans direction précise, un paon quelque peu évanescent qui pose en robe et se pare des couleurs et coutumes du moment. Il peut mimer l'invasion du Tibet par les Chinois sur une scène, et quelques mois plus tard parader en « homme arc-en-ciel » sur une autre, pour une soirée que Tony Visconti voit comme l'acte de naissance du glam rock, où le scintillement des étoffes répond à des tempos désormais plus électriques. On est alors en février 1970.

L'année précédente est sorti un nouvel album de David Bowie, dont on a tiré son premier succès, Space Oddity. Une ode de circonstance aux premiers pas de l'homme sur la Lune. Mais aussi une chanson complexe et majestueuse, dépassant le cadre folk-rock où s'inscrivent la plupart de ses créations. Bowie dut l'imposer à son producteur, qui n'y croyait pas. S'il n'a pas encore d'identité musicale forte, il a déjà du flair. Mais peine à refaire le coup avec le disque suivant, The Man who sold the world, en dépit du potentiel du morceau-titre (auquel Kurt Cobain rendra justice bien plus tard).

Hunky Dory, à la fin d'une année 1971 qui a vu s'envoler vers la gloire son camarade et rival Marc Bolan avec T-Rex, est le chant du cygne du « premier » David Bowie.

Précédant de quelques mois sa mutation décisive… A l'image du portrait impressionniste illustrant l'album, il exhale encore une fraîcheur indécise et frémit de la grâce des commencements. Pop exubérante, berceuse au nouveau-né, grande ballade narrative et quelques exercices d'admiration qui dessinent Bowie en fan transi avant qu'il ne devienne star à son tour : dans Song for Bob Dylan, Andy Warhol ou Queen Bitch (un pastiche de Lou Reed), il joue encore à être un autre, avec une délectation palpable. Et quand il recopie (Fill your heart, du comédien-chanteur américain Biff Rose), c'est avec élégance.

Après viendra le temps du contrôle et du pouvoir, ces drogues dures auxquelles un créateur ne s'adonne jamais sans dommage. Pour l'heure, ce David de 24 ans, les yeux vairons balayés par une longue mèche, batifole encore en falzar à pinces, cultivant une vague ressemblance avec Lauren Bacall. On ne sait plus ce qui chez lui est naturel ou composé : désinvolture dandy, accent cockney... Mais l'a-t-on jamais su ?

Source Télérama